grand prince et un grand pape proclamèrent la gloire et la puissance
de saint Michel; un grand évêque fut choisi pour établir le culte
de l’Archange sur le mont Tombe. Le huitième siècle, si important
dans l’histoire de la Neustrie, était à peine commencé quand cette
ère nouvelle se leva pour la célèbre montagne, déjà sanctifiée par
la prière et la pénitence; saint Michel en prit alors possession et
de là, comme du sommet d’une forteresse inexpugnable, il étendit sa
protection sur la France entière. Le saint évêque, choisi pour être
l’intermédiaire du ciel dans l’accomplissement d’un tel dessein, était
remarquable par sa naissance et ses qualités naturelles, non moins que
par l’éclat de ses vertus. Il se nommait Aubert. L’Avranchin était sa
patrie; car, au témoignage de plusieurs annalistes, il naquit dans la
seigneurie de Genêts, non loin du mont Tombe. Sa famille, l’une des
plus illustres de la contrée, le forma de bonne heure à la pratique
de la piété chrétienne, et favorisa ses heureuses dispositions pour
l’étude en le confiant à des maîtres habiles; sous leur conduite il fit
des progrès rapides dans les sciences divines et humaines. A la mort
de ses proches, il divisa ses biens en trois parts, en donna deux aux
églises et aux pauvres, et garda la dernière pour son usage personnel;
ensuite il s’engagea dans l’état ecclésiastique, reçut les saints
ordres avec les sentiments de la plus tendre dévotion, et à partir de
ce moment il se consacra sans réserve au service de Dieu et au salut
de ses frères, qu’il aidait, dit la chronique, «tant ès nécessitez
corporelles que spirituelles.» Une si grande sainteté ne pouvait
rester dans l’oubli. A la mort de l’évêque d’Avranches, le clergé
et les fidèles se réunirent pour lui désigner un successeur; mais,
comme ils ne pouvaient tomber d’accord, ils firent un jeûne de sept
jours, pendant lesquels ils supplièrent Dieu de donner à son église
un pontife selon son cœur. Le septième jour, au milieu d’un nombreux
concours de peuple, tous les suffrages se portèrent spontanément
sur le bienheureux Aubert. Les hagiographes rapportent que, pendant
l’élection, une voix mystérieuse se fit entendre et prononça ces
paroles: «Le prêtre Aubert doit être votre pontife.»
Le pieux évêque exerça les fonctions pastorales avec tant de zèle
et de succès, qu’il répandit la lumière du christianisme et de la
civilisation dans tout le pays et mérita d’être appelé illustre entre
ceux qui gouvernèrent l’église d’Avranches. Il fut constamment occupé
à détruire les derniers restes du paganisme expirant, à préserver ses
diocésains contre les ravages de l’hérésie naissante et à délivrer
les faibles de l’oppression des forts; en un mot, pour nous servir
du langage figuré de nos pères, il combattit avec courage le monstre
de l’idolâtrie, de l’erreur et de la tyrannie: noble lutte qui fut
symbolisée au moyen âge dans une allégorie que dom Huynes rapporte en
ces termes: «Un jour ce vigilant pasteur, venant de visiter son cher
troupeau et s’en retournant en son église cathédrale, se vit environné
sur le chemin d’une multitude de villageois lesquels joignant les mains
s’escrioient d’une voix triste et lamentable qu’il eut pitié de leur
misère, le supplians, la larme à l’œil, qu’il daignast regarder leur
affliction et chasser loin de leurs terres un espouvantable dragon
qui se retiroit vers la mer et venoit presque à chaque moment les
poursuivre pour les dévorer eux et leurs troupeaux, infestant de son
haleine puante tous les lieux par lesquels il passoit. Le saint, à ces
clameurs, s’arresta et consolant toute cette populace par ses discours
remplis de charité et prudence leur promit de les ayder et secourir
en tout ce qu’il pourroit. Se munissant donc des armes spirituelles
de l’oraison et mettant toute sa confiance en Dieu, il se résolut
d’aller attaquer et combattre ce dragon, lequel dès qu’il eut apperceu
le saint et le peuple qui le suivoit, jettant feu et flammes par les
narines, et sa gueule béante, s’approcha d’eux comme pour les dévorer,
bruslant du feu qu’il degorgeoit les herbes et arbrisseaux par où il
passoit. Mais saint Aubert ne s’espouvantant nullement pour cela,
bien que le peuple retournast en arrière, demeura ferme et stable au
mesme endroict, fit le signe de la croix et jettant son estolle sur
le dragon luy commanda de se tenir coy et de ne bouger non plus que
s’il eut esté mort. O vertu divine! A ces paroles le dragon demeura
immobile et tout le peuple qui trembloit de frayeur et regardoit de
loin ne sçavoit que penser de cela, jusques à ce qu’après avoir bien
considéré, ils virent clairement que le dragon ne se remuoit nullement
et de là prirent la hardiesse de s’approcher de leur sainct évesque
lequel pour lors reprenant son estolle conjura le dragon de ne nuire
doresnavant à aucun. Et afin que personne par après n’en fut incommodé
il supplia Notre Seigneur de permettre que la mer faisant son flux et
reflux l’engloutit. Ce qui fut fait, et depuis ne fut veu ni apperceu
de personne.»
