Dessins à la plume d’un ms. du Mont-Saint-Michel: _Cartularium

monasterii montis sancti Michaelis_. Douzième siècle. D’après une

photographie de MM. Maquerel et Saillard.]

la continuation du travail de Guillaume de Jumièges sur les ducs

de Normandie, l’_Appendice_ à la Chronique de Sigebert, moine de

Gembloux, un _Traité_ sur les ordres religieux, une _Histoire du

monastère_ du Mont-Saint-Michel, un _Prologue_ sur l’exposition des

épîtres de saint Paul, d’après saint Augustin. Ces ouvrages et les

autres du même auteur ont un mérite sérieux; la chronique surtout

a obtenu un grand et légitime succès. Robert du Mont y corrige

avantageusement les défauts de Sigebert de Gembloux; son style calme,

grave, simple, naïf parfois, est plus en rapport avec la dignité de

l’histoire; sa critique est plus impartiale, plus judicieuse, plus

sûre, sans être pourtant à l’abri de tout reproche; il suit une méthode

plus rigoureuse dans l’arrangement des faits, ce qui le rend agréable,

clair et facile à suivre. Les auteurs de l’_Histoire littéraire de la

France_ en ont porté ce jugement: «C’est, depuis la mort d’Orderic

Vital, le seul historien français que nous puissions opposer au grand

nombre d’historiens anglais qui, à la même époque, écrivaient leurs

chroniques.»

Sous la prélature de Robert du Mont, Guillaume de Saint-Pair, nommé «le

moine jovencel» ou «la kalandre de la solitude,» composait son _Roman

du Mont-Saint-Michel_. Il ne le cède pas à l’auteur du _Roman de Rou_

pour l’exactitude historique, et comme poète il lui est supérieur. Rien

n’est plus attachant que le récit des événements accomplis au mont

Tombe jusqu’au règne de Robert Courte-Heuse! Le but qu’il se propose

d’atteindre, son nom et celui de l’abbé sous lequel il écrit, nous sont

révélés en tête du poème:

«Molz pelerins qui vunt al Munt,

«Enquierent molt, e grant dreit unt,

«Comment l’igliese fut fundée

«Premierement, et estorée.

«Cil qui lor dient de l’estoire

«Que cil demandent, en memoire

«Ne l’unt pas bien, ainz vunt faillant

«En plusors leus, e mespernant.

«Por faire-la apertement

«Entendre à cels qui escient

«N’unt de clerzie, l’a tornée

«De latin tote et ordenée

«Par veirs romieus novelement

«Molt en segrei, par son convent,

«Uns jovencels; moine est del Munt,

«Deus en son reigne part li dunt!

«Guillelme a non de Seint-Paier,

«Cen veit escrit en cest quaier.

«El tens Robeirt de Torignié

«Fut cil romanz fait e trové.»

Robert du Mont ne travailla pas avec moins d’ardeur au progrès de l’art

chrétien qu’au développement des lettres et des sciences divines ou

humaines. Sous sa direction, les moines copièrent plusieurs volumes

dont un certain nombre sont regardés comme des chefs-d’œuvre de

calligraphie et renferment des enluminures précieuses pour l’histoire

du Mont-Saint-Michel. Dans le beau _Cartulaire_ qui remonte à

cette époque, on trouve la troisième apparition de saint Michel au

bienheureux Aubert; l’Archange aux ailes déployées s’incline vers le

pontife et le touche à la tête, tandis que des personnages mystérieux

jouent de divers instruments de musique en signe de réjouissance; le

lit et la chambre de l’évêque, l’édifice qui est représenté au-dessous,

la vivacité du coloris, les différentes ornementations des dessins nous

offrent autant de particularités à la fois originales et instructives

(fig. 42 à 44).

L’illustre abbé joignit à son titre de _libraire_ celui d’_architecte_

du Mont-Saint-Michel. D’après les indications de M. Corroyer, on lui

doit, à l’extrémité de la façade romane de la basilique, les deux

anciennes tours et le porche qui servait à les unir; à l’ouest, les

bâtiments adossés aux substructions primitives; et, au sud, les corps

de logis que les modernes ont désignés sous les noms d’hôtellerie et

d’infirmerie du Mont-Saint-Michel. Ces édifices, dont les uns ont

disparu et les autres sont restés debout comme des témoins éloquents de

la puissance et du génie de nos pères (fig. 45 et 46), appartiennent

à cette belle époque où le roman, parvenu à son plus haut degré de

perfection, s’élance, se dégage en quelque sorte des entraves du

plein-cintre pour se transformer bientôt en ogive élégante et gracieuse.

