Roger avait la science et les vertus d’Hildebert II, mais il eut une

existence plus éprouvée; l’un trouva l’amitié de Richard quand il

jeta les fondements de la basilique, et l’autre fut arrêté au milieu

de sa carrière par Henri I, roi d’Angleterre et duc de Normandie. Ce

monarque, pour plaire à un officier de sa cour, intima l’ordre à Roger

de se retirer à Jumièges, après avoir renoncé à tous ses titres et à

toutes ses fonctions. Le pieux abbé se soumit. Le 16 octobre, fête de

Saint-Michel, il déposa le bâton pastoral sur l’autel de l’Archange et

dit adieu à tous les moines qui fondaient en larmes. Il ne devait plus

les revoir ici-bas; car le 2 avril de l’année suivante il rendit le

dernier soupir et fut inhumé dans le cimetière de Jumièges. C’était en

1123; un religieux profès de Cluny, Richard de Mère, homme d’une haute

naissance, fut choisi pour succéder à Roger II. Sous cette prélature,

un bénédictin du Mont, appelé Donoald, monta sur le siège épiscopal de

Saint-Malo; deux autres, Guillaume et Gosselin, furent élus abbés de

Saint-Benoît de Fleury et de Saint-Florent de Saumur. Richard avait

trop de goût pour le luxe et la magnificence; il indisposa contre

lui tous les religieux qui n’avaient jamais regardé son élection

comme légitime, et n’approuvaient pas ses dépenses excessives; le roi

d’Angleterre, Henri I, et le cardinal Mathieu, légat du souverain

Pontife, le blâmèrent eux-mêmes de sa conduite peu conforme à la

simplicité de la vie monastique, et lui enjoignirent de se retirer

dans le prieuré de Saint-Pancrace où il mourut le 12 janvier 1131.

Le 5 février de la même année, Bernard, religieux profès de l’abbaye

du Bec et prieur de Cernon, prit le gouvernement du Mont-Saint-Michel;

comme son prédécesseur, il fut désigné par le duc de Normandie qui

refusait aux Bénédictins le droit d’élire leur abbé; toutefois

ses qualités brillantes firent oublier bien vite ce qu’il y avait

d’irrégulier dans son élection. Il montra une grande sagesse dans

l’exercice de ses fonctions; en outre, il était fort habile dans l’art

de la parole et mérita la réputation d’un homme très éloquent; mais

il se distinguait avant tout par l’éclat de ses vertus, et sa piété

lui valut le titre de Vénérable. Pendant les dix-huit années de cette

prélature, la régularité la plus parfaite régna au sein de l’abbaye;

Henri V, roi d’Angleterre, Turgis, évêque d’Avranches, Osberne

d’Évrecy, Raoul de Colleville et autres seigneurs féodaux recherchèrent

l’amitié de Bernard le Vénérable, enrichirent le monastère de plusieurs

domaines, et montrèrent une grande dévotion à l’Archange saint Michel;

quelques-uns même à la suite de Richard de Boucey, de Jean et Radulphe

de Huisnes, revêtirent l’habit de saint Benoît et cherchèrent dans la

solitude le bonheur que la gloire des armes ne leur avait point donné.

Vers cette même époque, un pénitent célèbre, Ponce de Lavaze,

du diocèse de Lodève, fit un pèlerinage au sanctuaire de saint

Michel, l’ange du repentir. Le gentilhomme, après avoir déshonoré

son nom par ses brigandages, embrassa toutes les pratiques de la

vie la plus austère, vendit ses biens pour soulager les pauvres ou

réparer les injustices dont il s’était rendu coupable, et, avec six

compagnons, qu’il avait gagnés à Dieu, il entreprit nu-pieds le

voyage de Saint-Jacques en Galice. Au retour, ils visitèrent tous

le Mont-Saint-Michel et plusieurs autres sanctuaires vénérés; puis,

s’étant retirés dans la solitude de Salvanès, ils y fondèrent une

maison religieuse qui fut affiliée à l’ordre de Cîteaux.

