la civilisation fit de rapides progrès, grâce à l’initiative des
évêques et des moines. Les Maures d’Espagne d’un côté, et de l’autre
les barbares du Nord furent obligés de suspendre pour un temps les
invasions qui avaient été si désastreuses sous les règnes précédents.
Le paganisme semblait vaincu pour toujours. Le culte de l’Archange
fleurissait au Mont-Saint-Michel et dans toutes les provinces de
l’Empire; un grand nombre de cathédrales et d’églises avaient au moins
une chapelle dédiée au chef de la milice céleste; d’après un usage déjà
très ancien, on représentait parfois au sommet des édifices religieux
le prince de l’air, armé d’une flèche ou d’un dard qu’il enfonçait dans
la gueule d’un monstre palpitant sous ses pieds (fig. 20). La ville de
Cortone en fournit un exemple dès le septième siècle. Dans tous les
monastères érigés sous le titre de saint Michel, la piété, la science
et le travail étaient en honneur; les religieux vénéraient presque
toujours l’Archange en sa qualité de vainqueur du paganisme; témoin le
monastère de Noirmoutiers, fondé en 680 par saint Philbert. Dans cette
île, située à l’extrémité de l’Aquitaine du côté de l’Armorique, il
existait, à la place du cimetière actuel, un monument druidique que
saint Philbert renversa pour y élever une église sous le patronage du
puissant Archange. Ce sanctuaire fut en grande vénération dans toute la
contrée jusqu’à l’époque où les Normands, en 846, dévastèrent l’île de
Noirmoutiers.
A cette époque, où le respect de l’autorité n’avait pas encore subi les
atteintes de la révolution, les peuples regardaient saint Michel comme
l’ange tutélaire des souverains chargés de gouverner la France et des
guerriers qui versaient leur sang pour elle sur le champ de bataille;
cette protection se manifestait surtout dans la lutte suprême, à
l’heure de la mort. Par exemple, rien de plus touchant que la scène où
l’auteur de la _Chanson de Roland_ nous raconte la mort de son héros? Ce
[Illustration: Fig. 20.--Statue de saint Michel placée au sommet de
l’hôtel de ville de Bruxelles. Quinzième siècle.]
récit aux yeux de l’historien est légendaire; mais il doit être regardé
comme l’expression d’une croyance généralement reçue au moyen âge.
Roland va mourir. Il adresse la parole à sa chère Durandal, «il cause
longuement avec elle, et cet entretien est trempé de larmes; il lui dit
de très-douces choses, comme un Français en dirait à la France: O ma
Durandal, comme tu es claire et blanche! comme tu luis et flamboies au
soleil! comme tu es sainte et belle!» Puis par un magnifique mouvement
d’éloquence, il se met à énumérer tous les royaumes, tous les empires
qu’il a conquis avec l’aide de sa bonne épée: «Avec elle je conquis
Normandie et Bretagne, je conquis Provence et Aquitaine... En ai-je
assez conquis de ces pays et de ces terres que tient maintenant Charles
à la barbe chenue! Plutôt mourir que de la laisser aux païens: que
Dieu n’inflige pas cette honte à la France!» Et il prend le parti de
la cacher sous son corps expirant: car il sent de plus en plus «que
la mort l’entreprend et qu’elle lui descend de la tête sur le cœur.»
Alors il retrouve dans ses yeux un reste de clarté, ce qu’il en faut
pour découvrir l’Espagne, et il se tourne énergiquement de ce côté.
«Et pourquoi le fait-il? Ah! c’est qu’il veut faire dire à Charlemagne
qu’il est mort en conquérant.»
Mais Roland est chrétien, il est surtout chrétien, et va nous
le montrer sur ce rocher d’où il peut contempler l’Espagne en
triomphateur. Il lève les yeux au ciel, et d’une main encore puissante,
frappe sa poitrine ensanglantée. «_Mea culpa_, dit-il, et naïvement il
tend à Dieu son gant droit. Il semble alors que l’on entende un bruit
d’ailes; et, en effet, voici que des milliers d’anges s’abattent autour
de Roland:» et à la tête de tous on voit _saint Michel_, «_notre saint
Michel du Mont au péril de la mer_.» (Léon Gautier.)
