Dieu glorifia ainsi le pieux évêque dont les restes avaient été confiés

à la garde de l’Archange; mais, dans les desseins de la Providence, ce

triomphe devait servir à un autre but: le bienheureux Aubert allait

après sa mort, comme pendant sa vie, être l’apôtre de la dévotion

envers saint Michel et contribuer à son progrès dans la première

partie du onzième siècle. La cérémonie de la translation attira sans

doute un grand nombre de prêtres et de fidèles; car il suffit d’avoir

assisté de nos jours à l’élévation des reliques d’un saint, pour

comprendre quel retentissement une fête semblable devait avoir au moyen

âge. Aussi les auteurs du temps rapportent-ils que jamais une telle

multitude de pèlerins ne s’était encore pressée dans le sanctuaire de

l’Archange. La date de 1010 est donc célèbre dans l’histoire religieuse

du Mont-Saint-Michel; avec elle commence une ère de prospérité qui

atteindra son apogée au quatorzième siècle et répandra dans le monde un

éclat que les âges ne pourront effacer.

Tout laissait entrevoir de grandes choses. Non seulement les

manifestations religieuses devenaient de jour en jour plus nombreuses;

mais l’abbaye florissait sous le sage gouvernement d’Hildebert, et

servait d’asile à la science et à la vertu. Plusieurs personnages

illustres, à l’exemple du comte du Mans et de la princesse Gonnor,

faisaient en Normandie, dans la Bretagne et le Maine de riches

donations à l’église du mont Tombe. De leur côté, les bénédictins

se mettaient en relation avec l’Italie, où les arts commençaient

à renaître, après la période obscure du dixième siècle. Deux

moines, dont l’un s’appelait Bernard et l’autre Vidal, partirent

du Mont-Saint-Michel, traversèrent la France et l’Italie, pour se

rendre au monte Gargano, et après avoir visité les villes où le génie

chrétien bâtissait des monuments à la gloire de Dieu, ils revinrent en

Normandie où ils racontèrent toutes les merveilles dont ils avaient

été témoins. Vers la même époque, les religieux firent élever entre

le Mont et le littoral cette croix devenue si célèbre, sous le nom

de «Croix mi-Grève.» Si nous ajoutons foi au témoignage de certains

archéologues, elle avait une hauteur prodigieuse et sa solidité était

telle que pendant plusieurs siècles elle brava les efforts de l’Océan.

Placée comme un phare entre la terre ferme et la cité de l’Archange,

elle servait de guide aux pèlerins, et en même temps elle était le coup

d’essai des architectes qui allaient bientôt jeter les fondations de la

basilique de Saint-Michel.

Comme toutes les grandes époques de notre histoire, celle-ci fut

signalée par des marques de protection céleste, qui contribuèrent dans

une large mesure au progrès du culte de l’Archange, et encouragèrent

la piété des fidèles. Écoutons encore les pieux annalistes, dont les

récits sont toujours empreints d’une foi vive et d’une confiance sans

borne. Après l’an 1000, nous disent-ils, l’espérance avait succédé à

la crainte, la joie à la tristesse; mais bientôt une sombre rumeur

se répandit dans la cité de saint Michel, et jeta la consternation

parmi les religieux: une femme qui venait implorer le secours de

l’Archange avait disparu engloutie sous les flots. Cette infortunée,

malgré les observations de ses proches, s’était rendue en pèlerinage

au mont Tombe pour obtenir une heureuse délivrance. En traversant

les grèves, elle fut entourée d’un épais brouillard qui lui déroba

sa marche. Cependant la mer montait avec rapidité; déjà les vagues

menaçantes se faisaient entendre à une petite distance. La malheureuse

fut saisie d’épouvante et ressentit de vives douleurs qui l’empêchèrent

de fuir le danger; elle s’affaissa sur elle-même, et levant au ciel

des yeux baignés de larmes, elle supplia l’Archange de venir à son

aide. Un instant après les flots venaient expirer à ses pieds. Ils

l’enveloppèrent bientôt et la submergèrent. Désormais le ciel pouvait

seul venir à son secours.

