monasterii montis sancti Michaelis_. Douzième siècle. D’après une
photographie de MM. Maquerel et Saillard.]
la continuation du travail de Guillaume de Jumièges sur les ducs
de Normandie, l’_Appendice_ à la Chronique de Sigebert, moine de
Gembloux, un _Traité_ sur les ordres religieux, une _Histoire du
monastère_ du Mont-Saint-Michel, un _Prologue_ sur l’exposition des
épîtres de saint Paul, d’après saint Augustin. Ces ouvrages et les
autres du même auteur ont un mérite sérieux; la chronique surtout
a obtenu un grand et légitime succès. Robert du Mont y corrige
avantageusement les défauts de Sigebert de Gembloux; son style calme,
grave, simple, naïf parfois, est plus en rapport avec la dignité de
l’histoire; sa critique est plus impartiale, plus judicieuse, plus
sûre, sans être pourtant à l’abri de tout reproche; il suit une méthode
plus rigoureuse dans l’arrangement des faits, ce qui le rend agréable,
clair et facile à suivre. Les auteurs de l’_Histoire littéraire de la
France_ en ont porté ce jugement: «C’est, depuis la mort d’Orderic
Vital, le seul historien français que nous puissions opposer au grand
nombre d’historiens anglais qui, à la même époque, écrivaient leurs
chroniques.»
Sous la prélature de Robert du Mont, Guillaume de Saint-Pair, nommé «le
moine jovencel» ou «la kalandre de la solitude,» composait son _Roman
du Mont-Saint-Michel_. Il ne le cède pas à l’auteur du _Roman de Rou_
pour l’exactitude historique, et comme poète il lui est supérieur. Rien
n’est plus attachant que le récit des événements accomplis au mont
Tombe jusqu’au règne de Robert Courte-Heuse! Le but qu’il se propose
d’atteindre, son nom et celui de l’abbé sous lequel il écrit, nous sont
révélés en tête du poème:
«Molz pelerins qui vunt al Munt,
«Enquierent molt, e grant dreit unt,
«Comment l’igliese fut fundée
«Premierement, et estorée.
«Cil qui lor dient de l’estoire
«Que cil demandent, en memoire
«Ne l’unt pas bien, ainz vunt faillant
«En plusors leus, e mespernant.
«Por faire-la apertement
«Entendre à cels qui escient
«N’unt de clerzie, l’a tornée
«De latin tote et ordenée
«Par veirs romieus novelement
«Molt en segrei, par son convent,
«Uns jovencels; moine est del Munt,
«Deus en son reigne part li dunt!
«Guillelme a non de Seint-Paier,
«Cen veit escrit en cest quaier.
«El tens Robeirt de Torignié
«Fut cil romanz fait e trové.»
Robert du Mont ne travailla pas avec moins d’ardeur au progrès de l’art
chrétien qu’au développement des lettres et des sciences divines ou
humaines. Sous sa direction, les moines copièrent plusieurs volumes
dont un certain nombre sont regardés comme des chefs-d’œuvre de
calligraphie et renferment des enluminures précieuses pour l’histoire
du Mont-Saint-Michel. Dans le beau _Cartulaire_ qui remonte à
cette époque, on trouve la troisième apparition de saint Michel au
bienheureux Aubert; l’Archange aux ailes déployées s’incline vers le
pontife et le touche à la tête, tandis que des personnages mystérieux
jouent de divers instruments de musique en signe de réjouissance; le
lit et la chambre de l’évêque, l’édifice qui est représenté au-dessous,
la vivacité du coloris, les différentes ornementations des dessins nous
offrent autant de particularités à la fois originales et instructives
(fig. 42 à 44).
L’illustre abbé joignit à son titre de _libraire_ celui d’_architecte_
du Mont-Saint-Michel. D’après les indications de M. Corroyer, on lui
doit, à l’extrémité de la façade romane de la basilique, les deux
anciennes tours et le porche qui servait à les unir; à l’ouest, les
bâtiments adossés aux substructions primitives; et, au sud, les corps
de logis que les modernes ont désignés sous les noms d’hôtellerie et
d’infirmerie du Mont-Saint-Michel. Ces édifices, dont les uns ont
disparu et les autres sont restés debout comme des témoins éloquents de
la puissance et du génie de nos pères (fig. 45 et 46), appartiennent
à cette belle époque où le roman, parvenu à son plus haut degré de
perfection, s’élance, se dégage en quelque sorte des entraves du
plein-cintre pour se transformer bientôt en ogive élégante et gracieuse.
