à l’esprit: saint Michel n’est-il pas le défenseur de tous les États
chrétiens aussi bien que de la France? Je veux prévenir vos jugements
et vous introduire dans les desseins de Dieu. Pour arriver à ses fins,
Dieu se sert ici-bas tantôt des individus et tantôt des peuples. Quand
un peuple se met ouvertement à sa disposition, pour le servir à la
face du monde, Dieu envoie à ce peuple des protecteurs célestes; et
s’il existe d’une part un dévouement généreux et complet, de l’autre
il existe un paiement en succès et en gloire que la divine justice se
charge d’effectuer à bref délai. Tel est le sort de la France dans la
destinée si variée des peuples chrétiens. Suivez, en effet, ma pensée,
et bientôt vous posséderez le secret des prédilections de saint Michel
pour notre chère patrie.
Dieu a toujours à lui sur la terre soit un peuple, soit un homme dont
il fait son œil, son bras et parfois son tonnerre. Quand c’est un homme
seulement, cet homme vaut à lui seul une légion; quand c’est un peuple,
ce peuple surpasse tout son temps et porte à son front l’auréole de
l’héroïsme et de la gloire. Pour nous bien convaincre de ces vérités,
parcourons rapidement les annales du monde et ne marchons que sur
les cimes de l’histoire. Nous voyons d’abord apparaître d’illustres
personnages, Seth, Noé, Abraham et la suite des saints Patriarches;
la nation choisie se forme sur un sol étranger et ennemi; mais on
sent que Dieu est là. Il y est dans une suite d’hommes célèbres et de
fameux capitaines, Moïse, Josué, les Juges; puis viennent ces rois
immortels que Dieu enrichit de tous les dons et qu’il arme de toutes
les puissances. Ce n’était alors qu’une figure de l’avenir. Le peuple
juif, en effet, n’est qu’une prophétie en permanence; il disparaît
comme peuple, et avec Jésus-Christ commence un nouveau monde.
Pendant trois cents ans, l’Église combat; elle se fonde dans le sang et
le martyre, sans voir venir personne à son secours du côté de la terre.
Arrive enfin Constantin, l’homme de la Providence. Mais ses successeurs
ne comprennent pas leur mission; au lieu de protéger l’Église, ils
l’entravent, la jalousent et la tourmentent. Dieu ne veut pas de ces
empereurs comme instruments. C’est alors qu’il choisit les Francs pour
défendre l’Église et former sa garde vigilante et dévouée. Les Francs
répondent à l’appel divin; leur souverain victorieux en tête, ils
vont au baptême en foule. Bientôt cette nation, la première accourue
à la voix d’en haut, passe tout entière sous les drapeaux du Christ
et reçoit de Rome le titre de fille aînée de l’Église. Le nouveau
peuple de Dieu est trouvé. Voilà celui qui doit être à la fois et le
bouclier et l’épée de L’Épouse du Sauveur. Mais le souverain Maître
n’est pas ingrat; s’il aime qu’on se déclare hautement pour lui, vite
il répond aux avances de ceux qui défendent sa cause. La France s’est
faite à Reims son homme-lige; il lui envoie son Archange, l’ange des
batailles et des triomphes. Cet envoi providentiel est, si j’ose ainsi
parler, comme le sceau de l’alliance entre Dieu et le peuple élu.
Saint Michel choisit lui-même sa citadelle et son asile sur ce célèbre
rocher assis aux flancs de l’aquilon. C’était la réponse du Très-Haut
à notre patrie, quand elle se fut déclarée sa vassale. A dater de ce
jour, cette race intrépide et guerrière des Francs marche à la tête des
peuples; toujours sûre de son angélique allié, elle porte partout la
lumière avec les libertés sacrées de la foi chrétienne; partout où elle
passe, les chaînes tombent, la tyrannie disparaît, la barbarie recule
épouvantée. A peine saint Michel a-t-il pris possession de son sol, que
la France se fait reconnaître, à son allure et à ses coups, comme la
maîtresse du monde.
