L’Archange ne prêta pas seulement l’appui de son épée pour détruire

les idoles; il eut sa place dans l’œuvre de civilisation que l’Église

entreprit et acheva au prix de tant de labeurs et de sacrifices. Les

difficultés étaient sans nombre: le paganisme offrait encore de vives

résistances, et les Francs conservaient, même après le baptême, leur

nature féroce et leurs instincts barbares. Pour remédier au mal, Dieu

suscita de nobles dévouements. Des hommes, que nous pouvons appeler

les pionniers de la civilisation, se réunirent et formèrent sur tous

les points de la Gaule des collégiales ou des monastères florissants,

que plusieurs maires du palais des rois mérovingiens prirent sous

leur puissante protection, à l’exemple de saint Léger, de Wulfoald

et de saint Éloi. Parmi ces asiles de la science et de la piété, un

certain nombre se placèrent sous la garde de l’Archange, protecteur

des moines et en général de tous ceux qui sont engagés dans les voies

de la perfection. Ils ne pouvaient choisir un plus beau modèle que cet

esprit céleste, dont l’un des profonds penseurs de nos jours a pu dire

en toute vérité: «L’éclat de la puissance et de la beauté de saint

Michel serait capable de nous donner la mort, s’il nous était manifesté

dans la chair. Sa gloire nous éblouit, bien que nous ne puissions la

contempler qu’à travers le voile des imperfections nécessaires à la

créature (P. Faber).»

La plus célèbre collégiale fondée sous les auspices de l’Archange fut

celle du Mont-Saint-Michel au péril de la mer. Le vénérable évêque

d’Avranches avait compris que son œuvre n’était pas achevée. Le temple

matériel avait reçu sa consécration; mais pour y célébrer le sacrifice

de l’autel il fallait des prêtres, et la montagne était déserte depuis

la mort des derniers solitaires. C’est pourquoi le zélé pontife établit

au Mont une collégiale de douze chanoines, «qui devaient se consacrer

au service du bienheureux Archange.» Il existe des détails importants

sur l’habitation, la règle de vie et les ressources temporelles de

cette communauté naissante. Les chanoines habitaient douze cellules

construites autour de l’église; ils devaient partager les heures de

la journée entre la prière publique, la garde du sanctuaire, l’étude

et le travail manuel; ils avaient aussi la mission de recevoir les

pèlerins et de remplir auprès d’eux les diverses fonctions du ministère

sacerdotal. Les repas se prenaient en commun; le même vestiaire servait

pour toute la collégiale et les revenus étaient affectés aux frais du

culte, à l’entretien de chaque membre ou au soulagement des malheureux.

Pour couvrir les premières dépenses et subvenir aux nécessités les plus

urgentes, saint Aubert fit le sacrifice des domaines qu’il possédait à

Genêts. Bientôt la libéralité des pèlerins augmenta ces ressources et

assura l’avenir de la fondation.

D’après une pieuse croyance, deux nouvelles apparitions de saint

Michel se rattachent à l’origine de cette collégiale. On rapporte que

l’évêque d’Avranches, attristé de voir sa chère montagne dans la plus

grande pénurie d’eau, se mit à genoux et supplia l’Archange de venir

à son aide. Il fut exaucé au delà de ses désirs; car saint Michel lui

montra au pied de la montagne, du côté de l’aquilon, une source

[Illustration: Fig. 19.--Chapelle Saint-Aubert, à l’ouest du

Mont-Saint-Michel.]

abondante, qui dès lors fut appelée la _Fontaine Saint-Aubert_.

Ses eaux, dit dom Huynes, servaient à rafraîchir les «sitibons» et

rendaient aux «fébricitants» leur «pristine santé.» Mais, ajoute la

légende, elles ont cessé de couler quand la France s’est écartée

des traditions d’autrefois et a renoncé à sa glorieuse destinée.

Dans une dernière apparition, le prince de la milice céleste dit au

bienheureux Aubert, qui priait dans l’église avant de regagner sa ville

épiscopale: Je suis Michel, l’Archange qui se tient devant le trône

de Dieu; désormais j’habiterai ce sanctuaire et je le prends sous ma

protection. L’œuvre du saint prélat était terminée.