La France carlovingienne était à peine formée, et déjà le nom de
l’Archange se trouvait sur toutes les lèvres; dans les prières, il
était invoqué en sa qualité de patron du royaume ou de conducteur des
âmes; il avait une place d’honneur dans les arts et la littérature;
son principal sanctuaire, le Mont-Saint-Michel au péril de la mer,
était regardé en quelque sorte comme un monument national. Les rois
très chrétiens imitèrent l’exemple de Charlemagne. Louis le Débonnaire
combla de ses pieuses largesses Saint-Michel de Verdun, et, en 817,
il plaça de nouveau ses États sous la protection du prince de la
milice céleste, pour lequel il eut toujours une grande dévotion.
Dans la suite, les autres rois de France se firent un devoir d’aller
en personne rendre leurs hommages à «Monseigneur saint Michel;» ou,
s’ils ne purent accomplir cet acte religieux, «ils recommandèrent leur
âme» aux prières des chanoines ou des religieux et encouragèrent les
pèlerinages au mont Tombe. Aussi, dans le cours du dixième siècle et
dans les âges suivants, on vit des guerriers courageux, des hommes de
toutes conditions, des femmes et des enfants partir de presque tous les
points de la France et venir prier dans le sanctuaire de l’Archange.
A cette époque, nous trouvons les traces d’une coutume qui s’est
transmise jusqu’à nos jours. Ces nombreux pèlerins, voulant emporter
dans leur famille des souvenirs de leur voyage, détachaient des
parcelles de la pierre qui couvrait le tombeau de saint Aubert, ou
dégradaient les murs de la basilique; la surveillance des chanoines ne
[Illustration: Fig. 21.--Coquilles de pèlerinage.
_A_, Coquille noire de Saint-Michel.--_B_, Coquille en plomb fondu.]
suffit pas pour empêcher ces pieuses déprédations, il fallut les
défendre sous les peines les plus sévères. Alors les pèlerins
recueillirent sur la plage des galets et des coquilles, qu’ils
conservaient ensuite avec soin; (fig. 21) plusieurs, disent les
manuscrits, fixaient à leur gourde, attachaient sur leurs vêtements
et suspendaient à leur cou des «conques marines,» ou d’autres objets
qu’ils avaient fait bénir par les prêtres préposés à la garde de
l’église; puis, fiers de ces glorieuses décorations, ils retournaient
dans leurs foyers et communiquaient à tout le monde l’enthousiasme
dont ils étaient animés. Dès lors la coquille était regardée comme
le symbole du pèlerin; elle fut gravée sur un chapiteau du onzième
siècle; les abbés du monastère et plusieurs gentilshommes la placèrent
plus tard dans leurs armes; les chevaliers de saint Michel voulurent
la porter autour du cou et sur la poitrine, en forme de collier et de
croix.
VI
LE MONT-SAINT-MICHEL SOUS L’INVASION DES NORMANDS.
Pour avoir une juste idée de la grande célébrité dont jouissait le
Mont-Saint-Michel sous les rois Carlovingiens, il suffit de lire les
lettres d’Odon, abbé de Glanfeuille, le livre des miracles de saint
Frodobert et la vie de saint Vannes de Verdun; il y est parlé de la
célèbre montagne comme du sanctuaire de prédilection où l’Archange se
plaisait à manifester sa puissance.
Mais des jours de deuil, qui devaient être suivis d’un triomphe
éclatant, allaient se lever pour la Neustrie: on était à la veille des
calamités que Charlemagne entrevoyait sur son lit de mort et que ses
faibles successeurs ne pouvaient prévenir plus longtemps. Les terribles
enfants du Nord avaient quitté leurs froides contrées, et déjà leurs
barques légères cinglaient vers les côtes de France. Bientôt ces
guerriers redoutables mirent le pied sur le sol qu’ils convoitaient,
et, avant de s’y établir en maîtres, ils le couvrirent de ruines et
l’arrosèrent de sang. Le Mont-Saint-Michel échappa au pillage et servit
d’asile à ceux qui fuyaient devant le flot de l’invasion; cependant
les Danois s’attaquaient de préférence aux monastères, profanaient les
églises et mettaient à mort les prêtres ou les moines qui n’avaient
pu se dérober à leurs coups par une fuite précipitée. Les barbares
rendaient un culte sacrilège à Odin, cette farouche divinité que l’on
représentait montée sur un cheval à huit pieds, tenant une lance à
la main et ayant sur ses épaules deux corbeaux, ses messagers; aussi
se plaisaient-ils à profaner les sanctuaires dédiés à saint Michel,
vainqueur du paganisme; par exemple, après s’être emparé de l’île de
Noirmoutiers, en 846, ils détruisirent le monastère et l’oratoire
élevés par la piété de saint Philbert. C’était le dernier effort que
Lucifer tentait pour faire revivre le culte des faux dieux dans les
régions les plus chrétiennes de la France.