Mais c’est alors aussi que tous les chemins se couvrent des foules
qui viennent visiter, en son sanctuaire aérien, le protecteur de
notre bien-aimé pays. C’est là qu’empereurs, rois, princes, guerriers
innombrables viendront demander à saint Michel, avec le secret de
la victoire, le génie qui doit présider aux batailles. Childebert
et Charlemagne ouvrent la route du célèbre sanctuaire; ce dernier,
plein de gratitude pour la protection de l’Archange, reconnaît saint
Michel comme le protecteur de la France. Cent ans après, les farouches
Normands, nos pères, s’abattent comme l’ouragan sur tous nos rivages.
Tremblantes à l’approche de ces intraitables enfants du Nord, les
paisibles populations d’alentour se réfugient à l’ombre des remparts
de saint Michel. Rollon, que la religion adoucit, vient s’agenouiller
sur ces dalles, embellit la basilique et met au service du prince
éthéré sa formidable épée. Guillaume le Conquérant revendique le trône
d’Angleterre; et il emporte, dans les plis de son drapeau, avec l’image
de l’Archange, le sûr présage de cette victoire d’Hastings, qui devait
placer au front du duc de Normandie le diadème d’Alfred et de saint
Edouard.
Nous voici à la guerre de cent ans. Ce fut un siècle de désolation pour
nos provinces, qui furent les premières victimes de l’invasion. La
France, pareille à un vaisseau submergé qu’on ne voit plus que par le
haut des mâts, semblait perdue pour toujours. Tout était anglais, sauf
ce mont, où s’était réfugiée, avec notre dernier espoir, la fortune de
la patrie. Un homme est là, Jean d’Harcourt, qui commande moins à des
soldats qu’à des lions; avec une foi qui n’a d’égale que sa valeur, il
confie sa cause sacrée à saint Michel en des paroles que je ne saurais
trop vous redire: _Nemo adjutor meus nisi Michael._ Après lui, Jean
d’Orléans et Louis d’Estouteville sont investis du commandement de la
place. Chaque jour apporte la nouvelle d’une capitulation ou d’une
défaite; rien ne trouble, rien n’intimide nos intrépides chevaliers;
leur foi grandit avec les périls et la détresse; ils ne sont qu’une
poignée, mais c’est une poignée de braves et saint Michel est avec eux.
Souffrez qu’à ce souvenir je m’arrête un instant pour m’incliner, à
travers les siècles, devant ces héros immortels, et pour saluer en
même temps les héritiers de leur nom et de leur impérissable renommée,
glorieux patrimoine transmis à leur postérité! Grâce à l’invincible
résistance des cent dix-neuf, les assaillants désertent enfin les
remparts et fuient, la honte au front, comme les flots de l’Océan qui,
après avoir battu vainement cet indestructible rocher, se retirent, en
leur reflux, dans leurs mystérieuses et lointaines profondeurs.
O grand Archange, la victoire était à vous; elle était à la France;
et pas un instant le vieux drapeau gaulois n’avait cessé de flotter
au-dessus de ces pics de granit, disant au reste de nos provinces:
«Non, la France n’est pas morte; elle vit toujours ici, toujours
militante et toujours victorieuse!»
Faut-il raconter encore l’éclatante protection accordée par saint
Michel à Jeanne d’Arc, la gloire de notre France et sa libératrice?
C’est l’Archange qui investit l’héroïne de son incomparable mandat
et la mène, constamment triomphante, à l’ombre de son épée à travers
les dangers et la mort. Plus tard, Louis XI veut immortaliser, par la
création d’un ordre célèbre, la valeur des combattants qui sauvèrent
ici même le vieil honneur de notre nation; et tout se fait au nom
de celui qu’on proclame «la terreur de l’immense Océan.» Viennent
les guerres de religion, et le Mont-Saint-Michel demeurera toujours
l’imprenable boulevard de la foi et de la patrie; Montgommery verra sa
fougue se briser ici comme sur un écueil et ira se faire tuer ailleurs.