La nouvelle des événements accomplis au Mont-Saint-Michel ne tarda

pas à se répandre de tous côtés. L’Europe catholique fut saisie

d’un religieux enthousiasme, et le printemps de l’année 710 vit

se renouveler dans les Gaules les prodiges qui s’opéraient depuis

plus de deux siècles en Italie, sur le monte Gargano. Des foules de

pèlerins, accourus souvent des plus lointaines régions, se pressaient

autour du sanctuaire de l’Archange, attendant avec émotion l’heure où

ils pourraient s’agenouiller devant l’autel et vénérer les saintes

reliques. Les chanoines recevaient les pieux visiteurs et leur

racontaient les apparitions de l’Archange et les merveilles qui avaient

accompagné la construction de la basilique. Avant le départ, chaque

étranger descendait le versant de la colline et allait puiser de l’eau

miraculeuse. En un mot, l’ère des grandes manifestations était ouverte

pour le Mont-Saint-Michel, qui pouvait dès lors rivaliser avec les

principaux sanctuaires du monde catholique. Le pape Constantin, qui

gouvernait l’Église universelle, voulut favoriser lui-même le nouveau

pèlerinage et encourager le zèle des populations; dans ce but, il

enrichit la basilique de nombreux privilèges, accorda des faveurs

spirituelles aux chanoines et leur fit don d’une petite châsse très

précieuse, renfermant une parcelle de la vraie Croix, de la sainte

Couronne et du berceau de Notre-Seigneur. Ce reliquaire contenait

encore, disent les annalistes, un morceau du voile de «Nostre-Dame,»

une partie des vêtements de sainte Anne et de saint Jean l’Évangéliste,

un fragment de la verge du prophète Aaron, des ossements des saints

apôtres Pierre et Paul, des glorieux martyrs Étienne, Laurent,

Anastase, des illustres vierges Agnès, Luce, Agathe, et de plusieurs

autres saints ou saintes des premiers siècles de l’Église. Ce don

généreux prouve l’intérêt que le Pontife romain portait au sanctuaire

du mont Tombe.

Au huitième siècle et dans les âges suivants, les souverains ne

craignirent pas de se joindre à la foule des pèlerins, et plusieurs

monarques puissants vinrent déposer leur sceptre et leur couronne

entre les mains de celui qu’ils appelaient «Monseigneur saint Michel.»

Childebert donna l’exemple et fut, dit un auteur, «la première tête

couronnée qui humilia son front devant l’autel élevé dans ce lieu,

sous l’invocation du prince de la milice céleste.» Dans un voyage

qu’il fit en Neustrie, quelques mois après la cérémonie du 16 octobre

709, ce monarque, surnommé _le Juste_ par ses contemporains, visita la

basilique de l’Archange pour y «faire ses dévotions;» il combla les

chanoines de ses pieuses largesses; il leur donna, en particulier, des

reliques du martyr saint Sébastien et de l’apôtre saint Barthélemy. Ce

pèlerinage royal, accompli dès les premières années du huitième siècle,

est la preuve certaine que le culte de saint Michel a pris un caractère

national sous la dynastie mérovingienne, et l’on doit regarder l’acte

de Childebert comme l’offrande publique et solennelle de la Neustrie

au prince de la milice céleste, en attendant que Charlemagne place la

France entière sous son puissant patronage.

A partir de cette époque, le Mont-Saint-Michel a été le centre et le

foyer d’un mouvement religieux dont l’importance n’a jamais été bien

comprise au dix-neuvième siècle, et dont les conséquences sociales

sont depuis longtemps méconnues. Après la foi au Sauveur et à sa

très sainte Mère, la croyance au belliqueux Archange exerça la plus

salutaire influence sur l’esprit guerrier et le cœur généreux de

nos pères; pour eux saint Michel était bien plutôt un modèle qu’un

protecteur. Aussi, l’enthousiasme se communiqua-t-il avec la rapidité

de l’éclair. Le culte de l’Archange fit des progrès rapides sur les

côtes de l’Armorique; il pénétra dans les diverses parties de la Gaule,

franchit les limites de notre territoire, jeta de profondes racines

en Allemagne, d’où il devait s’étendre chez tous les peuples du nord,

et passa le détroit pour gagner l’Angleterre et l’Irlande; bientôt il

reçut la sanction des évêques, qui introduisirent la fête du 16 octobre

dans les liturgies particulières, et enfin, à mesure que les nations se

formaient et se civilisaient au contact de l’Évangile, il revêtit cette

forme d’universalité qui le distingua dans le cours du moyen âge.

