eurent fléchi le genou dans le sanctuaire de l’Archange, Guillaume
et Harold marchèrent sur la Bretagne pour soumettre Canon II; ils
franchirent la rivière à côté de Pontorson, atteignirent leur ennemi
à Dol et le forcèrent à prendre la fuite jusqu’à Rennes où il rallia
ses forces. De Dol les vainqueurs se portèrent sur Dinan dont ils se
rendirent maîtres après une lutte opiniâtre. La paix une fois conclue
avec le duc de Bretagne, Guillaume revint à Bayeux, reçut d’Harold le
serment de fidélité et lui promit la main de sa fille. Cette bonne
entente ne devait pas être de longue durée. A la mort d’Édouard le
Confesseur, les deux princes qui convoitaient le trône d’Angleterre
prirent les armes et se déclarèrent une guerre d’extermination. En
1066, Harold périt à la bataille d’Hastings, et après de brillantes
victoires, qui méritèrent à Guillaume le titre de Conquérant,
l’héritage de saint Édouard passa aux mains des ducs de Normandie.
Le Mont-Saint-Michel et surtout le puissant Archange ne restèrent pas
étrangers à cette expédition. Les guerriers normands, qui franchirent
le détroit, abordèrent sur les côtes de la Grande-Bretagne la nuit de
la fête de saint Michel. «Guillaume, dit dom Huynes, l’an mil soixante
six passa en Angleterre avec une grande et puissante armée pour la
subjuguer. Là, ayant pris terre la nuict de la feste st Michel, _ange
gardien de la Normandie_, il fit mettre le feu à tous ses navires
pour faire entendre à son armée qu’il falloit vaincre ou mourir.»
Avant le combat, les Normands se confessaient à leurs prêtres, et se
recommandaient à leurs saints protecteurs du paradis; les Saxons,
au contraire, passaient les nuits qui précédaient les batailles à
chanter et à vider des cornes remplies de bière et de vin. Le frère de
Guillaume, Robert de Mortain, se distinguait par sa confiance envers
le belliqueux Archange non moins que par sa bravoure militaire; il
montait un superbe coursier et portait un étendard sur lequel était
gravée _l’image de saint Michel_. A la journée d’Hastings, le vaillant
guerrier tenait ce drapeau d’une main, et de l’autre combattait à la
tête des lignes. A ses côtés on voyait Taillefer, célèbre entre tous
les Normands. «Pour provoquer les Saxons à la lutte, dit Augustin
Thierry, il poussa son cheval en avant du front de bataille et entonna
la chanson de Charlemagne et de Roland; en chantant, il jouait de
son épée, la lançait en l’air avec force et la recevait dans sa main
droite.»
Plus tard, Robert de Mortain aimait à rappeler qu’il avait combattu les
Saxons à l’ombre du drapeau de l’Archange; il s’exprimait ainsi dans
une charte que le _Cartulaire_ du Mont nous a conservée: «Moi Robert,
par la grâce de Dieu, comte de Normandie, embrasé de l’amour divin,
ayant porté pendant la guerre l’étendard de saint Michel, je confirme
toutes les donations que le roi Édouard a faites aux religieux sur le
territoire anglais.» Par cet acte de générosité, ajoute dom Huynes,
Robert, qui avait «tousiours porté l’enseigne sainct Michel» pendant
la lutte sanglante des Normands contre les Anglo-Saxons, «voulut, la
victoire gaignée,» en rapporter l’honneur «à ce prince de la milice
céleste.» Guillaume lui-même disait plus tard qu’il avait remporté l’un
de ses succès les plus décisifs le jour de la fête de Saint-Michel;
aussi se montra-t-il pénétré de reconnaissance pour le glorieux
Archange.