Saint Michel, comme à toutes les heures critiques, suscitera des héros
sans cesse renaissants; et à la fin, la Montagne, toujours au-dessus
des orages, comme l’emblème de la foi qui ne périt pas, toujours plus
haute que l’infortune, reste cette fois encore catholique et française.
Et maintenant, avons-nous raison de dire que saint Michel est le
bouclier de la France? Vous l’avez vu, jamais il n’a manqué à l’appel
des Français. Toujours sur notre montagne normande, saint Michel a eu
le dernier mot et lancé le dernier trait; et si ces tours crénelées,
si ces antiques remparts savaient parler comme ils ont su résister,
quelles scènes étonnantes ils feraient passer sous nos yeux!
Mais de nos jours, demandez-vous, qu’est devenue la protection de
saint Michel? De nos jours, il me semble que Dieu dit à la France,
comme autrefois à Daniel: _Noli timere, vir desideriorum._ Ne te
laisse pas abattre; courage, ô nation de la promesse, ô nation qui,
jusque dans tes malheurs, fixes toujours les regards de l’Église, les
regards de tous les peuples; vois comme tous fondent sur toi leur
espoir et paraissent attendre le salut de ta main: _Pax tibi et esto
robustus._ La paix soit avec toi, cette paix dont tu as tant besoin!
Laisse là ces éternelles divisions qui te mènent à la ruine; que tes
enfants s’embrassent enfin dans la paix, l’union et la fraternité. Sois
robuste; aiguise de nouveau ton courage; et malgré tes désastres, et du
fond des abîmes, tu peux te relever, regagner les sommets, reconquérir
la gloire des anciens jours. Mais pour cela, prête l’oreille à la
voix d’en haut; reviens aux croyances de tes pères: _Annuntiabo tibi
quod expressum est in scriptura veritatis._ Redis comme eux dans la
confiance: _Nemo est adjutor meus, in omnibus his, nisi Michael._ O
France, tressaille d’allégresse! Ouvre ton cœur à l’espérance, puisque
toi aussi tu peux dire: _Ecce Michael, unus de principibus primis,
venit in adjutorium meum._ Oui, lève les yeux; il sera ton appui. Pour
vous, ô notre protecteur, daignez la regarder encore, la regarder
toujours, cette nation que Dieu vous a confiée. Sa générosité toujours
inépuisable vous a offert une magnifique couronne. Rendez-lui vous-même
la couronne qui lui est plus que jamais nécessaire, la couronne de son
antique foi, qui sera pour elle en même temps, la couronne de la paix
et de l’ordre social, la couronne de la force et bientôt la couronne de
la gloire!
Vous connaissez la triple mission dont le Très-Haut a investi
l’Archange fidèle. Vous avez vu les services que saint Michel a rendus
à la cause de Dieu, de l’Église et de la France. En retour, que
ferons-nous pour lui et quel culte lui rendrons-nous? Ce culte, trois
mots le résument: la fidélité, la confiance et l’amour.
La fidélité! Voilà le secret de la gloire de saint Michel, la
vraie cause de sa puissance et de ses mérites. Quoi de plus juste,
d’ailleurs, quoi de plus honorable, quand il s’agit d’un maître tel que
Dieu? Et cependant, quoi de plus rare, à notre époque en particulier?
