De la salle des Aumônes on pénètre par une large ouverture dans le

cellier où étaient contenues les provisions de bouche; à l’extrémité,

du côté de l’ouest, une porte s’ouvre sur les jardins, et un escalier

pratiqué dans la muraille conduit à la salle des Chevaliers (fig. 56);

on y remarque aussi, dans la deuxième travée, le passage par lequel

on montait les provisions dans le cellier au moyen d’une roue placée

à l’intérieur; c’est par là que le célèbre calviniste, Montgommery,

essaya de pénétrer dans le monastère au prix d’une trahison qui tourna

contre lui et causa la perte de plusieurs des siens, comme on le verra

dans la suite de cet ouvrage. Depuis cette tentative infructueuse, les

deux cryptes ont porté le nom de _Montgommeries_.

Le réfectoire, commencé par Jourdain et achevé par Radulphe des

Isles, est un des plus beaux chefs-d’œuvre de l’architecture ogivale

du treizième siècle; cette salle, la plus parfaite et la mieux

proportionnée de toute la Merveille, est éclairée par neuf fenêtres,

une au sud, deux à l’est et six au nord; à l’extrémité, du côté de

l’ouest, se trouvent deux vastes cheminées (fig. 57). Ce réfectoire,

autrefois meublé avec goût, aujourd’hui nu et mutilé, rappelle à la

pensée du visiteur une des pages intéressantes de la vie religieuse à

l’époque où la règle était observée dans toute sa vigueur primitive.

Pendant une partie de l’année, les deux repas de midi et du soir

avaient lieu dans le réfectoire commun et devaient être annoncés par

l’abbé qui sonnait les cloches du cloître et de la salle à manger; le

chantre commençait ensuite le _benedicite_ et le lecteur, après avoir

reçu la bénédiction, faisait une lecture édifiante tirée des _Leçons du

temps_ ou de la _Vie des saints_; le reste du temps,

[Illustration: Fig. 57.--Le réfectoire. Vue prise de l’est.]

le dîner et le souper se prenaient au chapitre; alors on ne sonnait pas

les cloches, et l’on se contentait de lire seulement à midi un passage

des _livres_ de Salomon.

La salle des Chevaliers est un vaste et superbe vaisseau gothique

admirablement disposé pour les grandes réunions (fig. 58). Là se sont

tenus plusieurs chapitres importants; là encore se réunit la fleur

des chevaliers de Saint-Michel, l’année même de l’institution et

peut-être aussi trois ans plus tard, en 1472. Ainsi s’explique le nom

traditionnel de _Salle des Chevaliers_. Ce monument rappelle les plus

beaux âges de la vie monastique et de la chevalerie chrétienne; sous

ces voûtes, le religieux de Saint-Benoît est venu s’agenouiller devant

la stalle de l’abbé pour faire l’humble aveu de ses fautes, et le fier

chevalier de Charles IX a juré fidélité à Dieu, à la France et à son

roi. La vertu du cloître et la pompe féodale s’étaient, en quelque

sorte, donné rendez-vous dans cette vaste enceinte.

Le dortoir, situé dans le voisinage du cloître et de l’église, était

construit selon les anciens usages des bénédictins: les religieux

dormaient seuls et vêtus dans un appartement éclairé par une lampe; ils

travaillaient également une partie de la journée dans la même salle,

qui se trouvait d’ordinaire attenante à la grande bibliothèque.

Le cloître avec ses arcatures composées de deux rangs de colonnettes

portant des archivoltes d’un travail achevé, avec ses riches

feuillages, ses figures symboliques, ses personnages habilement

sculptés, est l’un des chefs-d’œuvre les plus curieux de l’architecture

normande du treizième siècle, et mérite d’être appelé «le palais des

anges (fig. 59).» Au milieu, il existe un préau où les bénédictins

semaient des fleurs, et dans la galerie sud se trouve le _lavatorium_,

c’est-à-dire la fontaine qui servait pour le lavement des pieds à

certains jours de fête. Ici ce n’est plus l’austère grandeur, ni

la gravité majestueuse des autres salles; tout est riant, fleuri,

gracieux; c’est là, dans une atmosphère céleste, au-dessus des tempêtes

et loin des agitations du monde, que les moines priaient, faisaient

des lectures pieuses et entendaient les conférences spirituelles au

sortir du dîner. Plus tard, par un de ces contrastes que la Révolution

nous offre à chaque page de l’histoire, ce parterre angélique servit de

promenade aux victimes des guerres civiles.