Une foule nombreuse s’était portée sur la grève, comme il arrive dans

les jours de naufrage, et attendait avec anxiété l’heure où la mer,

en se retirant, abandonnerait sa victime; mais celle que l’on croyait

morte fut trouvée pleine de vie, souriant avec bonheur, et tenant

dans ses bras son enfant nouveau-né. Celui-ci, ajoute Guillaume de

Saint-Pair, reçut au baptême le nom de Péril:

«Li enfes fut _perilz_ nommez

«Por ceu que il fut en peril nez.»

Plus tard il se consacra au Seigneur, et chaque année il vint au

Mont-Saint-Michel dire une messe en action de grâces. D’après le livre

des _Miracles de Notre-Dame_, la sainte Vierge, que les pèlerins ne

séparaient pas de l’Archange dans leur dévotion, intervint au moment

où cette femme invoquait le secours du ciel, et une belle grisaille du

quinzième siècle la représente apparaissant dans les airs escortée de

deux anges aux ailes déployées; à sa droite on voit le Mont, au-dessous

l’heureuse mère sauvée du naufrage, avec un petit enfant dans ses bras,

et plus loin sur les grèves, trois hommes et deux femmes en costume

de pèlerins, exprimant par leur attitude la joie, l’admiration et la

reconnaissance dont ils sont pénétrés.

A la même époque se rapportent plusieurs guérisons merveilleuses; et

c’est là une preuve évidente que saint Michel était alors honoré non

seulement en sa qualité de conducteur des âmes, mais aussi comme ange

médecin: fonction qu’il exerçait souvent au Mont Tombe de concert avec

le bienheureux évêque d’Avranches. Saint Michel était aussi vénéré

comme l’ange du repentir, qui invitait les pécheurs à la pénitence et

leur adressait parfois de vertes réprimandes. Enfin, sous un titre

ou sous un autre, la dévotion envers le glorieux Archange faisait de

jour en jour de nouveaux progrès, et le mont Tombe servait de centre

principal à ce mouvement universel imprimé au monde catholique.

Le sanctuaire dédié au prince de la milice céleste était en telle

vénération que, dans la pensée des fidèles, la moindre irrévérence, la

plus petite infidélité devait être suivie d’une punition exemplaire

et même d’un châtiment terrible, tandis qu’un acte de piété, une

prière faite en présence de l’autel était toujours accompagnée

d’abondantes bénédictions. Malgré la vigilance des gardiens, les

étrangers dégradaient les murs de la basilique et emportaient les

débris qu’ils conservaient ensuite comme des reliques précieuses.

Ces petites pierres, obtenues à force de supplications ou dérobées à

l’insu des religieux, étaient pour ainsi dire autant d’assises sur

lesquelles s’élevaient des églises et des oratoires sous le vocable

de saint Michel. Les vieux manuscrits sont pleins de ces pensées; ils

les expriment sous mille formes, mille allégories. La légende s’y mêle

quelquefois à l’histoire; mais c’est toujours la même idée, la même

conclusion qui jaillit lumineuse de tous ces récits: le culte du saint

Archange occupait, au commencement du onzième siècle, une large part

dans la piété des fidèles; de plus il exerça dès lors une salutaire

influence au milieu de la société féodale.

Jamais peut-être la mission civilisatrice de l’Église n’aboutit à des

résultats plus heureux que dans le cours de ce siècle. D’une part les

conciles réunis sous la présidence des évêques amenèrent la trêve ou

la paix de Dieu; d’un autre côté, les monastères firent participer

le monde aux trésors de science qu’ils avaient recueillis pendant le

dixième siècle. Dieu seul pouvait inspirer du respect et de la crainte

à des hommes qui ne redoutaient rien, sinon la chute du ciel, et la

religion devait servir de lien entre les maîtres qui se partageaient

notre territoire et n’avaient souvent de commun que les intérêts de

l’éternité. Saint Michel, l’ange tutélaire de la France, eut sa place

dans cette œuvre de civilisation chrétienne; et non seulement son culte

exerça une influence réelle dans l’ordre social, mais il contribua

aussi au progrès des arts et des sciences. Plusieurs années avant la

[Illustration: Darin. lith Imp. P. Didot & Cⁱᵉ Paris

MIRACLE DE LA VIERGE AU MONT-SAINT-MICHEL.

