cellier où étaient contenues les provisions de bouche; à l’extrémité,
du côté de l’ouest, une porte s’ouvre sur les jardins, et un escalier
pratiqué dans la muraille conduit à la salle des Chevaliers (fig. 56);
on y remarque aussi, dans la deuxième travée, le passage par lequel
on montait les provisions dans le cellier au moyen d’une roue placée
à l’intérieur; c’est par là que le célèbre calviniste, Montgommery,
essaya de pénétrer dans le monastère au prix d’une trahison qui tourna
contre lui et causa la perte de plusieurs des siens, comme on le verra
dans la suite de cet ouvrage. Depuis cette tentative infructueuse, les
deux cryptes ont porté le nom de _Montgommeries_.
Le réfectoire, commencé par Jourdain et achevé par Radulphe des
Isles, est un des plus beaux chefs-d’œuvre de l’architecture ogivale
du treizième siècle; cette salle, la plus parfaite et la mieux
proportionnée de toute la Merveille, est éclairée par neuf fenêtres,
une au sud, deux à l’est et six au nord; à l’extrémité, du côté de
l’ouest, se trouvent deux vastes cheminées (fig. 57). Ce réfectoire,
autrefois meublé avec goût, aujourd’hui nu et mutilé, rappelle à la
pensée du visiteur une des pages intéressantes de la vie religieuse à
l’époque où la règle était observée dans toute sa vigueur primitive.
Pendant une partie de l’année, les deux repas de midi et du soir
avaient lieu dans le réfectoire commun et devaient être annoncés par
l’abbé qui sonnait les cloches du cloître et de la salle à manger; le
chantre commençait ensuite le _benedicite_ et le lecteur, après avoir
reçu la bénédiction, faisait une lecture édifiante tirée des _Leçons du
temps_ ou de la _Vie des saints_; le reste du temps,
[Illustration: Fig. 57.--Le réfectoire. Vue prise de l’est.]
le dîner et le souper se prenaient au chapitre; alors on ne sonnait pas
les cloches, et l’on se contentait de lire seulement à midi un passage
des _livres_ de Salomon.
La salle des Chevaliers est un vaste et superbe vaisseau gothique
admirablement disposé pour les grandes réunions (fig. 58). Là se sont
tenus plusieurs chapitres importants; là encore se réunit la fleur
des chevaliers de Saint-Michel, l’année même de l’institution et
peut-être aussi trois ans plus tard, en 1472. Ainsi s’explique le nom
traditionnel de _Salle des Chevaliers_. Ce monument rappelle les plus
beaux âges de la vie monastique et de la chevalerie chrétienne; sous
ces voûtes, le religieux de Saint-Benoît est venu s’agenouiller devant
la stalle de l’abbé pour faire l’humble aveu de ses fautes, et le fier
chevalier de Charles IX a juré fidélité à Dieu, à la France et à son
roi. La vertu du cloître et la pompe féodale s’étaient, en quelque
sorte, donné rendez-vous dans cette vaste enceinte.
Le dortoir, situé dans le voisinage du cloître et de l’église, était
construit selon les anciens usages des bénédictins: les religieux
dormaient seuls et vêtus dans un appartement éclairé par une lampe; ils
travaillaient également une partie de la journée dans la même salle,
qui se trouvait d’ordinaire attenante à la grande bibliothèque.
Le cloître avec ses arcatures composées de deux rangs de colonnettes
portant des archivoltes d’un travail achevé, avec ses riches
feuillages, ses figures symboliques, ses personnages habilement
sculptés, est l’un des chefs-d’œuvre les plus curieux de l’architecture
normande du treizième siècle, et mérite d’être appelé «le palais des
anges (fig. 59).» Au milieu, il existe un préau où les bénédictins
semaient des fleurs, et dans la galerie sud se trouve le _lavatorium_,
c’est-à-dire la fontaine qui servait pour le lavement des pieds à
certains jours de fête. Ici ce n’est plus l’austère grandeur, ni
la gravité majestueuse des autres salles; tout est riant, fleuri,
gracieux; c’est là, dans une atmosphère céleste, au-dessus des tempêtes
et loin des agitations du monde, que les moines priaient, faisaient
des lectures pieuses et entendaient les conférences spirituelles au
sortir du dîner. Plus tard, par un de ces contrastes que la Révolution
nous offre à chaque page de l’histoire, ce parterre angélique servit de
promenade aux victimes des guerres civiles.