Avec la piété, les sciences et les arts florissaient dans la cité

de l’Archange. Bernard «fit réediffier la nef» de l’église, «du

costé du septentrion;» il construisit sur «les quatre gros piliers

du chœur» une haute et belle tour, qui s’écroula dans la suite; il

enrichit la basilique de plusieurs vitraux et acheta pour le culte des

ornements précieux; il fit placer dans la tour des cloches «à la voix

harmonieuse et sonore.» Elles servaient à rassembler les fidèles pour

la prière, ou à prévenir les vassaux de l’approche des ennemis. En

même temps, le chef de saint Aubert fut enchâssé dans un reliquaire en

vermeil ciselé avec art et arrondi en forme de dôme; sur la châsse on

lisait l’inscription suivante: «Ici est la tête du bienheureux Aubert,

évêque d’Avranches, fondateur du Mont-Saint-Michel. Cette cicatrice est

la preuve d’un fait miraculeux; crois-le sur la parole de l’Ange.»

Le zèle de Bernard franchit les limites du cloître, et, semblable à

une flamme ardente, il communiqua au loin la lumière, la chaleur et la

vie. Les églises, les chapelles, les prieurés qui dépendaient du Mont

furent en grand nombre restaurés ou rebâtis; par exemple, à Brion,

entre Genêts et Dragey, Bernard le Vénérable fit élever une belle

église et des bâtiments spacieux; en Angleterre, il reconstruisit et

dota le monastère de Saint-Michel de Cornouailles, dont le prieur ou

un autre religieux devait chaque année accomplir le pèlerinage du mont

Tombe, soit le 18 juin, fête du bienheureux Aubert, soit le jour de la

dédicace de Saint-Michel.

Le pieux abbé tourna ses regards vers l’antique monastère de

Tombelaine. Sur ce rocher solitaire, dont l’histoire est intimement

liée à celle du mont Tombe, il existait sans doute encore des vestiges

de l’ancien oratoire dédié à la Mère de Dieu; peut-être aussi les

cellules habitées jadis par les gardiens de l’îlot et par saint

Anastase lui-même avaient-elles résisté aux injures du temps et aux

tempêtes si fréquentes dans la baie du Mont-Saint-Michel. Bernard,

après avoir rebâti l’église et les anciens édifices, y plaça un prieur

et deux autres moines bénédictins. Heureux sort que celui de ces

hommes dont la vie s’écoulait partagée entre la prière et l’étude, la

culture d’un petit jardin avec la garde d’un sanctuaire de Marie et la

contemplation de l’Océan qui déroulait à leurs yeux l’immensité de ses

flots!

Le règne de Bernard fut fécond en grandes œuvres; mais, comme tous

les saints, le vénérable abbé se vit plus d’une fois en butte aux

attaques et aux persécutions du monde: les uns essayèrent de jeter le

trouble parmi les religieux; les autres, portant une main sacrilège

sur le domaine des pauvres, revendiquèrent une part dans les biens

du monastère; à la faveur des troubles qui suivirent la mort du roi

d’Angleterre, Henri I, plusieurs habitants d’Avranches mirent le feu

à la ville du Mont-Saint-Michel, et, au témoignage de Louis de Camps,

ils réduisirent en cendre «tous les lieux réguliers et logements

des religieux,» excepté toutefois «ce grand corps de logis où est

maintenant le réfectoire: l’église ne fut pas non plus endommagée.»

De son côté Gelduin, comte de Dol, profita des troubles qui agitaient

l’Avranchin et accourut avec ses troupes ravager les terres de

l’abbaye. Bernard le Vénérable triompha de tous ses ennemis, imposant

le silence aux uns par l’énergie de sa parole, et domptant les autres

par le charme de sa vertu; mais le huitième jour de mai 1149, il

s’endormit dans la paix du Seigneur et sa dépouille mortelle reçut la

sépulture dans l’église du Mont-Saint-Michel, au bas de la nef. Un

pieux et savant évêque, Étienne de Rouen, célébra dans une pièce de

vers la mémoire du saint abbé; il loua sa prudence, sa charité, son

zèle, son éloquence, son dévouement, son humilité, sa science, son

amour de la vie cachée. Bernard était digne de restaurer Tombelaine

et de mettre en honneur le pèlerinage de Notre-Dame-la-Gisante. Dieu

bénit son œuvre; car, malgré l’occupation étrangère et les guerres de

religion, le prieuré existait encore en 1666, quand le gouverneur de

la Chastière reçut l’ordre de le démolir avec le fort élevé par les

Anglais.

