A Byzance et à Rome, Constantin et saint Grégoire, c’est-à-dire un

grand prince et un grand pape proclamèrent la gloire et la puissance

de saint Michel; un grand évêque fut choisi pour établir le culte

de l’Archange sur le mont Tombe. Le huitième siècle, si important

dans l’histoire de la Neustrie, était à peine commencé quand cette

ère nouvelle se leva pour la célèbre montagne, déjà sanctifiée par

la prière et la pénitence; saint Michel en prit alors possession et

de là, comme du sommet d’une forteresse inexpugnable, il étendit sa

protection sur la France entière. Le saint évêque, choisi pour être

l’intermédiaire du ciel dans l’accomplissement d’un tel dessein, était

remarquable par sa naissance et ses qualités naturelles, non moins que

par l’éclat de ses vertus. Il se nommait Aubert. L’Avranchin était sa

patrie; car, au témoignage de plusieurs annalistes, il naquit dans la

seigneurie de Genêts, non loin du mont Tombe. Sa famille, l’une des

plus illustres de la contrée, le forma de bonne heure à la pratique

de la piété chrétienne, et favorisa ses heureuses dispositions pour

l’étude en le confiant à des maîtres habiles; sous leur conduite il fit

des progrès rapides dans les sciences divines et humaines. A la mort

de ses proches, il divisa ses biens en trois parts, en donna deux aux

églises et aux pauvres, et garda la dernière pour son usage personnel;

ensuite il s’engagea dans l’état ecclésiastique, reçut les saints

ordres avec les sentiments de la plus tendre dévotion, et à partir de

ce moment il se consacra sans réserve au service de Dieu et au salut

de ses frères, qu’il aidait, dit la chronique, «tant ès nécessitez

corporelles que spirituelles.» Une si grande sainteté ne pouvait

rester dans l’oubli. A la mort de l’évêque d’Avranches, le clergé

et les fidèles se réunirent pour lui désigner un successeur; mais,

comme ils ne pouvaient tomber d’accord, ils firent un jeûne de sept

jours, pendant lesquels ils supplièrent Dieu de donner à son église

un pontife selon son cœur. Le septième jour, au milieu d’un nombreux

concours de peuple, tous les suffrages se portèrent spontanément

sur le bienheureux Aubert. Les hagiographes rapportent que, pendant

l’élection, une voix mystérieuse se fit entendre et prononça ces

paroles: «Le prêtre Aubert doit être votre pontife.»