La carrière de Robert était remplie. Son âme, disent les annalistes,

se détacha de son corps et alla jouir de la vie bienheureuse, avec le

saint Archange dont «il avait si honorablement gouverné l’abbaye;» sa

dépouille mortelle reçut la sépulture sous le portique de l’église, au

pied de l’une des tours qu’il avait élevée lui-même pendant sa vie.

Il était âgé de quatre-vingts ans, dont trente-deux s’étaient écoulés

depuis sa nomination à l’abbaye du Mont-Saint-Michel. Les religieux

l’inhumèrent

[Illustration:

Fig. 44.--Troisième apparition de saint Michel à saint Aubert.

Dessin au trait colorié d’un ms. du Mont-Saint-Michel: _Cartularium

monasterii montis sancti Michaelis_. Douzième siècle. Bibliothèque

d’Avranches. D’après une photographie de MM. Maquerel et Saillard.]

avec sa crosse et ses ornements pontificaux, et placèrent dans le

sarcophage un disque de plomb portant les inscriptions suivantes:

✠ HIC. REQVIESCIT. ROBERTUS. DE. TORIGNEIO.

ABBAS. HVIVS. LOCI.

✠ QVI. PREFVIT. HVIC. MONASTERIO. XXX. II.

✠ VIXIT. VERO. LXXX ANNIS.

[Illustration: PLANS ET DÉTAILS DES BASES DE LA FAÇADE ROMANE.

Fig. 45.--Constructions de Robert de Torigni. Coupe longitudinale, de

l’est à l’ouest.]

[Illustration: Fig. 46.--Constructions de Robert de Torigni. Coupe

transversale, du nord au sud.]

Ici repose Robert de Torigni, abbé de ce lieu. Il gouverna ce monastère

trente-deux ans et en vécut quatre-vingts (fig. 47 et 48).

C’est au 23 ou au 24 juin 1186, qu’il faut rapporter la mort de

l’illustre abbé. Le Mont-Saint-Michel perdait en lui un savant et

un saint; Robert, en effet, était un théologien profond, un érudit

remarquable, un historien consciencieux, un architecte habile, et

par-dessus tout un moine régulier, pieux et zélé, en un mot l’une des

plus belles figures du cloître à cette époque si féconde en grands

hommes. Jamais cette double auréole de la science et de la vertu ne

devait briller avec autant d’éclat sur le front des religieux qui

portèrent la crosse dans la suite; cependant les hommes d’une telle

valeur impriment à leurs œuvres une forte impulsion qui se ralentit

d’ordinaire, mais ne s’arrête pas au moment où ils descendent dans la

tombe; c’est pourquoi, après la mort de Robert, le Mont-Saint-Michel

compta des années et même des siècles de prospérité.

Un religieux du monastère, dom Martin, désigné dans une inscription

de l’époque sous le nom de Martin «_de Furmendeio_,» fut élu en 1187,

treize mois après la mort de Robert de Torigni. Ce long délai prouve

que les bénédictins, avant de procéder à une élection canonique,

prirent toutes les mesures de prudence nécessaires pour ne pas éveiller

les susceptibilités de Henri II. Leur choix ne pouvait tomber sur un

sujet plus digne de succéder à Robert; Martin, en effet, gouverna

l’abbaye avec sagesse, défendit énergiquement les droits de ses

religieux et montra une grande habileté dans la gestion des biens

temporels; mais sa prélature devait être de courte durée. Il mourut le

19 février 1191, et reçut la sépulture à côté de son prédécesseur; un

disque de plomb fut aussi placé dans son sarcophage, avec l’inscription

suivante:

✠ HIC. REQVIESCIT. DOM. MARTIN. DE.

FVRMENDEIO. ABBAS. HVIVS LOCI:

Ici repose dom Martin «_de Furmendeio_,» abbé de ce lieu (fig. 49).

Dans cette dernière moitié du douzième siècle, le culte de l’Archange

dut principalement son extension en France et chez les nations voisines

à

[Illustration: Fig. 47.--Épitaphe de Robert de Torigni.--Face.]