L’Irlande, qui avait reçu son premier apôtre de l’Armorique, nous

envoya plus tard à son tour une colonie de religieux qui travaillèrent

sous les rois mérovingiens à civiliser les Francs; elle fut aussi

à la tête des nations voisines qui députèrent des pèlerins au

Mont-Saint-Michel, en témoignage de leur foi et de leur piété. Ces

visiteurs inconnus produisirent en Neustrie une vive sensation et leur

voyage fut regardé comme un événement dont la renommée se répandit

«bientost de tous costés.» Un jour, dit la chronique, les chanoines

préposés à la garde du sanctuaire reçurent quatre pèlerins étrangers

qui venaient, paraît-il, des lointaines contrées de l’Hibernie. Ils

racontaient que leur pays avait été le théâtre d’une lutte mémorable,

dans laquelle le prince de la milice céleste avait triomphé du serpent

infernal. Dans leur reconnaissance, les Hibernois avaient choisi quatre

des leurs pour les envoyer au delà des mers, déposer sur l’autel de

l’Archange un petit glaive avec un bouclier d’airain de forme ovale et

parsemé à la surface de quatre croix d’argent. Que faut-il voir dans ce

trait, sinon le combat de saint Michel vainqueur du paganisme contre

l’horrible superstition des druides qui dominaient en maîtres sur toute

la surface de l’Irlande, avant la prédication de saint Patrice? Et ces

armes, déposées dans la basilique du mont Tombe, sont-elles autre chose

qu’un _ex-voto_, un gage de confiance, un symbole? La légende, dans son

langage figuré, s’exprime en ces termes: L’Hibernie fut désolée par un

affreux serpent dont l’haleine empestée corrompait l’air et le seul

contact brûlait les plantes comme le feu dévore l’herbe des champs.

Ce monstre, hérissé de dures écailles et couronné d’aigrettes, avait

établi son repaire à la source d’un fleuve dont il empoisonnait les

eaux, et de là il répandait au loin la terreur et la mort. Dans cette

cruelle extrémité, les habitants comprirent que Dieu seul pouvait les

secourir; ils prièrent donc leur vénérable prélat d’intercéder pour eux

auprès du Créateur de toutes choses. Le pontife, touché des malheurs

de son peuple, ordonna un jeûne de trois jours, afin d’implorer la

protection du ciel et de fléchir le cœur de Dieu. Le quatrième jour,

dès l’aurore, un grand nombre de clercs et de fidèles se réunirent

sous l’étendard de la croix, et tous se dirigèrent vers l’antre

redoutable. A la vue du monstre, les plus braves pâlirent d’effroi.

Cependant, après une courte et fervente prière, ils reprirent courage

et au signal donné ils lancèrent à l’ennemi une grêle de flèches et de

pierres. Quelle ne fut pas leur surprise! Le dragon resta immobile,

comme foudroyé par une force invisible. On hésita un instant, puis

on s’approcha, non sans éprouver encore une secrète frayeur. Mais, ô

prodige! le monstre gisait sans vie au fond de son antre. A ses côtés

on trouva un bouclier et un glaive, que chacun voulut voir et admirer.

La nuit suivante, l’Archange saint Michel apparut à l’évêque et lui

dit: «C’est mon bras qui a terrassé le serpent, dont tous vos efforts

n’auraient pu triompher; prenez ces armes et portez-les dans mon

sanctuaire de prédilection.» Aussitôt les quatre délégués se mirent en

marche, traversèrent l’Océan et prirent la direction du monte Gargano;

mais l’espace semblait grandir devant eux, et au lieu d’avancer, ils

reculaient. Ayant ouï dire qu’il existait en Neustrie un nouveau

sanctuaire dédié au prince de la milice céleste, ils rebroussèrent

chemin et arrivèrent sans peine au terme de leur voyage. Depuis lors

la vieille Hibernie, la Grande-Bretagne et le royaume des Pictes

s’associèrent au mouvement général, et envoyèrent des pèlerins au

Mont-Saint-Michel.