Parmi les architectes qui tracèrent les plans de ces édifices somptueux
et triomphèrent des difficultés que la nature semblait leur opposer,
il se trouve sans doute plus d’un moine bénédictin; mais la modestie
les a soustraits aux louanges des hommes; cependant, si leurs noms
demeurent inconnus, ils ont imprimé sur la pierre la
[Illustration: Fig. 58.--La salle des Chevaliers. Vue prise à l’ouest
de la salle.]
trace du génie chrétien et élevé à la gloire de saint Michel un
monument impérissable. Quelle hardiesse et quelle ampleur dans la
conception de ces plans; quelle patience et quelle habileté dans la
construction de ces bâtiments; quelle poésie et quelle variété dans
cette architecture; quel intérêt et quel enseignement dans cette
histoire, où tour à tour nous voyons apparaître l’austère figure du
bénédictin, la bravoure du chevalier français et les tristes débris de
nos révolutions! Oui, les siècles ont eu raison de décorer ces édifices
du titre de _Merveille_.
Les travaux grandioses exécutés par Jourdain, Radulphe des Isles,
Thomas des Chambres et Raoul de Villedieu, servirent à la gloire de
l’Archange en augmentant l’éclat et la renommée du Mont-Saint-Michel.
Le culte du prince de la milice céleste n’atteignit pas son plus haut
degré de développement sous le règne de Philippe-Auguste; cependant il
fit de rapides progrès non seulement dans les monastères, mais aussi
dans les cités et les châteaux forts. Pour en citer un exemple, aux
Andelys, que Richard Cœur de Lion avait reliés ensemble et rattachés à
son merveilleux Château-Gaillard, dans cette formidable agglomération
de murailles, de bastions et de tours, saint Michel, l’archange
guerrier, avait son autel et sa statue. Partout, en France et chez les
peuples voisins, les chevaliers prenaient pour modèle l’ange qui doit
être regardé comme type surnaturel de la bravoure et de la fidélité;
en Portugal l’ordre de l’Aile prospérait et produisait d’heureux
résultats; chez les Allemands, saint Michel jouait déjà l’un des rôles
principaux dans la fameuse légende du saint _Graal_. Le saint Graal
était, disait-on, une pierre d’un grand prix qui ornait la couronne
de Lucifer avant sa chute; dans le combat livré au pied du trône de
l’Éternel, Satan, frappé à la tête par le glaive de saint Michel, avait
perdu cette pierre précieuse que les anges avaient recueillie et gardée
comme un trophée, jusqu’au jour où s’accomplit le drame sanglant du
Golgotha; alors on en fit un vase pour recevoir le sang du Christ. Ce
vase ne fut point porté en Angleterre par Joseph d’Arimathie, comme le
croyaient les chevaliers de cette nation; mais l’archange, protecteur
du saint-empire, le donna aux Allemands. Sa vertu mystérieuse
nourrissait la milice des braves destinés à sa garde. Toutefois, exilé
sur la terre, il aurait perdu ses privilèges célestes, si Dieu ne les
avait conservés par de nouvelles bénédictions: le vendredi saint, une
colombe descendait du ciel et déposait sur le vase une blanche hostie,
dont le contact suffisait pour entretenir d’année en année sa fécondité
[Illustration: Fig. 59.--Le cloître du Mont-Saint-Michel. Vue prise de
la galerie ouest.]
inépuisable. Tous les chevaliers pouvaient y chercher une force
invincible, quand ils savaient se prémunir contre les atteintes de
l’orgueil. Le saint Graal a eu le sort de la plume; il a disparu depuis
la révolte de Luther. Ces allégories et ces légendes sont naïves pour
un siècle sceptique et railleur; mais elles n’en prouvent pas moins le
caractère et la popularité du culte de saint Michel à l’époque féodale.
Une autre circonstance contribua efficacement à étendre le dévotion des
peuples pour l’Archange, vainqueur de l’hérésie. Les Albigeois étaient
pour le midi de la France ce que les Danois avaient été pour
[Illustration: Fig. 60 et 61.--Tympans de la galerie sud du cloître.