Parmi les architectes qui tracèrent les plans de ces édifices somptueux

et triomphèrent des difficultés que la nature semblait leur opposer,

il se trouve sans doute plus d’un moine bénédictin; mais la modestie

les a soustraits aux louanges des hommes; cependant, si leurs noms

demeurent inconnus, ils ont imprimé sur la pierre la

[Illustration: Fig. 58.--La salle des Chevaliers. Vue prise à l’ouest

de la salle.]

trace du génie chrétien et élevé à la gloire de saint Michel un

monument impérissable. Quelle hardiesse et quelle ampleur dans la

conception de ces plans; quelle patience et quelle habileté dans la

construction de ces bâtiments; quelle poésie et quelle variété dans

cette architecture; quel intérêt et quel enseignement dans cette

histoire, où tour à tour nous voyons apparaître l’austère figure du

bénédictin, la bravoure du chevalier français et les tristes débris de

nos révolutions! Oui, les siècles ont eu raison de décorer ces édifices

du titre de _Merveille_.

Les travaux grandioses exécutés par Jourdain, Radulphe des Isles,

Thomas des Chambres et Raoul de Villedieu, servirent à la gloire de

l’Archange en augmentant l’éclat et la renommée du Mont-Saint-Michel.

Le culte du prince de la milice céleste n’atteignit pas son plus haut

degré de développement sous le règne de Philippe-Auguste; cependant il

fit de rapides progrès non seulement dans les monastères, mais aussi

dans les cités et les châteaux forts. Pour en citer un exemple, aux

Andelys, que Richard Cœur de Lion avait reliés ensemble et rattachés à

son merveilleux Château-Gaillard, dans cette formidable agglomération

de murailles, de bastions et de tours, saint Michel, l’archange

guerrier, avait son autel et sa statue. Partout, en France et chez les

peuples voisins, les chevaliers prenaient pour modèle l’ange qui doit

être regardé comme type surnaturel de la bravoure et de la fidélité;

en Portugal l’ordre de l’Aile prospérait et produisait d’heureux

résultats; chez les Allemands, saint Michel jouait déjà l’un des rôles

principaux dans la fameuse légende du saint _Graal_. Le saint Graal

était, disait-on, une pierre d’un grand prix qui ornait la couronne

de Lucifer avant sa chute; dans le combat livré au pied du trône de

l’Éternel, Satan, frappé à la tête par le glaive de saint Michel, avait

perdu cette pierre précieuse que les anges avaient recueillie et gardée

comme un trophée, jusqu’au jour où s’accomplit le drame sanglant du

Golgotha; alors on en fit un vase pour recevoir le sang du Christ. Ce

vase ne fut point porté en Angleterre par Joseph d’Arimathie, comme le

croyaient les chevaliers de cette nation; mais l’archange, protecteur

du saint-empire, le donna aux Allemands. Sa vertu mystérieuse

nourrissait la milice des braves destinés à sa garde. Toutefois, exilé

sur la terre, il aurait perdu ses privilèges célestes, si Dieu ne les

avait conservés par de nouvelles bénédictions: le vendredi saint, une

colombe descendait du ciel et déposait sur le vase une blanche hostie,

dont le contact suffisait pour entretenir d’année en année sa fécondité

[Illustration: Fig. 59.--Le cloître du Mont-Saint-Michel. Vue prise de

la galerie ouest.]

inépuisable. Tous les chevaliers pouvaient y chercher une force

invincible, quand ils savaient se prémunir contre les atteintes de

l’orgueil. Le saint Graal a eu le sort de la plume; il a disparu depuis

la révolte de Luther. Ces allégories et ces légendes sont naïves pour

un siècle sceptique et railleur; mais elles n’en prouvent pas moins le

caractère et la popularité du culte de saint Michel à l’époque féodale.

Une autre circonstance contribua efficacement à étendre le dévotion des

peuples pour l’Archange, vainqueur de l’hérésie. Les Albigeois étaient

pour le midi de la France ce que les Danois avaient été pour

[Illustration: Fig. 60 et 61.--Tympans de la galerie sud du cloître.

