Toutefois ce n’était pas seulement sur sa propre montagne que saint

Michel voulait défendre la France. A cette heure même où l’on croit

tout perdu, l’Archange apparaît à Jeanne d’Arc et lui révèle sa sublime

mission: «Lève-toi, lui dit-il, et va au secours du roi de France; tu

lui rendras son royaume.» L’histoire, qui nous raconte les succès de

l’héroïne, nous raconte également avec quelle effusion de cœur elle

remerciait messire saint Michel de l’avoir protégée au milieu des

combats.

En mémoire de la défense héroïque du Mont et en action de grâce des

heureux événements qui la suivirent, Louis XI fit un pèlerinage au

sanctuaire du protecteur de la France. Pour perpétuer le courage et

le patriotisme des braves qui avaient sauvé l’honneur du pays, il

établit la chevalerie de saint Michel; et sur la coquille d’or, emblème

du pèlerin, qu’il leur donne comme insigne de leur ordre, il grave

cette devise: _Immensi tremor Oceani_, la terreur de l’immense Océan,

rappelant ainsi les défaites des Anglais sur la mer et sur nos grèves,

où ils avaient cru voir l’Archange exciter la tempête et soulever

contre eux les vagues furieuses. Voilà comment cet ordre fameux eut

pour berceau notre Mont-Saint-Michel.

La célèbre montagne devait subir de nouvelles et terribles attaques. En

ces jours lamentables où les disciples de Calvin tentèrent d’asservir

notre catholique Normandie, ils comprirent bientôt que la prise du Mont

devait leur livrer la contrée tout entière. Mais la cité de l’Archange

demeurera le boulevard de la foi, comme elle a été le boulevard de

la patrie. Si saint Michel a déployé la vigueur de son bras pour

anéantir les ennemis de la France, pourrait-il rester insensible en

face des ennemis de l’Église? En vain les calvinistes, sentant bien

que la force est impuissante, ont recours à la ruse et se déguisent en

pèlerins. En vain s’écrient-ils dans l’orgueil d’un triomphe prématuré:

«Ville gaignée; ville gaignée!» La Moricière accourt avec une poignée

d’hommes et culbute l’ennemi. En vain Montgommery surprend la petite

cité; les moines défendent la citadelle à outrance. Que l’attaque

se prolonge pendant des années; que les combats se succèdent sans

trève, sans relâche! A chaque crise, le prince éthéré qui toujours

veille, suscitera des défenseurs: les de Vicques, les La Chesnaye, les

Quéroland. Grâce à sa protection toute puissante leur bras vainqueur

repoussera tous les assauts. Vierge du joug de l’étranger, la montagne

sera vierge du joug de l’hérésie: elle demeurera catholique et

française toujours.

Quelle leçon de patriotisme et de foi! Si jamais, ce qu’à Dieu ne

plaise, la France devait revoir des jours de malheur, des jours de

guerre et d’invasion, qu’elle n’oublie pas saint Michel; qu’elle

tourne vers lui ses regards, sa prière et son cœur; qu’elle lui dise

avec cette confiance et cette conviction religieuse qui font les

héros: _Sancte Michael Archangele, defende nos in prœlio!_ Et saint

Michel suscitera des anges, des héros; il combattra pour la France et

avec eux; et l’on pourra répéter toujours: _Michael et angeli ejus

prœliabantur cum Dracone, et Draco pugnabat et angeli ejus; et non

valuerunt!_

Nous l’avons vu, le Mont-Saint-Michel a son abbaye où veille et

s’initie à toutes les connaissances le savant bénédictin; il possède

ses remparts où éclate la vaillance de l’intrépide chevalier; mais par

dessus tout il est fier de sa basilique où des milliers de pèlerins

sont venus s’agenouiller en priant, en espérant et surtout en aimant.

C’est là, disons-le tout haut, la vraie grandeur, la gloire la plus

précieuse du Mont-Saint-Michel: il est avant tout le sanctuaire

visité pendant des siècles par la foi des chrétiens, le sanctuaire où

nous devons célébrer le triomphe de la religion et de la piété. Si

l’Archange descendait pour combattre à notre tête, il aimait surtout

à monter au ciel pour y porter nos vœux et nos adorations. Et quel

monument au monde fut jamais plus propice à la prière? N’est-ce pas

ici, comme l’a si bien dit un illustre enfant de saint Benoît, que

l’homme peut monter à Dieu sans être arrêté dans les élans de son âme,

et que Dieu peut descendre à nous sans rien perdre de sa majesté?