Sur le deuxième sont les noms des architectes ou scuplteurs du cloître:
Maître Roger, Dom Garin, Maître Jehan.]
le nord et le centre, une cause de perpétuelles alarmes et un fléau qui
dévastait sur son passage les monastères, les villes et les bourgades.
Dans les mêmes périls, on eut recours au même génie protecteur, à saint
Michel. Le héros de la croisade des albigeois, Simon de Montfort,
appelé le _Machabée chrétien_, imita le chef du peuple juif et plaça
le sort de ses armes sous la garde de l’ange tutélaire, du «grand
Prince» chargé de défendre et de conduire le peuple de Dieu. Le brave
guerrier mourut au siège de Toulouse, le 25 juin 1218; mais l’hérésie
était vaincue et le triomphe de la bonne cause était assuré. Les
exemples de même nature abondent au treizième et au quatorzième siècle.
S’agit-il de combattre le père du mensonge, aussitôt apparaît saint
Michel, son heureux contradicteur et son implacable ennemi; c’est
toujours l’affirmation du vrai et du bien opposée à la négation, au
mal, à l’erreur. Sous le règne de Philippe-Auguste, en particulier, la
dévotion au prince de la milice céleste prit de tels développements
et les pèlerinages au Mont-Saint-Michel devinrent si nombreux, qu’il
fallut établir à Paris même une confrérie dans le but de venir en aide
aux pieux voyageurs qui allaient invoquer le secours de l’Archange dans
son sanctuaire de prédilection.
VII.
SAINT MICHEL ET LA FRANCE DE SAINT LOUIS.
La sainte Chapelle et la _Somme_ de _Théologie_ suffiraient pour nous
donner une idée du siècle d’Innocent III, de saint Louis, de saint
Thomas, d’Albert le Grand, de Roger Bacon, de Giotto et de Dante. La
France, peuplée alors comme aujourd’hui, était forte et prospère.
Religieux, sage, impartial, jaloux du prestige et de la félicité de son
peuple, Louis IX s’appliqua toute sa vie à faire respecter les droits
de Dieu, à rendre la justice, à émanciper les communes, à réprimer
les abus, à donner une nouvelle impulsion aux lettres, au commerce et
à l’industrie. A cette époque, la plus glorieuse du moyen âge et la
plus illustre de la féodalité, le saint Archange occupa la première
place dans la dévotion des fidèles, après le Sauveur du monde et
l’auguste Mère de Dieu; on se disputait l’honneur de porter son nom,
son image dominait dans les églises et les chapelles, sur les tours et
les beffrois, elle se trouvait gravée sur les plombs de pèlerinage,
sur les sceaux et les monnaies; c’était partout un concert unanime de
louanges et de prières. L’Archange avait presque toujours une place
d’honneur dans ces poëmes qu’un auteur moderne appelle à juste titre
«les sources de la _Divine Comédie_.» La flotte pisane vogue-t-elle
vers les côtes d’Afrique, le Christ pousse les galères, et saint Michel
sonne la trompette à la tête des armées chrétiennes; quand le Sauveur
et l’apôtre des gentils descendent aux enfers, l’ange conducteur des
âmes les accompagne; si les justes se présentent aux portes du paradis,
c’est encore le chef de la milice céleste qui les introduit dans le
séjour de la félicité.
Le Mont-Saint-Michel était avec le monte Gargano le centre de ce
mouvement et le foyer de cette dévotion. L’année même de la majorité de
saint Louis, Raoul de Villedieu alla recevoir la récompense de ses
[Illustration: Fig. 62.--Sceau et contre-sceau de Raoul de Villedieu.
Archives nationales.]
vertus, après avoir achevé ses grandes entreprises; il mourut le 12
février 1236 et fut inhumé dans l’église du Mont. Non content de nous
léguer le cloître du Mont-Saint-Michel, il favorisa de tout son pouvoir
l’impulsion générale qui devait amener la France de Louis IX aux pieds
de l’Archange.
Depuis les beaux jours de saint Aubert, les pèlerinages n’avaient
jamais complètement cessé, même pendant les années d’épreuves et de
décadence; le culte du prince de la milice céleste avait pénétré avec
l’Évangile chez toutes les nations chrétiennes; la France surtout
avait bâti un grand nombre de monastères, érigé plusieurs églises
ou chapelles sous le vocable de l’ange qu’elle s’était choisi pour
protecteur; depuis l’année 1210, Paris possédait sa confrérie pour les
pèlerins qui accomplissaient «le voyage du Mont au péril de la mer.»
