Vous venez d’entrevoir ce qu’a été, ce qu’est toujours saint Michel

pour Dieu, pour l’Église et pour la France. Nous tiendrons à honneur

de rendre un culte de fidélité, de confiance et d’amour à celui

qui a combattu, qui combat constamment pour nos intérêts les plus

sacrés. Oui, nous vous saluons, dans les transports du plus religieux

enthousiasme, ô vainqueur antique et nouveau! Mais de grâce veillez

sans cesse; nous le savons trop, le Dragon n’est pas mort; il frémit,

il s’agite, il bondit à chaque instant sous nos pieds. Sous son front

foudroyé, il conserve, pour notre malheur et le sien, une lamentable

immortalité; sa vie est d’anéantir, son génie de conspirer. O

protecteur angélique, soyez toujours ce marteau d’armes si formidable

à Lucifer, ce foudre de guerre qui extermine notre vieil ennemi. Mille

cris furieux s’élèvent autour de notre sainte Église catholique;

étendez sur elle votre bouclier. Protégez son chef; protégez la France

qui vous invoque, la France aujourd’hui si humiliée, _conculcatam_,

si profondément divisée, _convulsam_, mais la France qui, toujours

confiante, vous implore et attend votre secours, _expectantem_! Veillez

spécialement sur ces deux grandes et religieuses provinces de Normandie

et de Bretagne, aux confins desquelles vous avez élevé votre trône;

gardez en particulier ce diocèse où vous vous êtes choisi vous-même une

place; où vous vous êtes établi, comme dans une imprenable citadelle.

Qui que nous soyons, peuples ou prêtres, évêques ou religieux, si

le péril se présente, s’il faut combattre pour sauver notre honneur

chrétien, notre âme et notre foi, soutenez-nous et fortifiez-nous. Au

milieu des épreuves, au plus fort de la lutte, que toujours notre cri

soit votre cri vainqueur: _Quis ut Deus!_

[Illustration: Fig. 7.--Saint Michel et le Dragon. Miniature d’un

psautier du dixième siècle. Bibliothèque Cottonienne du British

Museum.]

[Illustration]

CHAPITRE III

LE MONT-SAINT-MICHEL DANS LES DESSEINS DE LA PROVIDENCE.

Saint Michel est le champion de la gloire de Dieu, le protecteur de

l’Église et le défenseur de la France; il est le vainqueur de Lucifer

et nous lui devons un culte de fidélité, de confiance et d’amour;

mais en quel lieu pouvait-il recevoir plus justement les honneurs du

triomphe que sur ce roc immortalisé par tant de luttes et de succès?

C’est là que l’Archange a réalisé la parole de saint Jean: «Michel et

ses anges combattaient contre le Dragon. Le Dragon luttait avec les

siens, mais ceux-ci n’ont pu prévaloir.» C’est là que depuis tantôt

douze siècles, l’Archange brandit son glaive du haut de la forteresse

qu’il s’est lui-même choisie, et que toujours il a triomphé des ennemis

les plus formidables.

Voilà ce que nous voudrions redire aujourd’hui. Nous voudrions montrer

le Mont-Saint-Michel comme la vraie merveille de l’Occident, non pas

seulement au point de vue de l’art, mais au point de vue de l’histoire

et de la religion. Nous voudrions prouver que ce monument publie une

triple victoire remportée par nos pères sous l’égide de saint Michel:

victoire de la _science_ sur la barbarie; victoire de la _bravoure_

sur les envahisseurs de la France; victoire de la _piété_ sur les

ennemis de la religion, trois victoires qui ont pour témoins vivants

et irrécusables l’_abbaye_ où travaillait le savant bénédictin, les

_remparts_ où l’intrépide chevalier défendait la patrie, la _basilique_

où le pieux pèlerin s’agenouillait pour prier. En interrogeant ces

muets mais éloquents témoins du passé, nous comprendrons que l’heure

est venue enfin où l’oubli dans lequel trop longtemps on a laissé saint

Michel et son temple doit être réparé, où la sainte montagne doit être

relevée de l’humiliation qui pesait sur elle, où l’Archange, en un

mot, demeuré pendant des années comme un inconnu parmi les siens, doit

être proclamé de nouveau le protecteur de l’Église et de la France.

Élevons-nous donc pendant quelques instants sur cette montagne que

jadis gravissaient tant de tribus diverses, les tribus du Seigneur.