Saint Michel avait protégé les guerriers normands sur le champ de
bataille; les moines du mont Tombe allaient leur prêter un puissant
secours pour introduire la civilisation française en Angleterre et
assurer le succès de la conquête. Ranulphe envoya au vainqueur six
navires équipés aux frais du monastère et lui députa quatre de ses
religieux: Ruault, prieur claustral, Scoliand, trésorier de l’abbaye,
Sérle et Guillaume d’Agon. Cette générosité était digne de l’abbé du
Mont-Saint-Michel et de Guillaume le Conquérant. Les pieux enfants
de saint Benoît usèrent de leur influence pour opérer la réforme des
mœurs, rétablir la discipline ecclésiastique et corriger les abus qui
s’étaient introduits dans toute l’étendue du royaume. La réputation de
sainteté dont ils jouissaient, plutôt que la faveur du prince, leur
mérita l’honneur d’occuper une place dans l’assemblée des prélats et
leur ouvrit la porte des dignités: Ruault fut choisi pour gouverner
l’abbaye fondée à Winchester: Guillaume d’Agon monta sur le siège
abbatial de Cornouailles; Scoliand fut nommé à saint Augustin de
Cantorbéry, et Serle succéda au célèbre Westan, abbé de saint Pierre
de Glocester. Scoliand dit le Vénérable s’appliqua surtout à faire
revivre l’amour de la règle dans les monastères les plus relâchés,
et les chroniqueurs ont pu dire de lui qu’il «remit en Angleterre
la discipline régulière en sa pristine splendeur.» Serle, que le
martyrologe de Hugues Mainard place au nombre des saints, fut comparé
par Guillaume de Malmesbury aux hommes les plus remarquables pour leur
science; il obtint même un rang distingué parmi les écrivains de son
temps. Défenseur du droit, ami de la vérité, il sut faire entendre de
graves avertissements aux princes et mérita d’être appelé par l’auteur
de son épitaphe le mur de l’Église, le glaive de la vertu, la trompette
de la justice. Faut-il attribuer _la Chanson de Roland_ à l’un des
Avranchinais qui suivirent Guillaume en Angleterre? Le souvenir
constant de l’auteur pour «Saint-Michel del Péril,» la place d’honneur
que la fête de l’Archange occupe dans cette Iliade, et l’autorité
de plusieurs savants de nos jours, permettent de le croire et de
l’affirmer.
Guillaume, non content de prodiguer ses faveurs aux moines bénédictins,
voulut aller en personne remercier l’Archange de la protection
qu’il avait accordée à ses armes; c’est pourquoi, après avoir
repassé la Manche sur les vaisseaux du monastère, il se rendit au
Mont-Saint-Michel, où il eut la joie de converser avec son ami Ranulphe
pour lequel il professait un respect et une affection qui ne se
démentirent jamais.
La conquête d’Angleterre nous offre donc une des pages les plus
glorieuses de l’histoire du Mont-Saint-Michel. L’étendard de l’Archange
a flotté à la tête des armées qui ont triomphé des Anglo-Saxons;
Ranulphe est devenu l’ami et le conseiller de Guillaume; le souverain
pontife et l’évêque d’Avranches ont accordé des privilèges insignes
au pèlerinage; la construction de la basilique a été poursuivie avec
activité, et le monastère, comme plusieurs abbayes du moyen âge, a pris
l’aspect d’une forteresse inexpugnable. Des légendes pieuses et des
épisodes intéressants ajoutent encore un nouveau charme à l’histoire,
et contribuent à dévoiler la véritable physionomie de l’époque à
laquelle nous sommes arrivés.
Il est rapporté que, vers le milieu du onzième siècle, un religieux,
nommé Drogon, vit dans la basilique trois anges sous la forme de
pèlerins; ils étaient prosternés dans l’attitude de la prière, et
tenaient de la main droite un cierge allumé, voulant par là donner
un avertissement à Drogon, qui en sa qualité de sacristain, s’était
familiarisé avec les choses saintes et marchait dans l’église sans
«respect» ni «révérence.» Le religieux ne se corrigea pas; mais
bientôt, au moment où il passait devant l’autel sans faire de
génuflexion, il reçut d’un personnage invisible un soufflet qui le
renversa sur le pavé du temple. Drogon fut envoyé dans l’île de Chausey
où il pleura ses péchés le reste de sa vie: «Ceux qui liront cet
exemple, dit dom Huynes, apprendront, s’il leur plaist, à se comporter
sagement dans l’église et à ne s’y pourmener comme ils feroient dans
des halles ou places publiques, de peur qu’il ne leur arrive un
semblable chastiment.» Souvent on entendait les esprits bienheureux
chanter les louanges du Seigneur dans la basilique de Saint-Michel.
Un moine d’une grande piété, connu sous le nom de Bernier, affirma
qu’il avait entendu lui-même pendant plus d’une heure le chant du
_Kyrie eleison_; les voix qui répétaient cette belle prière étaient
si harmonieuses que le religieux pensait être ravi au troisième ciel.