La carrière de Robert était remplie. Son âme, disent les annalistes,
se détacha de son corps et alla jouir de la vie bienheureuse, avec le
saint Archange dont «il avait si honorablement gouverné l’abbaye;» sa
dépouille mortelle reçut la sépulture sous le portique de l’église, au
pied de l’une des tours qu’il avait élevée lui-même pendant sa vie.
Il était âgé de quatre-vingts ans, dont trente-deux s’étaient écoulés
depuis sa nomination à l’abbaye du Mont-Saint-Michel. Les religieux
l’inhumèrent
[Illustration:
Fig. 44.--Troisième apparition de saint Michel à saint Aubert.
Dessin au trait colorié d’un ms. du Mont-Saint-Michel: _Cartularium
monasterii montis sancti Michaelis_. Douzième siècle. Bibliothèque
d’Avranches. D’après une photographie de MM. Maquerel et Saillard.]
avec sa crosse et ses ornements pontificaux, et placèrent dans le
sarcophage un disque de plomb portant les inscriptions suivantes:
✠ HIC. REQVIESCIT. ROBERTUS. DE. TORIGNEIO.
ABBAS. HVIVS. LOCI.
✠ QVI. PREFVIT. HVIC. MONASTERIO. XXX. II.
✠ VIXIT. VERO. LXXX ANNIS.
[Illustration: PLANS ET DÉTAILS DES BASES DE LA FAÇADE ROMANE.
Fig. 45.--Constructions de Robert de Torigni. Coupe longitudinale, de
l’est à l’ouest.]
[Illustration: Fig. 46.--Constructions de Robert de Torigni. Coupe
transversale, du nord au sud.]
Ici repose Robert de Torigni, abbé de ce lieu. Il gouverna ce monastère
trente-deux ans et en vécut quatre-vingts (fig. 47 et 48).
C’est au 23 ou au 24 juin 1186, qu’il faut rapporter la mort de
l’illustre abbé. Le Mont-Saint-Michel perdait en lui un savant et
un saint; Robert, en effet, était un théologien profond, un érudit
remarquable, un historien consciencieux, un architecte habile, et
par-dessus tout un moine régulier, pieux et zélé, en un mot l’une des
plus belles figures du cloître à cette époque si féconde en grands
hommes. Jamais cette double auréole de la science et de la vertu ne
devait briller avec autant d’éclat sur le front des religieux qui
portèrent la crosse dans la suite; cependant les hommes d’une telle
valeur impriment à leurs œuvres une forte impulsion qui se ralentit
d’ordinaire, mais ne s’arrête pas au moment où ils descendent dans la
tombe; c’est pourquoi, après la mort de Robert, le Mont-Saint-Michel
compta des années et même des siècles de prospérité.
Un religieux du monastère, dom Martin, désigné dans une inscription
de l’époque sous le nom de Martin «_de Furmendeio_,» fut élu en 1187,
treize mois après la mort de Robert de Torigni. Ce long délai prouve
que les bénédictins, avant de procéder à une élection canonique,
prirent toutes les mesures de prudence nécessaires pour ne pas éveiller
les susceptibilités de Henri II. Leur choix ne pouvait tomber sur un
sujet plus digne de succéder à Robert; Martin, en effet, gouverna
l’abbaye avec sagesse, défendit énergiquement les droits de ses
religieux et montra une grande habileté dans la gestion des biens
temporels; mais sa prélature devait être de courte durée. Il mourut le
19 février 1191, et reçut la sépulture à côté de son prédécesseur; un
disque de plomb fut aussi placé dans son sarcophage, avec l’inscription
suivante:
✠ HIC. REQVIESCIT. DOM. MARTIN. DE.
FVRMENDEIO. ABBAS. HVIVS LOCI:
Ici repose dom Martin «_de Furmendeio_,» abbé de ce lieu (fig. 49).
Dans cette dernière moitié du douzième siècle, le culte de l’Archange
dut principalement son extension en France et chez les nations voisines
à
[Illustration: Fig. 47.--Épitaphe de Robert de Torigni.--Face.]