Autrefois le démon avait ici ses autels. Tour à tour les Celtes et

les Romains adorèrent sur cette montagne Bélénus et Jupiter. Mais la

douce aurore du christianisme se levait à peine sur notre pays, que

déjà les temples païens étaient renversés, qu’au prêtre des faux dieux

succédait l’ermite; la prière aux sanglants sacrifices; au paganisme

la croix du Sauveur. Le Mont, autrefois dédié à Bélénus, allait en un

mot devenir le palais des anges. Vers les premières années du huitième

siècle en effet, saint Michel apparaît au pieux évêque d’Avranches,

saint Aubert, lui enjoignant de construire, au sommet du mont Tombe,

un sanctuaire où la France viendrait l’honorer, comme déjà l’Italie le

vénérait sur le Mont-Gargan. Après quelque hésitation, le saint évêque

obéit; il part à la tête de son clergé, suivi d’un peuple nombreux qui,

saisi d’enthousiasme, chante des hymnes et des cantiques. C’est ainsi

que la religieuse cité d’Avranches ouvrait l’ère à jamais féconde des

pèlerinages au Mont-Saint-Michel. Malgré de prodigieux obstacles, la

basilique est construite; et à dater de ce jour le Mont-Saint-Michel

devient le rendez-vous du monde catholique. Les pieux fidèles accourent

de tous les pays: ils viennent des diverses parties de la France;

ils viennent de toutes les contrées de l’Europe. Pour leur faciliter

l’accès, des routes sont partout ouvertes; l’histoire nous a conservé

leur nom: elles s’appelaient _voies montoises_. Quelle nombreuse,

quelle magnifique et splendide procession le Mont-Saint-Michel voit

alors se dérouler sous ses cloîtres et pendant des siècles! Tous les

ordres, dans la société, tiennent à honneur d’y prendre part. L’Église,

d’abord, y envoie ses princes: «Chose admirable, dit dom Huynes, en

un lieu tant écarté du monde, si on voulait commencer de mettre sur

le registre les évêques, abbés et autres personnages qui y viennent,

je m’assure qu’en peu de temps on en aurait un beau catalogue. Et de

plus, si nos ancêtres eussent remarqué les légats du saint-siège, les

cardinaux et les archevêques..., nous nous contenterions de les nommer

en général, tant il y en aurait!!» En effet, les saints accourent au

Mont-Saint-Michel: saint Anselme, saint Édouard d’Angleterre, saint

Louis, saint Vincent-Ferrier. Les pontifes y accourent: ce sont

les archevêques de Rouen, les évêques de Normandie, de Bretagne et

d’Angleterre. Les cardinaux y viennent de leur côté: c’est, pour n’en

citer qu’un seul, le cardinal Rolland, qui plus tard devient pape sous

le nom d’Alexandre III. Les abbés viennent y entretenir et y rallumer

leur ferveur: ce sont les abbés de Cluny, de Saint-Michel de l’Écluse.

Les princes, les empereurs et les rois viennent y demander la sagesse

et le courage de porter chrétiennement le fardeau du pouvoir: à la

suite de Childebert, c’est Charlemagne, c’est Guillaume le Conquérant,

c’est Louis VII avec deux cardinaux, un archevêque, un évêque et cinq

abbés; c’est Louis IX, c’est Philippe le Hardi qui, sauvé de la peste,

à Tunis, vient témoigner sa reconnaissance au puissant Archange; c’est

Philippe le Bel qui dépose sur l’autel de la basilique douze cents

ducats destinés à modeler une statue de saint Michel en lames d’or;

c’est Charles VI, avec toute sa cour; c’est Charles VII; c’est Louis

XI qui trois fois vient prier au célèbre sanctuaire; c’est Charles

VIII «remerciant son dit seigneur saint Michel, chef de son Ordre, de

la bonne victoire qu’il obtenait contre ses ennemis;» c’est François

Iᵉʳ reçu par Jean de Lamps avec une magnificence dont les annales du

Mont nous ont légué le souvenir; c’est Charles IX et Henri III; c’est,

dans les temps modernes, le comte d’Artois, depuis Charles X, et le duc

d’Orléans, depuis Louis-Philippe, avec son frère et sa sœur.

Aux représentants du pouvoir et de la grandeur viennent se joindre

les foules ardentes et confiantes. A partir de la seconde moitié du

treizième siècle surtout, l’entraînement est général, irrésistible.