Enfin, on affirmait que saint Michel apparaissait de temps en temps
sous des formes sensibles: tantôt il avait l’aspect d’un guerrier
redoutable; tantôt il ressemblait à un globe de feu plus étincelant que
le soleil. Ces récits poétiques exprimaient les fonctions de gardien
des sanctuaires et d’ange de la lumière, que le moyen âge attribuait à
saint Michel; en même temps, ils alimentaient la foi et entretenaient
le zèle des pèlerins.
Tandis que les fidèles se plaçaient avec confiance sous la protection
du chef de la milice céleste, les coupables redoutaient sa colère
ou venaient à ses pieds implorer leur pardon. Pendant la conquête
d’Angleterre, un gentilhomme nommé Roger, tua un pâtre de l’abbaye dans
une forêt du voisinage; après avoir erré longtemps, poursuivi par les
soldats de Guillaume, il vint se jeter aux genoux de Ranulphe et obtint
le pardon de son crime.
Quelques années plus tard le Mont-Saint-Michel fut le théâtre d’un
événement qui peut être regardé comme l’un des épisodes les plus
curieux de l’histoire de Normandie. Les poètes l’ont chanté tour à tour
et les historiens l’ont raconté avec ses plus petits détails.
Ranulphe, après une prélature de vingt-quatre ans, s’endormit dans le
Seigneur et fut vivement regretté de Guillaume qui l’avait toujours
estimé «comme son père, respecté comme son prélat, et révéré comme
un saint.» Le roi choisit pour lui succéder son propre chapelain,
nommé Roger, homme d’une grande valeur, mais dont l’élection parut
toujours irrégulière. Deux ou trois ans après, en 1087, Guillaume le
Conquérant descendit lui-même dans la tombe, et laissa ses États entre
les mains de ses fils, Guillaume le Roux, Robert Courte-Heuse, et Henri
Beauclerc. Le premier se fit couronner roi d’Angleterre, le second prit
le titre de duc de Normandie, et le plus jeune employa les trésors qui
lui étaient échus en héritage à se procurer de riches domaines; il
prêta une somme considérable à Robert qui lui donna en gage le Cotentin
et le pays d’Avranches. Bientôt la discorde éclata entre les trois
frères. Henri Beauclerc, poursuivi par Guillaume le Roux et Robert
Courte-Heuse, se réfugia au Mont-Saint-Michel, où Roger l’accueillit
avec empressement et lui promit sa protection: ce prince, dit dom
Louis de Camps, se voyant abandonné de tous les siens, rechercha
«l’assistance du saint Archange dans son extrême nécessité. Ce qui luy
réussit selon ses désirs. Car outre plusieurs grâces inespérées qu’il y
reçut de ses frères, il en sortit par une honorable capitulation.» Vers
l’an 1091, les deux alliés envahirent les domaines du jeune Henri avec
une armée nombreuse de soldats anglais et normands; le roi Guillaume
établit son quartier général à Avranches, et le duc Robert se fixa dans
le village de Genêts à une petite distance du Mont-Saint-Michel.
Wace, dans son _roman de Rou_, nous dit que les deux armées ennemies
en venaient souvent aux mains sur les grèves, à la marée basse, et se
séparaient quand les flots montaient et menaçaient de les engloutir. Un
jour le roi chevauchait sans aucune escorte. Tout à coup les défenseurs
de la place se précipitent à sa rencontre le glaive à la main et
engagent avec lui une lutte acharnée. Les sangles du cheval se rompent
et Guillaume tombe, la selle entre les jambes. Le cheval effrayé prend
la fuite. Le roi se relève, et se défend avec une telle bravoure que
ses ennemis ne peuvent le désarmer, ni le faire reculer d’un pas.
Les alliés étant venus à son secours le délivrèrent, et comme ils le
blâmaient d’avoir exposé ses jours pour une selle, il répondit qu’il
aurait été «moult courroucié» si les Bretons avaient pu lui enlever sa
selle, et qu’il se serait rendu indigne du titre de roi. Wace était
Normand; il l’a montré dans ce récit.
La guerre se prolongea longtemps et Henri repoussa tous les assauts de
ses ennemis; mais l’eau vint à manquer dans la place et les assiégés
furent livrés en proie aux ardeurs de la soif. Dans cette extrémité,
le jeune prince fit appel aux sentiments de la nature: il pria son
frère, le duc Robert, de lui donner de l’eau pour étancher la soif
qui le dévorait. Cette prière fut exaucée. Robert accorda un jour de
trêve pour renouveler les provisions de pain et d’eau; de plus, il
fit passer à son frère un tonneau de vin. A cette nouvelle, le roi
Guillaume s’irrita contre Robert et lui dit d’un ton railleur: «Vous
êtes habile dans l’art de la guerre, vous qui fournissez des vivres à
vos ennemis!»--«Eh quoi! répondit le duc, j’aurais refusé à boire à mon
propre frère! Et s’il était mort, qui nous en aurait donné un autre.»
