la mer, était admirablement disposée pour la défense et possédait
déjà une enceinte assez forte pour opposer une vive résistance aux
attaques du dehors. Par-dessus tout, dit un historien, «l’Archange
saint Michel en estoit le fidèle» gardien, selon qu’il l’avait promis
au bienheureux Aubert. Cette abbaye-forteresse qui se dressait comme
un géant aux portes de la France et défiait les menaces des Anglais,
attira l’attention de nos rois. Sous le règne de Charles le Bel, en
1324, l’année même où Édouard d’Angleterre prenait les armes pour
soutenir ses prétentions sur les limites de la Guyenne, Guillaume de
Merle, capitaine des ports et frontières de Normandie, appréciant
l’importance militaire du Mont-Saint-Michel, jugea utile d’y envoyer
un soldat avec cinq valets. Les religieux leur ouvrirent l’entrée de
l’abbaye et les logèrent dans l’appartement du portier; mais Guillaume
voulant leur imposer la charge de les nourrir et de les payer, ils s’y
refusèrent et adressèrent des plaintes à Charles IV. Des commissaires
royaux, nommés par lettres patentes du 25 janvier 1326, déclarèrent
après mûr examen que le Mont avait toujours été loyalement gardé par
les chanoines d’abord et ensuite par les bénédictins, et qu’il serait
injuste d’imposer à ces derniers l’obligation d’entretenir une milice
que Guillaume de Merle leur avait imposée de son autorité personnelle.
En 1334, Philippe VI, non content d’approuver cette déclaration signée
par les premiers vassaux du pays, prit à sa charge l’entretien des
soldats et accorda de nombreux privilèges au Mont-Saint-Michel.
[Illustration: Fig. 66.--Monnaie de Philippe VI, à l’effigie de saint
Michel.]
Deux années auparavant, dans une circonstance solennelle, le monarque
avait donné une preuve éclatante de sa dévotion envers le chef de la
milice céleste. Après avoir marié Jean, duc de Normandie, à Bonne,
fille du roi de Bohême, il voulut le faire chevalier le jour de
Saint-Michel. Un grand nombre de princes et de seigneurs se rendirent
à Paris pour assister à cette fête qui fut des plus pompeuses, et
donner un témoignage d’affection au jeune chevalier dont le nom devait
être dans la suite le synonyme de la bravoure et de l’honneur. En
choisissant cette date populaire pour une cérémonie aussi auguste,
Philippe de Valois imitait les anciens rois de France, Charlemagne et
ses successeurs; en effet, comme l’atteste l’auteur de la _Chanson de
Roland_, c’est à la Saint-Michel que se tenaient souvent les cours
plénières et que l’on prenait les engagements les plus sacrés et
les plus irrévocables. Sous le même règne, l’effigie de l’Archange
terrassant le dragon à l’aide de la croix fut gravée sur des pièces de
monnaie appelées _anges d’or_ ou _angelots_. Saint Michel y apparaît
revêtu de la puissance et de la dignité royale; il porte la couronne
aux fleurs de lys, et sa main gauche s’appuie sur l’écusson de France
(fig. 66).
En 1347, Philippe VI de Valois prit encore la défense de l’abbé contre
Guillaume Paynel, et il ordonna de restituer aux moines le montant des
taxes prélevées sur le monastère. Nicolas le Vitrier ne jouit pas d’un
moindre crédit à la cour de Rome. Il vécut aussi en bonne intelligence
avec l’évêque et les chanoines d’Avranches. Ceux-ci lui confièrent le
trésor de leur église, pendant que les Anglais dévastaient l’Avranchin.
Il profita de son influence et put exécuter des travaux importants,
malgré les menaces incessantes de l’ennemi et le grave accident survenu
en 1350. La foudre tomba sur l’église, et le monastère devint la proie
des flammes. Sans perdre courage, Nicolas le Vitrier se mit à l’œuvre,
fit réparer les désastres de l’incendie, restaura les bâtiments et
veilla au bon entretien des remparts.
La fin de cette prélature fut signalée par des événements d’une grande
importance pour le Mont-Saint-Michel. A la faveur des troubles qui
suivirent la mort de Philippe VI, les Anglais se jetèrent sur la
France et ajoutèrent les désolations de la guerre aux horreurs de
la Jacquerie; ils exercèrent de grands ravages sur le littoral, et
s’ils n’essayèrent pas encore de mettre le siège devant la cité de
l’Archange, ils rendirent le péril plus pressant et attirèrent de
nouveau l’attention du roi sur la situation exceptionnelle de la place.