D’autre part, la civilisation, les sciences et les arts étaient en
pleine décadence; la nuit approchait et annonçait le dixième siècle,
avec ses ténèbres profondes et ses luttes sanglantes; la monarchie
n’était plus assez puissante et la féodalité pas encore suffisamment
affermie pour opposer une digue aux invasions du dehors ou maintenir à
l’intérieur la paix et l’unité. Quel fut le sort du Mont-Saint-Michel
pendant une période si douloureuse? L’histoire est sobre de détails;
elle en fournit pourtant un certain nombre qui peuvent nous instruire
et nous intéresser. Nous trouvons d’abord un épisode assez important,
surtout à cause des circonstances singulières qui l’accompagnent.
En 861, un membre de la collégiale, nommé Pierre, visita Rome avec «une
troupe de pèlerins illustres,» séjourna quelque temps au Mont-Cassin
et revint en France, après un voyage de deux ans. Comme souvenirs,
il apportait dans une corbeille de vieux ouvrages qui contenaient
les biographies de saint Benoît et de ses disciples, Honorât, Maur,
Simplice, Théodore et Valentinien. Arrivé sur les bords de la Saône,
il rencontra le célèbre Odon, abbé de Glanfeuille, qui, à l’approche
des Normands, s’était enfui de son monastère avec ses religieux et
avait emporté les restes de saint Maur, pour les soustraire à la
profanation. Après avoir raconté les incidents de son voyage et décrit
les merveilles qu’il avait admirées dans la Ville sainte, le chanoine
montra les précieux manuscrits dont il était possesseur. Odon, désireux
de les acquérir, réussit mais avec peine à les acheter pour un prix
élevé. Il retoucha la vie de saint Maur écrite par Fauste, polit
le style sans en modifier le sens et ajouta une épître dédicatoire
adressée à son ami Adelmode, archidiacre du Mans.
En 870, six ou sept ans après le retour du chanoine Pierre, un moine
français du nom de Bernard fit le voyage du monte Gargano, de Jérusalem
et de Rome, avec deux autres religieux animés des mêmes sentiments de
dévotion; il retourna ensuite dans sa patrie et termina son pèlerinage
par le mont Tombe. Dans une relation intitulée: _Voyage aux lieux
saints_, il nous a laissé une description où la poésie et la légende
ont une large part; cependant la page relative au Mont-Saint-Michel
doit être rapportée ici, non seulement à cause de sa haute antiquité,
mais parce que l’auteur y parle de la cité de l’Archange comme
d’un sanctuaire mystérieux entouré de la vénération des fidèles.
«Saint-Michel-aux-deux-Tombes,» d’après le pieux visiteur, se trouve
situé sur une montagne «qui s’avance à deux lieues dans la mer;» le
sommet est couronné d’une église dédiée à saint Michel et le pied est
baigné, le matin et le soir, par les flots de l’Océan, «excepté le
jour de la fête de l’Archange où la mer s’arrête et forme un rempart
à droite et à gauche,» pour laisser à toute heure un libre accès aux
_pèlerins_. S’il est difficile de croire à la réalité de ce prodige,
du moins est-il indubitable, au témoignage du moine Bernard, que le
Mont-Saint-Michel était dès lors le rendez-vous d’un grand nombre de
pieux visiteurs.
Vers la même époque, les apparitions des Normands étaient de plus en
plus fréquentes sur les côtes de France: «Les temps que nous décrivons,
dit M. l’abbé Desroches, rappelaient les persécutions des Dèce et
des Dioclétien.» Le diocèse d’Avranches en particulier «devint une
effrayante solitude; la plupart de ses villages étaient consumés par
les flammes; les autres n’offraient plus que des enceintes désertes.»
Pour éviter la hache des pirates, il fallait renoncer à la foi de son
baptême et «jurer sur le cadavre d’un cheval immolé en sacrifice»
d’adorer le cruel Odin et les autres divinités du Nord. La désolation
ne connut pas de bornes, quand les Danois, sous la conduite du célèbre
Rollon, s’abattirent sur la Neustrie, non plus pour la dévaster comme
un torrent qui passe, mais afin de s’y établir en maîtres souverains.