Le pieux évêque exerça les fonctions pastorales avec tant de zèle

et de succès, qu’il répandit la lumière du christianisme et de la

civilisation dans tout le pays et mérita d’être appelé illustre entre

ceux qui gouvernèrent l’église d’Avranches. Il fut constamment occupé

à détruire les derniers restes du paganisme expirant, à préserver ses

diocésains contre les ravages de l’hérésie naissante et à délivrer

les faibles de l’oppression des forts; en un mot, pour nous servir

du langage figuré de nos pères, il combattit avec courage le monstre

de l’idolâtrie, de l’erreur et de la tyrannie: noble lutte qui fut

symbolisée au moyen âge dans une allégorie que dom Huynes rapporte en

ces termes: «Un jour ce vigilant pasteur, venant de visiter son cher

troupeau et s’en retournant en son église cathédrale, se vit environné

sur le chemin d’une multitude de villageois lesquels joignant les mains

s’escrioient d’une voix triste et lamentable qu’il eut pitié de leur

misère, le supplians, la larme à l’œil, qu’il daignast regarder leur

affliction et chasser loin de leurs terres un espouvantable dragon

qui se retiroit vers la mer et venoit presque à chaque moment les

poursuivre pour les dévorer eux et leurs troupeaux, infestant de son

haleine puante tous les lieux par lesquels il passoit. Le saint, à ces

clameurs, s’arresta et consolant toute cette populace par ses discours

remplis de charité et prudence leur promit de les ayder et secourir

en tout ce qu’il pourroit. Se munissant donc des armes spirituelles

de l’oraison et mettant toute sa confiance en Dieu, il se résolut

d’aller attaquer et combattre ce dragon, lequel dès qu’il eut apperceu

le saint et le peuple qui le suivoit, jettant feu et flammes par les

narines, et sa gueule béante, s’approcha d’eux comme pour les dévorer,

bruslant du feu qu’il degorgeoit les herbes et arbrisseaux par où il

passoit. Mais saint Aubert ne s’espouvantant nullement pour cela,

bien que le peuple retournast en arrière, demeura ferme et stable au

mesme endroict, fit le signe de la croix et jettant son estolle sur

le dragon luy commanda de se tenir coy et de ne bouger non plus que

s’il eut esté mort. O vertu divine! A ces paroles le dragon demeura

immobile et tout le peuple qui trembloit de frayeur et regardoit de

loin ne sçavoit que penser de cela, jusques à ce qu’après avoir bien

considéré, ils virent clairement que le dragon ne se remuoit nullement

et de là prirent la hardiesse de s’approcher de leur sainct évesque

lequel pour lors reprenant son estolle conjura le dragon de ne nuire

doresnavant à aucun. Et afin que personne par après n’en fut incommodé

il supplia Notre Seigneur de permettre que la mer faisant son flux et

reflux l’engloutit. Ce qui fut fait, et depuis ne fut veu ni apperceu

de personne.»

Cependant, comme les saints eux-mêmes ont besoin de se recueillir de

temps en temps et de puiser dans la retraite une nouvelle vigueur, le

bienheureux Aubert suspendait parfois les travaux de son ministère

et cherchait la solitude pour y vaquer plus librement à la prière et

à la contemplation; il se retirait de préférence sur le mont Tombe,

où l’attiraient et les exemples des anciens ermites et l’amour de

la retraite. Là, au milieu du plus profond silence, il passait de

longues heures en communication avec Dieu, oubliant les fatigues de

la vie pastorale et se préparant à de nouveaux combats; peut-être

aussi hâtait-il par ses prières le jour où sa solitude bien-aimée,

autrefois sous l’empire du démon, allait devenir «le palais des anges,»

et pressait-il le ciel d’accomplir ses desseins de miséricorde sur la

Neustrie et le reste de la France. Bientôt, en effet, «le prince des

armées du Seigneur, le protecteur de la sainte Église et le vainqueur

du serpent infernal,» l’archange saint Michel apparut au pieux évêque

pendant qu’il prenait un peu de repos et lui commanda de construire

un sanctuaire au sommet du mont Tombe, où il devait être honoré à

l’avenir comme il l’était déjà en Italie sur le monte Gargano. Après

cette vision, saint Aubert resta tout pensif, et craignant d’être

l’objet d’un rêve ou d’une illusion, il se contenta de redoubler ses

prières, ses jeûnes et ses aumônes, et il ne se rendit pas au désir

du messager céleste; mais, quelques jours après, l’Archange apparut

pour la deuxième fois: son aspect était plus sévère et ses ordres plus

pressants. Le pontife éprouva une vive agitation; il ne put reposer le

reste de la nuit, croyant toujours apercevoir le personnage mystérieux

qui s’était montré à lui, et se figurant entendre ses paroles

menaçantes; néanmoins il recourut de nouveau à la pénitence, supplia

le Seigneur de l’éclairer et de lui faire connaître sa volonté, puis

cette fois encore il refusa d’obéir et suivit le conseil de l’apôtre

saint Jean, qui nous dit «d’éprouver les esprits pour savoir s’ils

viennent de Dieu.» Bientôt une troisième apparition le tira de toute

incertitude. Saint Michel le reprit sévèrement de son infidélité, et

après lui avoir intimé les ordres du ciel, il le toucha du doigt et lui

fit à la tête une cicatrice profonde.