Vous le connaissez ce roc fameux où le travail de l’homme a complété

celui de la nature; vous avez admiré cette montagne qui se dresse

superbe et sévère sur les confins de la Normandie et de la Bretagne,

ayant à sa base la cité, au centre le monastère, au sommet la grandiose

basilique, cette montagne debout, comme on l’a dit, au milieu des

grèves, avec ses pieds baignés par les flots, son sommet perdu dans

les nuages, vrai géant de granit entre deux immensités. S’il tient

à la terre par sa base, il plane, pour ainsi dire, dans les hautes

régions de l’atmosphère, et domine le plus vaste horizon, comme pour

réveiller, pour attirer les foules qui dorment du sommeil de la terre

et s’endurcissent dans le culte des vanités humaines. Merveille

incomparable de l’art chrétien, œuvre des siècles et de la foi,

qui commande l’admiration, contraint au respect, saisit l’âme, la

transporte et fait revivre de si longs souvenirs! C’est bien le trône

terrestre de l’Archange! C’est aussi comme un phare resplendissant qui

a projeté au loin son éclat et contribué pour une large part à dissiper

les ténèbres de l’ignorance.

Dès les premiers siècles de notre ère, le Mont-Saint-Michel, alors

appelé le mont Tombe, servait d’asile et de sanctuaire à la science.

Réfugiés dans la forêt qui couvrait à cette époque les rivages que

la mer a conquis avec le temps, de laborieux ermites se livraient à

l’étude des lettres divines et profanes. Au commencement du huitième

siècle, l’ermitage fut remplacé par la collégiale de saint Aubert. Dans

les étroites cellules construites sur le flanc de la montagne, douze

chanoines consacraient de longues heures aux travaux intellectuels.

D’après la constitution que leur avait donnée l’illustre évêque, ils

devaient partager leur temps entre la récitation des différents

offices, l’étude de l’Écriture sainte, de la littérature et la

transcription des manuscrits. Plusieurs de ces manuscrits primitifs

échappés soit à l’incendie, soit au pillage, faisaient autrefois

l’orgueil et la richesse de la vieille abbaye. C’est peut-être à l’un

de ces chanoines que nous devons l’histoire de l’apparition du glorieux

Archange à saint Aubert. C’est en particulier au chanoine Pierre, dont

Mabillon fait un sérieux éloge, que nous devons la publication, si

précieuse pour les annales monastiques, de la vie de saint Benoît et de

ses premiers disciples.

Toutefois, ce n’étaient là, pour ainsi parler, que les lueurs. La

flamme ardente et brillante devait éclater surtout dans les siècles

suivants. A la fin du dixième siècle, en effet, à cette époque où les

sciences paraissent bannies du reste du monde, les bénédictins établis

au Mont par les soins de Richard-sans-Peur y apportèrent toutes les

traditions des grandes écoles de leur ordre. Pendant que Lanfranc et

saint Anselme venaient jeter une splendeur inaccoutumée sur l’école

épiscopale d’Avranches, le Mont-Saint-Michel comptait de son côté

des moines du mérite le plus éminent, qui cultivaient avec amour la

science dans son plus vaste ensemble. «L’Écriture sainte, nous dit un

des meilleurs historiens du Mont, l’Écriture sainte et les principaux

écrits des Pères, surtout de saint Grégoire le Grand et de saint

Augustin, la physique et la philosophie d’Aristote, les œuvres de

Cicéron, de Sénèque, de Marcien et de Boëce, la grammaire, l’éloquence,

le calcul, l’astronomie, l’histoire, la jurisprudence, la poésie, la

musique, la peinture, l’architecture, la médecine elle-même et l’art de

gouverner les peuples étaient étudiés et enseignés par les enfants de

saint Benoît. Tous, maîtres et élèves, se nommaient les disciples de

saint Michel, le prince éthéré, _principis ætherei, sancti Michaelis

alumni_.»

A la tête de ces pléiades de savants apparaissent les Gautier, les

Raoul, les Radulphe, les Anastase, les Robert de Tombelaine, les

Guillaume de Saint-Pair. Mais au-dessus de tous s’élève, au douzième

siècle, rayonnant d’un pur et immortel éclat, Robert de Torigni, que

les chroniqueurs appellent le _Grand Libraire_, et qui, par ses écrits,

par ses riches collections, valut à notre Mont le titre glorieux de

_Cité des livres_.