[Illustration: Fig. 48.--Épitaphe de Robert de Torigni.--Revers.]
l’influence du mont Tombe, et aussi à l’institution de l’ordre de
Saint-Michel en Portugal, sous le règne d’Alphonse Henriquez. Cet ordre
fondé en 1167, avait pour but de combattre l’erreur et de défendre
la foi; les membres devaient en outre réciter chaque jour les mêmes
prières que les convers de Cîteaux, donner l’exemple de la douceur et
de l’humilité,
[Illustration: Fig. 49.--Crosse de Robert de Torigni.]
[Illustration: Fig. 50.--Crosse de dom Martin.]
réprimer les superbes et protéger les faibles. Cette institution, si
noble dans sa fin, était née sur un champ de bataille, à Santarem,
où Alphonse Henriquez, à la tête d’une poignée de braves, tailla en
pièces l’armée formidable d’Albrac, roi musulman de Séville, et reprit
l’étendard du royaume que l’ennemi lui avait enlevé au plus fort du
combat.
Robert et ses moines, en se livrant à l’étude avec ardeur, avaient
honoré celui qu’ils appelaient leur maître et dont ils se disaient
les disciples; leur maison était devenue «la cité des livres,» et
leur école «un phare lumineux» qui jetait un vif éclat au milieu de
la société féodale. A mesure que l’Église ouvrit de nouveaux asiles
aux sciences et aux lettres, et posa les fondements de ces mille
universités libres qui se disputèrent l’honneur de répandre en tous
lieux le bienfait de l’éducation,
[Illustration: Fig. 51.--Épitaphe de dom Martin.]
l’Archange fut choisi pour veiller sur ces chères espérances de
l’avenir; il partagea cette noble mission avec la sagesse éternelle,
avec Charlemagne, sainte Barbe et sainte Catherine d’Alexandrie, avec
saint Augustin, saint Louis, saint Thomas d’Aquin, le bienheureux
Albert le Grand, et tant d’autres qui avaient allié le culte des
lettres à l’amour et à la pratique de la vertu; les grandes villes, à
l’exemple de Paris et de Bruxelles, bâtirent des collèges sous le nom
et le vocable de saint Michel; dans les ordres militaires eux-mêmes,
spécialement en celui de France, les dignités étaient souvent la
récompense des travaux intellectuels. En 1771, les chevaliers,
au nombre de soixante-dix-sept étaient presque tous des savants
distingués; c’est sous le même patronage qu’une société s’est établie
de nos jours pour la diffusion des bons livres.
Porte-drapeau du Christ et vainqueur de l’Islam, protecteur des lettres
et propagateur des saines doctrines; tels sont les principaux titres
que la piété donnait de préférence à saint Michel à la mort de Robert
de Torigni. Des circonstances ménagées par la Providence allaient
resserrer les liens qui unissaient l’Archange avec la France du moyen
âge.
VI.
LE MONT-SAINT-MICHEL A L’ÉPOQUE DE PHILIPPE-AUGUSTE
Depuis la mort de dom Martin jusqu’à l’an 1286, quatre abbés
gouvernèrent successivement le Mont-Saint-Michel: Jourdain, Radulphe
des Isles, Thomas des Chambres et Raoul de Villedieu. Tous se
montrèrent les dignes héritiers de Robert du Mont. Les bénédictins les
ayant élus librement, leur obéirent avec le respect et la soumission
qu’un moine doit à son supérieur légitime; aussi, pendant que la France
et l’Angleterre étaient en proie à l’agitation et à la discorde, le
monastère jouit d’une grande prospérité à l’intérieur et opposa une
vive résistance aux attaques du dehors. Il est facile de juger par là
avec quelle sagesse les règles primitives laissaient aux religieux du
Mont le libre choix de leurs abbés. C’est pour avoir méconnu ce droit
que les ducs de Normandie et les rois de France compromirent plus d’une
fois les intérêts de l’abbaye.