Mais cet élan généreux des populations, alors si profondément attachées
à la foi de leur baptême, devint plus universel dans la deuxième moitié
du
[Illustration: Fig. 63.--Sceau et contre-sceau de Richard. Archives
nationales.]
treizième siècle et dans le cours du siècle suivant; c’est pourquoi
nous pouvons appeler cette époque l’ère des grandes manifestations et
la regarder comme la préparation du quinzième siècle, où la dévotion
envers le saint archange atteignit son apogée.
Les souverains pontifes enrichirent le monastère de faveurs insignes,
confirmèrent les différentes donations faites à la basilique, et
employèrent tous les moyens soit pour encourager les pèlerinages,
soit pour assurer l’exemption des bénédictins et rehausser la dignité
d’abbé dans la personne de Richard Toustin, qui avait succédé à Raoul
de Villedieu, en 1236. Innocent IV accorda de nombreuses indulgences
à ceux qui visitaient le sanctuaire de saint Michel. Par une bulle
datée de 1255, Alexandre IV permit à Richard Toustin qui gouvernait
«honorablement» son abbaye depuis dix-neuf ans, de porter la mitre,
l’anneau, la tunique, la dalmatique, des gants et des sandales; en
même temps il lui accorda le pouvoir de conférer la première tonsure
ainsi que les ordres mineurs, et de donner la bénédiction solennelle.
Richard, dit dom Louis de Camps, fit faire une mitre fort belle, toute
couverte de perles et de pierreries, et «se voyant ainsi coeffé à la
mode,» il donna sa bénédiction jusque sur les places publiques, dans
les villes et les châteaux; mais on en porta «complaintes» au souverain
pontife, qui modifia la bulle précédente et défendit en général aux
abbés de bénir solennellement le peuple «ailleurs qu’aprez la messe,
vespres et laudes.» A cette même époque, le Mont-Saint-Michel était
le centre d’une grande association de prière et de fraternité, que
plusieurs abbayes indépendantes avaient formée entre elles.
Le plus grave événement de la prélature de Richard, le plus
significatif relativement au culte de saint Michel et le plus heureux
pour le mont Tombe, se rattache à l’année 1256 ou 1259. Le roi de
France, célèbre déjà par sa bravoure et l’éclat de ses vertus, fit un
premier voyage au Mont, au retour de cette croisade fameuse pendant
laquelle il avait plus d’une fois échappé à la mort. Il arriva au
pied de la montagne, suivi d’une brillante escorte. Richard, qui
était descendu avec ses moines pour le recevoir, le complimenta et le
conduisit dans la basilique au chant des hymnes et des psaumes. Après
une fervente prière, saint Louis déposa sur l’autel de l’Archange une
somme considérable pour réparer la croix des grèves et augmenter les
fortifications de l’abbaye. Ce pèlerinage solennel accompli par le plus
pieux de nos rois, ce don fait à l’Archange lui-même sur son autel
privilégié, tout ce concours de circonstances a une haute portée pour
l’histoire de saint Michel et de son culte.
Richard Toustin employa une grande partie des ressources dont il
disposait à compléter les travaux de ses prédécesseurs: «Ce fut luy,
dit dom Huynes, qui fit faire Belle-Chaire et le corps de garde qui
est dessous, non pour des soldats, car il n’y en avoit point encor,
mais pour les portiers du monastère. Et tout joignant il fit commencer
un autre bastiment qui est encor imparfaict. Il fit aussi commencer
le chapitre qui se voit imparfaict du costé du septentrion joignant le
cloistre.» Nous pouvons aussi lui attribuer l’ancienne tour fortifiée
qui surmontait autrefois la fontaine de Saint-Aubert, et la tour du
nord, la plus fière de toutes celles qui composent les fortifications
du Mont-Saint-Michel et lui donnent l’aspect d’une forteresse
inexpugnable. Ces constructions méritent d’être classées parmi les plus
beaux modèles d’architecture militaire au moyen âge.