La bonne et miséricordieuse Vierge, honorée sous le nom de

Notre-Dame-la-Gisante, tendant la main au faible et à l’affligé,

surtout à la femme en danger de mort, et le belliqueux Archange à

l’armure de trempe divine, terrassant les ennemis de Dieu et de

l’Église, sont unis, confondus pour ainsi dire dans le même culte,

les mêmes prières, les mêmes chants, et représentés ensemble sur les

plombs et les enseignes du moyen âge; le symbole de la douceur et

le type de la bravoure sont proposés comme modèles à cette société

féodale, à ces chevaliers admirateurs de la force et protecteurs de

la faiblesse; les deux sanctuaires normands deviennent si célèbres

que la seule ville de Paris donne naissance à une confrérie nombreuse

dont le but est de venir en aide aux pèlerins de Saint-Michel, et

consacre dans la sainte Chapelle du Palais un autel en l’honneur de

Notre-Dame-la-Gisante-de-Tombelaine, afin de satisfaire la dévotion

des femmes qui ne pouvaient pas entreprendre un long et difficile

voyage à travers un pays éprouvé par des luttes sanglantes; enfin,

l’Archange vainqueur du paganisme et l’auguste Mère de Dieu sont

l’objet d’un culte spécial dans ces contrées où le druidisme rendait

à la fois des hommages aux terribles divinités de la guerre et à la

Vierge innocente et pure qui devait enfanter; n’est-ce pas là tout un

épisode, disons tout un poème de notre histoire religieuse et nationale?

V

LE MONT-SAINT-MICHEL ET ROBERT DE TORIGNI.

A la mort de Bernard le Vénérable, les moines bénédictins essayèrent

de revenir aux anciennes coutumes en procédant à une élection sans

recourir au suzerain; leurs suffrages se portèrent sur un religieux

du Mont, appelé Geoffroy, homme de grandes qualités et fort estimé

de tout le monde. Le nouvel élu, muni des bulles du pape Eugène III,

alla recevoir la bénédiction de l’archevêque de Rouen; mais le duc de

Normandie se crut lésé dans ses droits, et, sans égard pour les lettres

du souverain Pontife et la fidélité que le Mont-Saint-Michel lui

avait gardée dans les derniers troubles, il fit saisir le temporel du

monastère et ne consentit à le rendre qu’en échange d’une forte somme

d’argent. Geoffroy mourut l’année suivante, 1150, et reçut la sépulture

au bas de la nef, à côté de son prédécesseur. Pour ne pas s’exposer une

seconde fois à d’injustes vexations, les bénédictins demeurèrent un an

sans procéder à une élection nouvelle; mais à l’instigation de Richard

de Subligny, évêque d’Avranches, ils choisirent en 1151 le parent de ce

dernier, Richard de la Mouche, religieux profès du Mont-Saint-Michel.

Aussitôt Henri II députa des satellites pour piller l’abbaye et enlever

les objets précieux dont Bernard avait enrichi le trésor de l’église;

il fit chasser Richard de ses États et confia l’administration du

mont Tombe à des laïcs et à des clercs dont la principale occupation

fut de dilapider les biens qui restaient encore aux religieux. Dans

une pareille extrémité, ceux-ci annulèrent l’élection précédente et

portèrent leurs suffrages sur le favori du prince, Robert Hardy,

cellérier de l’abbaye de Fécamp. Richard de la Mouche partit pour

Rome, où il fit approuver son élection, revint en Normandie et reçut

la bénédiction des mains de son ami, l’évêque d’Avranches, en présence

d’un religieux qui l’avait suivi et lui était resté fidèle; de son

côté, Robert Hardy, voulant plaider sa cause auprès du pape Eugène

III, prit le chemin de Rome avec ses conseillers: «Et certes, dit dom

Huynes, ces troubles n’eussent si tost finit si Dieu par l’intercession

de son St Arcange n’y eust mis la main appelant de ce monde, sur la

fin de l’an mil cent cinquante deux ces susdits abbez et l’évesque

d’Avranches.» Comme Richard et Robert n’avaient jamais présidé au

chœur, ni au chapitre, ni au réfectoire, ils furent rayés de la liste

des abbés.

Ces actes de violence dont les suites avaient été si fâcheuses pour le

Mont-Saint-Michel, inauguraient l’ère de persécution qui devait attirer

tant de calamités sur la Normandie et l’Angleterre, et rendre le règne

de Henri II si tristement célèbre; mais, selon la pensée de dom Huynes,

l’Archange ne permit pas que son sanctuaire fût plus longtemps profané

par les satellites du prince, et, au moment où le péril semblait plus

difficile à conjurer, la Providence suscita un homme qui devait porter

à son apogée la gloire du mont Tombe.