Cependant, comme les saints eux-mêmes ont besoin de se recueillir de
temps en temps et de puiser dans la retraite une nouvelle vigueur, le
bienheureux Aubert suspendait parfois les travaux de son ministère
et cherchait la solitude pour y vaquer plus librement à la prière et
à la contemplation; il se retirait de préférence sur le mont Tombe,
où l’attiraient et les exemples des anciens ermites et l’amour de
la retraite. Là, au milieu du plus profond silence, il passait de
longues heures en communication avec Dieu, oubliant les fatigues de
la vie pastorale et se préparant à de nouveaux combats; peut-être
aussi hâtait-il par ses prières le jour où sa solitude bien-aimée,
autrefois sous l’empire du démon, allait devenir «le palais des anges,»
et pressait-il le ciel d’accomplir ses desseins de miséricorde sur la
Neustrie et le reste de la France. Bientôt, en effet, «le prince des
armées du Seigneur, le protecteur de la sainte Église et le vainqueur
du serpent infernal,» l’archange saint Michel apparut au pieux évêque
pendant qu’il prenait un peu de repos et lui commanda de construire
un sanctuaire au sommet du mont Tombe, où il devait être honoré à
l’avenir comme il l’était déjà en Italie sur le monte Gargano. Après
cette vision, saint Aubert resta tout pensif, et craignant d’être
l’objet d’un rêve ou d’une illusion, il se contenta de redoubler ses
prières, ses jeûnes et ses aumônes, et il ne se rendit pas au désir
du messager céleste; mais, quelques jours après, l’Archange apparut
pour la deuxième fois: son aspect était plus sévère et ses ordres plus
pressants. Le pontife éprouva une vive agitation; il ne put reposer le
reste de la nuit, croyant toujours apercevoir le personnage mystérieux
qui s’était montré à lui, et se figurant entendre ses paroles
menaçantes; néanmoins il recourut de nouveau à la pénitence, supplia
le Seigneur de l’éclairer et de lui faire connaître sa volonté, puis
cette fois encore il refusa d’obéir et suivit le conseil de l’apôtre
saint Jean, qui nous dit «d’éprouver les esprits pour savoir s’ils
viennent de Dieu.» Bientôt une troisième apparition le tira de toute
incertitude. Saint Michel le reprit sévèrement de son infidélité, et
après lui avoir intimé les ordres du ciel, il le toucha du doigt et lui
fit à la tête une cicatrice profonde.