Peinture en camaïeu des _Miracles de Notre-Dame_, ms. du XV.ᵉ siècle,

n.º 9199 à la Bibl. Nat. de Paris.]

construction des beaux édifices religieux de Rouen, de Lessay, de

Caen, le Mont-Saint-Michel élevait en l’honneur de l’Archange la

basilique romane qui servit de modèle à tant d’autres, avec l’église de

Cérisy-la-Forêt bâtie à la même époque et sur le même plan.

Ce travail monumental était devenu nécessaire. Pendant que la dévotion

envers le prince de la milice céleste se répandait de tous côtés, le

sanctuaire qui était le centre de ce mouvement ne suffisait pas pour

contenir la foule des pèlerins. Mais que de difficultés à surmonter!

Quel génie assez puissant tenterait de construire sur ce rocher le

vaste édifice que les circonstances rendaient indispensable? Où

prendrait-on les ressources suffisantes pour l’exécution d’un projet si

audacieux! La Providence avait tout disposé avec cette sagesse et cette

bonté dont l’histoire du Mont-Saint-Michel nous a déjà fourni tant de

preuves.

En 1017, Hildebert Iᵉʳ avait terminé sa courte mais glorieuse carrière.

Mauger, évêque d’Avranches, voulut l’assister lui-même à ses derniers

moments, et présider la cérémonie funèbre. Hildebert avait mérité cet

honneur; car il se distingua par la sainteté de sa vie non moins que

par l’éclat de ses talents. Le duc de Normandie, Richard II, traça son

portrait en ces termes: «Il est encore à la fleur de l’âge; mais il

brille par la vivacité de son esprit et il a dans ses mœurs la gravité

d’un vieillard.» On lui donna son neveu pour successeur. Hildebert II

marcha sur les traces de son oncle. Il fut le modèle des religieux et

remplit toujours avec une grande fidélité les devoirs que sa charge

lui imposait; sa douceur et sa bonté lui gagnèrent l’affection de ses

enfants, et sa haute réputation de sainteté lui concilia l’estime des

plus grands personnages de l’époque. De ce nombre était le duc des

Normands, Richard II, surnommé _le Bon_ par ses contemporains. L’amitié

qui l’unissait à Hildebert est demeurée célèbre; surtout elle a été

féconde en grandes œuvres. On rapporte que le duc, pour témoigner à son

ami la sincérité de son affection, et à cause de sa dévotion singulière

envers le glorieux Archange, célébra dans l’église du Mont-Saint-Michel

son mariage avec la princesse Judith. Hildebert présida la cérémonie en

présence des deux cours de Normandie et de Bretagne.