Jourdain, qui était venu se ranger sous la houlette de Robert à
l’exemple de plusieurs personnages distingués, comme Hamon de Beauvoir,
Alfred de Moidrey, Guillaume de Verdun et Raoul de Boucey, fut élu
le 12 mars 1191 et mourut le 6 août 1212, après une prélature de 21
ans. Pour se conformer au désir qu’il avait exprimé, on l’inhuma dans
le prieuré de Notre-Dame-la-Gisante, sur le rocher de Tombelaine. Il
montra une prudence consommée au milieu des grands événements dont il
fut non seulement le témoin, mais auxquels il dut prendre part, malgré
son amour de la vie humble et cachée; cependant
[Illustration: Fig. 52.--La Merveille.--Bâtiments de l’ouest. Coupe
transversale du nord au sud. État actuel.]
ses vertus ne le mirent pas à l’abri de tous soupçons, et des esprits
malveillants critiquèrent son administration; ils portèrent même leurs
plaintes au tribunal du souverain Pontife, Innocent III, qui, après un
mûr examen, rendit justice à l’accusé et infligea un blâme sévère à ses
indignes détracteurs.
Radulphe des Isles était également religieux du Mont-Saint-Michel quand
il réunit les suffrages des bénédictins et prit le gouvernement du
monastère; il se fit remarquer par une grande fermeté de caractère, et
sa principale occupation fut de maintenir la discipline dans toute sa
vigueur primitive. Au témoignage des historiens les plus accrédités, il
n’occupa la stalle que six ans, de 1212 à 1218.
Thomas des Chambres montra peut-être moins d’énergie que Radulphe des
Isles; mais, en retour, il se distingua davantage par l’éminence de ses
vertus, la modération de son caractère et la sagesse de ses conseils.
Il ne négligea rien pour inspirer à ses religieux le détachement des
biens périssables de ce monde, ou leur faire comprendre la sublimité
de leur vocation et l’excellence de la vie monastique; dans ce but
il rédigea des constitutions, qui furent approuvées par Théobald,
archevêque de Rouen.
Thomas des Chambres étant mort le 5 juillet 1225, Raoul de Villedieu
lui succéda dans la charge d’abbé. Choisi comme ses prédécesseurs parmi
les bénédictins du mont Tombe, il aimait son monastère, et, pendant
les onze années de son gouvernement, il s’occupa sans cesse à défendre
les intérêts et les privilèges de ses religieux. Il se rendit célèbre
surtout par les travaux remarquables qu’il fit exécuter, et mérita
d’être appelé par les annalistes l’un des grands «architectes» du
Mont-Saint-Michel.
Les quatre prélatures de Jourdain, de Radulphe des Isles, de
Thomas des Chambres et Raoul de Villedieu, renferment presque un
demi-siècle, de 1191 à 1236, et embrassent une grande partie du règne
de Philippe-Auguste, le règne entier de son successeur, Louis VIII,
surnommé le Lion, et les premières années de saint Louis; de plus,
elles sont restées célèbres à cause des événements qui s’y rattachent.
Philippe-Auguste, malgré les fautes qui ont terni une phase de son
existence, a mérité le nom de «_Charlemagne capétien_;» il opéra
de sages réformes pour remédier aux abus du régime féodal; il dota
magnifiquement l’Université de Paris appelée dès lors la _fille aînée
des_
[Illustration: Fig. 53.--Façades est de la Merveille et des bâtiments
formant l’entrée de l’abbaye.--Restauration.]
_rois de France_; il réunit à la couronne la terre d’Auvergne, les
comtés d’Artois, d’Évreux, de Meulan, de Touraine, du Maine, d’Anjou,
du Poitou, de Vermandois, de Valois et d’Alençon, avec le beau duché de
Normandie; en un mot il contribua pour une large part à fonder notre
unité nationale. Sous ce règne, le culte de saint Michel fit de rapides
progrès dans toute l’étendue de la France. Les ducs de Normandie,
surtout depuis la fameuse journée de Mortemer, en 1054, avaient presque
toujours vécu en mauvaise intelligence avec leurs suzerains, et le
Mont-Saint-Michel qu’ils tenaient sous leur domination n’offrait plus
à nos rois l’intérêt d’un sanctuaire national; Louis VII l’avait bien
visité, s’y était même réconcilié avec son ennemi, Henri II; mais cette
alliance n’avait pas été de longue durée, et la guerre s’était allumée
de nouveau entre les deux nations rivales. Avec Philippe-Auguste, le
Mont-Saint-Michel se dégage pour ainsi dire des liens de la féodalité,
et devient la propriété exclusive de la France; aussitôt les rois
de la troisième race imitent, surpassent même la piété des rois de
la première et de la deuxième dynastie: dons généreux, pèlerinages
fréquents, ordre militaire, institutions pieuses, monuments séculaires;
rien ne manquera désormais au culte du puissant et belliqueux Archange.