Jean le Bon publia des lettres patentes par lesquelles il déclarait
prendre l’abbaye sous sa protection. Charles V ayant la régence du
royaume pendant la douloureuse captivité de son père, nomma l’abbé
gouverneur et capitaine du château; il lui permit de prélever 50 livres
de rente sur le prieuré de la Bloutière, et il exempta du service
militaire les habitants de quatre paroisses voisines, Ardevon, Huisnes,
L’Espas et Beauvoir, à la condition qu’ils mettraient des hommes à la
disposition des bénédictins pour faire le guet au Mont-Saint-Michel.
Cette page, l’une des plus curieuses et des plus instructives de cette
histoire, est racontée par dom Huynes dans un langage plein de noblesse
et de patriotisme: «l’abbé Nicolas le Vitrier, dit-il, estant venu à
bout de la difficulté touchant le payement des soldats, sa vigilance
ne s’arresta point là, car voyant toute sa chère patrie oppressée de
misères et calamitez procédentes des malheureuses guerres qu’Édouard
troisiesme du nom, roy d’Angleterre allumoit en France contre Philippe
sixiesme dit de Vallois, successeur légitime de Philippe quatriesme
dit le Bel, il prit luy mesme le soin de maintenir cette place en
l’obéissance des rois de France et ne se fiant nullement à quelques
externes qui disoient avoir commission du roy Philippe de la garder
il les mit hors, du consentement du roi, et fit garder cette abbaye
par ses hommes et serviteurs, faisant luy-mesme un tel guet autour de
ce rocher que jamais nul Anglois durant les troubles n’y mit le pied.
Cette grandeur de courage fit que par après plusieurs roys de France
deffendirent par leurs patentes que nul fut capitaine de ce Mont sinon
l’abbé ou celui qu’il plairoit à l’abbé. Et le roy Charles cinquiesme
n’estant encore que duc de Normandie en donna des lettres à cet abbé
Nicolas le Vitrier, le vingt-septiesme de janvier mil trois cent
cinquante-six, et d’autres le vingt-deuxiesme décembre de l’an mil
trois cent cinquante-sept.» Nicolas le Vitrier ne jouit pas longtemps
de ses nouveaux privilèges. La mort vint le surprendre au milieu de
ses travaux, le 30 octobre de l’année 1362. Quelques jours auparavant
Urbain V l’avait honoré d’un _bref_ pontifical.
Ici une réflexion se présente d’elle-même à la pensée. Un moine à la
fois abbé et seigneur, archidiacre et capitaine, supérieur d’une maison
religieuse et gouverneur d’un château-fort, travaillant de concert avec
le légat du saint-siège au maintien de la discipline monastique qui
tend à s’affaiblir et commandant à des soldats toujours en alerte dans
un pays agité par des guerres continuelles, assistant aujourd’hui à un
chapitre de son ordre à Saint-Pierre de la Couture et demain siégeant
sur un tribunal, favori des princes et protégé du souverain pontife; il
n’y a rien là qui soit en rapport avec nos mœurs et nos idées modernes.
Oui, sans doute; mais alors pouvait-il en être autrement, et, sans la
mesure prise par Charles V, le Mont-Saint-Michel serait-il devenu l’un
des boulevards de la France à cette heure de défection universelle et
de lâches trahisons? L’histoire va se charger de répondre.
Comme on n’entendait de toutes parts que des bruits de guerre, les
religieux choisirent pour remplacer Nicolas le Vitrier un homme
d’une bravoure vraiment chevaleresque et aussi capable, dit un
historien, de «commander à des soldats mercenaires et fougueux sur
des murailles, qu’à des enfants d’obédience en leurs clouestres.»
Il se nommait Geoffroy de Servon, et était issu d’une illustre
famille de l’Avranchin. Sa prélature qui embrasse vingt-trois ans,
de 1363 à 1386, est une des plus célèbres que nous offrent les
annales du Mont-Saint-Michel. L’influence religieuse et sociale de
l’abbaye-forteresse augmentait à mesure que l’invasion étrangère
devenait plus redoutable et les troubles intérieurs plus menaçants.
