Richard II transmit avec son héritage sa foi et sa piété à ses deux

enfants, Richard III et Robert le Libéral que les annalistes ont

surnommé Robert le Diable, parce que, disent-ils, «il estoit grandement

fougueux et brave dans les combats.» Les deux frères aimaient à visiter

le Mont-Saint-Michel, et protégeaient les pèlerins qui traversaient

la province soumise à leur domination; Robert surtout ne mit point de

bornes à sa libéralité, et sa confiance envers le glorieux Archange

se manifesta en maintes occasions. Ce terrible guerrier, qui fondait

sur l’ennemi avec la rapidité de l’éclair, et frappait sans pitié

ceux qui le provoquaient au combat, s’adoucissait et accordait la vie

aux vaincus, dès qu’on lui demandait grâce au nom de saint Michel. On

rapporte que, l’an 1030, Alain III, duc des Bretons, vint au mont Tombe

accomplir son pèlerinage avec sa mère, Avoise, son frère, l’archevêque

de Dol et une suite nombreuse. Peu de temps après, il refusa l’hommage

qu’il devait à Robert et lança une armée sur le territoire des

Normands; mais vaincu par Néel et Auvray le Géant, il implora la

clémence de son ennemi par l’entremise d’Almod qui gouvernait l’abbaye

depuis la mort d’Hildebert II. Le duc de Normandie, qui était venu en

personne se mettre à la tête de ses soldats, pendant que Rabel, chef

de l’escadre, tentait une attaque par mer, accepta une entrevue au

Mont-Saint-Michel où Alain se rendit avec Robert, archevêque de Rouen.

Le prélat, qui était l’oncle des deux rivaux, joignit ses supplications

aux prières d’Alain et obtint le pardon du coupable. Robert le Libéral,

non content de rendre la liberté à son captif, lui offrit son amitié au

nom de saint Michel et signa un traité d’alliance avec lui: «Les dits

ducs, ajoute Louis de Camps, demeurèrent le reste de leur vie fort bons

amis. L’archevêque de Rouen, Robert, et notre abbé Almod contribuèrent

beaucoup à cette paix et encore plus _le saint Archange_, à qui seul

en fut rapportée la gloire.» En témoignage de sa reconnaissance,

Alain ratifia les donations que ses prédécesseurs avaient faites aux

religieux et y ajouta d’autres domaines d’une grande valeur. La charte

qu’il signa lui-même avec l’évêque de Dol, l’évêque de Rennes, et

plusieurs autres seigneurs, n’a pas au point de vue de l’histoire une

portée égale à celle de Richard II; cependant il existe plus d’un trait

de ressemblance entre ces documents: dans l’un et l’autre c’est la

même poésie, la même foi, la même piété. Alain commence par invoquer

le témoignage des divines Écritures qui nous engagent à échanger nos

biens terrestres pour les richesses du ciel, et nous assurent que

l’aumône efface le péché; ensuite il énumère les faveurs qu’il accorde

au Mont-Saint-Michel; puis il termine en menaçant de la mort éternelle

tous ceux qui oseraient dans la suite contrevenir à ses volontés.