La simplicité de ce récit, l’accord unanime de tous les historiens

sérieux et les témoignages de la science moderne ne laissent aucun

doute sur la réalité de ces apparitions. En 1009 les ossements du

saint évêque furent élevés de terre et placés sur les autels; depuis

cette époque, des milliers de pèlerins ont constaté avec admiration la

marque imprimée par le doigt de l’Archange (fig. 18): le célèbre auteur

du _Neustria pia_ dit qu’il eut deux fois ce bonheur, en 1612 et en

1641. A la grande révolution, un médecin savant et consciencieux sauva

la précieuse relique, et au commencement de ce siècle il la rendit à

l’autorité diocésaine, en jurant «sur sa part de paradis» qu’elle était

authentique et que lui-même, après l’avoir soustraite à la profanation,

l’avait conservée avec le plus grand soin. Il y a peu d’années, un

autre docteur remarquable par ses vertus et sa science, ayant fait une

étude sérieuse sur le chef de saint Aubert, a démontré que l’ouverture

pratiquée au crâne ne peut être attribuée à une cause naturelle, et il

n’a pas hésité à reconnaître la vérité du prodige attesté depuis dix

siècles par la foi des fidèles. Il est donc impossible de le nier, la

destinée du Mont-Saint-Michel est toute providentielle, et, à l’origine

comme dans la suite de cette histoire, le surnaturel jaillit à chaque

pas et défie les attaques de l’impiété moderne. Les précautions, les

doutes, les hésitations du sage prélat servent à consolider notre

croyance, et ce grand pontife, l’un des plus illustres parmi ceux qui

ont formé la France de même que l’abeille «forme sa ruche,» était

digne de servir d’intermédiaire entre saint Michel et notre patrie.

Cependant, il faut l’avouer, tous les détails relatés dans les anciens

manuscrits ne présentent pas le même degré de certitude, et des

circonstances que nous omettons paraissent empruntées au récit de

l’apparition du monte Gargano.

Enfin, le ciel avait manifesté ses volontés par des signes éclatants,

et désormais il n’était plus possible d’hésiter; aussi le bienheureux

Aubert se hâta-t-il d’exécuter les ordres de l’Archange, et

travailla-t-il sans relâche à la construction de l’église du mont

Tombe. Cet édifice, le premier que la Neustrie dédia _solennellement_

au prince de la milice céleste, fut l’objet de la vénération et en

même temps de la curiosité des peuples; la piété se plut à l’entourer

de mystères et l’imagination de légendes: la rosée du ciel traça les

dimensions, saint Michel fut l’architecte, un petit enfant écarta de

son pied les obstacles que présentait la nature, le Sauveur

[Illustration: Fig. 18.--Chef de saint Aubert, conservé dans l’église

Saint-Gervais d’Avranches.]

avec ses anges fit la dédicace; en un mot, dans la pensée des fidèles,

ce sanctuaire était comme l’esprit céleste apparu à Aubert, il n’avait

rien de terrestre. Il est utile, pour faire connaître cette époque, de

rapporter fidèlement le récit des annalistes du moyen âge; le lecteur

saura faire la part de la foi et de l’imagination, du surnaturel et de

l’humain, du miracle et de l’allégorie, de l’histoire et de la légende.

Il est raconté que saint Aubert, après avoir communiqué à ses chanoines

et à son peuple les visites dont saint Michel l’avait honoré, partit

de sa ville épiscopale, accompagné du clergé et d’un grand nombre

de fidèles, et se dirigea vers le mont Tombe. Tous étaient animés

d’un saint enthousiasme et chantaient dans le parcours des hymnes et

des cantiques, inaugurant ainsi pour le Mont-Saint-Michel l’ère des

pèlerinages publics et solennels. Arrivé au terme de son voyage, Aubert

purifia par de pieuses cérémonies le sol autrefois souillé par les

sacrifices offerts aux faux dieux, et bénit l’emplacement que devait

occuper le nouveau sanctuaire. Sans plus attendre, une phalange de

travailleurs se mirent à l’œuvre pour aplanir le terrain et commencer

la construction; mais un obstacle inattendu vint s’opposer à leur

dessein et défier tous leurs efforts. Au sommet de la montagne se

dressaient deux énormes rochers que les bras les plus vigoureux «ne

purent ni ébranler ni arracher de leur place.» Des archéologues de

mérite affirment que ces pierres étaient des menhirs ayant servi au

sabéisme des Gaulois, à l’époque où le mont Tombe était placé comme un

vaste autel entre deux localités celtiques, Scessiacum et Astériac.