En 1264, Richard Toustin mourut et fut enterré dans l’église, au bas
de la nef. Les bénédictins choisirent pour lui succéder un religieux
du Mont, nommé Nicolas Alexandre. Le nouvel abbé, non content de faire
observer la discipline avec une grande exactitude à l’intérieur de
son monastère, opéra aussi de sages réformes dans les prieurés qui
étaient soumis à sa juridiction, et ses attraits pour la vie cachée
ne l’empêchèrent pas de veiller aux intérêts des religieux. Sa piété
contribua beaucoup à faire honorer le glorieux Archange en attirant au
Mont des pèlerins célèbres. Il mourut le 17 novembre 1271, et reçut la
sépulture dans le transept nord de l’église, à côté de l’autel dédié à
saint Nicolas, son patron.
Sous cette prélature, Louis IX donna de nouvelles marques publiques de
sa dévotion envers le prince de la milice céleste. Il fit un deuxième
pèlerinage au sanctuaire de l’Archange, et, par une charte royale
promulguée en 1264, il légua au Mont la terre de Saint-Jean-le-Thomas;
de plus, pour favoriser les vues de l’abbé, il interdit les assemblées
parfois tumultueuses qui se tenaient dans la ville, et transféra au
village de Genêts les foires du dimanche des Rameaux et du mardi de la
Pentecôte.
La piété de saint Louis trouva de nombreux imitateurs. Une multitude
de pèlerins des différentes contrées de l’Europe s’agenouillaient
chaque jour devant l’autel de l’Archange. Ils ne reculaient devant
aucun sacrifice et s’imposaient souvent de rudes privations pour
satisfaire leur piété. A cette époque de foi, nous voyons aussi de
grands coupables traverser la France, visiter le Mont-Saint-Michel et
de là se rendre à Saint-Jacques en Galice; ils prenaient ensuite le
chemin de Rome, d’où ils partaient pour Jérusalem. Ainsi, au treizième
siècle comme dans les âges précédents, les peuples vénéraient en saint
Michel non-seulement le prince guerrier, mais aussi l’ange du repentir,
l’appui, le guide des malades et des affligés.
Les croisés, au retour de leur expédition lointaine, allaient de leur
côté remercier «monseigneur» saint Michel de les avoir préservés des
horreurs de la peste et arrachés aux mains de l’ennemi; de ce nombre
fut l’héritier de Louis IX, Philippe le Hardi. Ce monarque ayant
échappé à la contagion qui ravagea nos armées devant les murs de
Tunis, attribua cette grâce à saint Michel, protecteur de la France,
et conserva toujours une vraie dévotion pour le glorieux Archange;
c’est pourquoi sous ce règne, comme sous les précédents, le prince de
la milice céleste présida au progrès et à la formation de notre unité
nationale.
Pendant que Philippe le Hardi réunissait à la couronne plusieurs
domaines ou duchés de France, le Mont fut gouverné par deux abbés qui
montrèrent une grande sagesse dans l’administration intérieure, et
déployèrent un zèle ardent pour défendre les intérêts des religieux
contre les empiétements du dehors. Ils se nommaient Nicolas Fanegot
et Jean le Faë. Le premier fut élu en 1271, à la mort de Nicolas
Alexandre, et resta huit ans à la tête du monastère; il reçut la
sépulture dans la basilique à côté de son prédécesseur. Jean le Faë,
prieur claustral, lui succéda de 1279 à 1298. Cet abbé, dit dom Louis
de Camps, charma par sa modestie les riches seigneurs de la contrée
et les rendit «libéraux de plusieurs belles terres et seigneuries en
faveur des religieux.» Il reçut de Rome des bulles qui confirmaient les
dites donations et accordaient à l’abbaye de nombreux privilèges.
Ces lettres, émanées de l’autorité pontificale, alors si respectée dans
le monde chrétien, jettent une grande et vive lumière sur l’histoire du
culte de saint Michel. Pendant le cours du moyen âge, en particulier
à l’époque où nous sommes arrivés, les pèlerinages au sanctuaire de
l’Archange étaient si célèbres en toute l’Europe que plusieurs papes,
non contents d’approuver ces pieuses pérégrinations, accordèrent de
précieuses faveurs à tous ceux qui visitaient la basilique. Nous voyons
aussi, d’après les lettres des papes, que si les pèlerins du moyen âge
n’essuyaient pas les attaques d’une presse impie et railleuse, ils
étaient quelquefois assaillis par des bandes de voleurs; ils avaient
surtout à craindre de continuelles vexations de la part des guides ou
des vendeurs qui abondaient dans la ville et les environs. Pour faire
cesser de pareils abus, il existait une arme plus puissante que la
force physique et plus en rapport avec la mission de l’Église que le
glaive matériel: les souverains pontifes, à l’exemple d’Alexandre III,
défendirent sous peine d’excommunication de voler ou de molester les
pèlerins qui venaient au Mont-Saint-Michel pour prier.
