d’accord avec eux et les grands de sa suite, il rédigea la charte qui
devait assurer l’avenir de la fondation et fixer les rapports des
religieux avec les ducs de Normandie. La règle de saint Benoît observée
dans les autres monastères était mise en vigueur au Mont-Saint-Michel.
L’abbé devait être élu par les religieux et pris dans leurs rangs, ou
dans une autre maison du même ordre. Le duc de Normandie ne gardait
que le privilège d’offrir le bâton pastoral au nouvel élu. Les
possessions des chanoines furent transférées aux bénédictins, avec
pleine juridiction temporelle sur les habitants du Mont. Richard signa
cette ordonnance et la porta lui-même sur l’autel de l’Archange. Il
voulait par cet acte solennel placer la communauté naissante sous la
garde et le patronage de saint Michel. Le pieux fondateur ne mettant
point de bornes à sa générosité, enrichit l’église de vases précieux et
de riches ornements; aux dépendances du monastère il ajouta de nouveaux
revenus, et toute sa vie, dit la chronique, il protégea les religieux
et «moult les ama.»
La même année, 966, eut lieu l’élection du premier supérieur. Les
suffrages se portèrent sur Maynard, ancien abbé du monastère de saint
Vandrille, homme d’une naissance illustre, et avant tout remarquable
par sa science et ses vertus. Il s’était démis de ses hautes fonctions,
pour venir en qualité de simple «soldat» se ranger sous l’étendard de
saint Michel; mais son humilité ne put déguiser son mérite, et pour la
deuxième fois le bâton pastoral fut déposé entre ses mains. Le pape
Jean XIII ratifia l’élection et confirma tous les privilèges accordés
au monastère. Dans sa bulle, il louait le zèle de l’archevêque de
Rouen et de Richard, duc de Normandie, et plaçait leur entreprise sous
la garde de l’Archange. De son côté le roi Lothaire, loin de mettre
obstacle à la restauration projetée par son illustre vassal, sanctionna
de son autorité les donations qui avaient été faites aux religieux de
saint Benoît. Il enjoignait à tous ses successeurs et aux grands du
royaume de respecter ses ordres et de laisser les serviteurs de Dieu
prier en paix pour le bonheur et la prospérité du royaume, qui était
sans cesse en proie à des dissensions intestines et avait à lutter
contre les prétentions de l’Allemagne.
Ainsi, grâce à l’initiative de Hugues et de Richard, par l’autorité du
souverain pontife et avec l’agrément du roi de France, le sanctuaire
«vénérable dans le monde entier» et cher à tous les cœurs fut confié
aux enfants de saint Benoît; et dès lors, dit dom Hugues, «ces belles
fleurs cueillies ès cloistres bénédictins commencèrent à fleurir
en ce palais des anges et à respandre de tous costez une odeur si
suave que plusieurs, détestans les délices mondaines, se veinrent
renfermer dans ce parterre céleste.» Maynard brillait entre tous par
l’éclat de ses vertus; fidèle observateur de la règle, il se chargea
de sonner l’office, et pour être plus voisin de l’église, il choisit
la chambre occupée naguère par le chanoine Bernier; il ignorait quel
précieux trésor était caché dans cette humble cellule. Le jour de la
manifestation n’était pas encore arrivé. Sa prudence, sa douceur et
sa charité lui gagnèrent tous les cœurs. Les religieux, dit encore
l’historien du dix-septième siècle que nous venons de citer, trouvaient
en lui l’affection d’un «père bénin» et d’un «maistre sévère;» les
pèlerins se disputaient le bonheur de le voir et de l’entendre; les
habitants du Mont vivaient heureux sous sa houlette pastorale; et
plusieurs, touchés par ses paroles et ses exemples, embrassèrent avec
ardeur les pratiques de la vie chrétienne: de ce nombre fut le chanoine
Durand, qui renonça pour toujours aux vaines joies du siècle, se mit
sous la conduite des bénédictins et mérita le titre de chapelain du
monastère. Le pieux abbé s’endormit dans le Seigneur, le 16 avril 991,
et ses restes mortels furent inhumés dans un petit cimetière, à côté
de l’église; la même année, son neveu, connu aussi sous le nom de
Maynard, ayant été choisi pour lui succéder, reçut la crosse des mains
de Richard-sans-Peur, qui s’était transporté au Mont pour rendre les
derniers devoirs à son illustre ami. Le nouvel abbé suivit les traces
de son oncle, et gouverna le monastère avec la même sagesse et la même
bonté.