Ainsi quelques années s’étaient à peine écoulées et déjà la dévotion

au saint Archange avait pris une extension prodigieuse. A cette même

époque, on voit se dessiner l’un des principaux caractères du culte

de saint Michel. Nos pères aimaient à le vénérer comme l’ange de

l’Eucharistie, veillant à la garde des sanctuaires et punissant les

misérables qui se permettaient des irrévérences aux pieds des saints

autels. D’après une ancienne légende, un jeune homme appelé Colibert

voulut passer la nuit dans l’église, malgré les observations et les

menaces que lui firent les chanoines. Vers minuit, saint Michel apparut

avec «la pieuse Mère de miséricorde,» et «le porte-clefs du royaume

céleste;» il se dirigea vers le jeune homme, et lui reprocha sa

témérité. Colibert fut saisi d’épouvante. Une sueur froide ruisselait

de son front. Il se blottit dans un coin et pensa que sa dernière

heure était sonnée. La sainte Vierge vint à lui et le consola; ensuite

elle le fit sortir de la basilique, en lui adressant ces paroles, que

nous empruntons à dom Huynes: «Colibert, pourquoi avez-vous esté si

outrecuidé que d’entrer en la connoissance de ces secrets des citadins

du ciel? Levez-vous et sortez de l’église au plutost, et estudiez-vous

de satisfaire aux esprits célestes de l’injure que vous leur avez

faict.» Le pauvre jeune homme sortit plus mort que vif et tomba sur

le pavé, à la porte du sanctuaire. Dès le matin, il confessa sa faute

à tous les religieux, et, l’ayant pleurée pendant deux jours, «le

troisième il trespassa.»

La France mérovingienne reconnut aussi dans saint Michel l’ange du

repentir, le conducteur des âmes, et même parfois l’ange médecin; c’est

pourquoi les malades, les affligés, les pécheurs venaient s’agenouiller

dans le sanctuaire du mont Tombe, pour obtenir la santé, la paix et

le pardon. Les chanoines, dont la piété ne se démentit pas durant de

longues années, accueillaient les pèlerins avec empressement; aux uns

ils faisaient d’abondantes aumônes, ils rompaient aux autres le pain de

la divine parole, à tous ils donnaient l’exemple des vertus chrétiennes.

Cependant la collégiale fut soumise à une épreuve sensible.

L’évêque d’Avranches vécut encore seize ans après la fondation du

Mont-Saint-Michel. Il employa ce temps à consolider et à parfaire son

œuvre. Quand il pouvait dérober quelques heures à ses occupations,

il se retirait dans sa chère solitude et se joignait aux chanoines

pour vaquer à la prière, ou recevoir les pèlerins qui venaient des

différents points de la France et des contrées voisines. Mais le

ciel voulait récompenser les vertus et le zèle du saint prélat. Le

10 septembre de l’année 725, le bienheureux Aubert s’endormit dans

le Seigneur. Sur son lit de mort, il exprima le désir d’être inhumé

à l’ombre de l’autel qu’il avait érigé et sur lequel il aimait à

offrir les saints mystères. Ce vœu fut accompli avec une religieuse

fidélité; de hauts personnages, précédés d’un clergé nombreux et suivis

d’une foule émue, portèrent la précieuse dépouille dans l’église du

Mont-Saint-Michel et la déposèrent dans la tombe que le saint avait

choisie lui-même pour le lieu de son repos. Bientôt la voix du pieux

évêque retentira plus forte que jamais; Dieu glorifiera son serviteur

en opérant par son entremise des prodiges éclatants, et les fidèles

dans leur culte ne sépareront plus saint Aubert de saint Michel.

