de France, Philippe le Bel. Ce prince, non content de favoriser les
bénédictins, en leur accordant le droit de pêche à Bricqueville et à
Genêts, voulut à l’exemple de ses ancêtres, visiter en personne le
sanctuaire du Mont-Saint-Michel; il se mit en route dans le cours de
l’année 1311, et prit le chemin de la Normandie, suivi d’une brillante
escorte. Guillaume du Château, qui avait su gagner «ses bonnes grâces,»
célébra sa réception avec tout l’éclat que réclamait la majesté royale.
Le monarque gravit le flanc de la montagne, entra dans la basilique et
fléchit le genou pour prier le saint Archange; il fit ensuite de riches
présents à l’abbaye et déposa sur l’autel deux épines de la sainte
couronne avec une relique insigne de la vraie croix; il joignit à ces
dons la somme considérable de 1,200 ducats pour l’acquisition de la
fameuse statue de saint Michel en lames d’or, que l’on admirait encore
au seizième siècle sous le grand crucifix de la nef. Dans la suite
Charles VI, Charles VII, Louis XI, Charles VIII, François Iᵉʳ, Charles
IX avec le prince Henri son frère, la fleur de la chevalerie française,
plusieurs évêques suivis de leur clergé, des foules nombreuses
viendront accomplir leur pèlerinage au Mont-Saint-Michel pour continuer
les glorieuses traditions des anciens âges; et aujourd’hui, malgré nos
récentes manifestations, «nous avons peine à nous faire une idée du
respect et de la vénération que la sainte montagne inspirait autrefois
(M. Demons).»
Guillaume du Château ne vécut que trois ans après le pèlerinage de
Philippe le Bel; il mourut le 11 septembre 1314, et fut inhumé dans la
basilique, au bas de la nef. Pendant cette prélature, un écuyer nommé
Pierre de Toufou fut établi gardien de la porte du Mont-Saint-Michel,
moyennant deux pains et une quarte de vin de Brion par jour, plus
une somme annuelle de 25 sols de monnaie. Les religieux, d’après un
registre ouvert à cette époque, devaient aussi fournir des hommes
au roi pour l’armée de Flandre, et un jeune seigneur, appelé Robert
Roussel, se chargea par procuration de ce service onéreux.
L’année même de la mort de Guillaume du Château, les bénédictins
choisirent pour lui succéder le prieur de Saint-Pair, nommé Jean de la
Porte; celui-ci resta vingt ans à la tête du monastère et mérita d’être
placé parmi les premiers abbés du Mont-Saint-Michel. Ses religieux
rendirent de lui le plus beau témoignage, dans une supplique adressée
au souverain pontife: «Jean de la Porte nous a gouverné selon Dieu,
écrivaient-ils; son humilité, sa piété, sa mansuétude, l’intégrité de
ses mœurs, sa patience dans les épreuves, son amour de la justice, sa
vie exemplaire, la bonne réputation qu’il s’est acquise, le charme
de sa conversation en ont fait un pasteur accompli et un homme d’une
grande probité.» Après son élection, le nouvel abbé se présenta devant
le chapitre d’Avranches, qui administrait le diocèse depuis la mort
de Michel de Pontorson; mais les chanoines le renvoyèrent à l’évêque
de Dol qui le bénit en présence de l’abbé de la Lucerne; ensuite il
fit serment de fidélité au roi de France et en reçut des lettres de
protection près du bailli du Cotentin. Jean de la Porte ayant gouverné
son monastère avec sagesse et fermeté, mourut le jour du vendredi
saint, 14 avril 1334, à l’heure où les religieux devaient réciter
l’office divin. Tous l’avaient aimé comme un père pendant sa vie; après
sa mort, ils le vénérèrent comme un saint. Sa dépouille mortelle fut
inhumée dans la chapelle dédiée à saint Jean l’Évangéliste, devant
l’autel de la très sainte Trinité. Les bénédictins élevèrent à la
mémoire de l’illustre abbé un mausolée remarquable, avec «son effigie
relevée en bosse et revestue pontificalement;» ses armes, où brillait
le symbole de la douceur unie à la force et à la charité, furent aussi
reproduites dans le vitrail qui surmontait le tombeau, et à la voûte de
la nef.