Le 27 mai 1154, les bénédictins procédèrent à une élection régulière

dans la salle du chapitre; Robert de Torigni, ou Robert du Mont, fut

élu à l’unanimité des voix. Il devait être le plus illustre des abbés

qui ont gouverné le Mont-Saint-Michel: Dieu «le destinoit, dit dom

Louis de Camps, pour reluire en ce Mont comme un soleil après tant de

ténèbres, comme un astre favorable après une si furieuse tempeste,

pour estre le restaurateur de cette abbaye, le miroir des prélats,

et l’ornement de son ordre duquel les plus doctes escrivains de son

temps ont pris plaisir d’escrire les louanges et particulièrement

Estienne, évesque de Rennes, son grand amy et confrère de profession

monastique, et cela certes avec beaucoup de raison veu qu’ayant en

soy si parfaitement allié l’humilité religieuse avec la grandeur de

la naissance, il mit en admiration tous ceux de son siècle tant pour

l’excellence de son esprit et pour sa rare doctrine que pour sa

prudence dans toutes ses entreprises qui le firent estimer des papes,

chérir des roys, révérer des reines et généralement aymer de tous.»

Robert de Torigni, né de parents illustres appelés «Tédouin et Agnès,»

se consacra jeune encore à la vie religieuse et revêtit en 1128 l’habit

de Saint-Benoît dans l’abbaye du Bec, gouvernée à cette époque par le

sage Boson, digne héritier des vertus de Lanfranc et de saint Anselme.

Il se forma de bonne heure à l’étude des lettres divines et

[Illustration: Fig. 35.--Sceau de Robert de Torigni, conservé aux

archives nationales.]

humaines, et fit des progrès si rapides que, dès l’an 1139, un

historien anglais admira l’étendue de son savoir et le représenta comme

un ardent chercheur de livres. Il remplissait la charge de prieur

claustral quand il fut nommé à l’abbaye du Mont-Saint-Michel. Ce choix

étant confirmé par le métropolitain et hautement approuvé du prince

lui-même, le nouvel élu dit adieu à la chère solitude où il avait

coulé les meilleures années de sa vie et se rendit à Saint-Philbert de

Montfort pour y recevoir la bénédiction des évêques d’Avranches et de

Séez, Herbert et Girard.

Dans le poste où la Providence l’avait placé, Robert «ajouta beaucoup

à l’idée qu’on avait de sa capacité; en peu de temps il donna une

nouvelle face à son abbaye, dont le temporel et le spirituel avaient

également souffert des derniers troubles.» De toutes parts on accourut

se ranger sous sa houlette paternelle, et le nombre des religieux

s’éleva bientôt à soixante: «N’ayant trouvé que quarante religieux

conventuels en ce Mont, dit dom Huynes, il en receut encor une

vingteine, et eust soin que ce nombre de soixante ne diminuast, afin,

par ce moyen, de satisfaire aysément aux dévotions des pèlerins et que

le service

[Illustration:

Fig. 36.--Face ouest du Mont-Saint-Michel, construite par Robert de

Torigni.--A droite figure un échafaudage de 62 mètres de hauteur,

pour le montage des matériaux nécessaires à la restauration,

commencée depuis 1872.]

divin y fut faict honorablement.» En effet, de nombreux étrangers

venaient chaque jour invoquer l’archange saint Michel et admirer

la science de Robert. Dès la seconde année de cette prélature,

l’archevêque de Rouen et les évêques d’Avranches, de Coutances et de

Bayeux visitèrent le Mont-Saint-Michel et y passèrent quatre jours,

tant étaient grands les charmes de la conversation de Robert; dans

ce voyage, Hugues, archevêque de Rouen, consacra l’autel érigé dans

la crypte de l’Aquilon. Deux ans plus tard, en 1158, Henri II, dans

son expédition contre la Bretagne, accomplit un pèlerinage au mont

Tombe, en compagnie de l’évêque d’Avranches qui l’avait réconcilié

avec son rival, Conan IV; le monarque dîna au réfectoire à côté des

moines et combla Robert de ses faveurs; la même année, il retourna au

Mont une deuxième fois avec le roi de France, Louis VII, quatre abbés,

plusieurs personnages illustres et un grand nombre de pieux fidèles.