La simplicité de ce récit, l’accord unanime de tous les historiens
sérieux et les témoignages de la science moderne ne laissent aucun
doute sur la réalité de ces apparitions. En 1009 les ossements du
saint évêque furent élevés de terre et placés sur les autels; depuis
cette époque, des milliers de pèlerins ont constaté avec admiration la
marque imprimée par le doigt de l’Archange (fig. 18): le célèbre auteur
du _Neustria pia_ dit qu’il eut deux fois ce bonheur, en 1612 et en
1641. A la grande révolution, un médecin savant et consciencieux sauva
la précieuse relique, et au commencement de ce siècle il la rendit à
l’autorité diocésaine, en jurant «sur sa part de paradis» qu’elle était
authentique et que lui-même, après l’avoir soustraite à la profanation,
l’avait conservée avec le plus grand soin. Il y a peu d’années, un
autre docteur remarquable par ses vertus et sa science, ayant fait une
étude sérieuse sur le chef de saint Aubert, a démontré que l’ouverture
pratiquée au crâne ne peut être attribuée à une cause naturelle, et il
n’a pas hésité à reconnaître la vérité du prodige attesté depuis dix
siècles par la foi des fidèles. Il est donc impossible de le nier, la
destinée du Mont-Saint-Michel est toute providentielle, et, à l’origine
comme dans la suite de cette histoire, le surnaturel jaillit à chaque
pas et défie les attaques de l’impiété moderne. Les précautions, les
doutes, les hésitations du sage prélat servent à consolider notre
croyance, et ce grand pontife, l’un des plus illustres parmi ceux qui
ont formé la France de même que l’abeille «forme sa ruche,» était
digne de servir d’intermédiaire entre saint Michel et notre patrie.
Cependant, il faut l’avouer, tous les détails relatés dans les anciens
manuscrits ne présentent pas le même degré de certitude, et des
circonstances que nous omettons paraissent empruntées au récit de
l’apparition du monte Gargano.
Enfin, le ciel avait manifesté ses volontés par des signes éclatants,
et désormais il n’était plus possible d’hésiter; aussi le bienheureux
Aubert se hâta-t-il d’exécuter les ordres de l’Archange, et
travailla-t-il sans relâche à la construction de l’église du mont
Tombe. Cet édifice, le premier que la Neustrie dédia _solennellement_
au prince de la milice céleste, fut l’objet de la vénération et en
même temps de la curiosité des peuples; la piété se plut à l’entourer
de mystères et l’imagination de légendes: la rosée du ciel traça les
dimensions, saint Michel fut l’architecte, un petit enfant écarta de
son pied les obstacles que présentait la nature, le Sauveur
[Illustration: Fig. 18.--Chef de saint Aubert, conservé dans l’église
Saint-Gervais d’Avranches.]
avec ses anges fit la dédicace; en un mot, dans la pensée des fidèles,
ce sanctuaire était comme l’esprit céleste apparu à Aubert, il n’avait
rien de terrestre. Il est utile, pour faire connaître cette époque, de
rapporter fidèlement le récit des annalistes du moyen âge; le lecteur
saura faire la part de la foi et de l’imagination, du surnaturel et de
l’humain, du miracle et de l’allégorie, de l’histoire et de la légende.
Il est raconté que saint Aubert, après avoir communiqué à ses chanoines
et à son peuple les visites dont saint Michel l’avait honoré, partit
de sa ville épiscopale, accompagné du clergé et d’un grand nombre
de fidèles, et se dirigea vers le mont Tombe. Tous étaient animés
d’un saint enthousiasme et chantaient dans le parcours des hymnes et
des cantiques, inaugurant ainsi pour le Mont-Saint-Michel l’ère des
pèlerinages publics et solennels. Arrivé au terme de son voyage, Aubert
purifia par de pieuses cérémonies le sol autrefois souillé par les
sacrifices offerts aux faux dieux, et bénit l’emplacement que devait
occuper le nouveau sanctuaire. Sans plus attendre, une phalange de
travailleurs se mirent à l’œuvre pour aplanir le terrain et commencer
la construction; mais un obstacle inattendu vint s’opposer à leur
dessein et défier tous leurs efforts. Au sommet de la montagne se
dressaient deux énormes rochers que les bras les plus vigoureux «ne
purent ni ébranler ni arracher de leur place.» Des archéologues de
mérite affirment que ces pierres étaient des menhirs ayant servi au
sabéisme des Gaulois, à l’époque où le mont Tombe était placé comme un
vaste autel entre deux localités celtiques, Scessiacum et Astériac.