Le mouvement qui portait l’Angleterre et la France vers le sanctuaire

de l’Archange se communiqua aux autres nations, et un comte

d’Allemagne, nommé Louis, vint au Mont pour prier saint Michel. A son

retour, il tomba malade dans un monastère du pays de Sens, demanda

l’habit religieux et mourut après sa profession. Cette influence était

due avant tout à la dévotion des peuples pour le prince de la milice

céleste; mais il faut en attribuer une part aux enfants de saint

Benoît. Almod se démit de sa charge en 1031 et mourut deux ans plus

tard dans l’abbaye de Cérisy-la-Forêt où il fut inhumé. Son successeur

appelé Théodoric, neveu de Guillaume de Fécamp et ancien abbé de

Jumièges, fut enlevé à l’affection de ses religieux peu de temps après

son élection; sa prudence et sa bonté lui avaient concilié tous les

esprits et gagné tous les cœurs. De 1033 à 1048, la crosse abbatiale

fut déposée entre les mains de Suppon. Ce religieux n’avait pas obtenu

le gouvernement du monastère à la mort d’Hildebert II, malgré les

désirs de Richard, duc de Normandie; mais cette fois, grâce au crédit

et à la protection de ses amis, surtout de l’abbé de Fécamp, il vit

toutes les difficultés s’aplanir et il put prendre possession de la

stalle que ses prédécesseurs avaient occupée avec tant de distinction.

Romain d’origine, Suppon joignait à l’habileté une grande expérience

des affaires, beaucoup de générosité, de l’amour pour les sciences et

les arts, une certaine souplesse de caractère, en un mot, toutes les

qualités nécessaires pour calmer les inquiétudes que l’élection d’un

étranger avait fait naître dans l’esprit des bénédictins normands; il

sut même gagner ceux-ci par des présents de valeur, «tellement, dit

dom Huynes, que par son bon mesnage il s’acquist leur bienveillance.»

Son premier soin fut d’entretenir le goût de l’étude parmi les

religieux, et dans ce but, il enrichit la bibliothèque de plusieurs

livres précieux. Ces manuscrits et les autres de la même époque nous

prouvent que les sept arts libéraux, la grammaire, la dialectique, la

rhétorique, l’arithmétique, la géométrie, la musique et l’astronomie,

avaient trouvé un asile au Mont-Saint-Michel. C’est pourquoi des

savants illustres entretenaient des relations avec les enfants de saint

Benoît, ou faisaient le voyage du mont Tombe.

Sous la prélature de Suppon, le célèbre Lanfranc, que les auteurs de

l’_Histoire littéraire de la France_ appellent «le plus sçavant homme

et l’une des plus grandes lumières de son siècle,» vint d’Italie en

France «avec une bande d’étudiants, tous gents de mérite, qui s’étoient

attachés à lui,» et vers l’an 1040 il se fixa dans la ville d’Avranches

pour y enseigner les lettres à une foule de disciples avides d’entendre

sa parole.

L’histoire ne donne pas de détails précis sur ses rapports avec le

Mont-Saint-Michel soit pendant son séjour à Avranches, soit plus tard

quand il fut prieur du Bec, abbé de Caen, ou archevêque de Cantorbéry;

mais il est certain que les religieux prirent part à ses grandes luttes

contre Bérenger et s’intéressèrent à ses triomphes; l’un d’eux composa

même une dissertation savante pour démontrer la présence réelle de

Notre-Seigneur dans la sainte Eucharistie. Les fragments qui restent

de ce travail contiennent plusieurs arguments tirés de la tradition

chrétienne et de la croyance universelle de l’Église en faveur du dogme

que Bérenger attaquait. On trouve également dans les manuscrits du Mont

une copie de la profession de foi que celui-ci dut prononcer après

l’une de ses rétractations.

Il existe des documents plus nombreux sur les relations intimes de

saint Anselme avec deux religieux de cette époque, Robert de Tombelaine

et saint Anastase. Robert qui, au témoignage d’Orderic Vital, était

remarquable par sa piété, sa sagesse et sa science, avait embrassé la

vie monastique dans les dernières années de la prélature d’Almod; il

s’était distingué entre tous les bénédictins par son habileté dans la

dialectique et avait mérité le nom de «sophiste,» qui désignait alors

un rhéteur expérimenté et un philosophe profond. Anastase, vénitien

d’origine, ne le cédait en rien à Robert pour le talent, l’éloquence,

l’intégrité des mœurs et l’aménité du caractère; il était aussi très

versé dans les langues grecque et latine. D’après son historien, nommé

Gautier, il dut arriver au Mont-Saint-Michel vers le milieu du onzième

siècle; il y reçut l’habit religieux, mais il se retira ensuite à une

petite distance de l’abbaye, sur le rocher de Tombelaine, et choisit

pour habitation une antique chapelle dédiée à la mère de Dieu. Robert

avec lequel il était lié d’étroite amitié, alla sans doute le visiter

souvent et peut-être partagea-t-il sa solitude; des historiens croient

aussi qu’il y composa sous ses yeux et à sa demande le _Commentaire sur

le Cantique des Cantiques_. On expliquerait de la sorte pourquoi il est

connu sous le nom de Robert de Tombelaine.