[Illustration: Fig. 48.--Épitaphe de Robert de Torigni.--Revers.]

l’influence du mont Tombe, et aussi à l’institution de l’ordre de

Saint-Michel en Portugal, sous le règne d’Alphonse Henriquez. Cet ordre

fondé en 1167, avait pour but de combattre l’erreur et de défendre

la foi; les membres devaient en outre réciter chaque jour les mêmes

prières que les convers de Cîteaux, donner l’exemple de la douceur et

de l’humilité,

[Illustration: Fig. 49.--Crosse de Robert de Torigni.]

[Illustration: Fig. 50.--Crosse de dom Martin.]

réprimer les superbes et protéger les faibles. Cette institution, si

noble dans sa fin, était née sur un champ de bataille, à Santarem,

où Alphonse Henriquez, à la tête d’une poignée de braves, tailla en

pièces l’armée formidable d’Albrac, roi musulman de Séville, et reprit

l’étendard du royaume que l’ennemi lui avait enlevé au plus fort du

combat.

Robert et ses moines, en se livrant à l’étude avec ardeur, avaient

honoré celui qu’ils appelaient leur maître et dont ils se disaient

les disciples; leur maison était devenue «la cité des livres,» et

leur école «un phare lumineux» qui jetait un vif éclat au milieu de

la société féodale. A mesure que l’Église ouvrit de nouveaux asiles

aux sciences et aux lettres, et posa les fondements de ces mille

universités libres qui se disputèrent l’honneur de répandre en tous

lieux le bienfait de l’éducation,

[Illustration: Fig. 51.--Épitaphe de dom Martin.]

l’Archange fut choisi pour veiller sur ces chères espérances de

l’avenir; il partagea cette noble mission avec la sagesse éternelle,

avec Charlemagne, sainte Barbe et sainte Catherine d’Alexandrie, avec

saint Augustin, saint Louis, saint Thomas d’Aquin, le bienheureux

Albert le Grand, et tant d’autres qui avaient allié le culte des

lettres à l’amour et à la pratique de la vertu; les grandes villes, à

l’exemple de Paris et de Bruxelles, bâtirent des collèges sous le nom

et le vocable de saint Michel; dans les ordres militaires eux-mêmes,

spécialement en celui de France, les dignités étaient souvent la

récompense des travaux intellectuels. En 1771, les chevaliers,

au nombre de soixante-dix-sept étaient presque tous des savants

distingués; c’est sous le même patronage qu’une société s’est établie

de nos jours pour la diffusion des bons livres.

Porte-drapeau du Christ et vainqueur de l’Islam, protecteur des lettres

et propagateur des saines doctrines; tels sont les principaux titres

que la piété donnait de préférence à saint Michel à la mort de Robert

de Torigni. Des circonstances ménagées par la Providence allaient

resserrer les liens qui unissaient l’Archange avec la France du moyen

âge.

VI.

LE MONT-SAINT-MICHEL A L’ÉPOQUE DE PHILIPPE-AUGUSTE

Depuis la mort de dom Martin jusqu’à l’an 1286, quatre abbés

gouvernèrent successivement le Mont-Saint-Michel: Jourdain, Radulphe

des Isles, Thomas des Chambres et Raoul de Villedieu. Tous se

montrèrent les dignes héritiers de Robert du Mont. Les bénédictins les

ayant élus librement, leur obéirent avec le respect et la soumission

qu’un moine doit à son supérieur légitime; aussi, pendant que la France

et l’Angleterre étaient en proie à l’agitation et à la discorde, le

monastère jouit d’une grande prospérité à l’intérieur et opposa une

vive résistance aux attaques du dehors. Il est facile de juger par là

avec quelle sagesse les règles primitives laissaient aux religieux du

Mont le libre choix de leurs abbés. C’est pour avoir méconnu ce droit

que les ducs de Normandie et les rois de France compromirent plus d’une

fois les intérêts de l’abbaye.