Jean de la Porte s’efforça d’inspirer l’amour de la règle par ses
paroles et surtout par ses exemples; en même temps il employa tous les
moyens qu’il avait à sa disposition pour favoriser les hautes études.
Ses efforts ne furent pas inutiles. A cette époque l’abbaye compta
parmi ses membres des hommes de mérite, au nombre desquels figure Jean
Enète. Ce religieux était versé dans la connaissance de l’Écriture
sainte et de la théologie; et même, si l’on en juge par les ouvrages
qui lui appartenaient, il n’était pas étranger à l’étude de la langue
hébraïque. Comme la plupart des savants, il aimait les livres, et
l’un de ses amis, nommé Jean Hellequin, ne trouva pas de présent plus
agréable à lui offrir qu’une _Bible_ du prix de 10 livres et un volume
des _Sentences_ de Pierre Lombard, qu’il avait acheté 8 livres parisis.
Rien ne manquait alors à la prospérité du mont Tombe et saint Michel
était honoré sous tous les titres que nos pères aimaient à lui donner.
Le monastère acquit de nouveaux revenus en Bretagne, dans la ville
d’Avranches, à Jersey et dans le diocèse de Coutances; les rois Louis
X, Philippe V et Charles IV accordèrent de nouveaux privilèges au
Mont-Saint-Michel et mirent leur couronne sous la garde de l’Archange;
le souverain pontife Jean XXII, la reine Jeanne de France et les
ducs de Bretagne, le roi d’Angleterre Édouard II, plusieurs évêques
et seigneurs féodaux écrivirent au vénérable abbé ou envoyèrent des
présents au sanctuaire de saint Michel; les grandes voies de Paris,
d’Angers, de Rennes étaient couvertes de pèlerins qui se réunissaient
sur les grèves, et là se rangeaient en longues files pour gravir le
versant de la montagne et faire leur entrée solennelle dans les vastes
nefs de la basilique; ils retournaient ensuite dans leur pays et y
racontaient les merveilles dont ils avaient été les heureux témoins.
Cependant à la France riche, prospère et triomphante, telle que saint
Louis l’avait faite, allait succéder une France pauvre, humiliée,
vaincue. La ligne directe des Capétiens venait de s’éteindre pour faire
place à la branche puînée des Valois; la guerre de cent ans avec ses
horreurs s’annonçait déjà menaçante; un vainqueur impitoyable devait
bientôt battre en brèche nos vieilles institutions féodales pour
établir sa domination sur un amas de ruines et tenter d’introduire
chez nous une dynastie que la loi salique proscrivait. La vieille
abbaye normande changea d’aspect. Robert de Torigni ne sortait pas
de son monastère sans être accompagné de ses vavasseurs portant la
lance au poing et l’écu sur la poitrine. Cette pompe féodale prit de
tels développements sous Richard Toustin, que l’archevêque de Rouen,
Eudes Rigault, et le souverain Pontife lui-même se crurent obligés d’y
porter remède. Dans les _Constitutions_ de l’époque, il est défendu
aux moines de «boire dans des verres au pied cerclé d’argent ou d’or,»
de porter des «couteaux à manche richement ciselé,» de sortir sur
des «chevaux caparaçonnés, avec des selles ornées d’arabesques.»
Cette magnificence disparaîtra dans les siècles suivants pour faire
place à la pauvreté; ces vases de prix seront engagés ou vendus pour
alimenter la garnison du château et nourrir les derniers défenseurs de
la France. Mais d’autres gloires étaient réservées au Mont-Saint-Michel
dans ces temps malheureux, et l’Archange guerrier allait remporter de
nouveaux triomphes; après avoir présidé à la formation de nos grandes
universités en qualité de prince de la lumière, il devait se présenter
à nos armées vaincues comme l’ange des _batailles_, le type de la
bravoure et de la fidélité.
[Illustration: Fig. 65.--Sceau de la baronnie de l’abbaye du
Mont-Saint-Michel, à Ardevon, 1452.
Archives nationales.]
[Illustration]
CHAPITRE III
SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL PENDANT LA GUERRE DE CENT ANS.
I.
L’ÉPISODE DES PETITS PÈLERINS.