La tombe de l’évêque d’Avranches, placée à côté de l’autel de

l’Archange, semble nous révéler encore un autre caractère de la

dévotion des Francs pour le prince de la milice céleste; ils pensaient

que celui-ci, après avoir protégé les justes dans le dernier combat,

recevait leur âme pour l’introduire devant le juge suprême, et veillait

sur leurs dépouilles mortelles en attendant le jour de la résurrection.

Saint Michel, croyait-on, était le gardien des sépultures. En résumé,

à l’époque mérovingienne, le culte de l’Archange nous apparaît avec

la plupart des attributs dont la foi et la piété du moyen âge l’ont

entouré. Mais, sous le règne des derniers successeurs de Clovis, les

attaques continuelles des ennemis du dehors et surtout les dissensions

qui existaient entre l’Austrasie, la Neustrie, la Bourgogne et

l’Aquitaine, ralentirent le progrès du catholicisme, et furent un

obstacle aux manifestations religieuses dont le Mont-Saint-Michel était

le théâtre depuis la fondation de la basilique. Il fallait l’épée de

Charles-Martel, de Pépin et de Charlemagne pour rendre à la France son

unité, sa force et son ascendant, et préparer au glorieux Archange un

triomphe plus durable et plus complet.

V

SAINT MICHEL ET LA FRANCE CARLOVINGIENNE.

Vers le milieu du huitième siècle, pendant que Charles-Martel et Pépin

le Bref luttaient contre les Saxons, les Frisons, les Sarrasins, les

Lombards et les autres ennemis de la France et de l’Église, saint

Boniface, qui devait sacrer le premier roi carlovingien, parcourait

l’Allemagne, renversait les temples païens et établissait les sièges

épiscopaux de Mayence, de Passau, de Freisingen, de Ratisbonne, de

Salzbourg, d’Erfurt, de Wurzbourg. Pour soumettre ces contrées à

l’Évangile, il avait à vaincre un obstacle en apparence insurmontable:

les barbares, qui vivaient des dépouilles enlevées à l’ennemi et du

fruit de leur chasse, ne voulaient pas renoncer au culte de Wuotan, le

dieu de la guerre, et de Diane, la chasseresse. Le zélé missionnaire,

qui était venu d’Angleterre et avait traversé les Gaules, n’ignorait

pas les merveilles accomplies sur le mont Tombe. A l’exemple de

saint Aubert, il opposa aux fausses divinités l’Archange vainqueur

du paganisme; il fonda des monastères et bâtit des églises sous le

vocable de saint Michel; il fit célébrer avec pompe la fête établie en

son honneur et lui consacra le sommet des montagnes où les Germains

rendaient à Wuotan et à Diane un culte sacrilège: «Observez, dit un

illustre écrivain de nos jours, l’admirable coïncidence de ces deux

faits qu’on n’a pas encore rapprochés l’un de l’autre. A l’extrémité

de la Gaule, au bord de l’Océan, saint Michel apparaît à un saint

évêque; à l’extrémité occidentale de l’Europe chrétienne, saint Michel

est donné pour patron à ces tribus germaniques qui sont en voie de se

convertir. C’est ainsi que se fonde la société chrétienne, sous la

protection de l’Archange. Elle existe encore et vivra toujours.» (Léon

Gautier.)