Le saint pontife, loin de perdre courage, résolut de ne pas regagner
son église d’Avranches avant d’avoir vaincu cette difficulté; l’ordre
de l’Archange était une preuve manifeste de la volonté de Dieu, et
la pieuse entreprise devait réussir. Cette confiance ne tarda pas à
être récompensée. On rapporte qu’une nuit, au village d’Itius, connu
aujourd’hui sous le nom de Montitier, «saint Michel se montra en vision
à un homme appelé Bain,» l’un «des plus apparens de sa paroisse,» et
par-dessus tout enrichi de douze enfants dont l’un était encore au
berceau; l’Archange l’ayant averti d’aller au mont Tombe travailler
avec ses fils sous les ordres du vénérable Aubert, il s’empressa
d’obéir, et au grand étonnement de tous, il ébranla les deux rochers
qui dominaient comme des géants la cime de la montagne; il les déracina
et les fit rouler au fond de l’abîme. En récompense d’un tel service,
il reçut une ferme que sa famille posséda pendant plusieurs siècles
et pour laquelle elle payait une redevance au Mont-Saint-Michel.
«D’autres, dit Dom Huynes, rapportent cette action autrement et le
tout, selon qu’ils disent, se voit dépeint sur une vitre de l’église
faicte il y a environ cent soixante ans, et de plus cela est dans
quelques manuscripts de ce Mont. Ils disent donc que cet homme estant
venu avec onze de ses enfants et ne pouvant rien faire non plus que les
autres, saint Aubert luy demanda s’il avoit amené tous ses enfants,
ainsy que saint Michel luy avoit commandé, et qu’iceluy répondit
qu’ouy, excepté qu’il avoit encore un petit garçon et qu’il ne l’avoit
apporté estant incapable de travailler, alors saint Aubert dit qu’on
l’allast querir, d’autant, dit-il, que Dieu a eslevé les choses infimes
et foibles de ce monde pour confondre les forts et puissants. Ayant
esté apporté, il le prit entre ses bras et ayant approché son petit
pied sénestre contre une de ces poinctes qui estoit plus difficile à
desmolir, il l’imprima dedans comme si c’eust esté cire molle et fit
tomber par cet attouchement cette poincte du haut en bas où on la voit
encore à présent avec l’impression du pied de l’enfant. Depuis saint
Aubert ayant esté canonizé, on bastit en son honneur sur icelle la
chapelle qu’on y voit encore.» Telle est la légende du petit Bain, si
célèbre au moyen âge et dans les temps modernes. C’est la faiblesse de
l’homme élevant un temple à l’Ange de la force.
Les plus grands obstacles étaient surmontés; mais quelle forme et
quelle dimension fallait-il donner à l’édifice? Ici encore le ciel vint
en aide au bienheureux Aubert. Pendant la nuit une forte rosée mouilla
le sommet de la montagne, à l’exception de l’espace que devait occuper
le nouveau sanctuaire. A ce signe, le saint Pontife reconnut les
volontés de l’Archange et s’empressa de commencer la construction. Les
murs s’élevèrent rapidement et bientôt l’édifice fut achevé. Si l’on en
croit les anciens auteurs, il était rond, en forme de crypte et pouvait
contenir environ cent personnes. Par une coïncidence remarquable,
la grotte du monte Gargano avait à peu près les mêmes dimensions,
la même sévérité de style, le même cachet, la même simplicité. Cet
oratoire n’égalait pas en magnificence et en grandeur les monuments qui
viendront plus tard couronner le Mont-Saint-Michel; néanmoins, il fit
longtemps l’admiration des pèlerins, et surtout il devint célèbre par
des prodiges éclatants; plus d’une fois il fut célébré par les poètes
chrétiens: l’un d’eux rapporte qu’il s’éleva de terre au chant joyeux
des saints cantiques, et que, par sa beauté et ses proportions, il
était digne de l’Archange qui devait en être le protecteur.
Avant de célébrer la dédicace «l’évêque d’Avranches reçut du
bienheureux Michel l’ordre d’envoyer très promptement des frères
au monte Gargano,» à l’extrémité de l’Italie méridionale, pour en
rapporter des reliques précieuses, qui seraient déposées dans le
nouveau sanctuaire. Les chanoines députés pour cette importante mission
reçurent dans leur voyage la plus cordiale hospitalité, et les prêtres
préposés à la garde de l’église du monte Gargano les accueillirent
comme des envoyés du ciel; l’évêque de Siponto, aujourd’hui
Manfredonia, voulut lui-même connaître les merveilles accomplies sur le
mont Tombe et il se réjouit de voir le culte de saint Michel s’étendre
au loin dans les Gaules. Les chanoines d’Avranches exposèrent alors
le but de leur voyage, et l’on s’empressa de les satisfaire en leur
donnant «une partie du voile de pourpre» que l’Archange avait déposé
sur l’autel du monte Gargano, et «un fragment du marbre» qu’il avait
marqué d’une empreinte miraculeuse, lors de son apparition. Chargés
d’un trésor si précieux, les messagers d’Aubert prirent congé de leurs
hôtes, après avoir promis de rester avec eux en union intime de prières
et de bonnes œuvres; promesse qui fut toujours fidèlement gardée, comme
on pourra le constater plus d’une fois dans le cours de cette histoire.