Dans les desseins de la Providence, cette ère de prospérité commença
par des épreuves, et le nouveau Mont-Saint-Michel s’éleva sur des
ruines qui pouvaient paraître irréparables aux yeux des hommes. Sous le
gouvernement de Jourdain, Jean sans Terre, prince aussi cruel et fourbe
qu’il était poltron et débauché, mérita d’être déshérité de toutes ses
possessions relevant de la couronne de France, pour avoir assassiné
son neveu, Arthur de Bretagne. Après l’arrêt qui condamnait Jean sans
Terre comme meurtrier et contumace, Guy de Thouars, allié du roi de
France, se jeta sur la Normandie et vint attaquer le Mont-Saint-Michel:
Les Bretons, dit dom Huynes, «se ruèrent de grande furie contre ce
Mont,... mirent le feu par toute la ville et firent passer par le
fil de l’épée ceux qui se présentèrent pour leur résister.» Le feu
réduisit en cendres les maisons de la ville et, «comme son naturel le
porte toujours en haut,» il monta «de maison en maison» et «parvint
jusque sous les chapelles du tour du chœur, lesquelles n’estoient point
basties ny couvertes, comme on les voit maintenant, mais comme sont
les aisles de la nef. De là sautant et gaignant de tous costez, sans
qu’on y apportast aucun remède et résistance, il brusla les toicts de
l’église du monastère et toute autre matière combustible qu’il put
rencontrer. Cela faict le duc de Bretagne, Touars et sa suite s’en
allèrent et estants à Caen racontèrent au roy Philippe tous leurs
beaux faicts. Mais ce monarque fut très marry du dégast que le feu
avoit faict en ce Mont et particulièrement à l’église Sainct Michel où
les plus oppressez des misères de ce monde recevoient de tout temps
soulagement en leurs afflictions et de plus il sçavoit bien que ceux
de ce Mont ne refusoient de luy obéyr. Ce qu’il put faire pour réparer
cette faute du boutefeu Toüars fut d’envoyer une grande somme de
deniers à l’abbé de ce Mont nommé Jourdain, lequel remédia à toutes ces
pertes.»
Ainsi le désastre causé par les Bretons, loin d’être irréparable,
tourna au profit du monastère et à la gloire de saint Michel; car il
réveilla l’antique dévotion de nos rois envers le prince de la milice
céleste et fournit aux religieux le moyen d’entreprendre et d’exécuter
des travaux gigantesques. Non content d’envoyer à Jourdain une grande
somme de deniers, Philippe-Auguste fit bâtir un fort sur le rocher de
Tombelaine afin de protéger le Mont contre les attaques de l’ennemi;
de plus, pour dédommager l’abbaye des pertes matérielles que devait
lui causer en Angleterre la privation des avantages dont les ducs-rois
l’avaient gratifiée, il lui donna une partie des domaines enlevés aux
partisans de Jean sans Terre. Les nombreux pèlerins qui visitaient
la basilique de l’Archange, imitèrent la générosité de Philippe II
en faisant de riches offrandes au Mont-Saint-Michel ou au sanctuaire
de Notre-Dame-la-Gisante. Déjà en 1190, une pieuse fondation avait
été faite pour l’entretien d’une lampe qui devait brûler à perpétuité
devant l’image de la Vierge. D’après une charte de l’époque, la
chapelle de Saint-Étienne était encore debout et un chanoine, nommé
Pierre, en fit l’acquisition.
Les religieux triomphèrent d’une autre épreuve qui ne leur fut pas
moins sensible que l’incendie de leur maison. Jourdain et Raoul de
Villedieu eurent de graves démêlés avec Guillaume de Chemillé et
Guillaume d’Otteillé, évêques d’Avranches, touchant la juridiction et
le droit de visite; la cour de Rome dut intervenir, et, grâce à cette
sage
[Illustration: Fig. 54.--Façade nord de la Merveille.--Restauration.]
médiation, l’accord fut rétabli sans préjudice pour l’autorité de
l’ordinaire et les privilèges de l’abbaye.