Quand saint Anselme séjourna dans la ville d’Avranches, il fit la

connaissance de Robert, et, à partir de ce moment, il entretint avec

lui des rapports particuliers que le temps et la séparation ne purent

jamais altérer; il ne rechercha pas moins l’amitié d’Anastase pour

lequel il avait une profonde vénération et qu’il regardait déjà comme

un homme d’une éminente sainteté. Laissons-le plutôt nous dévoiler

lui-même l’affection que son âme délicate et pure éprouvait pour

ses deux amis. Quelques années avant son élévation sur le siège de

Cantorbéry, étant alors au monastère du Bec, il écrivait à Robert de

Tombelaine: «Intrépide soldat de Dieu, et ami bien cher à mon cœur,

quand je compare vos progrès généreux à ma lâcheté stérile, votre

sainteté me laisse à peine la hardiesse de vous rappeler le souvenir

de notre amitié. En effet dans une vie tiède comme la mienne, il n’est

point d’acte qui puisse entrer en comparaison avec les bienfaits que

votre affection me procure, et c’est pourquoi je rougis non seulement

de vous réclamer la dette de l’amitié, mais encore d’être appelé

votre ami. Cependant je ne puis voir les autres marcher d’un pas si

rapide dans le chemin du ciel, tandis que le poids de mes péchés et

ma froideur naturelle paralysent mes efforts, sans me sentir vivement

pressé au fond de l’âme d’appeler à mon secours ceux qui marchent

devant moi, non point pour qu’ils m’attendent en ralentissant leur

course, mais afin qu’ils m’entraînent avec eux en excitant ma paresse.

Puisque mes prières sont nulles ou de peu de valeur pour moi, puis-je

présumer qu’elles vous soient de quelque utilité? Veuillez donc les

rendre efficaces et pour vous et pour moi, en y joignant la vertu de

vos propres supplications. Voici le désir de mon cœur et la prière de

mes lèvres: que Dieu ne m’accorde jamais aucune faveur sans vous la

faire partager avec moi. Ainsi donc, ô vous si digne d’être aimé et

plus digne encore d’être vénéré, soyez certain que toute ma vie je

garderai les mêmes sentiments, et mettez tous vos soins à perfectionner

en moi cette charité qui sera votre œuvre. Oui, je le sais, ce que vous

demanderez pour votre frère, vous l’obtiendrez; mais, ne l’oubliez

pas de votre côté, tous les bienfaits qui me seront accordés vous

appartiendront à vous-même. Pour plus de sûreté, je vous prie, je vous

supplie de me recommander à ce saint homme Anastase dans la société

duquel vous avez le bonheur de vivre. Faites-moi connaître à lui autant

que l’absence le permet; accordez-moi la moitié de son affection pour

vous, et partagez avec lui l’amitié que je vous porte. Puissions-nous

désormais vivre par vous et avec vous, de telle sorte que je l’aime

et le vénère comme un autre Robert et qu’il me regarde aussi comme

son serviteur Anselme. Dans mon indignité, je n’ose demander ce qui

est pourtant l’objet de mes vœux, c’est-à-dire d’être uni comme un

second Robert avec Anastase, et de le voir jouir de moi comme d’un

autre vous-même. Sa renommée, semblable à un parfum délicieux, embaume

déjà cette contrée; et plus elle est suave à mon âme, plus je me sens

enflammé du désir de le connaître et de l’aimer. Sa pensée ne me quitte

pas, et je m’y attache de toute mon âme depuis que l’on m’a raconté sa

vie. Prions ensemble, afin que cette affection croisse toujours dans la

mesure où elle peut augmenter dans le Seigneur. Salut à vous deux, amis

si chers.»