«En 1333, dit dom Huynes, une chose advint grandement admirable et est

telle.

[Illustration: Fig. 9.--Saint Michel terrassant le démon. Fac-similé

réduit de la gravure de Martin Schœn. Quinzième siècle.]

Une innombrable multitude de petits enfants qui se nommoient

_pastoureaux_ viennent en cette église de divers pays lointains,

les uns par bande, les autres en particulier. Plusieurs desquels

asseuraient qu’ils avoyent entendu des voix célestes qui disaient à

chacun d’eux: _Va au Mont-Saint-Michel_, et qu’incontinant ils avoyent

obeys, poussez d’un ardent désir, et s’estoient dès aussy tost mis en

chemin, laissant leurs troupeaux emmy les champs et marchant vers

ce Mont sans dire adieu à personne.» Les anges de la terre venaient

ainsi saluer le Prince des anges du ciel; la faiblesse venait implorer

la force. Avec les pastoureaux, ce sont des familles, des paroisses,

des cités qui viennent, bannières en tête, solliciter la protection

de l’Archange. Un historien du Mont nous a décrit ces pèlerinages, en

un jour de saint Michel, de façon à nous révéler ce qu’étaient alors

ces éclatantes et universelles manifestations de la foi chrétienne:

«La veille du grand jour, nous dit-il, tous les canons de la place

font entendre leurs salves glorieuses; du haut de la sublime tour, les

neuf cloches angéliques répandent au loin leurs joyeuses volées. Le

lendemain, les pieuses troupes gravissent la rue étroite qui conduit au

monastère. Pendant qu’ils vont prendre leur place, voici que sur les

grèves d’autres chants se font entendre: ce sont de nouveaux pèlerins

qui sortent des voies montoises, s’avançant avec leurs étendards vers

la sainte montagne. La route de Genets envoie quelques Anglais, des

compagnies des environs de Coutances dont plusieurs marchent pieds

nuds, quelques Flamands qui sont venus par l’antique voie de Bayeux à

Genets... Avranches en envoie davantage encore, et du Gué-de-l’Épine,

voici venir à la suite des compagnies normandes et parisiennes une

grande quantité d’enfants de la Champagne. Ils sont suivis d’une foule

si considérable, venue du Brabant et de la Haute et Basse-Allemagne,

qu’on peut à peine leur fournir des vivres sur la route. De la voie

Biardaise qui débouche à Bas-Courtils, sortent de nombreuses troupes

venues du Mans, de Mortain et de Barenton. On y voit aussi quelques

Italiens. Le grand chemin montois de Saint-James est encombré de

Bretons, de Poitevins, de Gascons et même d’Espagnols... La voie de

Pontorson, presque exclusivement bretonne, voit passer les populations

de Rennes, de Quimper, de Saint-Brieuc, de Vannes et de Saint-Pol de

Léon.» Ils sont reçus au milieu de toutes les magnificences du culte,

des chants graves des moines, avec lesquels s’harmonisent les sons de

l’orgue et les voix de la multitude. Les âmes se dilatent alors: de

toutes parts les vœux éclatent, les prières montent vers l’Archange,

nombreuses, ardentes et pleines de confiance. «Celui-ci recommande

une épouse ou des enfants malades; celle-ci un fils et un mari qui

exposent leur vie sur les flots pour gagner le pain de chaque jour;