Ce pèlerinage est un des plus imposants de tout le moyen âge. Ces deux

monarques avec ces abbés et ces moines, cette foule de pèlerins qui se

déroule sur les grèves, monte en spirale sur le flanc de la montagne et

remplit la vaste enceinte de la basilique, présentent un spectacle que

nous avons peine à nous figurer, même après les grandes manifestations

de notre époque.

«La reine d’Angleterre, disent les auteurs de l’_Histoire littéraire

de la France_, ne céda point à son époux en estime pour l’abbé du

Mont-Saint-Michel. Elle lui en donna un gage bien marqué;» car, ayant

mis au monde, «l’an (1161), à Domfront, une fille nommée comme elle,

Éléonore, elle voulut qu’il la tînt sur les fonts de baptême avec

l’évêque d’Avranches.»

A l’extérieur, l’influence des religieux s’étendit au loin. Henri

II choisit Robert pour conseiller intime, et lui confia la garde du

château de Pontorson, dont il avait destitué le gouverneur sur les

plaintes des habitants du pays; quelques années plus tard, l’illustre

abbé fit le voyage d’Angleterre pour assister à la translation des

reliques de saint Edouard; et, après le meurtre de Thomas Becket,

il joua un rôle important au concile d’Avranches, à la suite duquel

Henri II se fit relever des censures de l’Église; il prit part

également au concile de Tours et contribua sans doute par ses conseils

à l’extirpation du schisme d’Octavien. De son côté le seigneur de

Fougères venait alors rendre hommage à l’abbé du Mont, et chaque année,

le jour de la Saint-Michel, il sonnait les premiers coups de cloche

pour l’office solennel. Les bénédictins n’étaient pas moins honorés à

la cour de Rome, et Alexandre III leur donna plus d’une marque de sa

haute protection. En un mot, la renommée du monastère ne connut point

de bornes. Il en fut ainsi de la prospérité matérielle; car, d’après

les anciennes archives, Robert ne reçut pas moins de cent chartes de

donation.

A l’intérieur du cloître, les sciences et les arts florissaient avec un

éclat jusqu’alors inconnu, et saint Michel, l’ange de la lumière, le

prince éthéré, comme on disait souvent, n’avait jamais compté un plus

[Illustration:

Fig. 37.--Moine présentant un manuscrit à saint Michel. Dessin

colorié d’un ms. du Mont-Saint-Michel: _Sancti Clementis

recognitiones_. Onzième siècle. Conservé à la bibliothèque

d’Avranches. D’après une photographie de MM. Maquerel et Saillard.]

grand nombre de dévots serviteurs, ou plutôt d’ardents disciples.

Dès le huitième et le neuvième siècle, avons-nous dit plus haut, les

chanoines de Saint-Aubert s’étaient livrés à l’étude avec succès;

dans les siècles suivants, le Mont-Saint-Michel possédait une école

où l’on cultivait toutes les branches des connaissances humaines.

L’Écriture Sainte et les principaux écrits des Pères, surtout de saint

Grégoire le Grand et de saint Augustin, la physique et la philosophie

d’Aristote, les œuvres de Cicéron, de Sénèque, de Marcien et de Boëce,

la grammaire, l’éloquence, le calcul, l’astronomie, l’histoire, la

jurisprudence, la poésie, la musique, la peinture et l’architecture, la

médecine elle-même et l’art de gouverner les peuples étaient étudiés et

enseignés par les

[Illustration: Fig. 38.--Saint Augustin écrivant sous la dictée d’un

ange.

Fig. 39.--Lettre B historiée.

Fig. 40.--Saint Michel terrassant le démon.

Dessins au trait coloriés d’un ms. du Mont-Saint-Michel: _Sancti

Augustini super psalmos_. Onzième siècle. Bibliothèque d’Avranches.

D’après une photographie de MM. Maquerel et Saillard.]

enfants de Saint-Benoît. Tous, maîtres et élèves, vénéraient l’Archange

comme leur guide et leur patron. C’est ainsi que, dès la plus haute

antiquité, saint Michel exerce sa mission de protecteur des lettres et

de propagateur des saines doctrines.

Parmi les moines du Mont-Saint-Michel, un grand nombre comme Hilduin,

Scoliand, Gautier, Raoul et Fromond, transcrivaient et enluminaient

les manuscrits précieux dont la révolution a dépouillé l’abbaye (fig.