Richard, voyant que l’église n’était pas digne du prince de la milice

céleste, ni assez vaste pour les pèlerins, conçut le dessein généreux

d’élever sur le mont Tombe un monument dont la grandeur, la hardiesse

et la magnificence étonneraient les siècles futurs. Dès lors fut

décidée la construction de cette basilique à laquelle travailleront

les moines architectes, comme on les a nommés, les Hildebert, les

Radulphe, les Ranulphe, les Roger, les Bernard, les Robert, les

d’Estouteville, les de Lamps, et qui, malgré les ravages de l’incendie

et les injures du temps, excitera de nos jours encore l’admiration des

hommes de génie et l’enthousiasme des visiteurs. Les rois de France et

d’Angleterre, les évêques et les seigneurs de ces deux royaumes, les

pèlerins des différentes contrées de l’Europe apporteront le secours

de leurs pieuses largesses; les architectes les plus distingués et les

ouvriers les plus habiles épuiseront toutes les ressources de l’art

pour construire et orner cette merveille de l’Occident; les pierres

s’animeront sous le ciseau et s’épanouiront en riches feuillages, ou

formeront des figures symboliques; le plein cintre du onzième siècle,

avec sa noble simplicité, sera marié à l’ogive élégante et fleurie du

quinzième siècle; pendant que les nefs s’arrondiront comme pour servir

d’arcs de triomphe, l’abside ouvrira ses nombreux vitraux pour laisser

descendre sur l’autel des flots de lumière, et la flèche prendra dans

les airs son élan sublime; au sommet apparaîtra l’archange saint Michel

dans l’attitude d’un guerrier, montrant le ciel d’une main et tenant de

l’autre une épée flamboyante dont il menacera les ennemis de l’Église

et de la France. C’est la jeunesse de l’art, avec sa naïveté et sa

vigueur, unie à la maturité, avec sa richesse et ses raffinements.

Quand le vénérable Hildebert et son illustre ami, Richard II,

commencèrent les travaux de construction, en 1020 ou 1022, les Normands

avaient des rapports avec tous les pays chrétiens. En Espagne et en

Italie, ils remportaient de brillantes victoires sur les Sarrasins et

les Grecs; le souverain pontife, Benoît VIII, les appelait à son aide

et le prince de Salerne leur envoyait de riches présents; le roi de

France, Robert II, les attirait à sa cour et dans ses armées. A cette

même époque, les pèlerinages au Saint-Sépulcre étaient nombreux,

et plusieurs Normands entreprirent le voyage de la Palestine.

Les bénédictins du Mont-Saint-Michel profitèrent de toutes ces

circonstances pour connaître le progrès des arts en Europe et en Asie,

et pour étudier les plus beaux monuments de l’architecture ancienne;

puis, ce fut sans doute un humble moine dont la modestie nous a caché

le nom, peut-être Bernard, Vidal ou Hildebert qui traça le plan de la

nouvelle basilique, et aussitôt les ouvriers se mirent à l’œuvre.

[Illustration: Fig. 24.--Coupe longitudinale du Mont-Saint-Michel (de

l’ouest à l’est).]

Une idée semble dominer dans la conception de ce plan. Le grand combat

fut livré jadis au plus haut des cieux, auprès du trône de l’Éternel.

C’est pourquoi les peintres se sont plu à représenter l’Archange avec

de grandes ailes, planant au sein des régions les plus pures, et les

architectes ont choisi les sommets les plus hardis pour lui dresser des

temples; ils auraient voulu placer ses autels là même où ils fixaient

le lieu de sa victoire. Pour donner plus d’élévation à la basilique

du Mont-Saint-Michel, les religieux n’entamèrent pas la crête du

rocher (fig. 24); ils formèrent un vaste plateau assis au milieu sur

la montagne et appuyé de chaque côté sur des murs, des piliers et des

voûtes d’une solidité inébranlable. Cette plate-forme, qui devait

servir de base au sanctuaire de l’Archange, surmontait elle-même des

cryptes souterraines dont la forme et la grandeur variaient selon les

caprices du rocher.