Un écrivain versé dans l’étude du moyen âge, M. L. Gautier, a tracé
les principaux caractères du culte de saint Michel pendant la guerre
de cent ans: «Rien, dit-il, ne se ressemble moins que la France des
Capétiens et celle des Valois. Avant la guerre de cent ans, la France
était, à tout le moins, aussi peuplée que de nos jours; elle était
généralement riche et prospère, et le sort des classes inférieures
y était peut-être aussi fortuné qu’aux meilleurs jours de notre
histoire. Mais la guerre de cent ans a tout changé, et elle a fait de
ce beau pays une terre dépeuplée et misérable. Il y a des populations
françaises qui ont, à cette époque, couché dans leurs églises durant
plusieurs années, tant leurs habitations étaient menacées par les
Anglais et les compagnies. On ne peut guère se faire l’idée d’une telle
misère, ni surtout d’une telle décadence. Le sens de la justice avait
notablement baissé, et, comme le montrent nos lettres de rémission, le
crime n’inspirait plus l’horreur qu’il doit inspirer. Le jour vint où
l’on vit à Paris se pavaner l’Anglais insolemment vainqueur, et là,
tout près de l’Anglais, dans le palais de saint Louis, un pauvre vieux
roi de France qui avait perdu la raison. Quelquefois le pauvre Charles
se mettait aux fenêtres de ce palais qu’on lui laissait par pitié,
et il était acclamé par tout ce qui restait encore de bons Français
dans la capitale déshonorée de la France conquise. C’est alors que
tous les Français se prirent à penser à saint Michel et à en faire
leur idée fixe. Ils voyaient dans le ciel les grandes ailes lumineuses
de l’Archange, qui s’étendaient au-dessus de ce beau pays, et qui
nous promettait, en quelque sorte, la revanche tant souhaitée. Saint
Michel fut obstinément, opiniâtrément aimé, prié, attendu, désiré, et
c’est vers le sanctuaire du mont Tombe que se dirigeait le regard de
l’espérance universelle. Jeanne d’Arc a partagé cette espérance; Jeanne
d’Arc a eu ce regard. On sait le reste, et comment, la plus simple, la
plus candide, la plus charmante de toutes les jeunes filles devint,
avec l’aide de saint Michel, la libératrice d’une nation dont les
destinées sont intimement liées avec celles de l’Eglise.»
De 1328 à 1337, c’est-à-dire dans les années qui précédèrent
immédiatement les grandes hostilités, la France parut entrevoir les
événements qui allaient s’accomplir, et dès lors, son attention se
porta sur le Mont-Saint-Michel. Depuis 1333, le roi d’Angleterre,
manifestant de plus en plus ses prétentions à la couronne de Philippe
VI, les peuples se portèrent en foule vers le sanctuaire miraculeux,
et tous, unis dans la même foi et la même espérance, supplièrent
l’Archange de les secourir à l’approche du danger.
A cette époque se rattache un épisode touchant, qui jeta l’Europe dans
l’admiration. Des croisades de jeunes bergers, appelés _Pastoureaux_,
s’étaient mises en marche pour aller combattre les Sarrasins et prier
sur le tombeau du Sauveur; le Mont-Saint-Michel allait avoir aussi ses
pèlerinages de _Petits Enfants_. Ne convenait-il pas aux anges de la
terre de visiter le palais des anges du ciel, et la voix de l’innocence
ne devait-elle pas se faire entendre sous ces voûtes sacrées, où les
pécheurs venaient chaque jour implorer la miséricorde de Dieu? Laissons
la parole à nos pieux chroniqueurs et n’enlevons rien à la naïveté, à
la poésie, à la vivacité de leurs récits.
En 1333, dit dom Huynes, «une chose advint grandement admirable et est
telle. Une innombrable multitude de petits enfants qui se nommoient
pastoureaux vinrent en cette église de divers pays _lointins_ les uns
par bande, les autres en particulier.» Des voix mystérieuses leur
avaient dit: Levez-vous et allez au Mont-Saint-Michel; «incontinant ils
avoient obéys, poussez d’un ardent désir, et s’estoient dès aussy tost
mis en chemin, laissans leurs troupeaux emmy les champs, et marchant
vers ce Mont sans dire adieu à personne.» Un enfant âgé de vingt-un
jours dit à sa mère d’une voix forte et intelligible, comme s’il eût
atteint l’âge de vingt ans: «Ma
[Illustration: Fig. 65.--Pèlerins arrivant au Mont-Saint-Michel,
conduits par un petit enfant. Miniature d’un ms. du Mont. Quatorzième
siècle. Bibl. d’Avranches.]