Quand, d’une part, on réfléchit à la rareté de ces livres, avant

la découverte de l’imprimerie, à la difficulté de se les procurer

pour les parcourir, et à plus forte raison pour les copier, quand,

de l’autre, on songe à ces ouvrages si nombreux élaborés dans le

silence de la cellule et mûris sous les voûtes du cloître, à ce trésor

immense de manuscrits entassés par ces moines qui, penchés sur l’océan

des âges, arrachaient à la ruine ou à l’oubli toutes les richesses

intellectuelles des siècles antérieurs, quand on songe à ces travaux

incessants, à ces miracles de patience et d’érudition, c’est alors

que, pour emprunter le langage des anciens, le Mont-Saint-Michel nous

apparaît vraiment comme le _phare lumineux_ des siècles, comme une

tour sublime ouverte aux lettrés, _litteratis aperta_. C’est alors

qu’instinctivement on s’écrie avec les vieux historiens: «Voilà bien ce

lieu eslevé presque jusqu’à la moyenne région de l’air, ce milieu entre

Dieu et les hommes, ce palais des anges, ces cloîtres bénédictins dont

les fleurs et les fruits spirituels répandent partout un si vif éclat,

une si suave et si bienfaisante odeur.» Voilà bien le rocher solitaire

où, soldats de la science, les moines combattaient vaillamment pour

disputer à l’ignorance et aux ténèbres les lumières du passé. Sa gloire

est d’avoir vu se succéder, à une époque où ils étaient si peu communs,

des hommes qui savaient goûter et recueillir, pour les transmettre à la

postérité, les grandes œuvres des âges précédents dans tous les genres.

Le temps ne pourra pas atténuer cette gloire. Au treizième siècle de

nouveaux manuscrits sur la musique, l’astronomie, la rhétorique, la

théologie, le droit romain, l’Écriture sainte, l’histoire civile et

ecclésiastique établissent que, dans l’antique monastère, fleurit

toujours le culte de la science. Au quatorzième siècle, un enfant

d’Avranches, Guillaume de Servon, ouvre à ses religieux le champ le

plus vaste sans contredit qui puisse être ouvert à l’esprit humain,

la _Somme_ de saint Thomas. Au quinzième siècle, sous Pierre le Roy,

natif d’Orval, près Coutances, l’école du Mont arrive à l’apogée de

la célébrité. Ce modeste, mais vrai savant, compose lui-même divers

traités, devient référendaire du pape Alexandre V et mérite l’illustre

surnom de _Roi des abbés_ de son temps: son école monastique est

comme un foyer vivifiant, où viennent s’allumer les autres flambeaux.

Son abbaye, disent les vieux auteurs, pouvait fournir à tous les

monastères les abbés les plus savants et les plus réguliers.

Interrompues par la guerre de Cent-Ans et par les guerres de religion,

les études au dix-septième siècle brillent d’un nouvel éclat au

Mont-Saint-Michel, sous les bénédictins de la congrégation de saint

Maur. C’est alors qu’apparaissent Dom Huynes, qui nous a légué

l’histoire générale de l’abbaye; Thomas le Roy et Dom Louis de Camps,

dont les œuvres ont mérité de passer à la postérité.

Que dire maintenant de l’influence exercée dans le monde par ces

illustres élèves de l’Archange? La France a senti cette influence:

plusieurs d’entre eux sont les émules de Lanfranc et de saint Anselme,

avec lesquels ils entretiennent les pures et nobles relations de

l’esprit et du cœur. L’Angleterre l’a sentie: elle les a conviés

dans son sein pour en faire les maîtres de l’enseignement. L’Italie

elle-même l’a sentie: les papes appellent à leur service ces humbles

mais savants religieux. De toutes parts on accourt, on se presse

autour de leurs chaires si justement renommées. Au quinzième siècle,

on institua dans l’Athènes de la Normandie, dans cette ville de Caen,

toujours amie des lettres, des sciences et des arts, une succursale qui

porta le nom significatif d’École du Mont.

Que dire encore des chefs-d’œuvre enfantés par ces doctes serviteurs

de saint Michel? Toutes les sciences leur sont redevables. La

science sacrée: Robert le Vénérable a écrit de pieux et touchants

commentaires sur l’Écriture sainte. L’histoire: Robert de Torigni

a composé son Cartulaire, sa Chronique et ses Annales. La poésie:

Guillaume de Saint-Pair, appelé le moine _Jovencel_, la _Calandre_ de

la solitude, a chanté les gloires du Mont-Saint-Michel. Mais c’est

surtout l’architecture qui leur est redevable. Au souffle de quel génie

ont-ils en effet jailli ces monuments admirables que le monde entier

nous envie? Au souffle du génie de ces moines que tant d’écrivains

modernes ne rougissent pas d’appeler des ignorants et des arriérés.