Que de souvenirs se réveillent dans la mémoire du pèlerin quand il

pénètre sous ces voûtes mystérieuses! Quelle histoire touchante est

écrite sur chacune de ces pierres! Ici se trouve le cimetière où

reposent, sous la garde de saint Michel, ces moines pieux et savants,

qui vécurent de la vie des anges et étonnèrent le monde par l’étendue

de leur savoir; plus loin est la chapelle dédiée à la _Vierge-Mère_ que

les fidèles dans leur culte n’ont jamais séparée de l’Archange. Sur le

plateau artificiel, à une hauteur prodigieuse au-dessus des grèves,

Hildebert et Richard firent jeter les fondements de la basilique. Elle

imitait la forme d’une croix latine; la nef, qui mesurait sept travées,

se distinguait par sa grandeur austère, et la partie supérieure était

un des plus beaux chefs-d’œuvre de l’architecture romane. Déjà les

travaux avançaient, la chapelle de Notre-Dame était achevée et l’église

s’élevait avec rapidité, quand une mort inattendue vint ravir Hildebert

à l’affection de Richard et des religieux. On était au 1ᵉʳ octobre

1023. Le vénérable abbé fut inhumé avec ses prédécesseurs dans le

petit cimetière situé au chevet de la basilique. Sous le gouvernement

d’Almod, de Théodoric et de Suppon, la construction fut plus d’une

fois ralentie et même abandonnée; mais Radulphe de Beaumont, Ranulphe

de Bayeux, les deux Roger et Bernard du Bec se mirent à l’œuvre avec

activité, et sous la prélature de ce dernier, vers 1135, la basilique

de l’Archange dominait majestueuse sur un socle de granit. Le célèbre

Robert du Mont fit construire, du côté de l’ouest, la façade qui

s’écroula dans la suite; au quinzième siècle et au seizième, le

cardinal d’Estouteville, Guillaume et Jean de Lamps rebâtirent le

chœur, qui avait été détruit par les flammes pendant la guerre contre

les Anglais.

Il est difficile de se figurer l’aspect grandiose de cet édifice, que

l’on peut appeler un poème de granit. Entre la nef romane et l’abside

ogivale, une flèche élégante, sculptée avec délicatesse, s’élançait

dans les airs et portait pour ainsi dire jusqu’au ciel l’image

triomphante de l’Archange. Au jour des grandes solennités, neuf cloches

faisaient entendre une suave harmonie, et appelaient à la prière les

pèlerins

[Illustration: Fig. 25.--Vue générale de la face nord du

Mont-Saint-Michel (état actuel).]

disséminés sur les grèves. Quels étaient le génie, le courage et la

puissance des religieux qui ont pu entreprendre sous les auspices

de saint Michel et exécuter de si grandes merveilles! Avec quel

éclat brillaient les sciences et les arts dans ces siècles de foi

que l’impiété moderne regarde avec dédain! Rendons hommage aux

humbles enfants de Saint-Benoît qui nous ont légué la basilique du

Mont-Saint-Michel. Le temps et la révolution ont laissé en passant des

traces profondes: la flèche qui portait la statue de l’Archange s’est

écroulée sous les coups de la foudre; le beffroi n’existe plus avec ses

neuf cloches, et les sept travées de la nef ont été réduites à quatre;

les cryptes, en particulier l’oratoire de la Vierge portant le nom

de _Notre-Dame-Sous-Terre_, la chapelle de Saint-Martin autrefois si

vénérée, et le gracieux _sacellum_ de Saint-Étienne ont été destinés

à des usages profanes; des spoliateurs ont fouillé les tombeaux,

pillé le trésor et dispersé une grande partie des saintes reliques;

cependant l’église avec sa nef romane et ses vieux murs rougis par

les flammes, avec son abside ogivale et ses voûtes élancées, avec ses

mille clochetons et son escalier en dentelle de granit, reste toujours

un des chefs-d’œuvre les plus admirables et l’une des créations les

plus hardies de l’architecture et du génie du moyen âge; seule elle

suffirait non seulement pour attirer au Mont-Saint-Michel des milliers

de pèlerins, mais aussi pour prouver l’influence que le culte de

l’Archange exerça dans le cours du onzième siècle. En effet, cette

basilique nous laisse deviner quelle fut alors la glorieuse destinée

du mont Tombe. Non seulement la religion, les arts, les sciences

fleurissaient à la fois dans ce «parterre» céleste; mais la France,

l’Angleterre, l’Italie, la Belgique, l’Allemagne, la Russie et les

autres contrées de l’Europe, marchant sur les traces des bénédictins,

élevaient des autels en l’honneur du prince des milices angéliques.