Le traité désastreux de Brétigny avait humilié la France sans lui
rendre la paix, et, pendant que Jean le Bon allait reprendre ses fers
en disant que si la bonne foi était bannie de la terre, elle devait
trouver asile dans le cœur des rois, des factieux jetaient le trouble
dans la capitale ou dévastaient nos campagnes déjà si pauvres et si
désolées.
Dans ce péril extrême, les véritables Français levèrent au ciel des
mains suppliantes, et appelèrent saint Michel à leur secours. Malgré
les dangers auxquels on s’exposait en traversant un pays infesté par
des bandes de voleurs, les pèlerinages continuaient avec une grande
affluence. L’année même de l’élection de Geoffroy, les religieux
virent arriver au Mont un prince non moins illustre par la sainteté
de sa vie, que par la noblesse de sa naissance; il marchait pieds
nus et portait l’habit sombre du pèlerin. C’était Charles de Blois,
qui, peu de mois après, versait son sang dans les plaines d’Auray. Le
pieux duc déposa dans le trésor de l’église des ossements de saint
Hilaire et une côte de saint Yves qui fut renfermée dans un reliquaire
de vermeil, avec cette inscription: «Voici la coste sainct Yves que
monsieur Charles de Blois cy donna.» Le nombre des étrangers, surtout
à certains jours de fête, devint si considérable qu’il fallut prendre
des mesures énergiques pour la sûreté de la place. Charles V, désirant
récompenser la grande loyauté et parfaite obéissance de ses «chiers
et amez religieux,» et voulant empêcher toute surprise de la part des
«adversaires» qui auraient pu se glisser parmi les pèlerins, nomma
Geoffroy de Servon capitaine du château et le chargea de faire «grande
diligence» contre «la force, malice ou subtilité» de l’ennemi. Le
monarque écrivait la même année, 1364: «Nous deffendons estroitement»
à tout visiteur d’entrer dans la ville avec «cuteaux poinctus, espées
et autres armures;» cette permission n’est accordée qu’à «nos frères»
et à ceux qui en auront un «espécial commandement.» La prescription du
roi fut mise en vigueur, l’année suivante, contre Jean Boniant, vicomte
d’Avranches, ville pour lors «navarroise et ennemye, lequel portant un
grand cutel à poincte nez, de sa volonté, par force et puissance» avait
voulu pénétrer dans l’abbaye «avecques plusieurs autres compagnons.»
[Illustration: Fig. 67.--Le connétable du Guesclin devant le roi
Charles V. Miniature de la _Chronique de Bertrand du Guesclin_, par
Jean d’Estouteville, ms. du quinzième siècle. Bibl. de M. Ambr.
Firmin-Didot.]
Toutes ces mesures de prudence ne suffirent pas encore pour la
tranquillité des religieux. La renommée attirait parfois une telle
multitude de pèlerins, que Geoffroy de Servon dut recourir à des
moyens plus efficaces, afin d’empêcher tout désordre et de prévenir
les attaques à main armée; il fut décidé que les vassaux des grands
fiefs de l’abbaye viendraient tous les ans, le jour de la Saint-Michel,
prêter secours aux défenseurs de la place et fourniraient des soldats
en cas de guerre. Du nombre de ces gentilshommes «étaient le sieur de
Hambye, Louis de la Bellière, Robert du Buat, Hervé de la Cervelle,
Robert de la Croix,» et plusieurs autres que l’on peut regarder comme
les prémices et la fleur des chevaliers de saint Michel. Cette troupe
d’élite avait un _chef_ digne de la commander. Bertrand du Guesclin,
le brave par excellence, était lieutenant du roi pour la Normandie
(fig. 67). Il dut visiter plus d’une fois la cité de saint Michel.
Déjà, n’étant que simple capitaine, il avait pris des mesures de sûreté
pour l’abbaye, et, même avant l’ordonnance de Charles V, il avait
prohibé l’entrée du château avec des armes. Un jour, il réunit quelques
gentilshommes bretons et normands, se mit à la poursuite des Anglais,
les atteignait et les tailla en pièces «dans les Landes de Meillac
(d’Argentré).» La digne épouse de Bertrand du Guesclin, Tiphaine
Raguenel, fille de messire Robert Raguenel et de Jeanne de Dinan,
vicomtesse de la Bellière, eut aussi des rapports étroits avec la cité
de l’Archange. En 1366, peu avant le départ de son mari pour l’Espagne,
elle quitta Pontorson où un officier anglais avait tenté de la faire
captive, et chercha un abri derrière les remparts du Mont-Saint-Michel.