Ces deux prélatures, dont l’une s’étend de 966 à 991 et l’autre
embrasse les dernières années du dixième siècle et les premières du
siècle suivant, de 991 à 1009, nous rappellent une des dates les plus
importantes dans l’histoire du culte de saint Michel. A cette époque
où le dogme des anges avait conservé toute sa pureté et son intégrité,
les fidèles attribuaient une large part aux démons dans les luttes
continuelles et les guerres sanglantes dont le monde était le théâtre;
ils se représentaient l’esprit de mensonge «rôdant sans cesse autour de
l’homme, selon la parole des saints Livres, et cherchant à le dévorer.»
Les religieux qui faisaient profession d’une vie intellectuelle plus
pure et plus parfaite, étaient comme les sentinelles avancées de la
chrétienté, et à ce titre ils se trouvaient exposés à toute la fureur
et à tous les pièges de l’ennemi; c’est pourquoi les légendes du moyen
âge sont remplies de scènes allégoriques, où les moines sont dépeints
le plus souvent assiégés de démons hideux, de monstres, de sirènes,
de dragons occupés jour et nuit à troubler la paix et la sérénité du
cloître. Au milieu de ces luttes incessantes, de ces préoccupations
de tous les instants, les fils de saint Basile et de saint Benoît
d’abord, et plus tard ceux de Pierre le Vénérable, de saint Bernard, de
saint Bruno, de saint Dominique, de saint François, songèrent à faire
alliance avec le vainqueur du serpent infernal; par là, ils mettaient
le ciel dans les intérêts de la terre et se choisissaient comme modèle
de fidélité au Seigneur, de persévérance dans le bien, l’ange qui avait
résisté aux suggestions de l’égoïsme et de l’orgueil; contre les traits
empoisonnés du démon, ils trouvaient le bouclier impénétrable, le
glaive éprouvé, l’armure fortement trempée qui avait servi à l’origine
dans le combat livré sous le regard de Dieu; au sein de la mêlée, ils
combattaient sous la conduite du prince des armées célestes que la
victoire suivait partout et dont la vue seule intimidait l’enfer. Au
rapport des chroniqueurs, saint Michel accepta cette alliance; car, au
moment où la vie monastique s’épanouissait au sein de l’Église, il
apparut à deux religieux sur le mont d’Or. Ainsi s’était-il manifesté
aux hommes dans les grandes circonstances: à Constantinople, pendant
que le saint empire succédait au pouvoir tyrannique des Césars; à Rome,
lorsque la papauté luttait contre le paganisme; dans la Neustrie, quand
cette province formait le noyau de notre unité nationale.
A l’époque où la dynastie capétienne montait sur le trône, la plupart
des monastères où florissait la dévotion à saint Michel offraient un
contraste frappant avec le reste de la France et du monde chrétien.
Ils étaient des foyers de lumière et des centres de vie au milieu des
ténèbres qui couvraient la terre; pendant que les peuples, attendaient
avec anxiété l’heure du jugement et n’osaient rien entreprendre, cent
douze de nos plus célèbres abbayes étaient construites ou réparées
sur le territoire français; le cloître servait d’asile à la piété,
à la science, à la paix et aux biens qui l’accompagnent; ailleurs
régnaient l’ignorance, le vice, la guerre et tout son cortège de maux.
Le Mont-Saint-Michel occupa le premier rang parmi ces sanctuaires de
la civilisation. Maynard joignit à tous ses titres la réputation de
savant et d’amateur de livres; son neveu qui devait lui succéder et
plusieurs autres religieux se livrèrent à l’étude des lettres divines
et humaines. Les uns travaillaient à réunir les documents qui avaient
été dispersés par les derniers chanoines; les autres transcrivaient
des ouvrages de critique, de philosophie et d’éloquence religieuse, ou
des chefs-d’œuvre de littérature ancienne, par exemple les principaux
traités de saint Augustin, de saint Grégoire le Grand, d’Alcuin, de
Boëce, d’Aristote, de Cicéron. Il existait encore dans le monastère des
classes de lecture, d’écriture et de calcul. Ainsi se formaient dans le
silence du cloître les savants qui devaient bientôt enrichir le monde
de leurs écrits, et les architectes distingués qui allaient construire
en l’honneur de saint Michel ces monuments hardis dont le style à la
fois sévère et correct unit l’élégance à la majesté. Les beaux jours
de saint Aubert refleurissaient depuis que la basilique de l’Archange
était de nouveau confiée à de pieux et fidèles gardiens.