d’autres prient pour des parents infirmes dont plusieurs, comme le

paralytique de l’Évangile, se sont fait apporter dans cette église,

pour se recommander à Dieu par l’entremise de son Archange.» O voûtes

de la basilique, où respire la piété des aïeux, comme la ferveur des

vrais chrétiens dut alors vous faire tressaillir! Comme le grand

Archange, ému par ces accents de foi, devait se tenir devant les autels

du temple, son encensoir d’or à la main! Comme il devait recueillir

avec amour l’encens que lui offraient ces cœurs dévoués! Comme la

fumée précieuse de ces aromates dut monter de sa main jusqu’au trône

de Dieu: _Data sunt ei incensa multa... et ascendit fumus aromatum de

manu Angeli in conspectu Dei!_ L’histoire nous dit qu’en effet les

pieux pèlerins ne criaient pas en vain: _Michael archangele, veni

in adjutorium populo Dei!_ Saint Michel archange, venez en aide au

peuple de Dieu! L’histoire nous dit que saint Michel fut le secours

de ces âmes chrétiennes: _Stetit in auxilium pro animabus justis._

Dans ce sanctuaire béni que de grâces signalées! Que de malades

rendus à la santé! Que de pécheurs convertis! Là se renouvellent les

prodiges de l’Évangile: les aveugles voient, les sourds entendent, les

boiteux marchent, et les foules, saisies d’admiration, pénétrées de

reconnaissance, retournent dans leur pays, en glorifiant le Seigneur

et son Archange. Le miracle, en un mot, qui partout ailleurs est une

exception, devient comme une habitude sur ce mont vénéré. A chaque

pas, dans ces heureux temps, le pèlerin le sent et le touche du

doigt. Il vit pour ainsi dire dans l’atmosphère des miracles. Et ces

miracles, nous dit l’illustre fils de saint Benoît, qui consacre tout

un livre à les raconter, sont attestés «par les escrits des moynes de

cette abbaye, qui pour la pluspart les ont veus, et les voyant nous

les ont laissés par escrits avec tous les témoignages qu’on pourrait

désirer en cette matière, dans laquelle, sous prétexte de piété, il se

glisse souvent plusieurs faussetés, si l’on n’y apporte la précaution

nécessaire, telle que nous croïons avoir gardée en ce livre.» Cette

précaution du savant écrivain est du reste superflue. Est-ce que cette

affluence des peuples au Mont-Saint-Michel, est-ce que ce concours

immense, cette confiance prodigieuse et constante ne proclament pas,

plus haut que tous les écrits, la vérité, le nombre et la perpétuité

de ces miracles? Non, les peuples ne seraient pas venus ainsi de

toutes les contrées de l’Europe, de tous les rangs de la société; les

multitudes n’auraient pas ainsi bravé les fatigues du voyage, les

privations, les sacrifices de tout genre, si leur confiance n’avait été

nourrie par les faveurs insignes que leur obtenait le puissant Archange.

Frappés par ces merveilles, émus par ces religieuses manifestations,

les papes lancent l’anathème contre quiconque ferait tort aux pèlerins

du Mont-Saint-Michel ou les entraverait dans leur saint projet.

L’auguste sanctuaire devient pour eux un lieu de prédilection qu’ils

veulent enrichir des privilèges les plus précieux. Plus de trente

souverains pontifes y attachent des indulgences; et, pour affirmer leur

propre dévotion, ils envoient des reliques nombreuses au trésor de la

basilique.

Qu’il était beau le Mont-Saint-Michel, dans ces siècles de foi! De

quelle profonde vénération, de quels pieux hommages l’entouraient

alors les grands et les petits, les souverains et les peuples! Avec

quelle vivacité de confiance le voyageur attardé sur les grèves, le

matelot battu par la tempête, l’infortuné dans la détresse répétaient

ce populaire et tant aimé refrain: «Saint Michel à notre secours!»

C’étaient alors pour lui des jours glorieux, des jours d’une

incomparable splendeur.

Mais quoi? devons-nous donc porter envie aux siècles passés? Cette

splendeur serait-elle à jamais évanouie? Non, non; regardez plutôt

à l’horizon! et vous verrez renaître la gloire des anciens âges.

Trop longtemps, sans doute, la montagne sainte a été humiliée; trop

longtemps, les soupirs et les gémissements y ont remplacé la prière

et l’espérance; mais enfin la justice est venue; l’heure de la

réparation a sonné. Dieu d’ailleurs, en des jours de colère, n’a que

trop sévèrement signifié à la France la nécessité de revenir à son

antique protecteur. La France a compris la leçon; et aujourd’hui les

voies du Mont-Saint-Michel ne pleurent plus; elles sont tout à la

joie, en se voyant de nouveau sillonnées par les pieux pèlerins; les

évêques ont repris le chemin du sanctuaire béni; des gardiens fidèles

remplacent les enfants de saint Benoît. Protégé par la science et

par le dévouement, le Mont échappe à la ruine qui le menaçait; les

grandes manifestations de la foi renaissent; et la nouvelle de cette

faveur éclatante que l’immortel Pie IX a bien voulu accorder à la

statue de l’Archange a fait tressaillir la vieille basilique. Oui, le

Mont-Saint-Michel va redevenir lui-même; la science y fleurira comme

aux jours d’autrefois: voici qu’en effet, aux alumnats du passé vient

de succéder l’_École apostolique_. Les âmes patriotiques, celles qui ne

veulent pas que la France périsse, y feront retentir le cri des antiques

[Illustration: Fig. 10.--L’archange saint Michel. Figure tirée

du tableau l’_Assomption de la Vierge_ du Pérugin. Académie des

Beaux-Arts, à Florence. Seizième siècle.]