Son époux, disent les annalistes, lui bâtit «vers le haut» de la ville,
«un beau logis» dont il existait encore quelques murailles au dernier
siècle; il lui confia cent mille florins et partit pour aller se mettre
à la tête des _grandes compagnies_. Tiphaine, non moins libérale envers
les pauvres que brave dans le danger, vida la cachette et distribua le
trésor aux soldats que la guerre avait laissés sans ressources. Elle
occupait ses loisirs à l’étude de la philosophie et à la contemplation
des astres, ce qui la fit passer pour sorcière aux yeux de plusieurs
Montois et lui valut le nom de Tiphaine-la-Fée; elle composa même
des «éphémérides» que certains auteurs prétendent reconnaître dans
la bibliothèque d’Avranches. Tiphaine Raguenel mourut à Dinan. Elle
avait demandé que Geoffroy de Servon officiât à ses obsèques, et cette
faveur lui fut accordée. Enfin, par un acte du 13 mars 1377, Charles V
donna au connétable la ville et la vicomté de Pontorson avec d’autres
biens situés en Normandie, moyennant une rente annuelle de mille livres
(_Arch. nat._, c. k. 51, n. 19). Ainsi, Bertrand du Guesclin, dont le
nom seul réveille tant de souvenirs glorieux, passa les meilleures
années de son existence sous le regard de l’Archange, à côté de son
principal sanctuaire.
Malgré tous ces faits glorieux, la prélature de Geoffroy de Servon ne
fut pas exempte d’épreuves. En 1374, un nouvel incendie allumé par
le feu du ciel causa de grands ravages dans l’église, le dortoir et
plusieurs maisons de la ville. Le vénérable abbé travailla jour et
nuit à réparer ces ruines, imitant, selon l’expression d’un historien,
les soldats de l’Ancien Testament qui tenaient «la truelle d’une main
et l’espée de l’autre.» Les désastres de l’incendie à peine réparés,
l’infatigable Geoffroy, ajoute dom Louis de Camps, fit bâtir une petite
chapelle «au lieu où est maintenant le logis abbatial,» et la dédia
en l’honneur «de sainte Catherine» qui commençait dès lors à partager
avec l’Archange le patronage des études. Il fallait, comme on l’a dit
avec raison, le courage et le génie de l’abbé Geoffroy pour exécuter
tous ces travaux à une époque où les Anglais infestaient le pays, et,
semblables à des vautours qui observent une proie, épiaient le moment
favorable pour se précipiter sur les défenseurs de la citadelle. Ils
s’étaient même fixés sur le rocher de Tombelaine depuis 1372, et de
là ils tenaient sans cesse le Mont-Saint-Michel en échec. Il est vrai
que les bénédictins trouvèrent de puissants appuis. Le roi de France,
la duchesse d’Orléans, plusieurs comtes et barons de Normandie, le duc
de Bretagne et le comte du Maine, secondèrent les généreux projets de
Geoffroy et firent au monastère de riches donations soit en terre, soit
en argent.
Les travaux matériels et les dangers de la guerre ne furent pas un
obstacle au bien d’un ordre supérieur. Outre les pèlerinages qui se
succédaient toujours, autant que la présence de l’ennemi pouvait le
permettre, un grand nombre de pécheurs et même des infidèles venaient
implorer l’Ange du repentir, et se jetaient aux pieds des religieux
pour obtenir le pardon de leurs fautes et trouver la paix du cœur. On
rapporte qu’un juif, nommé Isaac, quitta Séville et vint se fixer à
Rouen. Le dimanche avant l’Épiphanie, il crut entendre l’Archange saint
Michel qui lui persuadait d’embrasser la religion chrétienne. Fidèle
à cette invitation, il se rendit au Mont et pria l’abbé Geoffroy de
lui donner le baptême. Celui-ci l’accueillit avec joie et reçut son
abjuration en présence de l’official et du chancelier d’Avranches;
ensuite il le régénéra dans les eaux salutaires et lui donna le nom de
Michel.
Vers le terme de sa glorieuse carrière, Geoffroy de Servon obtint
le droit de donner la bénédiction solennelle, avec la mitre et les
ornements pontificaux, dans toutes les églises, même dans la cathédrale
d’Avranches, en présence non seulement des évêques, mais aussi du
métropolitain. Ces privilèges étaient sans précédents. Cependant des
jours plus glorieux encore devaient se lever pour le Mont-Saint-Michel;
le célèbre Pierre le Roy allait continuer les préparatifs de défense
commencés par Nicolas le Vitrier et Geoffroy de Servon, et travailler
plus à lui seul que ses deux prédécesseurs à l’honneur et au triomphe
de la cité de l’Archange.