Regardez donc, dirons-nous à ces détracteurs, regardez seulement le

Mont-Saint-Michel. Oui, regardez et instruisez-vous. N’est-ce pas à

la science et à la générosité des Hildebert, des Ranulphe, des Roger,

des Robert, des d’Estouteville, des de Laure, des de Lamps que nous

devons cette vieille nef romane avec son triforium, cette abside avec

ses colonnes élégantes, ses zones et ses voûtes élancées, cette flèche

qui portait autrefois jusqu’aux nues l’image du glorieux Archange

terrassant le dragon infernal? Rien n’a déconcerté ces maîtres des

pierres vives: ni la difficulté de l’œuvre, ni les fatigues du travail,

ni les longueurs du temps, ni les ravages multipliés de l’incendie;

et ils ont construit ce monument, dont la hardiesse, plus encore que

la magnificence, saisit et confond l’esprit humain. Et la Merveille,

avec cette salle des chevaliers qu’on dit le plus vaste et le plus

superbe vaisseau gothique qui existe au monde, avec cet incomparable

réfectoire, avec ce cloître qu’un Anglais appelait le plus beau morceau

d’architecture qui soit en France, la _Merveille de l’Occident_ en un

mot, à qui donc la devons-nous? N’est-elle pas l’œuvre de Jourdain, de

Radulphe des Iles, de Raoul de Villedieu? Et les remparts eux-mêmes,

ces fiers et imprenables remparts, n’ont-ils pas été bâtis sous la

direction de Robert Jolivet et d’un humble religieux qui fut l’ami du

vaillant d’Estouteville, de Jean Gonault? Voilà la victoire que saint

Michel a remportée par ses moines, par ses anges de la terre contre le

démon de l’ignorance et des ténèbres qu’ils ont réduit à l’impuissance.

_Michael et angeli ejus prœliabantur cum Dracone; et Draco pugnabat et

angeli ejus; et non valuerunt._ Voilà ce qu’ont produit ces religieux

qu’on appelait autrefois soldats dans le cloître et moines sur le

champ de bataille: _Miles in claustro, monachus in prœlio._ Savants

modernes, ne venez donc plus nous affirmer qu’à vous seuls appartient

le monopole de la science! Ne venez plus, de grâce, jeter au front de

la Religion ce mot qui dénote à la fois l’injustice et l’ingratitude,

le mot flétrissant d’obscurantisme! Ouvrez enfin les yeux et dites

maintenant si les moines étaient des ignorants, si la religion est

l’ennemie des lumières! Est-ce que tous les monuments que nous venons

d’énumérer ne parlent pas avec une éloquence irrésistible? Rendez-vous

donc enfin à l’évidence, et courbez-vous devant ces religieux obscurs.

Vous pouvez, non seulement sans honte, mais encore avec quelque gloire,

saluer en eux des maîtres. Inclinez-vous devant l’Église, comme devant

la gardienne fidèle de la science et la meilleure institutrice de

l’humanité.

Ce n’était pas assez pour saint Michel que cette victoire, si

précieuse qu’elle fût. Protecteur à jamais puissant, il n’est pas venu

chercher un asile sur notre territoire pour nous apporter seulement la

lumière du

[Illustration: Fig. 8.--Saint Michel. D’après une miniature du

_Bréviaire_ du cardinal Grimani. Bibl. de Saint-Marc à Venise.

Quinzième siècle.]

ciel; il venait encore et surtout pour nous défendre contre nos

ennemis.

Un de nos publicistes l’a dit avec raison: «Ce grand Archange est

comme l’âme du peuple français; et le peuple français est comme

une incarnation vivante de ce grand Archange.» Quels traits de

ressemblance, en effet, quelle frappante analogie entre ces deux

puissances: saint Michel et la France! A la tête des anges qui veulent

être à Dieu, lui demeurer fidèles à jamais, figure saint Michel. C’est

la destinée séculaire de la France de marcher à la tête des nations

chrétiennes. Saint Michel, dans les hauteurs des cieux, est le champion

intrépide de la gloire de Dieu, le vaillant défenseur de sa cause.