Alors quelques familles d’Avranches se réfugièrent au Mont-Saint-Michel
et s’y établirent comme dans un camp retranché, dont les abords étaient
presque inaccessibles. Là, sous l’égide de l’Archange et protégés
par le voisinage de la Bretagne qui opposa une vive résistance aux
invasions normandes, les fugitifs n’eurent pas à redouter la visite
des pirates. Un groupe de maisons furent construites sur le versant
de la colline, à l’est et au sud, et formèrent une paroisse sous le
vocable de l’apôtre saint Pierre, qui était depuis longtemps honoré
sur le mont Tombe, où il avait un oratoire appelé dans le _Roman du
Mont-Saint-Michel_, «l’igliese Seint-Perron.»
Ainsi s’écoulèrent les dernières années du neuvième siècle et les
premières du siècle suivant. Le zèle des chanoines s’était ralenti; la
règle n’était plus observée avec la fidélité des anciens jours, et même
certains membres de la collégiale avaient renoncé aux avantages de la
vie commune pour rentrer dans le monde. Les pèlerinages existaient
encore; mais ils devenaient moins fréquents. Les Français n’osaient
plus affronter les fatigues d’un long voyage, ni s’exposer à la fureur
des Danois. Mais saint Michel, vainqueur du paganisme, allait dompter
les farouches enfants du Nord et les soumettre aux lois de l’Évangile;
il devait même les transformer en ses plus fidèles et plus dévots
serviteurs.
Déjà le chef des pirates, le fameux Rollon, avait renoncé aux dieux du
paganisme, pour embrasser la religion chrétienne; en 911, il signait
avec Charles le Simple un traité qui lui cédait la Neustrie à titre
de fief royal, et lui assurait la main de Gisèle; l’année suivante il
recevait le baptême et devenait le modèle de ceux qu’il avait étonnés
par sa barbarie. Plusieurs de ses compagnons d’armes imitèrent son
exemple, et bientôt la piété refleurit avec plus d’éclat que jamais là
où hier encore le paganisme dressait des autels. Pendant la semaine qui
suivit son baptême, Rollon, vêtu de la blanche tunique des régénérés,
fit de larges présents à un certain nombre de sanctuaires, afin
d’obtenir la faveur et l’assistance des plus grands saints du ciel;
s’adressant à l’archevêque de Rouen, nommé Franco, il lui dit: «Quelles
sont dans les terres que je possède les églises les plus vénérées et
les plus puissantes par le mérite et la protection de leurs saints
patrons?»--«Les églises de Rouen, de Bayeux et d’Évreux, répondit le
prélat, ont été dédiées en l’honneur de la très sainte Vierge, Mère
de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ; l’église _In periculo maris_ a été
consacrée sous le nom de saint Michel, l’Archange, gardien du paradis.»
Les trois premiers jours qui suivirent cet entretien, les cathédrales
de Rouen, de Bayeux et d’Évreux reçurent de riches présents: il était
juste que la Mère du Sauveur eût les prémices; le quatrième jour,
ce guerrier, qui s’appelait Robert depuis son baptême, donnait à la
basilique du mont Tombe la belle terre d’Ardevon, et semblait par
cet acte mettre son épée au service de saint Michel. A partir de ce
jour, dit un historien, les «Normands n’eurent après Dieu et la Vierge
oncques plus cher patron.»
Aussitôt les chanoines se soumirent à leurs règles, et l’ordre parut se
rétablir dans la collégiale de saint Aubert; la dévotion des fidèles se
ralluma aux récits des victoires que l’Archange avait remportées sur
les ennemis du nom chrétien, et l’ère des pèlerinages reprit son cours
un moment ralenti: le prince Robert, dit dom Hugues, «donna une grande
confiance aux estrangers qui désiroient visiter cette saincte montagne,
de s’y acheminer, et d’y rendre leurs vœux avec toute asseurance. Car
il establit une telle police par toute sa province et eut un tel soin
de bannir de ses terres tous les voleurs et meurtriers que de jour
et de nuict on pouvoit cheminer par toute la Normandie sans crainte
d’aucun péril ou danger.» Ainsi, l’Église acheva en peu d’années la
civilisation de ces pirates que la France essayait en vain de réduire
par la force des armes depuis plus d’un siècle; et saint Michel fut
encore l’ange tutélaire qui présida du haut du ciel à ce triomphe de la
foi sur le paganisme.
Les ducs de Normandie marchèrent sur les traces de Rollon.