mère, portez-moi au Mont-Saint-Michel.» Celle-ci «grandement étonnée,
et ce n’est merveille, publia dès l’heure ces paroles par tout le
voisinage, et vint en cette église apportant son petit poupon.» Deux
autres du diocèse de Séez voulurent se mettre en marche à l’insu de
leurs parents; mais ceux-ci les saisirent et les enfermèrent sous clef,
espérant par là les détourner de leur projet; ils réussirent en effet,
ajoute l’annaliste, car les deux enfants moururent de chagrin et on les
trouva les bras étendus comme pour implorer le secours de l’Archange,
«lequel (ainsy qu’il est croyable) receut leurs âmes et les conduisit
au ciel; une tant ardente dévotion leur ayant esté réputée pour
méritoire.»
Dieu prenait sous sa garde les petits pèlerins de saint Michel, et
malheur à ceux qui les insultaient ou les accusaient de témérité. On
rapporte que dans la ville de Chartres, une femme «superbe et mal
apprise» se moqua d’une troupe d’enfants qui venaient en pèlerinage
au mont Tombe; à l’instant, le démon s’empara de cette malheureuse et
la tourmenta d’une étrange façon. Ses amis supplièrent l’Archange «de
prendre compassion» d’elle et de «luy restituer sa pristine santé,»
ajoutant qu’elle irait le remercier dans son sanctuaire; en effet,
elle fut délivrée du mal qui l’obsédait et bientôt on la vit «saine
et joyeuse» s’agenouiller devant l’autel de l’Archange, rendant
grâce à Dieu qui «chastie ceux qu’il ayme,» afin de les guérir et de
les sauver. Un homme de Mortain, mettant obstacle au pèlerinage de
plusieurs enfants qu’il avait en pension, perdit l’usage de la parole,
et trois ouvriers de Sourdeval, attribuant au sortilège ou à la magie
l’enthousiasme des petits _pastoureaux_, furent saisis d’une maladie
douloureuse qui les conduisit aux portes de la mort; ils recouvrèrent
la santé, grâce à l’intervention de saint Michel, et se rendirent au
mont Tombe pour demander pardon à l’Archange de la faute dont ils
s’étaient rendus coupables envers les jeunes pèlerins.
La bonne Providence, qui prend soin des petits oiseaux et donne au lis
une riche parure, nourrit plus d’une fois les pastoureaux de saint
Michel. Un jour, disent les annalistes, des enfants qui venaient de
fort loin en pèlerinage au Mont, achetèrent un pain de deux deniers et
s’assirent en cercle pour prendre leur repas. La part de chacun était
bien faible; mais, par un miracle de la puissance divine, tous se
rassasièrent et avec les restes ils remplirent leurs besaces. Une autre
fois, une multitude de petits pèlerins entrèrent dans une hôtellerie
et firent pour six sous de dépense: «A la fin du disner, ajoute dom
Huynes, n’ayant de quoy payer, ils ne demandèrent à compter, mais à
sortir.» L’hôtelier les retint et leur dit qu’il voulait être payé
sur-le-champ; eux d’implorer sa miséricorde en le suppliant d’avoir
compassion de leur pauvreté; mais cet homme impitoyable, aimant mieux
«qu’on le satisfit d’argent que de belles paroles,» ne prit point
«plaisir à ces discours.» C’est pourquoi, comme il ne pouvait rien
attendre de ses hôtes, il les mit à la porte après leur avoir infligé
à tous «un bon soufflet;» ensuite «il s’en alla retirer la nappe sur
laquelle ils avoyent disné, et, chose admirable, il vit une plus grande
quantité de morceaux de pain» qu’il n’en «devoit rester naturellement,
et trouva dans un verre six sols, ce que considérant, il fut marry
d’avoir souffleté ces petits pellerins, et prenant l’argent il
courut après eux et le leur offrit, leur demandant pardon.» Ceux-ci
refusèrent, et «joyeux, sains et gaillards,» ils continuèrent leur
voyage vers le Mont-Saint-Michel où ils arrivèrent après trois jours de
marche.
