La science, compagne assidue de la révélation, trouva un asile assuré

sous l’égide de l’Archange. Les gardiens du sanctuaire savaient unir

le savoir à la piété. Ils cherchaient dans les sciences divines

et humaines les jouissances que la vérité procure aux esprits

droits et affranchis de la servitude des sens. Aussi voyons-nous

au Mont-Saint-Michel une phalange de religieux occupés sans cesse

à l’étude des lettres, de la philosophie, des mathématiques, de

l’astronomie, de la musique, de la jurisprudence, et des autres

branches des connaissances profanes. Pendant que la France était en

proie aux horreurs de la guerre, et que l’ignorance gagnait toutes

les classes de la société, les enfants de saint Benoît recueillaient

les débris de l’antiquité, transcrivaient les œuvres d’Aristote, de

Cicéron, de saint Augustin, de Boèce, et ouvraient des écoles où

de nombreux disciples se formaient à la culture de l’esprit et du

cœur. Parmi ces savants, on compte de pieux interprètes de la Sainte

Écriture, des poètes et des historiens dont les noms et les écrits sont

parvenus jusqu’à nous. Au premier rang brillent les Robert de Torigni

et les Guillaume de Saint-Pair.

Si la raison s’illumine au foyer de la révélation, les arts naissent

aussi de l’inspiration religieuse et suivent dans leur évolution les

progrès de la science. C’est pourquoi sous l’influence de la religion,

les arts se développèrent au Mont-Saint-Michel et produisirent les

merveilles qui étonnaient le génie de Vauban. Là nous trouvons toutes

les richesses, toutes les transformations, toutes les variétés de

l’architecture chrétienne. A l’origine, c’est le roman, avec sa

sévérité; peu à peu, après de longs essais, l’ogive triomphe du plein

cintre, la pierre semble s’élever sous un souffle divin et prend son

libre essor vers le ciel; le corps des édifices, soutenu par des

colonnes élégantes, se dilate avec ampleur; le granit s’anime sous le

ciseau de l’artiste et s’épanouit en riches feuillages, ou revêt les

formes symboliques les plus diverses. On dirait l’hymne de la création

tout entière; ou plutôt c’est l’acte de foi d’un âge profondément

chrétien. En présence de ces édifices séculaires, comme à la vue des

travaux entrepris par les Mabillon, nous pouvons bien dire: _Voilà une

œuvre bénédictine._

La religion, la science et les arts renferment les éléments d’une

vraie civilisation. Il ne faut donc pas s’étonner si l’abbaye du

Mont-Saint-Michel exerça une grande influence sociale au Moyen Age et à

la Renaissance. Les enfants de saint Benoît, non contents de cultiver

dans leur monastère toutes les connaissances divines et humaines,

firent part au monde des trésors de science et de vertu qu’ils

possédaient; on les vit en relation avec les souverains pontifes, les

cardinaux et les évêques; ils entretinrent des correspondances actives

avec les savants qui peuplaient les cloîtres, ou enseignaient dans les

chaires publiques; non seulement ils avaient pour la plupart un libre

accès auprès des ducs de Normandie, mais ils devinrent encore les

amis et les conseillers de plusieurs rois de France et d’Angleterre.

Ils surent profiter de leur crédit pour le bien de l’Église et de la

société. Guillaume le Conquérant voulut confier à des religieux du Mont

le soin d’instruire et de réformer les peuples nouveaux soumis à sa

domination; Robert de Torigni contribua par sa prudence et sa fermeté

à mettre un frein à la tyrannie de Henri II; un autre abbé, Pierre le

Roy, fut nommé référendaire de l’Église romaine, en récompense des

services qu’il avait rendus au Saint-Siège, à l’époque du grand schisme

d’Occident. Cette influence extérieure se manifesta surtout pendant la

guerre de cent ans. La cité de l’Archange fut transformée en château

fort, et devint une citadelle inexpugnable contre laquelle se brisèrent

tous les efforts de l’ennemi. La France presque entière subit le joug

du vainqueur; mais le Mont-Saint-Michel ne vit point flotter sur ses

remparts le drapeau de l’étranger. Les premiers succès qui amenèrent

l’expulsion des Anglais furent remportés par les défenseurs du Mont,

et, après la délivrance de notre territoire, Louis XI établit l’ordre

de Saint-Michel pour reconnaître la protection que l’Archange avait

accordée à nos armes, et perpétuer le souvenir des glorieux événements

dont nous venons de parler.