héros: saint Michel soyez notre défenseur! La piété surtout, la piété

s’y rallumera. Guidés par saint Michel, nous ferons revivre le Christ

en nous-mêmes et autour de nous. La science, la bravoure, la piété,

c’est-à-dire, _progrès_, _patriotisme_, _religion_, voilà les trois

mots que notre dix-neuvième siècle voudra, pour son honneur, inscrire

à son tour au sommet de la cité de l’Archange. Et l’on pourra redire

toujours: _Michael et angeli ejus prœliabantur cum Dracone; et Draco

pugnabat et angeli ejus; et non valuerunt._

Un de nos grands orateurs disait, il y a quelque temps, dans une

assemblée de catholiques: «Nous ne faisons pas de la politique; nous

sommes les serviteurs d’une cause plus haute. Nous nous réunissons pour

travailler ensemble à glorifier Dieu, à défendre l’Église et à faire du

bien à nos frères en nous en faisant à nous-mêmes, sachant, d’ailleurs,

que nous coopérons ainsi au relèvement social de notre pays. L’amour de

Dieu et de nos frères, voilà notre force. Le relèvement de l’Église et

de la France, dans la continuation de cette solidarité providentielle

qui fut souvent la défense humaine de l’une et qui fut toujours la

gloire immortelle de l’autre, voilà notre but.»

Dans ces nobles paroles, vous avez le résumé frappant des motifs qui

nous invitaient naguère au couronnement de saint Michel. Nous n’avons

pas voulu faire de la politique. La politique divise, et c’est l’union

des cœurs et des âmes, c’est la charité fraternelle qui a présidé à

cette fête religieuse. La politique aigrit et irrite, et c’est le

calme, c’est la paix qu’après une tempête trop longtemps prolongée nous

voulions solliciter par l’intercession de saint Michel. La politique

dissipe; elle remplit l’âme des rumeurs terrestres et des vains bruits

qui agitent le monde. Nous voulions nous recueillir et prier sur ce

mont dont chaque pierre est comme un silencieux, un éloquent appel au

Tout-Puissant. La politique enfin est de la terre, et sur ces sublimes

sommets, sur cette cime sacrée, nous voulions laisser loin, bien

loin sous nos pieds la terre, pour nous élever un instant jusqu’au

ciel. Non, la politique n’était pas notre but, dans cette solennelle

manifestation. Et quel était-il donc ce but? Nous nous réunissions pour

travailler ensemble à _glorifier Dieu_. En ces jours où la gloire du

Très-Haut est si souvent et si indignement outragée, nous voulions, à

l’exemple de saint Michel, répéter de concert: _Quis ut Deus?_ Qui est

semblable à Dieu? Nous voulions bénir Dieu pour nous et pour ceux qui

le maudissent, adorer Dieu pour nous et pour ceux qui le blasphèment,

aimer Dieu pour nous et pour ceux qui le haïssent. Nous voulions,

en un mot, à la révolte opposer la soumission filiale, et comme la

révolte est publique, nous voulions que la protestation de fidélité fût

universelle.

Nous nous réunissions pour le bien de l’Église. Confiant dans la

protection de son immortel patron, nous voulions conjurer l’Archange

d’enchaîner les vents, de calmer la tempête, de dissiper toutes les

erreurs, de briser les liens de la sainte Épouse du Christ, de lui

restituer au plus tôt la liberté dont elle a besoin pour servir Dieu

et pour sauver les âmes: _Ut, destructis adversitatibus et erroribus

universis, secura (Deo) serviat libertate._ Nous voulions le conjurer

d’obtenir à notre Père commun la fin de ses épreuves et de nous

conserver longtemps, longtemps encore l’héroïque et admirable Pie IX,

que la mort vient de nous ravir.

Nous nous réunissions pour défendre la patrie, cette patrie si chère

à nos âmes chrétiennes. Nous priions saint Michel, son protecteur

séculaire, de prendre en pitié cette France travaillée par tant de

passions mauvaises, par tant de ferments de discorde et d’impiété.