A la fin de sa lettre, Anselme engageait Robert et Anastase à continuer

ensemble leur pèlerinage au milieu de la Babylone terrestre et à jouir

toujours de la même intimité, en attendant les joies de la Jérusalem

céleste. Ce vœu ne fut point exaucé; car les deux amis ne devaient

pas avoir la même destinée ici-bas. Anastase quitta sa chère solitude

aux instances de Hugues, abbé de Cluny, qui le pressait d’entrer dans

son monastère; ensuite à la demande du pape Grégoire VII, il alla

prêcher l’Évangile aux Sarrasins d’Espagne. De retour en France, il

se retira dans un lieu solitaire sur les Pyrénées; et après y avoir

vécu quelque temps, il se dirigea de nouveau vers Cluny. Il ne devait

pas atteindre le terme de son voyage; il mourut à Doydes dans l’ancien

diocèse de Rieux. On a de lui une _lettre_ sur la sainte Eucharistie,

dans laquelle il est démontré par le témoignage de l’Écriture et des

Pères que le corps du Sauveur, né de la Vierge Marie, est présent au

sacrement de nos autels non pas en figure, mais en réalité.

Robert fut chargé avec cinq religieux du Mont de rétablir le monastère

de Saint-Vigor, à côté de Bayeux dont l’évêque était alors le célèbre

Odon, frère utérin de Guillaume le Conquérant. Bientôt il quitta ses

religieux et se rendit à Rome, où le pape Grégoire VII le reçut avec

distinction et le retint auprès de lui. A la mort du pontife, Robert

de Tombelaine retourna au Mont-Saint-Michel et y termina ses jours

vers l’an 1090. Des nombreux ouvrages qu’il composa, il reste, outre

son _Commentaire sur le Cantique des Cantiques_, une lettre adressée

aux moines du Mont. Le style de Robert est facile, clair, animé et

suppose une haute culture intellectuelle. L’explication du _Cantique

des Cantiques_ est pleine d’onction et de piété, et prouve que

l’auteur mérite le nom d’homme «religieux et sage,» qu’on s’accorde

à lui donner. Dans sa lettre, Robert fait la relation d’une maladie

qui, pendant plusieurs jours, tourmenta un religieux de Saint-Vigor

et fournit à son supérieur l’occasion d’exercer sa douceur et sa

patience. Dans les accès du mal, l’infortuné serrait les poings avec

force et se roulait sur son lit; il avait les yeux hagards et jetait

de l’écume par la bouche. Il croyait assister au jugement de Dieu, où

des voix terribles prononçaient sa sentence de condamnation. Un homme

noir accompagné de deux monstres, lui apparut et fixa sur lui des yeux

flamboyants. Mais le malade fit trois signes de croix et fut délivré

du cauchemar qui l’oppressait. Le trait suivant suffirait pour faire

l’éloge des écrits de Robert: plusieurs savants

[Illustration: Fig. 28.--Le Mont-Saint-Michel en Cornouailles

(Angleterre).]

ont trouvé le _Commentaire sur le Cantique des Cantiques_ digne du pape

saint Grégoire; quelques-uns même l’ont attribué à ce pontife et publié

sous son nom.