Parmi ces enfants, plusieurs malades ou infirmes éprouvèrent
l’assistance de saint Michel. L’un d’eux, disent les anciens
manuscrits, avait «le col tourné tout de travers, si bien qu’au lieu de
voir devant soy, il voyait derrière.» Son père, qui était «fort marry,»
avait donné beaucoup d’argent aux médecins pour obtenir sa guérison;
mais, tous les remèdes humains étant inutiles, il avait imploré l’aide
du glorieux Archange, afin que par son intervention «il plut à Dieu
redresser le col» de son fils. Sa prière fut exaucée, et, dans le
cours de l’année 1333, il fit en action de grâce un pèlerinage au
Mont-Saint-Michel avec son enfant qu’il menait «par la main.»
La même époque fut signalée par d’autres prodiges ni moins célèbres, ni
moins étonnants. Il est rapporté que pendant la nuit une vive lumière,
appelée _clarté de saint Michel_, enveloppait l’église et le sommet
de la montagne, tandis que les anges faisaient entendre une céleste
harmonie. Une femme depuis longtemps paralysée recouvra l’usage de ses
membres, et aussitôt, dit un historien, elle jeta «les énilles» ou
«potences» dont elle se servait pour marcher, et «estant arrivée devant
le grand autel saint Michel,» elle remercia Dieu de l’avoir guérie par
l’intercession de l’Archange. Un sourd-muet de la ville de Caen vint
en pèlerinage au Mont avec plusieurs compatriotes. A peine était-il à
genoux dans l’église que sa langue se délia et ouvrant la «bouche avec
un fort grand bruit et rugissement» il dit: «Saint Michel, aidez-moi.»
Un autre visiteur du pays de Mortain fut saisi d’une telle émotion en
voyant la sainte montagne, qu’il se mit à courir pour devancer ses
compagnons de voyage; arrivé dans le sanctuaire, il ne put proférer
aucune parole; mais il invoqua le puissant Archange et fut guéri. La
même année, deux femmes, l’une de Coutances, l’autre d’une paroisse de
Bayeux, obtinrent une prompte guérison. Plus tard un cavalier normand,
entraîné par les flots, appela saint Michel à son aide, et aussitôt
il se sentit porté vers le rivage par une puissance invisible; dans
un péril semblable, un autre pèlerin s’écria en tournant ses regards
vers le Mont: «Saint Michel, aide-moi, et yrai à ta merci!» Cette
prière à peine achevée, «la mer le rejeta vers Tombelaine, où, par les
mérites et intercession de saint Michel, il fut trouvé sain et joyeux
auprès de son cheval qui estoit mort.» «Enfin, ajoute dom Huynes,
d’autres personnes (naviguant) sur la mer, eussent plusieurs fois estez
engloutis de ses ondes si saint Michel, auquel ils se recommandoient,
ne les eust secourus; et ce vieux navire, qu’on voit en la nef de cette
église, vis-à-vis de la grand’porte, suffit entre mille pour nous en
rendre tesmoignage.»
Ces faits rapportés par les anciens annalistes sont autant de preuves
de la croyance et de la piété de nos pères. Tous étaient persuadés que
la lutte engagée à l’origine, entre l’Archange et Satan, se continuait
toujours, et le Mont-Saint-Michel était regardé comme le théâtre de ce
combat terrible qui ne doit pas se terminer avant la fin des siècles.
Les moines, en particulier, pensaient que leur abbaye était fidèlement
gardée par le prince de la milice céleste, comme l’atteste une pieuse
tradition rapportée par dom Huynes: «J’adjouteray, dit cet auteur,
une chose qui a esté remarquée de tout temps et pourroit seule servir
de preuve que le glorieux Archange a chosi et chérit cette sainte
montagne, c’est que toustes et quantes fois que quelque moyne de ce
Mont est proche de la mort, soit icy ou ailleurs, l’on entend comme une
personne qui frappe, comme avec un marteau par trois fois en quelque
endroit et l’on n’a point encore veu mourir de moyne en ce monastère,
qu’il n’ait eu une belle fin.»