Nos voix catholiques et françaises voulaient s’unir pour lui crier

en chœur: «Saint Michel, au secours de l’Église; saint Michel au

secours de la France; pitié pour ses intérêts temporels et spirituels;

rendez-lui, par sa foi, la vigueur et la gloire!» Nous nous réunissions

pour le bien de nos frères: «Soulagez, disions-nous au puissant

Archange, les misères des corps, des âmes et des cœurs. Obtenez à

nos infirmes la santé, à nos pauvres pécheurs la grâce et le salut,

à tant de cœurs oppressés la consolation et l’épanouissement!» Nous

nous réunissions enfin pour nous-mêmes. Nous demandions à celui qui

fut là-haut le gardien de la gloire divine, de nous obtenir à tous

d’être ici-bas les vaillants soldats du Christ et de son Église!

L’évêque et les prêtres en particulier l’ont supplié de couvrir de son

invincible épée tous les individus, toutes les familles, toutes les

paroisses de ce diocèse au sein duquel il a choisi lui-même sa demeure!

Les guerriers ont imploré, par son entremise, la valeur, et, s’il en

est besoin, l’héroïsme! Les pécheurs l’ont conjuré de mettre dans la

balance de l’infinie justice leurs prières, leurs pénitences et leurs

larmes! Les justes lui ont demandé de les introduire dans la sainte

lumière: _Signifer sanctus Michael repræsentet eas in lucem sanctam!_

Notre appel a été entendu, et de nouveau nos grèves ont frémi sous

les pas des pèlerins; de nouveau se sont levées des multitudes,

faisant revivre les plus beaux jours du passé. La prière, une prière

formidable, comme celle d’autrefois, est montée vers l’Archange; et

pendant qu’une main vénérable déposait sur son front la couronne, tous

les cœurs s’écriaient dans l’élan d’une confiance qui ne sera point

trompée: _Sancte Michael archangele, defende nos in prœlio, ut non

pereamus in tremendo judicio!_

♱ A. GERMAIN,

évêque de Coutances et Avranches.

[Illustration: Fig. 11.--Armoiries de Monseigneur Germain, évêque de

Coutances et Avranches.]

DEUXIÈME PARTIE

SAINT MICHEL

ET LE MONT-SAINT-MICHEL

DANS L’HISTOIRE ET LA LITTÉRATURE

[Illustration]

INTRODUCTION

L’histoire du Mont-Saint-Michel n’est pas une page isolée de nos

chroniques locales; elle se rattache par des liens étroits aux plus

graves événements qui se sont accomplis en France depuis le huitième

siècle. Cette montagne de granit, avec sa ceinture de remparts

et sa couronne d’édifices à l’aspect fier et majestueux, ravit

l’admiration du visiteur, excite l’enthousiasme du poète et anime le

pinceau de l’artiste; mais elle doit avant tout fixer l’attention de

l’historien. Tour à tour, on l’appela le Palais des anges, la Cité

des livres, le Boulevard de la France et la Merveille de l’Occident.

A quelle cause faut-il attribuer l’origine de ces titres glorieux? Le

Mont-Saint-Michel est l’œuvre de la civilisation chrétienne, et c’est

sous l’influence de la religion qu’il a conquis sa renommée.

Si le soleil de l’Évangile ne s’était jamais levé sur les côtes de

la Neustrie, quel spectacle nous offrirait aujourd’hui la cité de

l’Archange? Que verrions-nous à la place de ces constructions hardies

et de ces chefs-d’œuvre immortels? Peut-être le Mont-Saint-Michel

serait, comme autrefois, un rocher sauvage et stérile. Mais, dès

l’aurore du christianisme, tout changea d’aspect. Cette montagne qui

avait ses destinées dans les vues de la Providence, devint le centre

d’un mouvement religieux, dont l’influence salutaire se fit bientôt

sentir en France et chez les nations voisines. C’est là que saint

Michel, le protecteur des enfants de Dieu, choisit son sanctuaire

de prédilection; et de là, comme d’une forteresse inexpugnable, il

combattit pour les droits de la justice et de la vérité. Le monde

s’ébranla. De toutes parts on accourut pour implorer l’assistance de

l’Archange, et pendant plus de dix siècles le Mont-Saint-Michel servit

de rendez-vous aux peuples chrétiens. Que de prodiges signalés, que de

souvenirs touchants, que de pieuses et naïves légendes se rattachent à

cette partie de notre histoire! On y retrouve la foi de nos pères, avec

son élan irrésistible et sa noble simplicité.

Saint Michel et le Mont-Saint-Michel · 第 5 / 42 段