Jourdain, qui était venu se ranger sous la houlette de Robert à

l’exemple de plusieurs personnages distingués, comme Hamon de Beauvoir,

Alfred de Moidrey, Guillaume de Verdun et Raoul de Boucey, fut élu

le 12 mars 1191 et mourut le 6 août 1212, après une prélature de 21

ans. Pour se conformer au désir qu’il avait exprimé, on l’inhuma dans

le prieuré de Notre-Dame-la-Gisante, sur le rocher de Tombelaine. Il

montra une prudence consommée au milieu des grands événements dont il

fut non seulement le témoin, mais auxquels il dut prendre part, malgré

son amour de la vie humble et cachée; cependant

[Illustration: Fig. 52.--La Merveille.--Bâtiments de l’ouest. Coupe

transversale du nord au sud. État actuel.]

ses vertus ne le mirent pas à l’abri de tous soupçons, et des esprits

malveillants critiquèrent son administration; ils portèrent même leurs

plaintes au tribunal du souverain Pontife, Innocent III, qui, après un

mûr examen, rendit justice à l’accusé et infligea un blâme sévère à ses

indignes détracteurs.

Radulphe des Isles était également religieux du Mont-Saint-Michel quand

il réunit les suffrages des bénédictins et prit le gouvernement du

monastère; il se fit remarquer par une grande fermeté de caractère, et

sa principale occupation fut de maintenir la discipline dans toute sa

vigueur primitive. Au témoignage des historiens les plus accrédités, il

n’occupa la stalle que six ans, de 1212 à 1218.

Thomas des Chambres montra peut-être moins d’énergie que Radulphe des

Isles; mais, en retour, il se distingua davantage par l’éminence de ses

vertus, la modération de son caractère et la sagesse de ses conseils.

Il ne négligea rien pour inspirer à ses religieux le détachement des

biens périssables de ce monde, ou leur faire comprendre la sublimité

de leur vocation et l’excellence de la vie monastique; dans ce but

il rédigea des constitutions, qui furent approuvées par Théobald,

archevêque de Rouen.

Thomas des Chambres étant mort le 5 juillet 1225, Raoul de Villedieu

lui succéda dans la charge d’abbé. Choisi comme ses prédécesseurs parmi

les bénédictins du mont Tombe, il aimait son monastère, et, pendant

les onze années de son gouvernement, il s’occupa sans cesse à défendre

les intérêts et les privilèges de ses religieux. Il se rendit célèbre

surtout par les travaux remarquables qu’il fit exécuter, et mérita

d’être appelé par les annalistes l’un des grands «architectes» du

Mont-Saint-Michel.

Les quatre prélatures de Jourdain, de Radulphe des Isles, de

Thomas des Chambres et Raoul de Villedieu, renferment presque un

demi-siècle, de 1191 à 1236, et embrassent une grande partie du règne

de Philippe-Auguste, le règne entier de son successeur, Louis VIII,

surnommé le Lion, et les premières années de saint Louis; de plus,

elles sont restées célèbres à cause des événements qui s’y rattachent.

Philippe-Auguste, malgré les fautes qui ont terni une phase de son

existence, a mérité le nom de «_Charlemagne capétien_;» il opéra

de sages réformes pour remédier aux abus du régime féodal; il dota

magnifiquement l’Université de Paris appelée dès lors la _fille aînée

des_

[Illustration: Fig. 53.--Façades est de la Merveille et des bâtiments

formant l’entrée de l’abbaye.--Restauration.]

_rois de France_; il réunit à la couronne la terre d’Auvergne, les

comtés d’Artois, d’Évreux, de Meulan, de Touraine, du Maine, d’Anjou,

du Poitou, de Vermandois, de Valois et d’Alençon, avec le beau duché de

Normandie; en un mot il contribua pour une large part à fonder notre

unité nationale. Sous ce règne, le culte de saint Michel fit de rapides

progrès dans toute l’étendue de la France. Les ducs de Normandie,

surtout depuis la fameuse journée de Mortemer, en 1054, avaient presque

toujours vécu en mauvaise intelligence avec leurs suzerains, et le

Mont-Saint-Michel qu’ils tenaient sous leur domination n’offrait plus

à nos rois l’intérêt d’un sanctuaire national; Louis VII l’avait bien

visité, s’y était même réconcilié avec son ennemi, Henri II; mais cette

alliance n’avait pas été de longue durée, et la guerre s’était allumée

de nouveau entre les deux nations rivales. Avec Philippe-Auguste, le

Mont-Saint-Michel se dégage pour ainsi dire des liens de la féodalité,

et devient la propriété exclusive de la France; aussitôt les rois

de la troisième race imitent, surpassent même la piété des rois de

la première et de la deuxième dynastie: dons généreux, pèlerinages

fréquents, ordre militaire, institutions pieuses, monuments séculaires;

rien ne manquera désormais au culte du puissant et belliqueux Archange.