III.
LE MONT-SAINT-MICHEL ET PIERRE LE ROY.
Le dernier jour de février 1386, Geoffroy de Servon mourut et fut
enterré dans la nef de la basilique. La même année, les bénédictins
élurent pour lui succéder un homme remarquable par l’étendue de sa
science et la maturité de ses conseils; il était natif d’Orval au
diocèse de Coutances et avait gouverné les monastères de Saint-Taurin
et de Lessay; il s’appelait Pierre le Roy: nom bien mérité, dit un
chroniqueur, car il était «le roy des abbez, je ne diray pas du
Mont-Saint-Michel; mais encore de tout son siècle, veu les charges
honorables où il a esté élevé par les souverains pontifes et les
employs glorieux qui lui ont esté commis par le roy de France.»
Pierre le Roy, après de brillantes études, avait conquis le grade
de docteur en droit canonique; il brilla toujours par la pureté de
sa doctrine et se montra le zélé défenseur des droits de l’Église
au milieu des luttes désastreuses qui agitèrent l’Europe pendant le
schisme d’Occident. A l’intérieur de son monastère, il fit régner
l’amour du silence, de la prière et de l’étude; il rédigea plusieurs
constitutions qu’il mit en vigueur, et son plus grand souci fut de
rétablir la régularité parmi les religieux; il n’omit rien pour
favoriser l’étude de la sainte Écriture, du droit ecclésiastique et
des sciences profanes; il donnait lui-même des leçons aux plus anciens,
et pour les plus jeunes il choisit des maîtres expérimentés qui
devaient leur apprendre la grammaire, le calcul et les autres branches
des connaissances humaines. Afin de rendre les études plus faciles,
il fit l’acquisition de plusieurs volumes précieux. On attribue à son
temps l’un des plus beaux _Missels_ de la bibliothèque d’Avranches et
deux registres très importants, dont l’un reçut le nom de _Livre blanc_
et l’autre fut appelé le _Calendrier de Pierre le Roy_. C’est aussi
sous le même abbé, à la fin du quatorzième siècle ou dans les premières
années du quinzième, qu’un religieux du Mont copia et enrichit de
belles majuscules un des traités de saint Thomas d’Aquin.
[Illustration: Fig. 68.--Sceau de Pierre le Roy, 1388. Archives
nationales.]
Comme l’atteste ce manuscrit, les bénédictins du Mont-Saint-Michel
allaient, à l’exemple de tant d’autres, puiser dans les œuvres du
Docteur Angélique les armes dont ils avaient besoin pour défendre la
vérité et combattre les préjugés que l’esprit de mensonge s’efforçait
d’accréditer alors au sein de l’Église catholique. Ces occupations
assidues ne firent point négliger les soins matériels. Les moines
dressèrent l’état des revenus, et rétablirent l’ordre dans le chartrier
du monastère.
Pierre le Roy fit un noble usage des richesses que la Providence mit
à sa disposition; il consacra d’abord les biens de l’abbaye et les
dons des pèlerins à restaurer le sanctuaire et l’autel; il dota deux
chapelains pour Notre-Dame-des-Trente-Cierges et enrichit l’église de
plusieurs reliques insignes, ornements et tableaux apportés de Paris;
il remplaça les vieilles stalles par d’autres sculptées avec art et
décorées de ses armes (fig. 69). Il rebâtit le sommet de la tour des
Corbins qui était tombé depuis peu: dans cette tour, dit dom Huynes,
«est un degré (pour monter) du bas de l’édifice jusques au haut. Et
depuis cette tour jusques à Bellechaire il (bâtit) la muraille qu’on
y voit. Auprès d’icelle il fit faire le donjon au-dessus des degrés
en entrant dans le corps de garde. De l’autre costé de Bellechaire
joignant icelle il (éleva) la tour quarrée qu’on nomme la Perrine, nom
derrivé de cet abbé Pierre, et tant dans cette tour que dans le donjon
il fit accommoder plusieurs petites chambres pour la demeure de ses
soldats. Outre cela il (construisit) tout le corps de logis qu’on voit
depuis la Perrine jusques au lieu où est la cuisine de l’abbé, excepté
la chapelle des degrés, ditte de ste Catherine, laquelle fut faicte du
temps de son prédécesseur. Une partie, à scavoir, ce
[Illustration: Fig. 69.--Armoiries de Pierre Le Roy.]
qui se voit depuis la Perrine jusques à la Bailliverie, fut destinée
pour la demeure des religieux infirmes. En l’autre partie il fit loger
le baillif ou procureur du monastère et s’y logea aussy.»