Sur le deuxième sont les noms des architectes ou scuplteurs du cloître:

Maître Roger, Dom Garin, Maître Jehan.]

le nord et le centre, une cause de perpétuelles alarmes et un fléau qui

dévastait sur son passage les monastères, les villes et les bourgades.

Dans les mêmes périls, on eut recours au même génie protecteur, à saint

Michel. Le héros de la croisade des albigeois, Simon de Montfort,

appelé le _Machabée chrétien_, imita le chef du peuple juif et plaça

le sort de ses armes sous la garde de l’ange tutélaire, du «grand

Prince» chargé de défendre et de conduire le peuple de Dieu. Le brave

guerrier mourut au siège de Toulouse, le 25 juin 1218; mais l’hérésie

était vaincue et le triomphe de la bonne cause était assuré. Les

exemples de même nature abondent au treizième et au quatorzième siècle.

S’agit-il de combattre le père du mensonge, aussitôt apparaît saint

Michel, son heureux contradicteur et son implacable ennemi; c’est

toujours l’affirmation du vrai et du bien opposée à la négation, au

mal, à l’erreur. Sous le règne de Philippe-Auguste, en particulier, la

dévotion au prince de la milice céleste prit de tels développements

et les pèlerinages au Mont-Saint-Michel devinrent si nombreux, qu’il

fallut établir à Paris même une confrérie dans le but de venir en aide

aux pieux voyageurs qui allaient invoquer le secours de l’Archange dans

son sanctuaire de prédilection.

VII.

SAINT MICHEL ET LA FRANCE DE SAINT LOUIS.

La sainte Chapelle et la _Somme_ de _Théologie_ suffiraient pour nous

donner une idée du siècle d’Innocent III, de saint Louis, de saint

Thomas, d’Albert le Grand, de Roger Bacon, de Giotto et de Dante. La

France, peuplée alors comme aujourd’hui, était forte et prospère.

Religieux, sage, impartial, jaloux du prestige et de la félicité de son

peuple, Louis IX s’appliqua toute sa vie à faire respecter les droits

de Dieu, à rendre la justice, à émanciper les communes, à réprimer

les abus, à donner une nouvelle impulsion aux lettres, au commerce et

à l’industrie. A cette époque, la plus glorieuse du moyen âge et la

plus illustre de la féodalité, le saint Archange occupa la première

place dans la dévotion des fidèles, après le Sauveur du monde et

l’auguste Mère de Dieu; on se disputait l’honneur de porter son nom,

son image dominait dans les églises et les chapelles, sur les tours et

les beffrois, elle se trouvait gravée sur les plombs de pèlerinage,

sur les sceaux et les monnaies; c’était partout un concert unanime de

louanges et de prières. L’Archange avait presque toujours une place

d’honneur dans ces poëmes qu’un auteur moderne appelle à juste titre

«les sources de la _Divine Comédie_.» La flotte pisane vogue-t-elle

vers les côtes d’Afrique, le Christ pousse les galères, et saint Michel

sonne la trompette à la tête des armées chrétiennes; quand le Sauveur

et l’apôtre des gentils descendent aux enfers, l’ange conducteur des

âmes les accompagne; si les justes se présentent aux portes du paradis,

c’est encore le chef de la milice céleste qui les introduit dans le

séjour de la félicité.

Le Mont-Saint-Michel était avec le monte Gargano le centre de ce

mouvement et le foyer de cette dévotion. L’année même de la majorité de

saint Louis, Raoul de Villedieu alla recevoir la récompense de ses

[Illustration: Fig. 62.--Sceau et contre-sceau de Raoul de Villedieu.

Archives nationales.]

vertus, après avoir achevé ses grandes entreprises; il mourut le 12

février 1236 et fut inhumé dans l’église du Mont. Non content de nous

léguer le cloître du Mont-Saint-Michel, il favorisa de tout son pouvoir

l’impulsion générale qui devait amener la France de Louis IX aux pieds

de l’Archange.

Depuis les beaux jours de saint Aubert, les pèlerinages n’avaient

jamais complètement cessé, même pendant les années d’épreuves et de

décadence; le culte du prince de la milice céleste avait pénétré avec

l’Évangile chez toutes les nations chrétiennes; la France surtout

avait bâti un grand nombre de monastères, érigé plusieurs églises

ou chapelles sous le vocable de l’ange qu’elle s’était choisi pour

protecteur; depuis l’année 1210, Paris possédait sa confrérie pour les

pèlerins qui accomplissaient «le voyage du Mont au péril de la mer.»