Dans les desseins de la Providence, cette ère de prospérité commença

par des épreuves, et le nouveau Mont-Saint-Michel s’éleva sur des

ruines qui pouvaient paraître irréparables aux yeux des hommes. Sous le

gouvernement de Jourdain, Jean sans Terre, prince aussi cruel et fourbe

qu’il était poltron et débauché, mérita d’être déshérité de toutes ses

possessions relevant de la couronne de France, pour avoir assassiné

son neveu, Arthur de Bretagne. Après l’arrêt qui condamnait Jean sans

Terre comme meurtrier et contumace, Guy de Thouars, allié du roi de

France, se jeta sur la Normandie et vint attaquer le Mont-Saint-Michel:

Les Bretons, dit dom Huynes, «se ruèrent de grande furie contre ce

Mont,... mirent le feu par toute la ville et firent passer par le

fil de l’épée ceux qui se présentèrent pour leur résister.» Le feu

réduisit en cendres les maisons de la ville et, «comme son naturel le

porte toujours en haut,» il monta «de maison en maison» et «parvint

jusque sous les chapelles du tour du chœur, lesquelles n’estoient point

basties ny couvertes, comme on les voit maintenant, mais comme sont

les aisles de la nef. De là sautant et gaignant de tous costez, sans

qu’on y apportast aucun remède et résistance, il brusla les toicts de

l’église du monastère et toute autre matière combustible qu’il put

rencontrer. Cela faict le duc de Bretagne, Touars et sa suite s’en

allèrent et estants à Caen racontèrent au roy Philippe tous leurs

beaux faicts. Mais ce monarque fut très marry du dégast que le feu

avoit faict en ce Mont et particulièrement à l’église Sainct Michel où

les plus oppressez des misères de ce monde recevoient de tout temps

soulagement en leurs afflictions et de plus il sçavoit bien que ceux

de ce Mont ne refusoient de luy obéyr. Ce qu’il put faire pour réparer

cette faute du boutefeu Toüars fut d’envoyer une grande somme de

deniers à l’abbé de ce Mont nommé Jourdain, lequel remédia à toutes ces

pertes.»

Ainsi le désastre causé par les Bretons, loin d’être irréparable,

tourna au profit du monastère et à la gloire de saint Michel; car il

réveilla l’antique dévotion de nos rois envers le prince de la milice

céleste et fournit aux religieux le moyen d’entreprendre et d’exécuter

des travaux gigantesques. Non content d’envoyer à Jourdain une grande

somme de deniers, Philippe-Auguste fit bâtir un fort sur le rocher de

Tombelaine afin de protéger le Mont contre les attaques de l’ennemi;

de plus, pour dédommager l’abbaye des pertes matérielles que devait

lui causer en Angleterre la privation des avantages dont les ducs-rois

l’avaient gratifiée, il lui donna une partie des domaines enlevés aux

partisans de Jean sans Terre. Les nombreux pèlerins qui visitaient

la basilique de l’Archange, imitèrent la générosité de Philippe II

en faisant de riches offrandes au Mont-Saint-Michel ou au sanctuaire

de Notre-Dame-la-Gisante. Déjà en 1190, une pieuse fondation avait

été faite pour l’entretien d’une lampe qui devait brûler à perpétuité

devant l’image de la Vierge. D’après une charte de l’époque, la

chapelle de Saint-Étienne était encore debout et un chanoine, nommé

Pierre, en fit l’acquisition.

Les religieux triomphèrent d’une autre épreuve qui ne leur fut pas

moins sensible que l’incendie de leur maison. Jourdain et Raoul de

Villedieu eurent de graves démêlés avec Guillaume de Chemillé et

Guillaume d’Otteillé, évêques d’Avranches, touchant la juridiction et

le droit de visite; la cour de Rome dut intervenir, et, grâce à cette

sage

[Illustration: Fig. 54.--Façade nord de la Merveille.--Restauration.]

médiation, l’accord fut rétabli sans préjudice pour l’autorité de

l’ordinaire et les privilèges de l’abbaye.