Il s’appelle: Qui est comme Dieu? _Quis ut Deus._ Partout ici-bas

où la cause de Dieu est attaquée, vous rencontrez la France pour la

défendre. Comme saint Michel est le premier des Anges, la France est

le premier missionnaire de Dieu; elle est en ce monde comme son bras

et sa main; on a pu l’appeler, à juste titre, le grand instrument de

Dieu parmi les peuples: _Gesta Dei per Francos_. Saint Michel est le

protecteur de l’Église; la France en est le soutien, et son titre le

plus glorieux sera toujours celui d’être sa fille aînée. Ouvrez plutôt

l’histoire et voyez. Chaque fois que Lucifer, c’est-à-dire l’orgueil de

la puissance, vient à se révolter contre le Christ, contre l’Église et

son chef, qui donc se lève pour voler à leur secours? La France. Chaque

fois que sur un point du globe la persécution éclate, qui donc accourt

pour la comprimer? La France. Partout où règne la barbarie, partout où

l’oppression se fait sentir, qui s’élance pour porter la lumière et

briser généreusement les chaînes? Encore et toujours la France. Oui,

la vocation de la France et la vocation de saint Michel se ressemblent

trait pour trait. Dira-t-on qu’aujourd’hui notre mission semble avoir

pris fin et que la France est déchue de sa grandeur séculaire? Il faut

bien le reconnaître, le présent a ses humiliations, ses ombres, ses

tristesses douloureuses. Et pourtant qu’on regarde attentivement et

qu’on désigne la nation chrétienne destinée à remplacer la France dans

la mission de prosélytisme et de dévouement à la gloire de Dieu, aux

intérêts de l’Église. S’il y a pour saint Michel des heures de repos

et de silence, il n’en est pas moins toujours le grand adversaire de

Satan; et nous aussi, malgré ces heures d’accablement, nous serons

toujours les adversaires de l’erreur et de l’incrédulité, nous serons

toujours, c’est du moins notre consolation et notre espoir pour notre

pays, les champions de Dieu, de l’Église, de la justice et du droit.

Voilà pourquoi saint Michel couvre notre chère France d’une protection

particulière.

Voulez-vous constater que jamais, dans le cours des siècles

précédents, il ne faillit à cette tâche? Parcourez les Annales du

Mont-Saint-Michel; contemplez cette montagne qui fut le théâtre de

luttes sanglantes, acharnées, mémorables, cent fois attaquée et ne

cédant jamais, jamais ne succombant, jamais n’ouvrant ses portes

à l’ennemi, et dressant jusqu’au ciel sa cime fière d’un honneur

incomparable, d’un privilège qui n’appartient qu’à elle, celui d’avoir

été constamment vierge, de n’avoir _jamais, jamais_ subi la flétrissure

du drapeau de l’étranger!

C’était à la fin du huitième siècle. Charlemagne est alors au faîte de

sa gloire; il est le plus puissant monarque du monde; apprenant les

miracles qui se passent au Mont, il y vient accomplir son pèlerinage.

Peu après, il fait proclamer l’Archange patron et prince de l’empire

des Gaules: _Patronus et princeps imperii Galliarum._ Il fait peindre

son image sur les étendards de la patrie. A partir de ce moment, saint

Michel devient le soldat de la France; il combat à la tête de ses

armées; il occupe une place glorieuse dans ce chant fameux qui célèbre

l’héroïsme de Roland et qu’on a pu appeler notre plus beau poème

national.

Quelques années plus tard, quand les farouches enfants du Nord quittent

leurs régions sombres et glacées pour s’abattre comme l’ouragan sur

les côtes de la Neustrie, c’est sous les ailes de l’Archange, c’est

au Mont-Saint-Michel que se réfugient, pour échapper à la tempête,

les habitants d’Avranches et d’alentour. Alors que les terribles

envahisseurs promènent sur leur passage la dévastation et la ruine,

alors que les villes sont saccagées, les églises incendiées, les

prêtres égorgés, alors que c’est partout le fer, le sang et la mort,

le mont de l’Archange est respecté. Que dis-je? Rollon le vénère et le

comble de ses largesses. Quand Guillaume le Conquérant immortalise nos

armes et son nom dans une bataille à jamais fameuse, l’image de saint

Michel flotte sur son drapeau, que porte, avec une fierté légitime, le

comte de Mortain. Quand le jeune fils du conquérant, Henri Beauclerc,

est poursuivi par la haine de ses frères furieux et traqué comme une

bête fauve, c’est sur la montagne de saint Michel qu’il va chercher et

qu’il trouve un asile assuré.