[Illustration: Fig. 64.--Enseigne (image) en plomb de saint Michel
trouvée dans la Seine, à Paris. Treizième siècle.]
Depuis la conquête de la Normandie, les rois de France marchèrent
sur les traces des «seigneurs papes de la sainte Église romaine.»
Philippe-Auguste, Louis IX, Philippe le Hardi joignirent leur vaillante
épée aux armes spirituelles des souverains pontifes et la mirent au
service de l’archange saint Michel, qui, en retour, veillait sur
les destinées du royaume. De leur côté, les évêques de la province
de Normandie travaillèrent à la sécurité générale en condamnant une
bande de scélérats, qui se disaient de la famille du géant Goliath
et répandaient la terreur dans toute la contrée. C’est ainsi que la
France de saint Louis, cette France si noble et si prospère, rendit un
solennel hommage au prince de la milice céleste et mérita de figurer
dans l’histoire de son culte avec la France de Clovis et de Charlemagne.
Le treizième siècle touchait à sa fin. Le successeur de Philippe
le Hardi, Philippe le Bel, malgré les fautes qui ternirent l’éclat
de son règne, montra la même vénération, la même générosité que ses
ancêtres pour le Mont-Saint-Michel. Ce prince, violent mais brave
jusqu’à l’héroïsme, religieux malgré ses luttes scandaleuses contre
l’Église, prouva par son exemple l’influence que l’Archange exerçait
sur la nature fière et indomptable des chevaliers chrétiens. Sous ce
règne, un religieux d’un rare mérite, appelé Guillaume du Château, prit
le gouvernement du Mont, un an après la mort de Jean le Faë; il alla
recevoir la bénédiction de l’évêque dans la cathédrale d’Avranches, et
revint prendre possession de sa stalle la veille de Noël, 1299; il fut
reçu à la porte principale par les bénédictins qui lui firent jurer
d’observer les lois et les privilèges de l’abbaye, et le conduisirent
dans la basilique. Tout faisait espérer une ère de longue prospérité
sous la conduite d’un chef si remarquable et d’un maître si habile,
quand tout à coup un sinistre inattendu vint consterner la cité de
l’Archange et mit en péril l’avenir du monastère. Au mois de juillet
1300, la foudre tomba sur le clocher et le renversa: «Les cloches
furent fondues, dit dom Huynes, et le métail découla de part et
d’autre. Les toicts de l’église, du dortoir, et de plusieurs autres
logis furent bruslez et les charbons tombans sur la ville ne laissèrent
presque aucune maison sur pied.» La tour des livres, bâtie par le
célèbre Robert du Mont, eut le sort de la flèche; elle s’écroula et
ensevelit sous ses décombres plusieurs manuscrits d’une grande valeur.
D’autres désastres signalèrent les premières années du treizième
siècle. D’après les annalistes de l’époque, des tempêtes affreuses
renversèrent les maisons et déracinèrent les forêts; la mer franchit
ses limites, exerça de grands ravages sur le littoral et engloutit dans
son sein «des animaux d’espèces diverses.»
Guillaume du Château, loin de perdre courage en face de tant
d’épreuves, entreprit la restauration du monastère et se mit à l’œuvre
avec un zèle infatigable. Grâce aux offrandes des pèlerins, surtout
du roi de France, il put relever une partie des ruines et refaire les
toitures de l’église, du cloître et des maisons de la ville; il rebâtit
les magasins de l’abbaye et continua les fortifications commencées
par ses prédécesseurs. En 1307, une bulle du pape Clément V confirma
tous les droits des religieux et accorda de nouvelles faveurs aux
pèlerins. Aussitôt les grandes manifestations, qui s’étaient un peu
ralenties depuis le désastre de 1300, reprirent leur cours habituel.
L’évêque d’Avranches, Nicolas de Luzarches, se rendit au Mont pour
faire sa visite à l’église de l’Archange; l’abbé l’attendit à la porte
du monastère, «vestu pontificalement, la croce en main et la mitre en
teste.»