Cette influence produisit des effets non moins remarquables sur la

société féodale. Tour à tour les rois d’Angleterre et de France, les

ducs de Normandie et de Bretagne rendirent hommage à celui qu’ils

appelaient «Monseigneur saint Michel, le grand prévôt du paradis,

le vice-roi des armées du Seigneur,» et placèrent leurs États sous

sa puissante protection. Ainsi, dès les premières années du onzième

siècle, le roi

[Illustration: Fig. 26.--Vue générale de la face ouest du

Mont-Saint-Michel (état actuel).]

des Anglais, Ethelred, ayant envoyé une armée pour ravager les terres

de son beau-frère, le duc Richard, dont il croyait avoir à se plaindre,

recommanda au chef de l’expédition et à tous les soldats d’épargner

le sanctuaire de l’Archange: «Gardez-vous, leur dit-il, d’attaquer la

montagne de saint Michel; un lieu si _saint_ et si _vénéré_ ne doit pas

être la proie des flammes.» A l’exemple du concile de Mayence tenu en

813, une assemblée générale ordonna de célébrer la fête de l’Archange

avec pompe dans les églises de la Grande-Bretagne. Pour se préparer à

la solennité, tout chrétien qui avait l’âge requis devait jeûner trois

fois au pain et à l’eau; pendant ces jours de pénitence, les fidèles

allaient pieds nus en procession et confessaient leurs péchés, afin

de se réconcilier avec Dieu; l’usage d’aliments gras ne pouvait être

autorisé et pour toute nourriture on mangeait des racines crues; le

travail cessait dans l’étendue du royaume. Chacun devait observer ces

ordonnances, s’il ne voulait encourir des peines sévères: les riches

seigneurs versaient 130 shillings dans le trésor des pauvres, les

hommes libres payaient 30 sous d’amende, et les serviteurs étaient

fustigés toutes les fois qu’ils rompaient le jeûne prescrit.

Les ducs des Normands ne furent pas moins dévots à saint Michel que

les rois d’Angleterre. Richard ajouta aux possessions des bénédictins

plusieurs riches domaines de ses États. Les lettres de donation nous

peignent la piété, la confiance et l’humilité du prince: «Quand nous

donnons à Dieu, dit-il, ce n’est pas avec nos trésors, mais avec

les siens que nous faisons l’aumône, car ce que nous avons nous le

tenons de lui; un verre d’eau froide et un denier suffisent pour nous

mériter une éternelle récompense; ainsi nous échangeons des richesses

terrestres et périssables pour des biens célestes et immortels. Avec

une obole, la veuve de l’Évangile put acheter le paradis, et Zachée

obtint son pardon en donnant la moitié de ses biens.»

La charte de Richard II contient des détails importants sur

l’organisation du Mont-Saint-Michel à l’époque féodale. Le prince donna

aux religieux l’église dédiée à saint Pierre et située sur le versant

de la montagne, à la condition expresse qu’on y placerait des clercs

dont la principale occupation serait de prier pour son salut et celui

de ses descendants. Si l’un d’entre eux remplissait mal ses fonctions,

l’abbé avait

[Illustration: Fig. 27.--Vue générale de la face est du

Mont-Saint-Michel (Restauration).]

le droit de lui interdire l’office divin, et même de le déposer et

de substituer quelqu’un à sa place s’il ne revenait à résipiscence.

Tous les privilèges dont le monastère jouissait avec l’assentiment du

Pontife romain étaient renouvelés à perpétuité. Les abbés pouvaient,

sans recourir aux ducs de Normandie ni aux évêques d’Avranches,

gouverner la ville d’après les lois établies, juger les coupables,

clercs ou laïcs, et les punir selon la grièveté de leurs délits; en

un mot, ils étaient investis du même droit que les plus puissants

seigneurs féodaux du moyen âge. S’ils négligeaient le soin des âmes

qui leur étaient confiées, l’évêque ou toute autre personne craignant

Dieu devait en avertir le chef de la province, qui, de concert avec

l’archevêque de Rouen et ses autres conseillers, prendrait des mesures

pour réprimer un tel désordre. Les moines et les clercs pouvaient

encore, d’après l’usage déjà établi, recevoir les saints ordres des

mains du pontife qu’ils auraient eux-mêmes désigné; de plus, ils

avaient la liberté de se faire ordonner chez le prélat consécrateur, ou

dans leur propre monastère.

Saint Michel et le Mont-Saint-Michel · 第 12 / 42 段