L’affluence des pèlerins augmentait en proportion des progrès rapides
que le culte de saint Michel faisait tous les jours en France et dans
les contrées voisines. L’an 1000 approchait, et, d’après une croyance
populaire, l’heure du dernier jugement allait sonner pour tous les
hommes. On vit alors accourir au Mont-Saint-Michel un grand nombre
d’étrangers qui venaient se mettre sous la protection de l’Archange
et le suppliaient avec larmes de les défendre dans le dernier combat,
et de présenter leur âme au juge redoutable des vivants et des morts.
Ce concours de pèlerins était si considérable que Raoul Glaber a pu
dire, en parlant du Mont-Saint-Michel à cette époque: «Ce lieu est le
rendez-vous de presque tous les peuples de la terre.» Les seigneurs
donnaient eux-mêmes l’exemple. En première ligne brillèrent le duc
de Normandie et son épouse, Richard et la princesse Gonnor, les ducs
de Bretagne, Conan I et Geoffroy, saint Mayeul, abbé de Cluny, et un
grand nombre de prélats, de comtes et de barons. Des personnages haut
placés en dignité renoncèrent à tous les honneurs, pour revêtir l’habit
de Saint-Benoît; de ce nombre fut l’évêque d’Avranches, appelé Norgot
le Vénérable. Une nuit, disent les chroniqueurs, le saint pontife,
après avoir longtemps prolongé son oraison, regarda par la fenêtre
de sa chambre et vit le Mont-Saint-Michel comme environné d’un éclat
surnaturel. Il réunit les chanoines qui composaient le chapitre de son
église cathédrale, et, «tout baigné des larmes qui descouloient de ses
yeux,» il leur fit connaître la vision dont le ciel l’avait honoré;
ensuite il quitta sa ville épiscopale, pour aller se mettre sous la
conduite de Maynard et vivre ignoré parmi les simples religieux.
Grâce aux pieuses largesses des seigneurs et aux dons des pèlerins, les
religieux exécutèrent des travaux assez importants sur la montagne:
les anciens bâtiments furent en grande partie restaurés ou remplacés
par d’autres plus spacieux; et même, d’après certains annalistes, les
fondateurs de l’abbaye élevèrent une muraille qui sépara le sommet de
la montagne du reste de la ville.
Le monastère, qui avait dû se recruter d’abord à Fontenelle, à
Saint-Taurin, à Jumièges, fut à son tour le berceau d’où sortirent des
évêques et des abbés qui répandirent au loin les parfums de vertu dont
le mont Tombe était embaumé, et devinrent comme autant d’apôtres de la
dévotion à saint Michel. Dès l’an 987, un des religieux, qui se nommait
Hérivard, fut choisi à la mort de son frère Herluin pour gouverner
l’abbaye de Gembloux, dans le Brabant; il était d’une grande piété
et d’une rare sagesse. Par une coïncidence remarquable, le culte de
l’Archange jeta dès lors un vif éclat en Belgique. Le prince Lambert,
après avoir passé sa jeunesse en France, rentra en possession de la
ville de Bruxelles et prit les armes pour rétablir la fortune de sa
maison. Avant de croiser la lance avec son compétiteur, il fit tracer
les fondements d’un sanctuaire auquel il donna pour patron le chef
des légions célestes, l’archange saint Michel. Le prince n’eut pas
le temps d’achever son œuvre, car il trouva la mort à la sanglante
bataille de Florennes, en 1015; mais la Belgique, ayant hérité de sa
foi et de sa piété, termina l’église de Bruxelles et envoya dans la
suite de nombreux pèlerins visiter le mont Tombe, en Normandie. Un
autre bénédictin, appelé Rolland, monta sur le siège de Dol et prit
le gouvernement de ce beau diocèse, où la dévotion des fidèles éleva
plusieurs sanctuaires en l’honneur de l’Archange; enfin, à la même
époque, un troisième religieux, du nom de Guérin, fut élu abbé du
monastère de Cérisy-la-Forêt.