Le saint pontife, loin de perdre courage, résolut de ne pas regagner

son église d’Avranches avant d’avoir vaincu cette difficulté; l’ordre

de l’Archange était une preuve manifeste de la volonté de Dieu, et

la pieuse entreprise devait réussir. Cette confiance ne tarda pas à

être récompensée. On rapporte qu’une nuit, au village d’Itius, connu

aujourd’hui sous le nom de Montitier, «saint Michel se montra en vision

à un homme appelé Bain,» l’un «des plus apparens de sa paroisse,» et

par-dessus tout enrichi de douze enfants dont l’un était encore au

berceau; l’Archange l’ayant averti d’aller au mont Tombe travailler

avec ses fils sous les ordres du vénérable Aubert, il s’empressa

d’obéir, et au grand étonnement de tous, il ébranla les deux rochers

qui dominaient comme des géants la cime de la montagne; il les déracina

et les fit rouler au fond de l’abîme. En récompense d’un tel service,

il reçut une ferme que sa famille posséda pendant plusieurs siècles

et pour laquelle elle payait une redevance au Mont-Saint-Michel.

«D’autres, dit Dom Huynes, rapportent cette action autrement et le

tout, selon qu’ils disent, se voit dépeint sur une vitre de l’église

faicte il y a environ cent soixante ans, et de plus cela est dans

quelques manuscripts de ce Mont. Ils disent donc que cet homme estant

venu avec onze de ses enfants et ne pouvant rien faire non plus que les

autres, saint Aubert luy demanda s’il avoit amené tous ses enfants,

ainsy que saint Michel luy avoit commandé, et qu’iceluy répondit

qu’ouy, excepté qu’il avoit encore un petit garçon et qu’il ne l’avoit

apporté estant incapable de travailler, alors saint Aubert dit qu’on

l’allast querir, d’autant, dit-il, que Dieu a eslevé les choses infimes

et foibles de ce monde pour confondre les forts et puissants. Ayant

esté apporté, il le prit entre ses bras et ayant approché son petit

pied sénestre contre une de ces poinctes qui estoit plus difficile à

desmolir, il l’imprima dedans comme si c’eust esté cire molle et fit

tomber par cet attouchement cette poincte du haut en bas où on la voit

encore à présent avec l’impression du pied de l’enfant. Depuis saint

Aubert ayant esté canonizé, on bastit en son honneur sur icelle la

chapelle qu’on y voit encore.» Telle est la légende du petit Bain, si

célèbre au moyen âge et dans les temps modernes. C’est la faiblesse de

l’homme élevant un temple à l’Ange de la force.

Les plus grands obstacles étaient surmontés; mais quelle forme et

quelle dimension fallait-il donner à l’édifice? Ici encore le ciel vint

en aide au bienheureux Aubert. Pendant la nuit une forte rosée mouilla

le sommet de la montagne, à l’exception de l’espace que devait occuper

le nouveau sanctuaire. A ce signe, le saint Pontife reconnut les

volontés de l’Archange et s’empressa de commencer la construction. Les

murs s’élevèrent rapidement et bientôt l’édifice fut achevé. Si l’on en

croit les anciens auteurs, il était rond, en forme de crypte et pouvait

contenir environ cent personnes. Par une coïncidence remarquable,

la grotte du monte Gargano avait à peu près les mêmes dimensions,

la même sévérité de style, le même cachet, la même simplicité. Cet

oratoire n’égalait pas en magnificence et en grandeur les monuments qui

viendront plus tard couronner le Mont-Saint-Michel; néanmoins, il fit

longtemps l’admiration des pèlerins, et surtout il devint célèbre par

des prodiges éclatants; plus d’une fois il fut célébré par les poètes

chrétiens: l’un d’eux rapporte qu’il s’éleva de terre au chant joyeux

des saints cantiques, et que, par sa beauté et ses proportions, il

était digne de l’Archange qui devait en être le protecteur.

Avant de célébrer la dédicace «l’évêque d’Avranches reçut du

bienheureux Michel l’ordre d’envoyer très promptement des frères

au monte Gargano,» à l’extrémité de l’Italie méridionale, pour en

rapporter des reliques précieuses, qui seraient déposées dans le

nouveau sanctuaire. Les chanoines députés pour cette importante mission

reçurent dans leur voyage la plus cordiale hospitalité, et les prêtres

préposés à la garde de l’église du monte Gargano les accueillirent

comme des envoyés du ciel; l’évêque de Siponto, aujourd’hui

Manfredonia, voulut lui-même connaître les merveilles accomplies sur le

mont Tombe et il se réjouit de voir le culte de saint Michel s’étendre

au loin dans les Gaules. Les chanoines d’Avranches exposèrent alors

le but de leur voyage, et l’on s’empressa de les satisfaire en leur

donnant «une partie du voile de pourpre» que l’Archange avait déposé

sur l’autel du monte Gargano, et «un fragment du marbre» qu’il avait

marqué d’une empreinte miraculeuse, lors de son apparition. Chargés

d’un trésor si précieux, les messagers d’Aubert prirent congé de leurs

hôtes, après avoir promis de rester avec eux en union intime de prières

et de bonnes œuvres; promesse qui fut toujours fidèlement gardée, comme

on pourra le constater plus d’une fois dans le cours de cette histoire.