Il ne faut donc pas s’étonner si tous les regards se portèrent sur le
Mont-Saint-Michel au moment où une guerre d’extermination paraissait
imminente entre la France et l’Angleterre. Il était touchant, à cette
heure décisive, de voir des milliers de pèlerins, et surtout les
petits pastoureaux traverser les campagnes de Normandie qui devaient
être bientôt arrosées de sang, gravir d’un pas agile le sentier qui
conduisait au sanctuaire de l’Archange et s’agenouiller devant l’autel
miraculeux. Il était beau de les voir attacher sur leurs vêtements la
coquille traditionnelle, et de les entendre chanter quelques refrains
populaires en l’honneur de saint Michel. A mesure que le danger
approchait, le vieux cri de nos pères s’échappait plus fort et plus
suppliant de toutes les poitrines: saint Michel, à notre secours;
défendez-nous dans le combat.
Cette protection de l’Archange devait se faire sentir d’une manière
visible, pendant les longues épreuves qui allaient s’abattre sur notre
patrie et la couvrir d’un amas de ruines. Les pèlerinages des petits
pastoureaux furent suivis de la lutte sanglante qui désola pendant
plus d’un siècle la France et l’Angleterre; mais le Mont-Saint-Michel
résista toujours aux assauts de l’étranger. Souvent des armées entières
firent des efforts suprêmes pour s’emparer de l’abbaye; chaque fois
elles échouèrent contre l’invincible résistance des moines et des
chevaliers. La montagne apparut alors semblable à une terre vierge
que le pied du vainqueur ne foula jamais, et comme une citadelle d’où
partirent les premiers traits qui repoussèrent l’invasion de l’Anglais.
Pendant plusieurs années, l’indépendance nationale de la France ne
compta plus qu’un petit nombre de défenseurs, et l’ennemi, favorisé
par nos dissensions intestines, ne rencontrait dans sa marche aucun
obstacle sérieux; la Normandie surtout, la Normandie qui avait conquis
l’Angleterre à la journée d’Hastings, était vaincue à son tour et
subissait le joug le plus dur et le plus humiliant. Désormais il ne
fallait pas attendre des hommes la délivrance et le salut; mais le
ciel qui n’avait point protégé les Anglo-Saxons contre le glaive de
Guillaume le Conquérant, ne voulut pas qu’une race étrangère usurpât le
trône de saint Louis, et l’Archange fut le messager dont Dieu se servit
pour accomplir ses desseins de miséricorde.
II.
LES PRÉPARATIFS DE DÉFENSE.
A la mort de Jean de la Porte, en 1334, les bénédictins portèrent leurs
suffrages sur Nicolas le Vitrier qui était natif du Mont et remplissait
déjà dans le monastère la charge de prieur. Selon l’usage, le nouvel
élu alla recevoir la bénédiction de l’évêque d’Avranches et revint
ensuite prendre possession de sa stalle, après avoir juré sur les
Évangiles d’observer fidèlement les lois et coutumes de l’abbaye. Trois
ans plus tard, tandis que Nicolas le Vitrier gouvernait ses religieux
avec sagesse et travaillait à opérer des réformes que les circonstances
pouvaient rendre nécessaires, la guerre de cent ans éclata comme un
coup de foudre annoncé par un orage menaçant, et avec elle s’ouvrit
pour la cité de l’Archange cette ère mémorable pendant laquelle le
monastère devait exercer à l’extérieur une influence jusque-là inconnue.
Sous Nicolas le Vitrier, le nombre des religieux s’élevait à quarante;
leur vie était partagée entre la prière, l’étude et le service des
pèlerins; deux des plus distingués étaient envoyés à Paris et à
Caen aux frais des prieurés de l’abbaye, pour suivre les cours des
universités et se livrer aux hautes études. Plusieurs monastères,
églises et chapelles dépendaient des bénédictins ou formaient avec eux
une vaste association de prière et de fraternité. Parmi les pèlerins de
cette époque, un certain nombre venaient implorer le pardon de leurs
crimes. Il est rapporté qu’un certain Guillaume Lesage, de Vains, ayant
noyé son beau-père dans la grève du Mont, au mois de novembre 1357,
obtint sa grâce du dauphin et fut délivré des prisons de Saint-James,
mais à la condition qu’il ferait trois fois, «nu-pieds et en chemise,»
le pèlerinage du Mont-Saint-Michel, et qu’il prierait Dieu de protéger
le roi, son fils et la couronne de France.