Mais, avant tout, le Mont-Saint-Michel servit de véritable berceau au

culte de cet _Ange de la patrie_, que Dieu dans les desseins de sa

sagesse semble avoir choisi pour présider aux destinées de la France.

Jamais culte ne fut plus populaire au Moyen Age ni plus universellement

répandu, après celui du Sauveur et de la Vierge. Saint Michel, que

la tradition représentait comme le prince de la milice céleste, le

vainqueur du serpent infernal, le conducteur des âmes au tribunal

suprême, le guide du peuple de Dieu et l’ange de la lumière, dissipant

les ombres du paganisme et de l’hérésie; saint Michel, le type de la

bravoure et de la fidélité, le protecteur du faible et de l’orphelin,

le vengeur des droits de Dieu et l’heureux contradicteur de l’esprit

du mal; saint Michel, avec ses attributs guerriers, sa forme poétique,

son amour de la vérité et de la justice, devait exciter l’enthousiasme

de nos pères, gagner leur confiance et ravir leur admiration. Les

Francs avaient trouvé en lui un patron et un modèle. Les rois des deux

premières races donnèrent l’exemple; ils se mêlèrent à la foule des

pèlerins et allèrent au Mont placer leur couronne sous la protection

de saint Michel; ou bien, comme Charlemagne, ils firent représenter

l’image de l’Archange sur les drapeaux qu’ils portaient à la tête de

leurs soldats invincibles. Heureuse nation que celle dont les chefs

s’appuyaient sur le secours du ciel et ne mettaient pas leur unique

espérance dans l’habileté des calculs humains, ou dans la force

des armes! Quand la féodalité étendit ses ramifications à toutes

les classes de la société, un grand nombre de seigneurs, prêtres,

moines ou laïcs, confièrent la garde des châteaux, des tours et des

abbayes-forteresses à l’Archange guerrier. Tous se croyaient plus en

sûreté lorsqu’ils avaient placé leurs biens et leurs personnes sous

la sauvegarde du prince de la milice céleste. Les communes, à leur

tour, choisirent saint Michel pour patron et ornèrent de son image les

hôtels, les beffrois et les places de nos cités.

Le culte de saint Michel conducteur des âmes fut encore plus populaire

surtout depuis le dixième siècle. On pensait que l’Ange fidèle, après

avoir précipité des cieux Satan révolté, le poursuivait sans cesse

dans sa lutte acharnée contre les hommes. Il veillait sur l’innocence,

ramenait à la pratique du bien les pécheurs égarés, conduisait les âmes

au tribunal de Dieu, et pesait avec équité les bonnes et mauvaises

actions. A ce titre, saint Michel fut honoré particulièrement dans

les monastères. Les religieux, faisant profession d’un genre de vie

plus pure et plus parfaite étaient dès lors les sentinelles avancées

de la chrétienté, et comme tels, ils se trouvaient plus exposés que

personne aux attaques, aux pièges et aux surprises de l’ennemi; de

plus, ils se distinguaient par leur piété envers les morts: piété

jadis si florissante dans la plupart de nos abbayes et surtout au

Mont-Saint-Michel. Les moines avaient aussi à se prémunir contre

les invasions des barbares et les empiètements de leurs voisins. Il

n’est donc pas étonnant qu’ils aient songé à faire alliance avec le

belliqueux Archange, pour le disposer à défendre leurs droits.

Saint Michel n’est pas seulement l’irréconciliable ennemi de Satan

révolté; il en est aussi l’antithèse vivante. Ange de lumière avant sa

chute, Lucifer est devenu le père du mensonge et de l’erreur; il est,

selon l’expression de Tertullien, transformé en bête ennemie de la

clarté du jour; c’est pourquoi son antagoniste a été regardé comme le

protecteur des lettres, le porte-flambeau de la vérité, le propagateur

des saines doctrines. En cette qualité il fut choisi autrefois pour

le patron des étudiants. A l’exemple des religieux du Mont, qui se

disaient «les disciples du prince éthéré,» la plupart de ceux qui

fréquentaient les asiles ouverts à la jeunesse chrétienne, les élèves

des universités, avec les maîtres qui enseignaient dans les chaires les

plus renommées, se rangèrent sous l’étendard de l’archange saint Michel.