Cependant, comme il arrive d’ordinaire dans les œuvres de Dieu, des
heures d’épreuves succédèrent à la prospérité des premiers jours.
Sous la prélature de Maynard II, un vaste incendie, dont la cause
est toujours demeurée inconnue se déclara au pied de la montagne et
commença cette série de désastres qui désolèrent si souvent la cité
de saint Michel. La flamme prit aux maisons de la ville, gagna le
monastère et le réduisit en cendre, excepté la cellule de Maynard qui
échappa seule au désastre, et fut, disent les anciens annalistes,
conservée par miracle, à cause du précieux dépôt qu’elle renfermait.
Les mêmes auteurs parlent aussi d’une autre circonstance merveilleuse,
où l’intervention de l’Archange apparaît plus visible encore. Après
l’incendie, les bénédictins ouvrirent la double châsse qui contenait
les reliques apportées d’Italie, afin de s’assurer si quelque voleur
n’aurait point commis un larcin sacrilège; en effet, comme l’observe un
historien du dix-septième siècle, «c’est une chose manifeste et connue
de tous temps qu’où se rencontre l’infortune du feu, là ne manquent de
se trouver trois sortes de gens pour s’occuper qui à regarder, qui à
ayder et qui à dérober.» Le reliquaire était intact; mais le voile de
pourpre et le fragment de marbre avaient disparu. Qui pourrait peindre
la douleur des religieux? Toute la communauté multiplia ses jeûnes, ses
aumônes et ses prières. Bientôt le ciel se laissa fléchir. Une lumière,
semblable aux rayons du soleil, jaillit soudain du pied de la montagne
et fit connaître l’endroit où les saintes reliques étaient déposées.
Cette marque sensible de la protection de l’Archange remplit tous les
cœurs d’un saint enthousiasme; chacun voulut contribuer pour sa part à
réparer les ruines amoncelées par l’incendie. Bientôt le monastère se
trouva rétabli dans son état primitif, et la vie silencieuse du cloître
un moment interrompue reprit son cours habituel.
Le sinistre événement dont nous venons de parler et les circonstances
qui l’accompagnèrent sont mentionnés dans les auteurs contemporains.
L’un d’eux, Raoul Glaber, écrivait en 1047 que, sous le roi Robert,
on vit dans le ciel, vers l’occident, une étoile appelée comète. Elle
apparut en septembre au commencement de la nuit, et resta visible
près de trois mois. Elle brillait d’un tel éclat qu’elle semblait
remplir de sa lumière la plus grande partie du ciel; puis elle
disparaissait au chant du coq. Ce phénomène, ajoute le chroniqueur,
ne se manifesta jamais aux hommes dans l’univers, sans annoncer une
catastrophe merveilleuse et terrible. En effet, un incendie consuma
bientôt l’église de Saint-Michel archange, bâtie sur un promontoire de
l’Océan, et qui a toujours été l’objet d’une vénération particulière en
tout l’univers. C’est là, dit encore le même auteur, qu’on observe le
mieux l’effet de la loi qui a soumis le flux et le reflux de l’Océan
aux révolutions progressives de la lune. Il existe aussi près de ce
promontoire une petite rivière qui grossit tout à coup ses eaux après
l’incendie, et cessa d’offrir un libre passage. Les personnes qui
voulaient se rendre à l’église de Saint-Michel furent quelque temps
arrêtées par cet obstacle imprévu; mais la rivière rentra bientôt dans
son lit accoutumé, laissant sur la plage des traces profondes de son
passage.
Tous ces détails extraits des anciens manuscrits offrent-ils le même
degré de certitude et d’authenticité? Nous n’oserions le garantir; mais
une conclusion évidente ressort des paroles de Raoul Glaber que nous
venons de citer: pendant la première phase qui suivit le triomphe du
régime féodal, le principal sanctuaire de l’Archange était «vénérable
dans l’univers entier» et «servait de rendez-vous à toutes les nations
chrétiennes;» bien plus, quand l’incendie dévasta le mont Tombe, ce
désastre fut regardé comme une calamité publique qu’un signe céleste
avait annoncée. Cependant le culte de saint Michel devait avoir dans
le cours du onzième siècle une influence religieuse et sociale plus
importante et plus universelle.