Plus tard, au quinzième siècle, Henri V d’Angleterre vient de jeter sur

notre infortuné pays ses formidables légions. Nos forces, en un jour

néfaste, sont vaincues, écrasées. Que devient la célèbre montagne? Jean

d’Harcourt a reçu la mission de la défendre. Il fait graver sur ses

armes l’image de l’Archange avec cette devise: _Nemo adjutor mihi nisi

Michael._ Saint Michel est mon seul protecteur. Religieux et soldats

se comptent et jurent de mourir plutôt que de courber le front sous le

joug de l’étranger. Cependant la France est déchirée par les factions;

Paris, après les horreurs de la guerre civile, voit le monarque anglais

couronné dans ses murs; Rouen se défend héroïquement et finit par

capituler. La Basse-Normandie tout entière est aux mains de l’ennemi;

Saint-Lô, Granville, Avranches sont en son pouvoir; Tombelaine est sa

forteresse; seul le Mont de l’Archange, français toujours, oppose à

ses efforts une invincible résistance. L’Anglais menace, il promet;

tout est inutile. Furieux alors, il augmente ses forces, il multiplie

les coups. L’attaque est acharnée. Mais vous étiez là, héros qui vous

appeliez d’Estouteville, du Homme, de Saint-Germain, d’Auxais, de

Guiton, de Mons, de Verdun, de Clinchamp, de Breuilly, de la Paluelle.

Que vingt mille hommes enlacent le Mont dans un cercle de fer et de

feu, saint Michel vous défend et vous anime au combat; que nos armes

succombent à Poitiers, Crécy, Azincourt, votre courage ne s’éteindra

pas. Que Jean d’Harcourt qui vous a quittés pour aller défendre son

roi, tombe dans les champs de Verneuil, bientôt Louis d’Estouteville le

remplace, et vous demeurez debout, plus intrépides que jamais. Que vos

ressources s’épuisent, vous vendez votre argenterie; pour sustenter les

chefs et les soldats, vous vendez jusqu’aux vases sacrés. Que le blocus

devienne de plus en plus étroit et par terre et par mer, dans vos

héroïques sorties, vous laisserez vos ennemis «occis et estendus sur

les grèves.» Cependant, le siège se prolonge; les assauts redoublent;

l’artillerie fait d’horribles ravages. Chevaliers, moines et soldats,

poignée par le nombre, mais masse formidable par le courage et

l’héroïsme, vous vous enfermez dans le château, prêts à vous ensevelir

sous ses ruines plutôt que de trahir et de renier la France. Une brèche

est ouverte, la fumée du canon vous enveloppe et vous aveugle; mais

votre bras est sûr; et pendant que la foi du moine s’écrie: saint

Michel à notre secours, votre épée valeureuse opère des prodiges.

L’ennemi est culbuté; sa déroute est complète. La victoire est à vous!

A qui faut-il l’attribuer? L’histoire répond: à votre bravoure, ô

preux incomparables! Mais vous avez complété vous-mêmes la réponse de

l’histoire. Quand Dunois vient vous complimenter au nom du Roi: «Nous

avons triomphé, lui dites-vous, par l’aide de Dieu et de monseigneur

saint Michel, prince des chevaliers du ciel.» Vos ennemis, du reste,

l’ont eux-mêmes proclamé: ils avaient aperçu dans les airs, et à votre

tête, saint Michel armé d’un glaive étincelant.

Quelle page que celle-là! Quelle page pour l’Archange! Quelle page

pour la France! Quelle page éclatante en l’honneur de notre Normandie

et de ce roc immortel, seul point de notre territoire que n’ait point

foulé le pied de l’étranger! L’éloge serait ici superflu. Les faits

parlent plus haut que toute parole, et ce qu’ils expriment, c’est _la

gloire_, une gloire éblouissante comme le soleil, la gloire si pure

du patriotisme soutenu par la religion. Oui, ô cité de saint Michel,

de toi, comme de la cité de Dieu, nous pouvons dire avec admiration:

_Gloriosa dicta sunt de te._ Des faits à jamais glorieux se sont

accomplis dans tes murs! Ta gloire ne saurait être ni trop souvent

rappelée, ni trop haut célébrée.

Saint Michel et le Mont-Saint-Michel · 第 4 / 42 段