Guillaume-Longue-Épée, que deux martyrologes placent au nombre des
saints, favorisa les pèlerinages au Mont-Saint-Michel, et, l’an 927,
il fit don à la collégiale de plusieurs domaines importants situés
dans les localités voisines. Parmi les nobles barons et les riches
seigneurs de la Normandie, du Maine et de la Bretagne, un certain
nombre imitèrent sa générosité; par exempte la famille du célèbre Yves
de Bellême dota richement les chanoines de saint Michel et leur envoya
des vases précieux pour le service du sanctuaire.
La collégiale méritait encore de telles faveurs, et loin d’abuser de
ses richesses, elle en fit d’abord un saint usage. Outre les aumônes
qui étaient distribuées aux pèlerins et aux pauvres de la contrée,
des églises et des maisons religieuses furent bâties aux frais des
chanoines, sur les terres qui dépendaient du mont Tombe; de ce nombre
étaient les anciennes églises de Bacilly et de Vessey. Et même,
d’après les chroniqueurs, les membres de la collégiale auraient fait
des fondations importantes non seulement sur le littoral, mais encore
dans l’île de Guernesey. Cependant la prospérité ne fut pas moins
funeste aux clercs du Mont-Saint-Michel que les épreuves du siècle
précédent. «La négligence et la paresse» s’introduisirent dans la
petite communauté; ce n’était plus le même zèle, ni la même ferveur. Il
fallait d’autres apôtres pour le pèlerinage national de la France, et
le sanctuaire de l’Archange réclamait des gardiens plus dévoués.
En effet, une impulsion nouvelle devait être imprimée au culte
de saint Michel dans la dernière moitié du neuvième siècle. Les
populations, persuadées que le monde finirait avec l’an 1000, allaient
tourner leurs regards suppliants vers le messager céleste chargé de
recevoir les
[Illustration: Fig. 22.--Vue du sanctuaire de Saint-Michel-d’Aiguilhe.]
âmes au moment de la mort, pour les conduire au tribunal du juge
suprême et les défendre au jour redoutable du jugement. Le mouvement
sembla partir du Mont-Saint-Michel, il se communiqua d’abord à la
Normandie et à la Bretagne, et gagna ensuite le Maine, l’Anjou et les
autres parties de la France. Les Bretons se distinguaient entre tous
par l’élan et la vivacité de leur foi; ils venaient souvent et en
grand nombre prier dans le sanctuaire de l’Archange, qu’ils enviaient
aux Normands; ils accusaient même le Couësnon d’avoir fait une folie
en séparant le Mont de la Bretagne. Dans les contrées où les voyages
au mont Tombe étaient plus longs et plus difficiles, nous voyons des
oratoires s’élever en l’honneur du prince de la milice céleste; le plus
célèbre de tous est celui de Saint-Michel-d’Aiguilhe, en Velay (fig.
22). Les particularités qui s’y rattachent sont du plus haut intérêt
pour notre histoire.
Au pied de la montagne que domine Notre-Dame du Puy, au sein d’une
belle vallée, se dresse le rocher célèbre qui, par son élévation, sa
forme et sa hardiesse, a mérité le nom de merveille. Le sommet, où
Diane reçut autrefois un culte sacrilège, est couronné d’un édifice
sous le vocable de saint Michel, le vainqueur du paganisme; le milieu
est consacré à saint Gabriel, le médiateur de la paix entre le ciel et
la terre, et la partie inférieure est dédiée à saint Raphaël, le guide
et l’ami des hommes voyageurs sur la terre d’exil. C’est ainsi que le
moyen âge associait souvent le culte des trois archanges, dont les
saints livres nous ont appris les noms et les titres particuliers. Le
sanctuaire de Saint-Michel-d’Aiguilhe fut bâti sous le règne si agité
de Lothaire, de 962 à 965. A la même époque de 960 à l’an 1000, cent
douze monastères importants, parmi lesquels un certain nombre étaient
sous la protection du glorieux Archange, furent construits ou réparés:
il faut mettre en première ligne l’abbaye du Mont-Saint-Michel, dont
l’origine sera décrite dans le deuxième chapitre de cette histoire.
[Illustration: Fig. 23.--Sceau de Robert, abbé du Mont-Saint-Michel
(1442).]
[Illustration]
CHAPITRE II
SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL A L’ÉPOQUE FÉODALE.
I
ABBAYE DU MONT-SAINT-MICHEL.