[Illustration: Fig. 55.--La Merveille, bâtiments de l’est. Coupe
transversale du sud au nord.]
Tant d’actions importantes auraient suffi pour illustrer le règne de
Jourdain et de ses trois successeurs; mais l’œuvre capitale de cette
époque est la construction de la _Merveille_ (fig. 52 à 55), qu’il faut
attribuer, sinon en entier, du moins en grande partie, à ces quatre
prélats. Ils pouvaient entreprendre un travail digne de saint Michel;
ils avaient, avec le talent, la patience et la fermeté qui ne reculent
pas devant les obstacles; sous leur conduite étaient venus se ranger de
riches et puissants seigneurs, parmi lesquels on peut citer André de
Lezeaux, Rainold et Jean de Cantilly; les dons des pèlerins, par-dessus
tout les secours et l’appui de Philippe-Auguste et de ses successeurs,
ne devaient pas leur faire défaut. Un duc de Normandie avait élevé la
basilique en témoignage de sa dévotion envers le prince de la milice
céleste; il était digne d’un roi de France d’offrir la Merveille pour
dot, le jour où la nouvelle alliance avec le glorieux Archange et
l’union définitive du Mont-Saint-Michel au royaume de Clovis et de
Charlemagne étaient célébrées avec joie par tous les cœurs français.
On désigne sous le nom de Merveille le corps de bâtiments qui occupent
la partie nord du Mont et regardent la mer du côté de Tombelaine;
Vauban ne trouvait rien en ce genre de plus hardi, de plus achevé;
les archéologues modernes y reconnaissent eux-mêmes le plus bel
exemple d’architecture religieuse et militaire que nous offre le
moyen âge avec ses richesses, ses gloires et ses chefs-d’œuvre. La
base, assise sur le roc et adossée au flanc de la montagne, est d’une
solidité à toute épreuve, le faîte s’élève à une hauteur prodigieuse
au-dessus des grèves et l’ensemble étonne le regard par sa hardiesse,
ses proportions, sa grandeur à la fois sévère et poétique. Cette
construction vraiment gigantesque se compose de trois étages superposés
et de deux bâtiments réunis en un seul tout d’une unité, d’une harmonie
parfaite. Au premier plan, se trouvent l’aumônerie et le cellier; le
réfectoire et la salle des Chevaliers forment la deuxième galerie; à
la troisième zone, on voit le dortoir et le cloître; les deux corps de
logis, orientés de l’est à l’ouest, contiennent en hauteur l’aumônerie,
le réfectoire et le dortoir, à l’est; à l’ouest, le cellier, la salle
des Chevaliers et le cloître. Les murs, appuyés par des contreforts
dont la forme varie selon la disposition des salles intérieures,
restent inébranlables depuis plus de six siècles; souvent l’incendie
a dévasté le monastère; la révolution a passé avec son esprit de
destruction, et la Merveille est debout, toujours solide dans ses
parties principales, toujours majestueuse et de plus portant le cachet
des années sur ses murailles rembrunies, et offrant à l’historien des
pages émouvantes écrites pour ainsi dire sur chacune de ses pierres.
[Illustration: Fig. 56.--La salle des Chevaliers. Vue prise à l’ouest
près des grandes cheminées.]
L’aumônerie nous rappelle les abondantes distributions que le frère
aumônier faisait à certains jours aux indigents et aux étrangers
dans les monastères dédiés à saint Michel et dans la plupart des
maisons religieuses. Il n’existe pas au monde une salle plus belle
ni plus vaste destinée aux pauvres de Jésus-Christ, et ces aumônes,
accompagnées d’un bon conseil ou d’une parole affectueuse, nous
montrent dans les moines du moyen âge des hommes dévoués aux véritables
intérêts de l’humanité. La porte qui s’ouvre au sud sur la petite
cour d’entrée, tout près de la tour des Corbins, nous rappelle aussi
ces portes dites de la «_miche_,» sur lesquelles le frère se tenait
pour distribuer de grandes miches bien blanches, aux malheureux qui
vivaient ordinairement de pain noir. Dans la suite, Guillaume de
Lamps fit construire une autre aumônerie, sur l’esplanade appelée le
Saut-Gauthier, là même où se trouve aujourd’hui le bureau du télégraphe.