Ainsi, dans le palais des rois et dans le cloître des moines, au milieu

des camps et à l’ombre des autels, dans les familles illustres et parmi

les modestes écoliers, sur tous les points de notre territoire, et en

particulier dans les localités voisines du Mont, le culte de l’Archange

jouit pendant plusieurs siècles d’une grande célébrité. Le concert de

louanges en l’honneur du génie tutélaire de la France était universel.

Dans les temps modernes, la dévotion à saint Michel a perdu son éclat.

Faut-il s’en étonner? L’impiété s’efforce d’obscurcir le dogme des

anges, et spécialement des démons; aidée dans son œuvre de destruction

par le protestantisme qui a jeté le ridicule sur les plus saintes

croyances, elle a réussi à pervertir l’esprit humain. Les populations

n’aspirent qu’au bien-être matériel et ne voient plus que la vie

présente. Quelle place un esprit tout céleste, uniquement occupé de la

gloire de Dieu et des intérêts de l’autre vie, pouvait-il conserver

au milieu d’une société sceptique et railleuse? A une époque la

catastrophe a été complète, et aux yeux des hommes elle a paru sans

remède. Le sanctuaire de l’Archange lui-même a subi le sort de nos

autres édifices religieux: les moines ont été dispersés; les louanges

de Dieu n’ont plus retenti sous les voûtes de l’ancienne basilique;

à la prière ont succédé les imprécations et les blasphèmes; l’abbaye

est devenue un sombre cachot où l’on n’entendait plus que le bruit des

chaînes et le cri des victimes.

Saint Michel, vainqueur du paganisme et de l’hérésie, devait triompher.

Déjà l’église a été rendue au culte, les cachots sont fermés, l’ère des

grands pèlerinages est ouverte et la statue de notre céleste patron

a reçu les honneurs du couronnement solennel. Grâce à l’initiative

de l’épiscopat français, nous voyons revivre la piété, la confiance

et l’élan des premiers âges. L’heure est donc opportune pour faire

connaître la belle et sublime physionomie de l’Archange, et raconter

les gloires de cette montagne si justement appelée la Merveille de

l’Occident.

L’histoire de saint Michel et du Mont-Saint-Michel, dans ses grandes

lignes, suit toutes les phases par lesquelles la France est passée,

depuis son origine jusqu’à nos jours; elle peut se diviser en quatre

périodes générales: la première s’étend de la fondation par saint

Aubert à l’époque où la féodalité, après l’édit de Quiersy-sur-Oise et

l’avénement de la race capétienne, fut définitivement constituée; la

deuxième embrasse les années où le régime féodal triompha et ne fut pas

contrebalancé par l’établissement définitif des communes; la troisième

comprend la durée de cette lutte, unique peut-être dans les annales des

peuples, de cette guerre d’extermination que notre pays soutint pendant

plus d’un siècle contre l’Angleterre; la quatrième date des tentatives

que firent les protestants pour entraîner la France dans l’hérésie, et

se termine au glorieux couronnement de saint Michel.

A chacune de ces époques, le mont Tombe subit une transformation

spéciale et le culte de l’Archange revêt un caractère nouveau, pour

s’adapter aux circonstances et répondre à nos besoins. Sous les

rois des deux premières races, saint Michel nous apparaît comme le

_vainqueur_ du _paganisme_; les habitants de la Neustrie d’abord, et

ensuite les Normands eux-mêmes se soumettent au joug de l’Évangile.