II
PROGRÈS ET INFLUENCE DU CULTE DE SAINT MICHEL.
Dans la lutte héroïque de l’Espagne contre les Maures, le prince de la
milice céleste était toujours honoré comme vainqueur du paganisme; mais
les autres grands États de l’Europe, depuis la conversion des Lombards
et des Normands, l’invoquaient surtout en sa qualité de conducteur et
de peseur des âmes. C’est probablement au même titre que son culte
pénétra en Russie sous les règnes de Vladimir et d’Iaroslav, et y
jeta de profondes racines. Ce caractère de la dévotion des fidèles
envers le puissant et glorieux Archange n’était pas inconnu dans les
premiers siècles de l’Église; mais il se manifesta tout entier à
cette époque, où la pensée de la lutte suprême et du jugement dernier
occupait tous les esprits. Nos pères aimaient à faire intervenir saint
Michel à l’heure de la mort pour écarter les traits de l’ennemi,
recueillir les soldats tombés sur le champ de bataille, garder leur
dépouille, introduire leur âme au tribunal de Dieu et la peser dans la
redoutable balance de la justice; lui-même, pensait-on, devait frapper
l’antechrist de son glaive foudroyant et remporter la victoire décisive
en répétant son cri de guerre: Qui est semblable à Dieu. C’est pourquoi
son image fut représentée sur les croix et dans les chapelles des
cimetières, tandis que son nom était introduit dans le _Confiteor_ et
l’office des défunts.
Ici encore le cloître donna l’exemple. De bonne heure, les ordres
monastiques reçurent la pieuse mission d’inhumer les morts, de veiller
sur les sépultures et de prier pour le repos des justes; il y eut
jusqu’à deux, trois, quatre cimetières au Mont-Saint-Michel, à Cluny,
à Cîteaux, à Clairvaux et en tels monastères de leur filiation; les
tombes se pressaient dans les cryptes, le long des galeries, sous les
voûtes des églises, dans l’enceinte des préaux; les dalles et les
murailles se chargèrent d’inscriptions; de toutes parts, on fonda de
vastes associations de prières, on multiplia les anniversaires, les
fondations, les messes pour les bienfaiteurs et les simples fidèles; à
certains jours, d’abondantes aumônes étaient distribuées aux pauvres
à l’entrée, qui s’appelait d’ordinaire la porte de la _miche_. Cette
pieuse et charitable pratique devait inspirer aux moines la pensée de
se réunir sous la bannière de l’Archange, puisqu’ils partageaient pour
ainsi dire avec lui le noble emploi et la sollicitude miséricordieuse
dont la confiance générale les avait investis.
En tête figure, comme toujours, l’abbaye du mont Tombe. Les pèlerins
ne se contentaient plus de venir pendant leur vie s’agenouiller devant
l’autel de l’Archange, ils enviaient le bonheur de reposer après
leur mort à côté des religieux. Sur cette montagne, leur dépouille
devait être plus près du ciel et reposer en paix sous la garde de
saint Michel. Les plus célèbres et les plus saints personnages de la
contrée furent inhumés dans l’église paroissiale, dans le cimetière et
les chapelles du monastère: ici on voyait le tombeau de l’archevêque
Rolland et des ducs de Bretagne, Conan et Geoffroy Iᵉʳ; là reposait
Maynard avec son neveu qui était mort en 1009 et avait eu pour
successeur un des religieux du Mont, appelé Hildebert. Dans la suite,
l’humble religieux comme le simple fidèle reçut la sépulture auprès des
ducs, des évêques et des abbés; partout, dans les cryptes souterraines
et dans la basilique, on vit se multiplier le nombre des tombeaux.
Cependant, la plus célèbre de toutes ces tombes avait été profanée.