C’est à juste titre que Pierre le Roy est appelé l’un des grands
architectes du Mont-Saint-Michel. Les travaux qu’on lui doit ne sont
pas seulement exécutés avec art pour assurer la défense de la place;
mais ils nous offrent en même temps de beaux modèles d’architecture
militaire. La poésie, l’élégance et la hardiesse y sont unies à
la force et à la solidité. Le châtelet avec ses deux tourelles
encorbellées (fig. 70); la Perrine avec son crénelage, ses mâchicoulis
et son arcature à lancettes, voilà bien des chefs-d’œuvre enfantés par
le génie du moyen âge, à cette époque où la décadence de l’art n’est
pas commencée. Dans les premiers âges l’inspiration de l’architecte
n’est pas toujours bien servie par l’habileté de l’ouvrier; plus tard
la profusion des ornements et la richesse des sculptures nuiront à la
grandeur et à la beauté de l’ensemble; mais ici
[Illustration: Ed. Corrover del L. Gaucherel
Fig. 70.--Le Châtelet, entrée de l’abbaye.]
comme au treizième siècle tout s’harmonise avec grâce; l’exécution
est en rapport avec le dessin et le fini des détails ne fait pas
disparaître les grandes lignes du plan. Au point de vue de la défense
militaire, le châtelet précédé de sa barbacane est admirablement
disposé pour déjouer toutes les ruses et toutes les attaques de
l’ennemi.
Tant de travaux auraient suffi pour absorber une longue existence;
cependant la réputation de Pierre le Roy franchit les limites de son
cloître et son influence extérieure s’étendit au loin en France, en
Angleterre, en Hongrie, en Espagne et en Italie. De son côté, le
sanctuaire de l’Archange ne cessait de recevoir la visite d’un grand
nombre de pèlerins qui ne se laissaient intimider ni par les menaces
des Anglais, ni par les fatigues d’un voyage long et difficile. Le
roi de France, Charles VI, dit le Bien-Aimé, vint lui-même placer sa
couronne et ses États sous la protection de saint Michel. Déjà le pieux
monarque avait donné plusieurs preuves de sa confiance envers le prince
de la milice céleste; à trois reprises différentes: en 1386, 1387 et
1388, il renouvela les ordonnances de ses prédécesseurs et confirma
les privilèges de l’abbaye; il défendit sous des peines encore plus
rigoureuses l’entrée du château avec des armes: cette permission, aux
termes de ses lettres, ne devait être accordée à personne, sinon à ses
oncles et à ses frères. En 1393, il voulut accomplir le pèlerinage du
Mont, à l’époque où il éprouvait les premières atteintes de sa longue
et cruelle maladie. Il franchit les grèves monté sur un cheval blanc
et suivi de plusieurs princes et seigneurs de la cour, parmi lesquels
on distinguait «les ducs de Berry et d’Orléans, le Connestable,
l’Amirault, les seigneurs de Chastillon et d’Omont.» Une grande
foule s’était portée à sa rencontre, et de toutes parts on criait:
«Noël! Noël! Bon roi, amende le pays.» L’abbé, revêtu des ornements
pontificaux et accompagné de ses moines, reçut l’illustre pèlerin et
l’introduisit dans la basilique où des clercs, en aubes blanches,
agitaient des encensoirs et chantaient des cantiques de réjouissance.
Charles VI enrichit le trésor d’une parcelle de la vraie croix
enchâssée dans un reliquaire d’argent; il confirma tous les privilèges
de l’abbaye et maintint Pierre le Roy, «son féal amy,» dans la charge
de capitaine; il écouta aussi les plaintes des Montois et les exempta
d’une taxe qu’ils payaient sur la vente des médailles, enseignes,
coquilles, plombs et cornets de saint Michel. La charte royale nous
offre un double
[Illustration: Fig. 71 et 72.--Moule en creux et épreuve du moule.
Trouvé au Mont-Saint-Michel par M. Corroyer, en 1876.]