Il est facile de comprendre quel attrait le Mont-Saint-Michel devait

offrir aux âmes pures et élevées, quand les Robert y faisaient fleurir

la piété et la science. Aussi pendant que saint Anastase accouraient

d’Italie se ranger sous la bannière de l’Archange, des guerriers

bretons et normands renonçaient aux hasards des combats et quittaient

la cotte de maille pour revêtir le froc du moine bénédictin; de ce

nombre fut le brave Néel, vicomte du Cotentin, qui s’engagea en qualité

de simple frère sous la règle de saint Benoît, vécut d’une vie toute

d’obéissance et fut inhumé après sa mort dans la chapelle de saint

Martin, où reposaient Conan, Geoffroy, Rolland et Norgot. Deux autres

seigneurs, nommés Guillaume et Acelin, suivirent son exemple. Vers

le même temps, Édouard le Confesseur, fils du roi Éthelred et d’une

princesse normande, mit ses États sous la protection du glorieux

Archange auquel il avait confié son salut et sa vie, pendant les

longues années d’exil passées sur le territoire français; de plus

il fit aux bénédictins l’abandon complet de Saint-Michel-du-Mont en

Cornouailles (fig. 28), avec les villes, châteaux-forts, terres,

moulins, ports de mer qui dépendaient de l’abbaye. Dans une charte

signée de la main du roi lui-même et contresignée par l’archevêque de

Rouen et les évêques de Coutances et de Lisieux, le pieux monarque

s’exprimait en ces termes: «Au nom de la sainte et indivisible Trinité,

pour la rémission de mes fautes et le salut de mes proches, moi

Édouard, par la grâce de Dieu roi des Anglais, _j’ai donné au puissant

Archange_, à l’usage des religieux,... Saint-Michel et toutes ses

dépendances... Que le poids de l’anathème et de la vengeance divine

pèse à jamais sur la tête des coupables qui ne respecteraient pas la

présente donation.»

Ces traits suffisent pour montrer l’influence du culte de saint Michel

au onzième siècle. C’est au chef de la milice du Seigneur que les

suzerains et les grands vassaux font hommage de leurs richesses; c’est

en l’honneur du prince de l’air qu’un temple magnifique est élevé au

sommet du mont Tombe; c’est au nom du belliqueux Archange que Robert le

Libéral pardonne à son ennemi; c’est sous la protection de l’ange de la

lumière que les sciences fleurissent, et sous son aile que naissent et

grandissent les plus saintes amitiés.

III

LE MONT-SAINT-MICHEL A L’ÉPOQUE DE LA CONQUÊTE D’ANGLETERRE.

Il se glisse presque toujours des imperfections dans les œuvres où la

main de l’homme prête son concours à l’action de Dieu; il ne faut donc

pas être surpris de découvrir des ombres dans le tableau qui vient

d’être esquissé. Plus d’une fois, les ducs de Normandie, oubliant leur

rôle de simples protecteurs, imposèrent à l’abbaye des supérieurs de

leur choix, au mépris des conventions les plus sacrées et surtout au

détriment de la paix et de la prospérité du Mont-Saint-Michel.

Suppon, avons-nous dit, s’efforça d’abord de faire oublier ce qu’il

y avait d’irrégulier dans son élection; outre les volumes dont il

enrichit la bibliothèque, il donna au trésor de l’église des reliques

précieuses et des vases ciselés avec art. Parmi ces présents, on

remarquait une partie du bras de saint Laurent, que Robert du Mont fit

enfermer plus tard dans un reliquaire d’argent doré; un os de saint

Agapit, et le chef de saint Innocent, martyr de la légion Thébaine; un

crucifix, deux anges en argent, et un calice d’une grande valeur. Tous

ces dons étaient offerts au prince de la milice céleste, par son fidèle

et dévot serviteur, le frère Suppon.