Dès le commencement du neuvième siècle, lorsque Charlemagne, après

avoir triomphé des Saxons, des Lombards et des Sarrasins, reçut la

couronne des mains de Léon III, saint Michel était connu et vénéré dans

les vastes États qui composaient l’Empire d’Occident; la Neustrie en

particulier et les provinces d’Allemagne, où les Romains et les Gaulois

avaient laissé plus de traces de leur séjour, la Bavière, la Souabe

et la Franconie se couvrirent de monastères et d’oratoires dédiés au

glorieux Archange. En Neustrie, le pieux fondateur du Mont-Saint-Michel

n’était plus; mais son esprit vivait dans ses enfants. Les chanoines

rivalisaient de zèle et travaillaient de concert à faire honorer le

prince de la milice céleste; les pèlerinages devenaient plus nombreux,

depuis que Charlemagne avait réuni sous son sceptre une grande partie

des nations chrétiennes; de pieuses dotations augmentèrent les

ressources de la collégiale, et des reliques insignes enrichirent le

trésor de l’église; à cette même époque des travaux assez importants

furent exécutés sur la montagne: on disposa des bâtiments pour les

pèlerins et quelques habitations s’ajoutèrent aux modestes cellules

des chanoines. En un mot, l’œuvre de saint Aubert prospérait de jour

en jour et portait des fruits abondants. Les évêques d’Avranches, à

l’exemple de leur illustre prédécesseur, visitaient de temps en temps

le mont Tombe, pour y chercher le silence de la retraite et y célébrer

les saints mystères; chaque année, l’anniversaire de la dédicace était

solennisé avec pompe; l’Église fêtait aussi les apparitions de saint

Michel sur le monte Gargano et à Rome. De leur côté, les peuples

germains évangélisés par saint Boniface eurent un Michelsberg ou mont

Saint-Michel, célèbre dans tout le cours du moyen-âge par la fameuse

légende de la plume, la plus naïve peut-être, la plus poétique et la

plus intéressante de toutes celles que les annalistes d’outre-Rhin nous

ont conservées.

Sur le Michelsberg, situé à l’extrémité du Stromberg, petite chaîne

de collines du Zabergau, s’élève, dit Max de Ring, une chapelle qui

formait jadis le chœur d’une église de capucins; elle est d’une date

très ancienne et repose sur un temple de Diane, la déesse favorite

des Germains. Le visiteur peut distinguer à la voûte et aux murs

extérieurs des restes de figures, qui remontent au temps du paganisme.

Or, d’après la légende, lorsque Boniface, l’apôtre de la Germanie, vint

prêcher en ces lieux la doctrine du Christ, il fut entravé au milieu

de sa mission par les malices et les pièges du diable; dans ce péril

extrême, il invoqua l’assistance «du chevalier du ciel,» et aussitôt

une lutte terrible s’engagea entre l’Archange et son implacable ennemi.

Saint Michel, grâce à son courage, remporta la victoire et enchaîna

Satan qu’il alla plonger dans l’abîme d’où il était sorti. «Mais

dans la lutte le diable avait arraché à l’Archange une plume de ses

ailes, toutes brillantes de rubis et d’émeraudes.» Saint Boniface la

recueillit avec soin et, après avoir achevé la conversion du pays,

il la plaça dans une châsse au-dessus de l’autel qu’il consacra sur

la montagne en l’honneur de Jésus-Christ. Une médaille d’argent,

fort rare de nos jours, rappelle cet événement merveilleux; pour la

plume, elle a disparu depuis que les partisans de Luther ont pillé et

profané l’église du Michelsberg, et malgré toutes les recherches, on

ne l’a jamais retrouvée. Qui ne verrait dans cette fiction poétique

une allusion au triomphe de l’ange, vainqueur du paganisme, sur le

redoutable Wuotan et les autres divinités des Germains? Qui ne serait

frappé en même temps de la foi de ces premiers âges?

Malgré les progrès rapides que le culte de saint Michel faisait dans

le monde chrétien, il n’avait pas atteint toute son extension et

quelque chose semblait manquer à la gloire de l’Archange. Le héros qui

avait humilié l’orgueil du paganisme dans la personne de Witikind et

d’Abiatar, et tenait sous sa domination le vaste empire d’Occident,

Charlemagne n’avait pas encore par un acte public proclamé la puissance

de saint Michel. L’heure solennelle était venue. Un pontife célèbre

par l’éclat de ses vertus avait travaillé à répandre le culte de

l’Archange en élevant la basilique du mont Tombe; l’un des plus grands

monarques dont l’histoire ait enregistré le nom et les œuvres allait

reconnaître le prince de la milice céleste pour le protecteur de la

France, la fille aînée de l’Église et la première nation du monde.

L’illustre empereur fit placer sur ses étendards le nom et l’image de

saint Michel, reconnaissant ainsi que le chef de la milice céleste

l’avait couvert de sa protection et veillait sur les destinées de ses

États. _Patronus et princeps imperii Galliarum_: Saint Michel patron

de l’empire des Gaules; tel est le beau titre que nos pères donneront

désormais à celui que Daniel appelait le grand prince.

Saint Michel et le Mont-Saint-Michel · 第 9 / 42 段