Après cette scène, les trois combattants déposèrent les armes:
Guillaume regagna la Grande-Bretagne; Robert se retira dans son duché,
et Henri demeura possesseur de ses domaines, en attendant le jour où la
couronne d’Angleterre devait être déposée sur son front. Il attribua
toujours sa victoire à une assistance visible de saint Michel, et,
comme gage de sa reconnaissance, il se montra le reste de sa vie le
protecteur des pèlerins qui visitaient le mont Tombe.
IV
SAINT MICHEL ET NOTRE-DAME-LA-GISANTE-DE-TOMBELAINE.
Parmi les événements qui remplissent la fin du onzième siècle et
la première partie du douzième, nous pouvons détacher trois faits
importants dans l’histoire de saint Michel: les croisés choisissent
l’Archange pour leur céleste protecteur, les moines l’invoquent
contre l’oppression de certains seigneurs féodaux, et les fidèles
dans leur dévotion l’associent à la Vierge connue sous le nom de
_Notre-Dame-la-Gisante-de-Tombelaine_ (M. Corroyer) (fig. 30 à 32).
A l’intérieur de l’abbaye, Roger déployait un zèle actif pour rebâtir
«une bonne partie de la nef» de l’église; les bénédictins jouissaient
à l’extérieur d’une grande renommée, et l’un d’eux, appelé Hugues,
fut choisi pour gouverner le monastère de Saint-Sauveur-le-Vicomte.
Foulques d’Anjou, le duc Robert et Sybille son épouse, un grand nombre
de prélats et de seigneurs firent des donations aux religieux, ou
entreprirent le voyage du Mont-Saint-Michel. Cette dévotion pour le
belliqueux Archange revêtait alors un caractère spécial. L’Église
favorisait l’élan religieux qui portait nos populations vers l’Orient,
et, par un acte de sage politique, elle prêchait les croisades qui
devaient faire cesser, du moins en partie, les guerres continuelles
dont l’Europe fut le théâtre aux dixième et onzième siècles. Les
guerriers qui partaient pour ces expéditions lointaines se mettaient
sous la garde de l’ange vainqueur du paganisme, et venaient en bon
nombre prier dans le sanctuaire du mont Tombe. Il n’en pouvait être
autrement; car il existe une sublime harmonie entre les deux cris de
guerre «_Qui est semblable à Dieu_» et «_Dieu le veut_.» Saint Michel
était aussi pour les croisés le modèle de la bravoure, et nous lisons
dans la légende de sainte Hiltrude que le sire de Trelon, avant de
quitter sa Bretagne, promit à l’Archange d’être un preux sur la terre
comme il avait été lui-même «un _preux_ dans le ciel.»
Le héros de la première croisade, l’immortel Godefroy de Bouillon,
voulut placer son entreprise sous la protection du prince de la milice
céleste. Dans ce but, il établit à Anvers une collégiale de plusieurs
chanoines dont la principale occupation devait être de prier pour le
succès de nos armes en Orient. La cathédrale de cette ville, dédiée à
saint Michel, conserve encore un vitrail où le duc est peint avec les
chanoines qu’il avait institués. D’après de pieux récits, l’Archange
exauça les vœux des croisés; dans les grandes batailles, il les
conduisit à la victoire, et dans les dangers extrêmes, il les préserva
d’une ruine totale.
[Illustration: Fig. 30 à 32.--Enseignes ou images en plomb de la Vierge
de Tombelaine, trouvées à Paris, dans la Seine.]