Les tendances vers l’ordre féodal s’étaient manifestées sous les
rois de la première race; plus tard, au milieu de la déchéance des
Carlovingiens, les seigneurs travaillèrent à se rendre indépendants,
et l’Église, souvent obligée de défendre elle-même ses droits et
les intérêts des faibles, revendiqua une place légitime dans le
gouvernement temporel du royaume; enfin, rassemblée de Quiersy-sur-Oise
et l’avénement de la dynastie capétienne assurèrent l’hérédité des
grands fiefs et le triomphe définitif de la féodalité. Sous ce régime,
qui avait des avantages réels, mais aussi de graves inconvénients,
le culte de l’Archange conducteur des âmes et défenseur des opprimés
fleurit dans les monastères, en particulier au Mont-Saint-Michel. Au
milieu de ces combats journaliers des seigneurs entre eux, ou des
vassaux avec les suzerains, comme pendant la lutte contre le paganisme,
les moines exercèrent une influence religieuse et sociale qu’on
essaierait en vain de leur contester; l’abbaye normande va nous en
fournir un exemple frappant.
Depuis 943, le fils de Guillaume Longue-Épée, Richard-sans-Peur,
appelé par Guillaume de Saint-Pair «le gentil duc de Normendie,»
gouvernait l’héritage qu’il avait reçu de son illustre prédécesseur;
sa dévotion pour saint Michel lui fit entreprendre plus d’une fois
le voyage du mont Tombe, et sa vaillante épée protégea toujours les
pèlerins contre les voleurs et les meurtriers. Le noble prince, dit
dom Huynes, «recevoit un grandissime contentement d’avoir en son duché
ce Mont-Sainct-Michel où tant de miracles s’opéroient tous les jours
par les mérites de ce sainct Archange. Mais il se contristoit fort,
d’autre part, de voir qu’en ce lieu si sainct il y eut des personnes
si négligentes et paresseuses à célébrer l’office divin.» Il employa
tour à tour les promesses et les menaces, afin de ramener les chanoines
à l’exacte observance de la règle. Tout fut inutile; car, ajoute le
même auteur, «comme il est bien difficile que l’Éthiopien quitte
sa noirceur, aussy ce n’est point chose plus facile de faire qu’un
homme quitte ses péchez, s’il ne le veut.» C’est pourquoi, la réforme
étant impossible, le duc de Normandie résolut de prendre une mesure
énergique. De concert avec l’archevêque de Rouen, après avoir consulté
l’évêque de Bayeux, il conçut le projet de remplacer la collégiale
par une abbaye de bénédictins. Quand tout fut disposé, il choisit
en plusieurs monastères, surtout à Fontenelle, à Saint-Taurin et à
Jumièges, trente religieux d’une vertu à toute épreuve, et les réunit
secrètement dans la ville d’Avranches au printemps de l’année 966;
lui-même alla bientôt les rejoindre, sous prétexte de traiter avec eux
d’affaires importantes et de s’éclairer de leurs sages conseils.
Alors un officier, avec des hommes d’armes, fut député vers les
chanoines du Mont-Saint-Michel, pour leur annoncer la résolution
de Richard et leur proposer de revêtir l’habit de saint Benoît, ou
d’évacuer le poste qu’ils ne remplissaient plus avec assez de fidélité.
Presque tous quittèrent l’asile où leur piété chancelante ne savait pas
trouver le vrai bonheur, et se retirèrent dans les localités voisines;
deux seulement demandèrent à garder leur habitation, mais avec des vues
bien différentes: le premier, connu sous le nom de Durand, voulait se
livrer aux exercices salutaires de la pénitence et désirait rester au
Mont, «à cause de la dévotion qu’il portoit à saint Michel;» l’autre,
appelé Bernier, se proposait de dérober le corps de saint Aubert. Le
ciel ne lui permit pas de consommer ce vol sacrilège, et le lecteur
verra bientôt comment les restes du vénérable prélat furent reconnus
et portés en triomphe dans le sanctuaire dédié à saint Michel. Les
préparatifs étant achevés, Richard, à la tête de sa petite colonie,
quitta la ville d’Avranches et se dirigea vers le mont Tombe. Quelle
ne fut pas l’émotion des pieux enfants de saint Benoît à la vue de
cette montagne dont la renommée racontait tant de choses merveilleuses!
Quelle ardente prière dut s’échapper de leurs lèvres quand ils
s’agenouillèrent pour la première fois dans la basilique de l’Archange!
D’après la chronique, leur premier chant fut une hymne en l’honneur de
saint Michel, leur céleste protecteur.