Mais cet élan généreux des populations, alors si profondément attachées

à la foi de leur baptême, devint plus universel dans la deuxième moitié

du

[Illustration: Fig. 63.--Sceau et contre-sceau de Richard. Archives

nationales.]

treizième siècle et dans le cours du siècle suivant; c’est pourquoi

nous pouvons appeler cette époque l’ère des grandes manifestations et

la regarder comme la préparation du quinzième siècle, où la dévotion

envers le saint archange atteignit son apogée.

Les souverains pontifes enrichirent le monastère de faveurs insignes,

confirmèrent les différentes donations faites à la basilique, et

employèrent tous les moyens soit pour encourager les pèlerinages,

soit pour assurer l’exemption des bénédictins et rehausser la dignité

d’abbé dans la personne de Richard Toustin, qui avait succédé à Raoul

de Villedieu, en 1236. Innocent IV accorda de nombreuses indulgences

à ceux qui visitaient le sanctuaire de saint Michel. Par une bulle

datée de 1255, Alexandre IV permit à Richard Toustin qui gouvernait

«honorablement» son abbaye depuis dix-neuf ans, de porter la mitre,

l’anneau, la tunique, la dalmatique, des gants et des sandales; en

même temps il lui accorda le pouvoir de conférer la première tonsure

ainsi que les ordres mineurs, et de donner la bénédiction solennelle.

Richard, dit dom Louis de Camps, fit faire une mitre fort belle, toute

couverte de perles et de pierreries, et «se voyant ainsi coeffé à la

mode,» il donna sa bénédiction jusque sur les places publiques, dans

les villes et les châteaux; mais on en porta «complaintes» au souverain

pontife, qui modifia la bulle précédente et défendit en général aux

abbés de bénir solennellement le peuple «ailleurs qu’aprez la messe,

vespres et laudes.» A cette même époque, le Mont-Saint-Michel était

le centre d’une grande association de prière et de fraternité, que

plusieurs abbayes indépendantes avaient formée entre elles.

Le plus grave événement de la prélature de Richard, le plus

significatif relativement au culte de saint Michel et le plus heureux

pour le mont Tombe, se rattache à l’année 1256 ou 1259. Le roi de

France, célèbre déjà par sa bravoure et l’éclat de ses vertus, fit un

premier voyage au Mont, au retour de cette croisade fameuse pendant

laquelle il avait plus d’une fois échappé à la mort. Il arriva au

pied de la montagne, suivi d’une brillante escorte. Richard, qui

était descendu avec ses moines pour le recevoir, le complimenta et le

conduisit dans la basilique au chant des hymnes et des psaumes. Après

une fervente prière, saint Louis déposa sur l’autel de l’Archange une

somme considérable pour réparer la croix des grèves et augmenter les

fortifications de l’abbaye. Ce pèlerinage solennel accompli par le plus

pieux de nos rois, ce don fait à l’Archange lui-même sur son autel

privilégié, tout ce concours de circonstances a une haute portée pour

l’histoire de saint Michel et de son culte.

Richard Toustin employa une grande partie des ressources dont il

disposait à compléter les travaux de ses prédécesseurs: «Ce fut luy,

dit dom Huynes, qui fit faire Belle-Chaire et le corps de garde qui

est dessous, non pour des soldats, car il n’y en avoit point encor,

mais pour les portiers du monastère. Et tout joignant il fit commencer

un autre bastiment qui est encor imparfaict. Il fit aussi commencer

le chapitre qui se voit imparfaict du costé du septentrion joignant le

cloistre.» Nous pouvons aussi lui attribuer l’ancienne tour fortifiée

qui surmontait autrefois la fontaine de Saint-Aubert, et la tour du

nord, la plus fière de toutes celles qui composent les fortifications

du Mont-Saint-Michel et lui donnent l’aspect d’une forteresse

inexpugnable. Ces constructions méritent d’être classées parmi les plus

beaux modèles d’architecture militaire au moyen âge.