Le retour à travers l’Italie et les Gaules fut une marche triomphale,

signalée chaque jour par des prodiges sans nombre; partout les

populations se portaient en foule sur le passage des voyageurs; «douze

aveugles recouvrèrent la vue,» et plusieurs malades furent rendus à la

santé. Ainsi, dans la pensée des peuples, saint Michel exerçait déjà

les fonctions «d’ange médecin,» que le moyen âge lui fit partager avec

saint Raphaël.

Aux approches du mont Tombe, les pèlerins furent accueillis par

l’évêque d’Avranches, qui était venu à leur rencontre avec ses prêtres

et un grand nombre de fidèles. Il faudrait avoir la foi de ces premiers

âges pour comprendre les transports de joie, les élans d’enthousiasme

et les accents de piété qui s’échappèrent de tous les cœurs à la vue

des saintes reliques apportées du monte Gargano. Il est rapporté qu’une

femme aveugle, s’étant fait conduire sur le parcours de la procession,

recouvra soudain la vue et s’écria: «Qu’il fait _beau voir_!» Dès

lors son village, appelé Astériac, prit le nom de _Beauvoir_ qu’il a

toujours gardé. Les chanoines furent saisis d’étonnement quand ils

arrivèrent sur la plage, à une petite distance du mont Tombe; non

seulement le sanctuaire de l’Archange était achevé, mais on avait bâti

sur le flanc de la montagne plusieurs petites cellules, qui formaient

le noyau de la cité de Saint-Michel. Enfin, le jour de la dédicace

solennelle était arrivé. Le 16 octobre 709, l’évêque d’Avranches, en

présence d’un concours extraordinaire de peuple, fit la consécration,

selon l’usage établi dans l’Église depuis le pape saint Sylvestre.

Le morceau de pourpre et le fragment de marbre donnés par l’évêque

de Siponto furent portés en procession et déposés sur l’autel, dans

une châsse; ensuite le pieux pontife, assisté de ses chanoines et de

ses prêtres, célébra les saints mystères et distribua le pain de vie

à un grand nombre de fidèles. La basilique fut dédiée au prince de

la milice céleste, et à partir de ce moment, la montagne s’appela le

_Mont-Saint-Michel au péril de la mer_.

Cette fête eut un retentissement qui s’étendit au loin dans l’Église

et se perpétua d’âge en âge; au dix-septième siècle on montrait encore

aux visiteurs un débris de l’autel sur lequel le bienheureux Aubert

offrit le saint sacrifice le jour de la dédicace. Cette relique était

conservée dans la chapelle de la Vierge, probablement à l’endroit même

où s’élevait le premier sanctuaire. Une fête qui se célèbre encore le

16 octobre dans le diocèse de Coutances et Avranches, fut instituée

pour honorer l’anniversaire d’un si beau jour. D’après une pieuse

tradition, Notre-Seigneur, accompagné de saint Michel et assisté

par les anges, descendit des cieux, fit lui-même la consécration de

l’église et en confia le soin au glorieux Archange. A partir de ce

moment les esprits célestes ne quittèrent plus la sainte montagne et

dans le silence des nuits, quand la prière des hommes ne montait plus

vers le trône de l’Éternel, ils commençaient une hymne de louange à

la gloire du Très-Haut. Telle était la croyance de nos pères, de ces

chrétiens vigoureux dont la foi simple et naïve n’avait point reçu

les atteintes du scepticisme et de l’incrédulité; dans leur pensée,

l’Archange inaugura par une série de prodiges l’introduction de son

culte solennel en France, et traça lui-même en caractères visibles

les premières pages de son histoire, pour nous faire entrevoir dès

l’origine combien la trame en serait merveilleuse. Ils ne savaient

pas toujours dégager la vérité des récits légendaires ou des fictions

poétiques, et parfois leur enthousiasme voyait des miracles dans les

événements qui pouvaient s’interpréter sans l’intervention directe

du ciel; mais ils comprenaient mieux que nous la belle et sublime

physionomie de saint Michel. D’un autre côté pourquoi tant de pompe et

tant d’éclat pour un modeste oratoire isolé au fond de la Neustrie?