Le retour à travers l’Italie et les Gaules fut une marche triomphale,
signalée chaque jour par des prodiges sans nombre; partout les
populations se portaient en foule sur le passage des voyageurs; «douze
aveugles recouvrèrent la vue,» et plusieurs malades furent rendus à la
santé. Ainsi, dans la pensée des peuples, saint Michel exerçait déjà
les fonctions «d’ange médecin,» que le moyen âge lui fit partager avec
saint Raphaël.
Aux approches du mont Tombe, les pèlerins furent accueillis par
l’évêque d’Avranches, qui était venu à leur rencontre avec ses prêtres
et un grand nombre de fidèles. Il faudrait avoir la foi de ces premiers
âges pour comprendre les transports de joie, les élans d’enthousiasme
et les accents de piété qui s’échappèrent de tous les cœurs à la vue
des saintes reliques apportées du monte Gargano. Il est rapporté qu’une
femme aveugle, s’étant fait conduire sur le parcours de la procession,
recouvra soudain la vue et s’écria: «Qu’il fait _beau voir_!» Dès
lors son village, appelé Astériac, prit le nom de _Beauvoir_ qu’il a
toujours gardé. Les chanoines furent saisis d’étonnement quand ils
arrivèrent sur la plage, à une petite distance du mont Tombe; non
seulement le sanctuaire de l’Archange était achevé, mais on avait bâti
sur le flanc de la montagne plusieurs petites cellules, qui formaient
le noyau de la cité de Saint-Michel. Enfin, le jour de la dédicace
solennelle était arrivé. Le 16 octobre 709, l’évêque d’Avranches, en
présence d’un concours extraordinaire de peuple, fit la consécration,
selon l’usage établi dans l’Église depuis le pape saint Sylvestre.
Le morceau de pourpre et le fragment de marbre donnés par l’évêque
de Siponto furent portés en procession et déposés sur l’autel, dans
une châsse; ensuite le pieux pontife, assisté de ses chanoines et de
ses prêtres, célébra les saints mystères et distribua le pain de vie
à un grand nombre de fidèles. La basilique fut dédiée au prince de
la milice céleste, et à partir de ce moment, la montagne s’appela le
_Mont-Saint-Michel au péril de la mer_.
Cette fête eut un retentissement qui s’étendit au loin dans l’Église
et se perpétua d’âge en âge; au dix-septième siècle on montrait encore
aux visiteurs un débris de l’autel sur lequel le bienheureux Aubert
offrit le saint sacrifice le jour de la dédicace. Cette relique était
conservée dans la chapelle de la Vierge, probablement à l’endroit même
où s’élevait le premier sanctuaire. Une fête qui se célèbre encore le
16 octobre dans le diocèse de Coutances et Avranches, fut instituée
pour honorer l’anniversaire d’un si beau jour. D’après une pieuse
tradition, Notre-Seigneur, accompagné de saint Michel et assisté
par les anges, descendit des cieux, fit lui-même la consécration de
l’église et en confia le soin au glorieux Archange. A partir de ce
moment les esprits célestes ne quittèrent plus la sainte montagne et
dans le silence des nuits, quand la prière des hommes ne montait plus
vers le trône de l’Éternel, ils commençaient une hymne de louange à
la gloire du Très-Haut. Telle était la croyance de nos pères, de ces
chrétiens vigoureux dont la foi simple et naïve n’avait point reçu
les atteintes du scepticisme et de l’incrédulité; dans leur pensée,
l’Archange inaugura par une série de prodiges l’introduction de son
culte solennel en France, et traça lui-même en caractères visibles
les premières pages de son histoire, pour nous faire entrevoir dès
l’origine combien la trame en serait merveilleuse. Ils ne savaient
pas toujours dégager la vérité des récits légendaires ou des fictions
poétiques, et parfois leur enthousiasme voyait des miracles dans les
événements qui pouvaient s’interpréter sans l’intervention directe
du ciel; mais ils comprenaient mieux que nous la belle et sublime
physionomie de saint Michel. D’un autre côté pourquoi tant de pompe et
tant d’éclat pour un modeste oratoire isolé au fond de la Neustrie?