En 966, le chanoine Bernier déroba le corps du bienheureux Aubert et
le cacha dans sa cellule, ayant l’intention de l’emporter avec lui;
mais il n’eut pas le temps d’exécuter son dessein, car l’officier
de Richard lui intima l’ordre de sortir du monastère et de n’y plus
rentrer sans la permission des religieux. Retiré dans une maison de
la ville avec Foulques son neveu, il vécut encore plusieurs années et
mourut sans avoir avoué publiquement sa faute, ni indiqué l’endroit
où les précieuses reliques étaient cachées. Les recherches les plus
minutieuses n’avaient abouti à aucun résultat. Mais Dieu ne veut pas
que la mémoire des saints périsse, ni que leurs ossements soient brisés
ou livrés au mépris des hommes. Déjà, grâce à une protection spéciale,
la chambre qui contenait le corps de saint Aubert avait été préservée
des flammes dans l’incendie du siècle précédent, et par une permission
du ciel, Maynard et ses successeurs s’étaient constitués les gardiens
des saintes reliques, en s’installant dans la cellule de Bernier;
enfin, le jour du triomphe était venu. Ici laissons parler les anciens
annalistes et n’enlevons rien à la simplicité de leur récit.
Dans le mois de juin de l’année 1010, disent-ils, un grand bruit se
fit entendre dans la chambre d’Hildebert, successeur de Maynard II,
«et se répéta pendant trois nuits consécutives avec un tel fracas que
la montagne parut ébranlée jusque dans ses fondements.» Le vénérable
abbé eut l’inspiration de faire fouiller la partie de la maison d’où le
bruit semblait sortir, et l’on y découvrit une cassette qui s’ouvrit
d’elle-même et laissa voir les ossements du bienheureux Aubert. Le 18
juin, les reliques furent transférées dans l’église au chant des hymnes
et des cantiques. Dans le parcours, dit dom Huynes, «il plut à Nostre
Seigneur de manifester plus évidamment à tous ce sien serviteur et
favory, permettant qu’un de ceux qui portoient ces saincts ossements,
nommé Hildeman, entrast en quelque doute si celuy qu’ils portoient
estoit vrayment le corps de sainct Aubert ou bien de quelque autre
trépassé, car, cependant qu’il ruminoit cela en soy-mesme, voicy que ce
sainct fardeau qu’il portoit auparavant facilement vint à s’appesantir
sur luy et à l’aggravanter si fort en un instant qu’il fut contrainct
de tomber en terre sur ses genoux, sans qu’il luy fut possible de se
lever, ny mesme de se mouvoir aucunement. Ce que voyant, il jugea
que c’estoit une punition de Dieu à cause de ses doutes. Il confessa
publiquement sa faute, et en fit pénitence, et, par ce moyen, à la
mesme heure, recouvra ses forces par les mérites du glorieux sainct
Aubert, et se levant acheva de porter ce sainct corps aussy facilement
qu’il avoit faict auparavant, jusques sur le grand autel sur lequel ils
le poserent. L’ayant mis là, ils estendirent un rideau à travers de
l’église, puis tirèrent hors du vaisseau un petit coffre et mirent les
saincts ossements sur une belle nappe, et les considérans diligemment
et d’une pieuse curiosité, ils apperceurent en son chef le _trou_ qu’on
y _voit_ encor _aujourd’huy_, et un chacun connut apertement par ce
signe le coup que l’archange saint Michel luy donna, s’apparoissant
à luy la troisiesme fois.» A côté, on trouva aussi un autel portatif
et une inscription conçue en ces termes: «Ici repose le corps de
saint Aubert, évêque d’Avranches.» Les ossements furent placés dans
une châsse d’un grand prix et déposés sur l’autel dédié en l’honneur
de la sainte Trinité, à l’exception du chef et du bras droit que les
religieux séparèrent pour les mettre à part dans des reliquaires
précieux. Plus tard, les abbés juraient par ce bras, le jour de leur
investiture, de garder fidèlement les règles ou coutumes de l’abbaye,
et dans les grandes solennités, ce chef auguste qui portait l’empreinte
du doigt de l’Archange était exposé à la vénération des fidèles. Afin
de perpétuer le souvenir d’un si beau jour, le diocèse d’Avranches
fêta chaque année l’élévation de saint Aubert, et à cette occasion les
religieux des prieurés dépendant du Mont-Saint-Michel se réunissaient
et tenaient le lendemain une assemblée générale. Dans la suite, le
pape Martin V accorda sept ans et sept quarantaines d’indulgence à
ceux qui viendraient le 18 juin visiter l’église du mont Tombe et se
repentiraient de leurs péchés.