Cependant, les qualités qui avaient concilié à Suppon les suffrages des

bénédictins, furent la cause de sa disgrâce. Quand il se vit à la tête

d’une riche abbaye, il changea sa générosité habituelle en véritable

prodigalité; pour subvenir à ses dépenses excessives, il fut obligé de

vendre ou d’aliéner une partie des biens du monastère; ce qu’il fit

de sa propre autorité, sans prendre conseil des religieux: «Pour ces

noyses, dit dom Huynes, il fut déposé de sa charge et s’en retourna en

Lombardie, où il mourut le quatriesme de novembre, l’an mil soixante

et un, et fut enterré en son ancien monastère.» Il avait gouverné

le Mont-Saint-Michel l’espace de quinze années, de 1033 à 1048. Dès

que Guillaume, duc de Normandie, connut le départ de Suppon, il lui

désigna lui-même un successeur. Cet acte arbitraire, qui dénotait

si bien le caractère du prince, était une atteinte à la liberté des

bénédictins, et pouvait avoir de fâcheuses conséquences; mais le nouvel

abbé semblait justifier le choix de Guillaume par ses vertus et l’éclat

de sa naissance. Il se nommait Radulphe de Beaumont, et appartenait à

l’une des plus illustres familles de l’époque; il avait été religieux

de Fécamp et gardien de Bernay, où il s’était acquis la réputation

d’un homme zélé, sage et prudent. Après avoir rétabli la paix dans le

monastère, il réunit les pieuses largesses de Néel, d’Acelin et des

autres seigneurs qui avaient revêtu l’habit de saint Benoît, et les fit

servir aux travaux de construction entrepris par Hildebert et Richard.

On lui doit les piliers romans et les arcs triomphaux qui soutiennent

encore aujourd’hui la tour de la basilique.

La prélature de Radulphe fut couronnée par un événement qui peut

nous initier à la connaissance de cette époque. L’heure n’était pas

encore venue où les croisés devaient entreprendre la conquête du

Saint-Sépulcre; mais le mouvement qui, pendant plusieurs siècles,

ébranla l’Europe, commençait à se manifester, et déjà un grand nombre

de pèlerins affrontaient les dangers d’un voyage long et difficile pour

visiter le tombeau du Sauveur. L’abbé du Mont-Saint-Michel, cédant

à l’attrait de sa piété et à l’élan de sa foi, quitta la Normandie

avec plusieurs religieux et s’embarqua pour la Palestine. Le navire

qui les portait aborda dans l’île de Chypre, où une épreuve sensible

leur était réservée: l’un des chefs de la caravane, l’abbé Théodoric,

épuisé par l’âge et la fatigue, mourut dans un monastère dédié à

saint Nicolas; en expirant, il dit qu’il allait faire son entrée dans

la céleste Jérusalem au moment où il se proposait de pénétrer dans

la Jérusalem terrestre. Après lui avoir rendu les honneurs de la

sépulture, les pèlerins normands continuèrent leur voyage et arrivèrent

dans la cité sainte, en juillet 1058; le 29 du même mois, Radulphe de

Beaumont fut atteint d’une maladie mortelle qui l’emporta en quelques

heures. La nouvelle de ce décès ne parvint que longtemps après au

Mont-Saint-Michel; ce qui explique pourquoi deux ans s’écoulèrent avant

la nomination de son successeur.