Toutefois, malgré la renommée dont le sanctuaire de l’Archange
jouissait dans le monde, Roger ne parvint pas à faire oublier le
vice de son élection; enfin, ne voulant pas s’obstiner davantage à
garder une dignité à laquelle il n’était point parvenu par les voies
ordinaires de la Providence, il se retira dans l’abbaye de Cornouailles
où il mourut en 1112. Sous cette prélature, un accident vint encore
éprouver les enfants de saint Benoît: la partie de la nef nouvellement
bâtie s’écroula en 1103 et renversa la moitié de la grande salle
qui servait alors de dortoir, sans blesser aucun des religieux qui
étaient couchés, «ce qui fut tenu pour chose miraculeuse,» dit dom
Louis de Camps. Dès l’année 1106, peu de temps après le départ de
Roger, le prieur claustral de Jumièges fut désigné aux suffrages des
moines qui l’acceptèrent pour abbé. Celui-ci connu également sous
le nom de Roger, était un homme d’une grande piété et d’une science
remarquable, non moins habile dans le gouvernement spirituel que dans
l’administration temporelle d’un monastère. Il mérita par son zèle
d’être placé au nombre des plus illustres serviteurs de l’Archange.
Roger II exécuta des travaux considérables au Mont-Saint-Michel; non
content de réparer les ruines occasionnées par l’accident de 1103, il
fit élever de nouveaux bâtiments aussi remarquables pour la pureté du
style que pour la hardiesse et la solidité. Un incendie, allumé par
la foudre en 1112, n’abattit pas son courage; il se mit à l’œuvre,
et, à la fin de sa prélature, il avait achevé ces beaux édifices qui
existent toujours au nord de l’abbaye et dont M. Corroyer nous a donné
la description.
Le désastre causé par le feu du ciel ne fut pas la seule épreuve
réservée aux religieux. Un seigneur, appelé Thomas de Saint-Jean,
se mit à dévaster les bois du monastère pour élever un château sur
les falaises de son fief; il refusa de payer les «vingt sols» qu’il
devait au Mont-Saint-Michel, et s’empara de plusieurs terres que
les Bénédictins possédaient à Saint-Pois et à Genêts. Roger II,
incapable de résister par la force à un voisin si redoutable, employa
contre lui les armes de la prière. Chaque jour, devant l’autel du
«très-saint Archange,» on chantait le _Miserere mei Deus_ et le _Kyrie
eleison_ «d’une voix triste et lamentable.» A cette nouvelle, Thomas
de Saint-Jean ne peut maîtriser sa colère; vite il accourt au Mont
avec ses frères et plusieurs autres seigneurs; puis, s’adressant aux
religieux, il leur dit d’un ton courroucé: «Vous êtes bien osés, vous
qui ne craignez pas de faire des vœux pour que la vengeance du ciel
s’appesantisse sur ma tête.» Eux de répondre aussitôt avec courage:
«Oui, nous supplions Dieu et son puissant Archange de prendre notre
défense, et nous ne cesserons point tant que vous exercerez contre
nous vos injustes vexations.» Thomas se laissa fléchir, et, converti
par une action subite de la grâce ou poussé par la crainte, il se
jeta aux pieds des moines et demanda pardon. A partir de ce jour, il
fut un des plus généreux bienfaiteurs du monastère. En même temps,
de riches seigneurs, parmi lesquels on cite Robert d’Avranches,
Raoul Avenel, Robert de Ducey et Robert de Saint-Denis, offrirent
au Mont-Saint-Michel des églises, domaines et revenus, jurant par le
bras de saint Aubert et le glaive de l’Archange de respecter leurs
donations. L’illustre
[Illustration: Fig. 33.--Galerie de l’Aquilon.]
Baldric, évêque de Dol, vint lui-même, peu après l’incendie, visiter
les religieux et faire son offrande à saint Michel; c’est dans ce
voyage qu’il décrivit les armes apportées d’Irlande au huitième siècle.
L’exemple de Thomas de Saint-Jean nous révèle un des traits saillants
du culte de l’Archange sous le régime féodal. La piété des moines
envers saint Michel prit sa source véritable dans le respect et
le culte des morts; mais la crainte des vivants et le désir de se
soustraire à leurs violences par l’intervention d’un auxiliaire
puissant ne furent pas étrangers au succès de cette dévotion. Comme
la prière était en honneur au milieu de cette société profondément
chrétienne, les opprimés appelaient le ciel à leur secours, et
invoquaient saint Michel à l’heure du danger. L’Archange donna son nom
à plusieurs abbayes, prieurés et chapelles; son image orna la crosse
des évêques; son nom seul était une menace contre les spoliateurs.
Sans cette connaissance de la société féodale, le culte du prince de
la milice céleste, l’histoire du Mont-Saint-Michel, en particulier, ne
pourrait être comprise et appréciée; son influence véritable resterait
inconnue.