En 1264, Richard Toustin mourut et fut enterré dans l’église, au bas

de la nef. Les bénédictins choisirent pour lui succéder un religieux

du Mont, nommé Nicolas Alexandre. Le nouvel abbé, non content de faire

observer la discipline avec une grande exactitude à l’intérieur de

son monastère, opéra aussi de sages réformes dans les prieurés qui

étaient soumis à sa juridiction, et ses attraits pour la vie cachée

ne l’empêchèrent pas de veiller aux intérêts des religieux. Sa piété

contribua beaucoup à faire honorer le glorieux Archange en attirant au

Mont des pèlerins célèbres. Il mourut le 17 novembre 1271, et reçut la

sépulture dans le transept nord de l’église, à côté de l’autel dédié à

saint Nicolas, son patron.

Sous cette prélature, Louis IX donna de nouvelles marques publiques de

sa dévotion envers le prince de la milice céleste. Il fit un deuxième

pèlerinage au sanctuaire de l’Archange, et, par une charte royale

promulguée en 1264, il légua au Mont la terre de Saint-Jean-le-Thomas;

de plus, pour favoriser les vues de l’abbé, il interdit les assemblées

parfois tumultueuses qui se tenaient dans la ville, et transféra au

village de Genêts les foires du dimanche des Rameaux et du mardi de la

Pentecôte.

La piété de saint Louis trouva de nombreux imitateurs. Une multitude

de pèlerins des différentes contrées de l’Europe s’agenouillaient

chaque jour devant l’autel de l’Archange. Ils ne reculaient devant

aucun sacrifice et s’imposaient souvent de rudes privations pour

satisfaire leur piété. A cette époque de foi, nous voyons aussi de

grands coupables traverser la France, visiter le Mont-Saint-Michel et

de là se rendre à Saint-Jacques en Galice; ils prenaient ensuite le

chemin de Rome, d’où ils partaient pour Jérusalem. Ainsi, au treizième

siècle comme dans les âges précédents, les peuples vénéraient en saint

Michel non-seulement le prince guerrier, mais aussi l’ange du repentir,

l’appui, le guide des malades et des affligés.

Les croisés, au retour de leur expédition lointaine, allaient de leur

côté remercier «monseigneur» saint Michel de les avoir préservés des

horreurs de la peste et arrachés aux mains de l’ennemi; de ce nombre

fut l’héritier de Louis IX, Philippe le Hardi. Ce monarque ayant

échappé à la contagion qui ravagea nos armées devant les murs de

Tunis, attribua cette grâce à saint Michel, protecteur de la France,

et conserva toujours une vraie dévotion pour le glorieux Archange;

c’est pourquoi sous ce règne, comme sous les précédents, le prince de

la milice céleste présida au progrès et à la formation de notre unité

nationale.

Pendant que Philippe le Hardi réunissait à la couronne plusieurs

domaines ou duchés de France, le Mont fut gouverné par deux abbés qui

montrèrent une grande sagesse dans l’administration intérieure, et

déployèrent un zèle ardent pour défendre les intérêts des religieux

contre les empiétements du dehors. Ils se nommaient Nicolas Fanegot

et Jean le Faë. Le premier fut élu en 1271, à la mort de Nicolas

Alexandre, et resta huit ans à la tête du monastère; il reçut la

sépulture dans la basilique à côté de son prédécesseur. Jean le Faë,

prieur claustral, lui succéda de 1279 à 1298. Cet abbé, dit dom Louis

de Camps, charma par sa modestie les riches seigneurs de la contrée

et les rendit «libéraux de plusieurs belles terres et seigneuries en

faveur des religieux.» Il reçut de Rome des bulles qui confirmaient les

dites donations et accordaient à l’abbaye de nombreux privilèges.

Ces lettres, émanées de l’autorité pontificale, alors si respectée dans

le monde chrétien, jettent une grande et vive lumière sur l’histoire du

culte de saint Michel. Pendant le cours du moyen âge, en particulier

à l’époque où nous sommes arrivés, les pèlerinages au sanctuaire de

l’Archange étaient si célèbres en toute l’Europe que plusieurs papes,

non contents d’approuver ces pieuses pérégrinations, accordèrent de

précieuses faveurs à tous ceux qui visitaient la basilique. Nous voyons

aussi, d’après les lettres des papes, que si les pèlerins du moyen âge

n’essuyaient pas les attaques d’une presse impie et railleuse, ils

étaient quelquefois assaillis par des bandes de voleurs; ils avaient

surtout à craindre de continuelles vexations de la part des guides ou

des vendeurs qui abondaient dans la ville et les environs. Pour faire

cesser de pareils abus, il existait une arme plus puissante que la

force physique et plus en rapport avec la mission de l’Église que le

glaive matériel: les souverains pontifes, à l’exemple d’Alexandre III,

défendirent sous peine d’excommunication de voler ou de molester les

pèlerins qui venaient au Mont-Saint-Michel pour prier.