A l’époque féodale, nos ancêtres, attendant avec anxiété l’heure du

jugement suprême, ou redoutant les attaques de l’ennemi, confient

leurs plus chers intérêts à l’Archange _conducteur_ et _peseur des

âmes_. C’est alors que l’abbaye bénédictine jette un vif éclat et est

gouvernée par cette longue série d’hommes dont l’histoire a enregistré

le nom et les œuvres. Pendant la guerre de cent ans, le bruit des armes

et des chants guerriers se mêle aux accents de la prière et l’abbaye

se transforme en forteresse; de tous les points de notre territoire

on lève les yeux au ciel, pour invoquer le _belliqueux Archange_, qui

commanda jadis les armées du Seigneur. Dans les temps modernes saint

Michel est honoré surtout comme le vainqueur de _l’hérésie_ et de

_l’impiété_.

[Illustration: Fig. 12.--Saint Michel terrassant le Dragon. Miniature

d’un livre d’heures du quinzième siècle. Bibliothèque de M. Ambr.

Firmin-Didot.]

[Illustration]

CHAPITRE PREMIER

SAINT MICHEL ET LE MONT-SAINT-MICHEL SOUS LES ROIS DES DEUX PREMIÈRES

RACES

I

SAINT MICHEL DANS LES TEMPS PRIMITIFS.

En remontant le cours des âges, on trouve dès la plus haute antiquité

les traces certaines de la croyance aux esprits, bons ou mauvais,

inférieurs à Dieu, mais supérieurs à l’homme. Les juifs, héritiers des

saines traditions, et les autres peuples, qui avaient emporté, en se

dispersant, quelques lambeaux plus ou moins défigurés des révélations

primitives, ont attribué à ces mêmes esprits une large part dans la

lutte incessante du bien contre le mal; comme nous, ils ont pensé et

ils pensent encore que les anges veillent sur les hommes, que les

démons s’acharnent à leur perte; bien plus, d’après une découverte

récente faite en Assyrie, le grand combat livré au ciel dès l’origine

du monde n’était pas ignoré des anciens. De tout temps on a placé à

la tête des célestes phalanges un chef invincible, personnification

vivante de la vérité, de la justice et de la fidélité, ennemi à jamais

irréconciliable du prince des ténèbres et des mauvais génies rangés

sous son empire, ami des âmes et défenseur des droits de Dieu.

Ces croyances furent altérées et mélangées de grossières erreurs en

Égypte, en Chaldée, chez les Assyriens et les autres nations infidèles;

mais les juifs, instruits par les prophètes, ne s’écartèrent pas sur ce

point des traditions de leurs ancêtres; au témoignage de Daniel, ils

admirent l’existence d’un ange, dont le nom signifiait dans leur langue

la majesté incomparable de Dieu, et désignait une mission spéciale:

Michel, c’est-à-dire, qui est semblable à Dieu. Ils le reconnurent pour

leur génie tutélaire, leur chef dans les combats, leur guide et leur

conseiller; ils lui donnèrent le titre de «prince,» de «grand prince;»

et, si l’on s’en tient aux règles de l’exégèse usitée chez les Hébreux,

il est permis de croire que la Synagogue lui attribua la plupart des

faits merveilleux consignés dans les livres saints, et accomplis par

le ministère des anges. D’après ces interprétations, saint Michel fut

regardé comme l’intermédiaire des révélations du Sinaï; c’est lui qui

mit à mort les nouveau-nés des Égyptiens, pour hâter la fin de la

première captivité et l’acheminement vers la terre promise; c’est lui

qui sauva le trésor du temple de la cupidité des Séleucides et infligea

un terrible châtiment à l’impie Héliodore (fig. 13). Il faisait sans

doute partie de l’ambassade qu’Abraham reçut sous le chêne de Mambré;

Moïse l’entendit lui adresser la parole dans le buisson ardent;

Ézéchiel le vit peut-être sous le voile énigmatique du tétraphorme. Il

fut, en un mot, le principal messager du Seigneur dans ses rapports

avec le peuple élu; il prit part à tous les actes destinés à exalter

ou à humilier, à défendre ou à punir la famille d’adoption, «la nation

domestique de Dieu,» selon l’expression de Tertullien.