La prélature de Roger II, et plus spécialement celle de Bernard le
Vénérable permet aussi de mettre en tout son jour un point que nous
avons signalé plus d’une fois dans le cours de cet ouvrage: saint
Michel a toujours été associé à la Mère de Dieu dans la croyance
et la dévotion des fidèles. La poésie est pleine de cette idée.
L’Archange a sa place en plusieurs mystères de la Vierge Marie: on le
trouve terrassant le dragon au moment de la Conception Immaculée; à
la naissance de Jésus, il dirige les chœurs angéliques; à l’heure de
l’agonie il soutient le Fils et console la Mère; il reçoit l’âme de
Marie au sortir de son corps et la conserve jusqu’à l’Assomption; il
introduit la Vierge au ciel et la présente devant l’auguste Trinité.
Il fallait un esprit aussi pur pour approcher de près et toucher la
plus sainte de toutes les créatures sorties des mains de Dieu. Dans les
plus anciennes églises érigées en l’honneur de Marie, l’Archange avait
souvent son autel; quelquefois même son sanctuaire s’élevait à côté
de celui de la Vierge. A Roc-Amadour, saint Michel, ange justicier, a
donné son nom au plateau où siégeait autrefois le tribunal de l’abbé;
de plus, sur un arceau élevé se dresse encore une petite chapelle
romane dédiée à l’Archange et placée tout près du sanctuaire miraculeux
de la sainte Vierge; on y parvient par un escalier taillé dans le vif,
dont les anciennes marches usées par les pas des visiteurs et des
pèlerins attestent la vénération des peuples pour le prince de la
milice céleste.
Au Mont-Saint-Michel, cette union est plus intime et ces rapports
plus frappants. D’après l’auteur du manuscrit intitulé: _La Vie et
les Miracles de Notre-Dame_, les femmes qui allaient en pèlerinage
au Mont pour obtenir une heureuse délivrance s’adressaient à la
Mère de Dieu. Hildebert et Richard construisirent la chapelle de
Notre-Dame-sous-terre, et plus tard les abbés multiplièrent les
autels et les oratoires consacrés sous le vocable de Marie. Un
accident qui se rattache à l’incendie de 1112 nous révèle l’existence
d’une image miraculeuse, placée dans l’ancienne chapelle de
Notre-Dame-des-Trente-Cierges.
[Illustration: Fig. 34.--Enseigne de la Vierge et de saint Michel.
(Quinzième siècle.)]
Il est rapporté que, dans ce désastre, le feu n’épargna pas
même les cryptes souterraines; il y consuma tout, à l’exception
d’une statue en bois de la glorieuse Vierge, Mère de Dieu: cette
image, dit dom Huynes, ne reçut «aucun dommage des flammes, voire
mesme le linge qui estoit dessus son chef et le rameau de plumes
qu’elle avoit en sa main furent trouvez aussy entier et aussy beau
qu’auparavent.»--«Cette image, ajoute le même auteur, se voit encore
sur l’autel de Notre-Dame-sous-terre.» Un autre moine, appelé Gingatz,
écrit à son tour: «Le lundy dix-neuvième jour d’avril de l’an mil
six cent quatre-vingt-quatorze, je trouvay, derrière la boiserie de
l’autel de la Vierge en la chapelle sous terre, une ancienne image
de bois, représentant la sainte Vierge avec le petit Jésus, qui fut
miraculeusement préservée lors de l’incendie général tant de l’église
et de l’ancienne chapelle dite des Trente-Cierges, que de tous les
lieux réguliers, arrivé par le feu du ciel, l’an mil cent douze.»
Le principal sanctuaire de la Vierge, honorée sous le titre de
Notre-Dame-la-Gisante, était bâti sur l’îlot de Tombelaine, à une
petite distance du Mont-Saint-Michel. Les Bollandistes en attribuent
l’origine aux ermites qui élevèrent les deux oratoires de Saint-Étienne
et de Saint-Symphorien; en effet, les plus anciens annalistes, à
l’exemple d’un auteur du neuvième siècle, le moine Bernard, désignent
le pèlerinage Normand sous le nom de _Saint-Michel-aux-deux-Tombes_,
et Gautier rapporte que saint Anastase se retira sur le rocher de
Tombelaine dans la basilique de la Mère de Dieu, où il vécut de jeûnes
et de prières. Bernard le Vénérable fit rebâtir cette église, comme
nous allons le raconter après avoir dit quelques mots du successeur de
Roger II, Richard de Mère.