[Illustration: Fig. 64.--Enseigne (image) en plomb de saint Michel

trouvée dans la Seine, à Paris. Treizième siècle.]

Depuis la conquête de la Normandie, les rois de France marchèrent

sur les traces des «seigneurs papes de la sainte Église romaine.»

Philippe-Auguste, Louis IX, Philippe le Hardi joignirent leur vaillante

épée aux armes spirituelles des souverains pontifes et la mirent au

service de l’archange saint Michel, qui, en retour, veillait sur

les destinées du royaume. De leur côté, les évêques de la province

de Normandie travaillèrent à la sécurité générale en condamnant une

bande de scélérats, qui se disaient de la famille du géant Goliath

et répandaient la terreur dans toute la contrée. C’est ainsi que la

France de saint Louis, cette France si noble et si prospère, rendit un

solennel hommage au prince de la milice céleste et mérita de figurer

dans l’histoire de son culte avec la France de Clovis et de Charlemagne.

Le treizième siècle touchait à sa fin. Le successeur de Philippe

le Hardi, Philippe le Bel, malgré les fautes qui ternirent l’éclat

de son règne, montra la même vénération, la même générosité que ses

ancêtres pour le Mont-Saint-Michel. Ce prince, violent mais brave

jusqu’à l’héroïsme, religieux malgré ses luttes scandaleuses contre

l’Église, prouva par son exemple l’influence que l’Archange exerçait

sur la nature fière et indomptable des chevaliers chrétiens. Sous ce

règne, un religieux d’un rare mérite, appelé Guillaume du Château, prit

le gouvernement du Mont, un an après la mort de Jean le Faë; il alla

recevoir la bénédiction de l’évêque dans la cathédrale d’Avranches, et

revint prendre possession de sa stalle la veille de Noël, 1299; il fut

reçu à la porte principale par les bénédictins qui lui firent jurer

d’observer les lois et les privilèges de l’abbaye, et le conduisirent

dans la basilique. Tout faisait espérer une ère de longue prospérité

sous la conduite d’un chef si remarquable et d’un maître si habile,

quand tout à coup un sinistre inattendu vint consterner la cité de

l’Archange et mit en péril l’avenir du monastère. Au mois de juillet

1300, la foudre tomba sur le clocher et le renversa: «Les cloches

furent fondues, dit dom Huynes, et le métail découla de part et

d’autre. Les toicts de l’église, du dortoir, et de plusieurs autres

logis furent bruslez et les charbons tombans sur la ville ne laissèrent

presque aucune maison sur pied.» La tour des livres, bâtie par le

célèbre Robert du Mont, eut le sort de la flèche; elle s’écroula et

ensevelit sous ses décombres plusieurs manuscrits d’une grande valeur.

D’autres désastres signalèrent les premières années du treizième

siècle. D’après les annalistes de l’époque, des tempêtes affreuses

renversèrent les maisons et déracinèrent les forêts; la mer franchit

ses limites, exerça de grands ravages sur le littoral et engloutit dans

son sein «des animaux d’espèces diverses.»

Guillaume du Château, loin de perdre courage en face de tant

d’épreuves, entreprit la restauration du monastère et se mit à l’œuvre

avec un zèle infatigable. Grâce aux offrandes des pèlerins, surtout

du roi de France, il put relever une partie des ruines et refaire les

toitures de l’église, du cloître et des maisons de la ville; il rebâtit

les magasins de l’abbaye et continua les fortifications commencées

par ses prédécesseurs. En 1307, une bulle du pape Clément V confirma

tous les droits des religieux et accorda de nouvelles faveurs aux

pèlerins. Aussitôt les grandes manifestations, qui s’étaient un peu

ralenties depuis le désastre de 1300, reprirent leur cours habituel.

L’évêque d’Avranches, Nicolas de Luzarches, se rendit au Mont pour

faire sa visite à l’église de l’Archange; l’abbé l’attendit à la porte

du monastère, «vestu pontificalement, la croce en main et la mitre en

teste.»

Saint Michel et le Mont-Saint-Michel · 第 17 / 42 段