Les juifs ne pouvaient ignorer le combat dont le récit a été gravé

sur les monuments chaldéens, et que saint Jean nous a dépeint avec

des couleurs si vives dans son Apocalypse; ils savaient que saint

Michel avait reçu la mission de combattre Satan, de s’opposer à ses

projets et de défendre les âmes contre ses séductions. Une tradition,

célèbre autrefois en Israël, vient jeter sur ce point une lumière

éclatante. On racontait qu’une altercation s’était engagée entre les

deux antagonistes, à la mort de Moïse; saint Michel fit enlever par

un ange le corps du grand législateur et alla l’ensevelir dans une

vallée du pays de Moab, afin de le soustraire au culte des Hébreux qui

n’auraient pas manqué de lui rendre les honneurs divins. Le démon,

souhaitant avoir les restes de Moïse en sa puissance pour faire tomber

le peuple de Dieu dans l’idolâtrie, voulut mettre obstacle au dessein

de l’Archange; mais

[Illustration: Fig. 13.--Le châtiment d’Héliodore. Fragment de la

peinture à fresque de Raphaël dans une des salles du Vatican. Seizième

siècle.]

il fut contraint de prendre la fuite, dès qu’il entendit son adversaire

prononcer, comme jadis au ciel, le nom du Seigneur tout-puissant.

Saint Jude, dans son Épître, fait allusion à ce fait, quand il dit:

«L’archange Michel, dans sa contestation avec le diable touchant le

corps de Moïse, n’osa condamner son ennemi avec exécration; mais il se

contenta de dire: Que le Seigneur exerce sur toi sa puissance.» Ici,

saint Michel nous apparaît déjà comme vainqueur de l’idolâtrie (fig.

14).

Les juifs croyaient que cette lutte de l’Archange et de Satan

devait se continuer au delà de la tombe jusqu’au jour redoutable du

jugement: «En ce temps-là, est-il dit dans le prophète, Michel le

grand prince se lèvera, lui qui est le protecteur des enfants de

votre peuple... Et alors tous ceux qui auront leurs noms écrits dans

le livre seront sauvés.» Ainsi, de toute antiquité, saint Michel a

été pris pour le conducteur et le peseur des âmes, avec le symbole

de la terrible balance dont il est plus d’une fois parlé dans les

saintes Écritures. En cette qualité, il recevait et reçoit encore des

hommages particuliers de la part des Juifs, qui récitent pour le repos

des morts la prière suivante, appelée _Justification du jugement_:

«L’archange Michel ouvrira les portes du sanctuaire, il offrira ton âme

en sacrifice devant Dieu. L’ange libérateur sera de compagnie avec toi,

jusqu’aux portes de l’empire où est Israël.» Les nations idolâtres,

surtout celles qui étaient en relation plus directe avec le peuple de

Dieu, admettaient aussi l’existence d’un génie, qui recevait les âmes

au moment de la mort et les conduisait au tribunal du juge suprême.

N’était-ce pas le rôle de Teutatès chez les Germains et les Gaulois,

d’Hermès chez les Latins, les Grecs, les Phéniciens et les Égyptiens?

Ce dernier, ami d’Osiris et instituteur des âmes sur la terre,

assistait au jugement des bons et des méchants, dont les premiers

étaient ensuite répartis dans les diverses régions du ciel, et les

autres relégués dans des corps terrestres en punition de leurs fautes.

Les premiers chrétiens qui avaient lu les écrits de saint Jude et

de saint Jean, ne pouvaient ignorer ni le nom, ni la nature, ni les

triomphes du belliqueux Archange; ils connaissaient dans tous ses

détails le grand combat que Michel et ses anges engagea au ciel

contre le dragon révolté; ils savaient que l’antique serpent avait

été vaincu et chassé loin de Dieu, avec ses légions infernales; ils

étaient persuadés que la même lutte se continue sur la terre, et ne

finira point tant que le séducteur pourra tromper les hommes, et les

entraîner avec lui au fond de l’abîme. Pour eux, saint Michel était

l’ami du Verbe incarné, il avait une mission à remplir dans l’Église,

il devait être l’affirmation vivante et personnelle du Christ en face

des négations impies de Satan; déjà on saluait en lui le vainqueur du

paganisme et le conducteur des âmes. L’histoire des catacombes présente

des traces de ces anciennes croyances, et Hermas lui-même en parle dans

le livre du _Pasteur_. Son récit, quelle que soit sa valeur aux yeux

de la critique, atteste du moins, sous la forme du symbole, que non

seulement le nom, mais aussi la mission de l’Archange était connue dans

les âges les plus reculés de l’Église.