Pourquoi cet élan général qui s’empare à la fois de tous les cœurs,

ce frémissement mystérieux qui soudain fait tressaillir nos pères? Ne

faut-il pas en conclure que l’on saluait déjà dans le vainqueur de

Satan l’ange tutélaire de la France mérovingienne?

IV

SAINT MICHEL ET LA FRANCE MÉROVINGIENNE.

Le culte de saint Michel se développa et revêtit une forme plus

solennelle sous la prélature du bienheureux Aubert, au commencement

du huitième siècle; mais, comme on l’a vu, ce triomphe était préparé

depuis longtemps. Des auteurs autorisés pensent que l’Archange veilla

sur le berceau de la France mérovingienne, et que dès lors son nom fut

en grande vénération parmi les tribus qui avaient embrassé l’Évangile.

Quand le roi Clovis engagea nos destinées à la journée de Tolbiac, le

succès parut un moment déserter ses drapeaux et la victoire pencha

pour les Suèves; mais le héros franc, à la sollicitation du patrice

Aurélien, leva les yeux au ciel et invoqua le Dieu de Clotilde: «Si

tu me donnes de vaincre, lui dit-il, je croirai en toi et je recevrai

le baptême; car mes dieux sont sourds à ma prière et me refusent leur

appui.» Il parlait encore lorsque les hordes barbares prirent la

fuite, laissant un riche butin au pouvoir du vainqueur. A l’exemple

de Constantin, Clovis triompha par la vertu de la croix, et, d’après

de graves écrivains, saint Michel fut le messager céleste dont Dieu

se servit pour écraser la puissance du paganisme dans les champs de

Tolbiac comme sur les rives du Tibre. Une ancienne légende rapportée

dans Guillaume Chasseneuz ajoutait que le prince de la milice céleste

avait fourni la _sainte ampoule_ avec l’huile pour le baptême du roi,

et qu’il avait dirigé les Francs dans leur expédition contre les

Goths. Quoi qu’il en soit, le culte de l’Archange était en honneur à

la cour des rois mérovingiens; car Wulfoald, maire du palais du jeune

Childéric II, fit ériger le monastère de Saint-Mihiel, dont nous avons

déjà parlé. Ainsi, dans les contrées austrasiennes qui secouèrent

le joug des Romains même avant l’élévation de Clovis, sur les bords

de la Meuse où l’idolâtrie «s’attachait aux arbres des forêts, aux

eaux des fontaines, aux dieux de pierre et de bronze que Rome avait

délaissés,» saint Michel, vainqueur du paganisme, fut honoré par les

vieilles peuplades gallo-franques. Après avoir présidé à la formation

de notre unité nationale, sous les premiers rois mérovingiens, il

fixa sa demeure au sommet du mont Tombe. «La nation des Francs, dit

l’auteur de la _Légende dorée_, s’était illustrée au loin par la grâce

du Christ, et après avoir dompté partout dans les provinces les têtes

des superbes, elle vivait heureuse sous la conduite du pieux roi

Childebert, qui régnait en maître sur toutes les parties de ses vastes

États. Alors, comme Dieu gouverne l’univers entier par les légions des

esprits célestes soumis à sa puissance, le bienheureux Michel archange,

un des sept qui sont toujours debout en présence du Seigneur, celui qui

est préposé à la garde du paradis pour introduire les âmes des justes

dans le séjour de la paix, après s’être offert à la vénération des

fidèles sur le monte Gargano, et avoir illuminé dans la grâce du Christ

toutes les nations latines de l’_Orient_, voulut se manifester comme le

_protecteur des peuples de l’Occident_, lui qui avait autrefois prêté

l’appui de sa force aux enfants d’Israël bénis par les patriarches.

Il faut comprendre par quel _dessein mystérieux_ il a choisi, sur les

côtes occidentales, un lieu où afflue de tous les points de la terre la

religieuse multitude des fidèles.»

Saint Michel et le Mont-Saint-Michel · 第 8 / 42 段