[Illustration: Fig. 55.--La Merveille, bâtiments de l’est. Coupe

transversale du sud au nord.]

Tant d’actions importantes auraient suffi pour illustrer le règne de

Jourdain et de ses trois successeurs; mais l’œuvre capitale de cette

époque est la construction de la _Merveille_ (fig. 52 à 55), qu’il faut

attribuer, sinon en entier, du moins en grande partie, à ces quatre

prélats. Ils pouvaient entreprendre un travail digne de saint Michel;

ils avaient, avec le talent, la patience et la fermeté qui ne reculent

pas devant les obstacles; sous leur conduite étaient venus se ranger de

riches et puissants seigneurs, parmi lesquels on peut citer André de

Lezeaux, Rainold et Jean de Cantilly; les dons des pèlerins, par-dessus

tout les secours et l’appui de Philippe-Auguste et de ses successeurs,

ne devaient pas leur faire défaut. Un duc de Normandie avait élevé la

basilique en témoignage de sa dévotion envers le prince de la milice

céleste; il était digne d’un roi de France d’offrir la Merveille pour

dot, le jour où la nouvelle alliance avec le glorieux Archange et

l’union définitive du Mont-Saint-Michel au royaume de Clovis et de

Charlemagne étaient célébrées avec joie par tous les cœurs français.

On désigne sous le nom de Merveille le corps de bâtiments qui occupent

la partie nord du Mont et regardent la mer du côté de Tombelaine;

Vauban ne trouvait rien en ce genre de plus hardi, de plus achevé;

les archéologues modernes y reconnaissent eux-mêmes le plus bel

exemple d’architecture religieuse et militaire que nous offre le

moyen âge avec ses richesses, ses gloires et ses chefs-d’œuvre. La

base, assise sur le roc et adossée au flanc de la montagne, est d’une

solidité à toute épreuve, le faîte s’élève à une hauteur prodigieuse

au-dessus des grèves et l’ensemble étonne le regard par sa hardiesse,

ses proportions, sa grandeur à la fois sévère et poétique. Cette

construction vraiment gigantesque se compose de trois étages superposés

et de deux bâtiments réunis en un seul tout d’une unité, d’une harmonie

parfaite. Au premier plan, se trouvent l’aumônerie et le cellier; le

réfectoire et la salle des Chevaliers forment la deuxième galerie; à

la troisième zone, on voit le dortoir et le cloître; les deux corps de

logis, orientés de l’est à l’ouest, contiennent en hauteur l’aumônerie,

le réfectoire et le dortoir, à l’est; à l’ouest, le cellier, la salle

des Chevaliers et le cloître. Les murs, appuyés par des contreforts

dont la forme varie selon la disposition des salles intérieures,

restent inébranlables depuis plus de six siècles; souvent l’incendie

a dévasté le monastère; la révolution a passé avec son esprit de

destruction, et la Merveille est debout, toujours solide dans ses

parties principales, toujours majestueuse et de plus portant le cachet

des années sur ses murailles rembrunies, et offrant à l’historien des

pages émouvantes écrites pour ainsi dire sur chacune de ses pierres.

[Illustration: Fig. 56.--La salle des Chevaliers. Vue prise à l’ouest

près des grandes cheminées.]

L’aumônerie nous rappelle les abondantes distributions que le frère

aumônier faisait à certains jours aux indigents et aux étrangers

dans les monastères dédiés à saint Michel et dans la plupart des

maisons religieuses. Il n’existe pas au monde une salle plus belle

ni plus vaste destinée aux pauvres de Jésus-Christ, et ces aumônes,

accompagnées d’un bon conseil ou d’une parole affectueuse, nous

montrent dans les moines du moyen âge des hommes dévoués aux véritables

intérêts de l’humanité. La porte qui s’ouvre au sud sur la petite

cour d’entrée, tout près de la tour des Corbins, nous rappelle aussi

ces portes dites de la «_miche_,» sur lesquelles le frère se tenait

pour distribuer de grandes miches bien blanches, aux malheureux qui

vivaient ordinairement de pain noir. Dans la suite, Guillaume de

Lamps fit construire une autre aumônerie, sur l’esplanade appelée le

Saut-Gauthier, là même où se trouve aujourd’hui le bureau du télégraphe.

Saint Michel et le Mont-Saint-Michel · 第 16 / 42 段