[Illustration: Fig. 14.--Contestation entre l’archange saint Michel

et le démon au sujet du corps de Moïse. Fac-similé d’une gravure sur

cuivre de l’ouvrage du R. P. G. Stengel sur les Anges. 1629.]

Hermas demande au pasteur le nom du messager céleste qui leur est

apparu armé d’une faux, coupant les branches d’un grand arbre sans

jamais en diminuer l’élévation ni la beauté, et présentant un rameau à

ceux qui étaient abrités sous son ombre. Le pasteur répond: Cet ange à

la taille majestueuse est _Michel_, le _protecteur_ de votre peuple;

il grave dans les cœurs la loi divine figurée par l’arbre, et veille à

son observation; il pèse les actions des hommes, garde les bons sous

sa puissance, fournit aux coupables le moyen d’expier leurs fautes, et

envoie au ciel ceux qui ont lutté contre le démon et remporté la palme

de la victoire.

Le culte de l’Archange se répandait, à mesure que la foi étendait

ses conquêtes, et autant que la persécution le permettait. Tous

aimaient à raconter, au milieu des épreuves de ces premiers siècles,

les apparitions du belliqueux défenseur de l’Église et les faits

merveilleux qu’on lui attribuait, surtout en Asie. Il était,

croyait-on, du nombre des esprits bienheureux qui s’approchèrent du

Sauveur et le servirent après la tentation du désert; il fallait voir

en lui l’ange de l’agonie, de la résurrection et de l’ascension.

D’après une pieuse légende rapportée par Grégoire de Tours, le Sauveur

lui avait confié l’âme de sa sainte Mère, depuis l’heure de sa mort

jusqu’au moment de son assomption. Il était apparu dans les environs de

Colosses, l’une des premières villes qui embrassèrent le christianisme;

dans l’île de Patmos, où saint Jean fut relégué, et jusqu’au sein

de Rome païenne. Au rapport de Siméon Métaphraste, l’apparition de

Colosses resta longtemps célèbre chez les Grecs, à cause des prodiges

dont elle fut accompagnée. Pour en perpétuer la mémoire, on bâtit une

chapelle sous le vocable de l’Archange, et une fête fut instituée à la

date du sixième jour de septembre.

Au commencement du quatrième siècle, après la victoire de Constantin

le Grand sur le tyran Maxence, le culte de saint Michel prit de

nouveaux développements. Plusieurs avaient salué l’Archange en celui

qui portait le _labarum_ ou l’étendard du Christ le jour du combat.

L’empereur lui-même, pour affirmer sa croyance, fit élever en l’honneur

de saint Michel deux églises dans les environs de Constantinople.

Cette conduite prouverait à elle seule l’antiquité du culte dont nous

étudions les origines; en effet, Constantin n’aurait pas voulu se

permettre d’innover sur un point de cette nature, et la fondation des

églises de Byzance «suppose une longue et magnifique force acquise;»

elle a de plus une signification d’une haute portée et jette une vive

lumière sur notre sujet. L’empereur, après avoir donné un coup mortel

au _paganisme_, met son épée au service de l’Église, proclame la vérité

catholique et confesse qu’il doit sa victoire à l’assistance visible

du ciel; en même temps, il élève sur les ruines des temples païens

deux édifices dédiés à l’Archange, qui, à l’origine, terrassa le père

du mensonge et proclama la vérité éternelle. N’est-ce pas reconnaître

la grande mission de saint Michel, et confier à sa garde le glaive qui

doit défendre l’Église contre les persécutions et les envahissements de

ses ennemis? Le prince de la milice céleste

[Illustration: Daumont, lith. Imp. P. Didot & Cⁱᵉ Paris

SAINT-MICHEL TERRASSANT LE DEMON.

et

Apparition de l’Archange sur le Monte-Gargano en Italie.

Miniature du _Missel de Charles VI._ ms. du XVᵉ siècle. Bibl. de M.

Ambr. F. Didot.]

Saint Michel et le Mont-Saint-Michel · 第 6 / 42 段