Ranulphe de Bayeux, qui avait gouverné le Mont pendant l’absence

de Radulphe de Beaumont, fut élu par les religieux en 1060. Cette

prélature est l’une des plus longues et des plus glorieuses que nous

offre l’histoire du Mont-Saint-Michel. Ranulphe développa une grande

activité pour continuer les travaux que ses prédécesseurs avaient

entrepris. «Pendant le temps qu’il fut abbé, dit dom Huynes, il fit

faire la nef de l’église, laquelle plusieurs fois a esté réédifiée

tantost d’un costé tantost de l’autre, et fit plusieurs autres

belles choses qui ne se voyent plus.» Il disposa dans les cryptes un

cimetière pour l’inhumation des moines, et, comme à cette époque la

Normandie était sans cesse exposée aux attaques du dehors, il fortifia

l’abbaye surtout du côté du septentrion. De plus, à l’exemple des

seigneurs féodaux chargés de défendre eux-mêmes leurs domaines et de

protéger la vie ou la liberté des arrière-vassaux, il prit les moyens

indispensables pour la sûreté du monastère et de la ville. Son zèle ne

s’arrêta pas à ces mesures de prudence. Les clercs et les habitants

du Mont, obligés de se rendre à Avranches pour paraître devant

l’officialité, étaient exposés à mille vexations et à mille dangers,

surtout de la part des Bretons. Ranulphe porta des plaintes à l’évêque,

Jean de Bayeux. Celui-ci accueillit sa demande avec bienveillance,

et lui conféra les pouvoirs d’archidiacre avec le droit de juger les

affaires litigieuses qui seraient dévolues à son tribunal, excepté

les causes majeures, par exemple la dissolution des mariages et les

épreuves par le fer chaud. En retour, l’abbé du Mont-Saint-Michel

devait donner chaque année à l’évêque, le jour de la Purification

de la Vierge, un vêtement complet, trois livres d’encens, autant de

poivre, et six tablettes de cire avec trois cierges; les religieux

s’engageaient aussi à porter tous les ans le chef de saint Aubert à

la cathédrale d’Avranches. Les annalistes rapportent que dans ces

processions Dieu se plaisait à manifester la gloire de son serviteur

par des prodiges éclatants. Un jour, disent-ils, les religieux, après

avoir célébré la messe dans l’église de Saint-André, parcoururent selon

la coutume les principales rues de la ville, avant de reprendre le

chemin du Mont; parmi les fidèles qui se pressaient sur leur passage

pour vénérer les précieuses reliques, une femme paralysée fut guérie

par l’ombre de saint Aubert. Ce miracle, opéré à la vue d’une grande

multitude, servit encore à augmenter la vénération qui entourait la

mémoire de l’illustre fondateur du Mont-Saint-Michel.

[Illustration: Fig. 29.--Le duc Guillaume et son armée viennent au

Mont-Saint-Michel. Fragment de la _Tapisserie de Bayeux_.]

La dignité, conférée à Ranulphe, fut transmise à ses successeurs, et,

comme l’attestent les actes et les sceaux qui nous ont été conservés,

les abbés du Mont rendirent longtemps la justice, et possédèrent

plusieurs privilèges ou exemptions, qui suffisent pour nous prouver

toute l’influence dont ils jouissaient, soit auprès des évêques,

soit dans les cours de Normandie et d’Angleterre. Cette influence se

manifesta surtout dans les graves événements qui accompagnèrent et

suivirent la conquête de 1066.

Pendant les premières années de la prélature de Ranulphe, l’Angleterre

vécut en assez bonne intelligence avec la Normandie, et les deux

princes qui devaient bientôt se mesurer dans les plaines d’Hastings

firent ensemble le voyage du Mont-Saint-Michel. On les vit à la tête

des guerriers normands chevaucher côte à côte dans les chemins qui

conduisaient d’Avranches au mont Tombe. Leur entretien était amical,

et ils égayaient leurs compagnons d’armes par des saillies vives et

spirituelles. Ce défilé est représenté sur la fameuse tapisserie de

Bayeux, dite de la reine Mathilde (fig. 29). Le Mont-Saint-Michel

y apparaît dans le lointain sur une éminence; les seigneurs de la

suite de Guillaume portent un casque muni d’un nasal immobile et sont

couverts d’une cotte de mailles qui descend des épaules aux genoux; les

autres soldats sont coiffés d’un bonnet et vêtus d’une tunique: tous

ont pour armes des boucliers, des épées et des lances, à l’exception

d’un seul qui tient une massue à la main; la croix est figurée sur

l’étendard, et une inscription en latin porte ces mots:

HIC: VVILLEM: DVX: ET EXERCITUS: EIUS:

VENERUNT: AD: MONTE: MICHAELIS.

Saint Michel et le Mont-Saint-Michel · 第 13 / 42 段