Pourquoi cet élan général qui s’empare à la fois de tous les cœurs,
ce frémissement mystérieux qui soudain fait tressaillir nos pères? Ne
faut-il pas en conclure que l’on saluait déjà dans le vainqueur de
Satan l’ange tutélaire de la France mérovingienne?
IV
SAINT MICHEL ET LA FRANCE MÉROVINGIENNE.
Le culte de saint Michel se développa et revêtit une forme plus
solennelle sous la prélature du bienheureux Aubert, au commencement
du huitième siècle; mais, comme on l’a vu, ce triomphe était préparé
depuis longtemps. Des auteurs autorisés pensent que l’Archange veilla
sur le berceau de la France mérovingienne, et que dès lors son nom fut
en grande vénération parmi les tribus qui avaient embrassé l’Évangile.
Quand le roi Clovis engagea nos destinées à la journée de Tolbiac, le
succès parut un moment déserter ses drapeaux et la victoire pencha
pour les Suèves; mais le héros franc, à la sollicitation du patrice
Aurélien, leva les yeux au ciel et invoqua le Dieu de Clotilde: «Si
tu me donnes de vaincre, lui dit-il, je croirai en toi et je recevrai
le baptême; car mes dieux sont sourds à ma prière et me refusent leur
appui.» Il parlait encore lorsque les hordes barbares prirent la
fuite, laissant un riche butin au pouvoir du vainqueur. A l’exemple
de Constantin, Clovis triompha par la vertu de la croix, et, d’après
de graves écrivains, saint Michel fut le messager céleste dont Dieu
se servit pour écraser la puissance du paganisme dans les champs de
Tolbiac comme sur les rives du Tibre. Une ancienne légende rapportée
dans Guillaume Chasseneuz ajoutait que le prince de la milice céleste
avait fourni la _sainte ampoule_ avec l’huile pour le baptême du roi,
et qu’il avait dirigé les Francs dans leur expédition contre les
Goths. Quoi qu’il en soit, le culte de l’Archange était en honneur à
la cour des rois mérovingiens; car Wulfoald, maire du palais du jeune
Childéric II, fit ériger le monastère de Saint-Mihiel, dont nous avons
déjà parlé. Ainsi, dans les contrées austrasiennes qui secouèrent
le joug des Romains même avant l’élévation de Clovis, sur les bords
de la Meuse où l’idolâtrie «s’attachait aux arbres des forêts, aux
eaux des fontaines, aux dieux de pierre et de bronze que Rome avait
délaissés,» saint Michel, vainqueur du paganisme, fut honoré par les
vieilles peuplades gallo-franques. Après avoir présidé à la formation
de notre unité nationale, sous les premiers rois mérovingiens, il
fixa sa demeure au sommet du mont Tombe. «La nation des Francs, dit
l’auteur de la _Légende dorée_, s’était illustrée au loin par la grâce
du Christ, et après avoir dompté partout dans les provinces les têtes
des superbes, elle vivait heureuse sous la conduite du pieux roi
Childebert, qui régnait en maître sur toutes les parties de ses vastes
États. Alors, comme Dieu gouverne l’univers entier par les légions des
esprits célestes soumis à sa puissance, le bienheureux Michel archange,
un des sept qui sont toujours debout en présence du Seigneur, celui qui
est préposé à la garde du paradis pour introduire les âmes des justes
dans le séjour de la paix, après s’être offert à la vénération des
fidèles sur le monte Gargano, et avoir illuminé dans la grâce du Christ
toutes les nations latines de l’_Orient_, voulut se manifester comme le
_protecteur des peuples de l’Occident_, lui qui avait autrefois prêté
l’appui de sa force aux enfants d’Israël bénis par les patriarches.
Il faut comprendre par quel _dessein mystérieux_ il a choisi, sur les
côtes occidentales, un lieu où afflue de tous les points de la terre la
religieuse multitude des fidèles.»