37 à 44); d’autres composaient de pieux commentaires sur les livres

saints, ou annotaient les ouvrages des Pères de l’Église et des

philosophes de l’antiquité; au premier rang brillaient les Anastase,

les Robert de Tombelaine, et les autres dont il a été parlé dans le

cours de cette histoire. Les travaux exécutés par ces humbles religieux

ont été dans ces derniers temps l’objet d’études sérieuses, et ont

fixé l’attention de plusieurs érudits, en tête desquels nous pouvons

placer M. l’abbé Desroches, Ravaisson, Bethmann, Taranne et Léopold

Delisle. En parcourant ces vieux parchemins que le temps a épargnés,

on voit revivre le moyen âge avec ses traits les plus saillants. La

littérature est simple et naïve, comme il convient à son berceau; les

récits historiques sont accompagnés de pieuses légendes où la poésie

a une large part; la pensée a presque toujours quelque chose d’élevé,

et, à chaque page, une note, une réflexion, une prière nous révèle les

sentiments du copiste ou du lecteur. La méditation des saintes Lettres

était la principale occupation des bénédictins; venait ensuite l’étude

des Pères de l’Église et des auteurs profanes; les arts libéraux et la

linguistique elle-même occupaient les moments de loisirs. Ainsi, pour

en fournir des exemples, un manuscrit du dixième ou onzième siècle

renferme des cantiques composés à la gloire de saint Michel et notés

en musique; un autre du onzième siècle contient un passage intéressant

sur les divers alphabets. Les couleurs employées pour les titres et

les initiales, les miniatures dont les majuscules sont ornées, les

dessins qui accompagnent les récits ou les controverses, l’écriture

gothique avec ses variétés, nous fournissent des détails importants

sur le progrès des arts à la fin du dixième siècle et dans le cours

des deux siècles suivants. Les sujets qui sont choisis de préférence

et représentés dans ces enluminures appartiennent le plus souvent à

l’histoire du Mont; par exemple, c’est l’Archange saint Michel avec

le dragon sous ses pieds (fig. 37 et 40). Nous trouvons aussi dans

le volume des œuvres choisies de saint Jérôme, de saint Augustin

et de saint Ambroise, une scène où l’évêque d’Hippone dispute avec

un hérétique, pendant que Notre-Seigneur, placé au-dessus dans une

tribune, semble assister à la discussion et y prendre un vif intérêt.

Tous ces ouvrages avaient une grande valeur à une époque où les livres

étaient rares; aussi les bénédictins les regardaient comme l’une de

leurs principales richesses, vouaient à l’anathème quiconque oserait

les dérober et les plaçaient sous la garde de l’Archange lui-même. Le

volume de l’_Exposition morale de saint Grégoire_ contient la note

suivante: «Ce livre appartient à saint Michel;..... Si quelqu’un le

dérobe, qu’il soit anathème. Amen. Fiat. Fiat. Amen dans le Seigneur.»

La construction de la basilique et les travaux entrepris par les Roger

avaient favorisé ce progrès des sciences et des arts en attirant au

[Illustration:

Fig. 41.--Saint Augustin discutant contre Fauste. Miniature d’un

ms. du Mont-Saint-Michel: _Augustinus contra Faustum_. Onzième ou

douzième siècle. Bibliothèque d’Avranches. D’après une photographie

de MM. Maquerel et Saillard.]

Mont des artistes habiles et des savants distingués; mais Robert de

Torigni contribua plus à lui seul que tous ses prédécesseurs à la

gloire littéraire du Mont-Saint-Michel. En effet, quelle plume fut

alors aussi féconde que la sienne? Outre les manuscrits précieux dont

la bibliothèque se trouva enrichie en peu d’années, plusieurs ouvrages

furent composés par les bénédictins eux-mêmes. L’abbaye mérita le

beau titre de _cité des livres_, et Robert, le plus savant, le plus

laborieux de tous les moines, reçut le nom de grand _libraire_ du

Mont-Saint-Michel. On lui doit en particulier l’_Histoire_ du roi

d’Angleterre, Henri Iᵉʳ, qui est

[Illustration: Fig. 42.--Charte de donation de Gonnor.

Fig. 43.--Charte de donation de Robert.

Saint Michel et le Mont-Saint-Michel · 第 15 / 42 段