Séduite par ce qu’elle appelle la libre-pensée, qui n’est en réalité
que l’infatuation et la débauche de l’esprit, la génération incroyante
nie tout aujourd’hui: elle nie Dieu, elle nie ses perfections; elle nie
Jésus-Christ, sa divinité, sa doctrine. Génération croyante, l’heure
est venue où nous devons secouer le sommeil de l’indifférence. A
l’exemple de saint Michel, levons-nous, proférant comme lui le cri de
la fidélité: _Quis ut Deus!_ Qui donc est semblable à Dieu! La science
répudie la révélation. Anges de saint Michel, debout! Écriez-vous à
votre tour: Qui donc connaît la vérité comme Dieu? Qui possède la
science et en est le maître comme lui? _Quis ut Deus!_--L’incrédulité
contemporaine répudie l’ordre surnaturel et refuse de croire aux
miracles. Anges de saint Michel, écrions-nous à l’envi: Quoi donc! le
bras du Seigneur serait-il raccourci? Est-ce que le Seigneur n’est
pas, aujourd’hui comme toujours, le Dieu qui a créé les mondes, le
Dieu qui commande à la vie et à la mort, le Dieu qui seul opère les
merveilles par excellence? _Qui facit mirabilia magna solus.--Quis
ut Deus!_ L’orgueil foule aux pieds l’autorité divine et ne veut
plus relever que de lui seul. Anges de saint Michel, écrions-nous en
chœur: Qui donc est souverain comme Dieu? Qui donc distribue, comme
lui, l’existence? Qui donc est l’auteur de tout don parfait? _Quis ut
Deus!_--Le matérialisme, le positivisme, le scepticisme, l’athéisme,
véritables échos de l’enfer, répètent chaque jour, avec une effrayante
énergie, leur cri de négation: il n’y a pas de Dieu. Anges de saint
Michel, aurons-nous donc moins d’énergie pour le bien qu’ils n’en ont
pour le mal? Échos du ciel et du glorieux Archange, écrions-nous avec
toute la vigueur de notre foi, toute l’étendue, toute la puissance
de notre voix: Je crois en Dieu: _Quis ut Deus!_--La fausse science,
dans tous les ordres, nie Jésus-Christ et rejette sa doctrine. Anges
de saint Michel, protestons, en affirmant que Jésus-Christ, c’est le
Verbe incarné, le Fils même de Dieu; que Jésus-Christ, c’est la vérité;
Jésus-Christ, c’est la voie; Jésus-Christ, c’est la vie. Malheur donc
à celui qui ne l’écoute pas; il s’ensevelit dans les ténèbres de la
nuit la plus obscure, ou bien, comme on l’a dit, il s’enfouit dans les
sables de la raison pure et de l’altière critique. Malheur à quiconque
ne marche pas à sa suite! Il se traîne dans la faiblesse et s’abîme le
plus souvent dans la corruption et dans la honte. Malheur à celui qui
ne vit pas de sa vie divine! Il se condamne à une mort irrémédiable, à
la mort éternelle. Hors de Jésus-Christ, c’est la barbarie, c’est le
despotisme ou la licence, c’est le chaos et la ruine. Qui donc lui est
semblable! _Quis ut Deus!_
Vous le voyez, après tant de siècles, c’est la même scène qui se
reproduit, la même lutte qui continue toujours. En face du Dragon,
levons-nous, comme saint Michel, fièrement et sans peur; manifestons
notre foi; sachons la professer hautement. Que le cri de guerre de
l’Archange soit notre devise; et notre voix finira par couvrir celle de
l’incrédulité, par l’étouffer et l’anéantir. Et cette voix retentissant
non plus dans le ciel, mais sur la terre, chantera, comme celle des
anges victorieux: _Nunc facta est salus et virtus, et regnum Dei nostri
et potestas Christi ejus_: Maintenant, victoire à notre Dieu; à lui
le triomphe et le commandement; à son Christ, la puissance! et saint
Michel nous reconnaîtra pour les siens! Nous serons son orgueil et sa
gloire.
Allons plus loin; à cette fidélité qui continue dans le monde la
mission du prince des armées célestes, joignons la confiance qui nous
obtiendra le secours dont nous avons besoin pour accomplir avec fruit
cette mission.
Par sa criminelle rupture avec l’ordre surnaturel, le monde a perdu
en quelque sorte la mémoire du ciel et la pensée de Dieu. Son regard
affaibli et presque aveuglé n’a plus la longue portée des enfants de
la foi sur les horizons éternels. Il ne voit plus que la terre; il
est concentré tout entier sur la matière et sur les choses du temps.
De là cette inquiétude morne et ce sombre désespoir qui envahissent
comme inévitablement les cœurs, quand ils ne connaissent plus le
_Sursum corda_, source inépuisable d’espérance et de consolation. Sans
doute, l’horizon est noir; et les alarmes, les angoisses même ne sont
que trop légitimes aujourd’hui. Mais faut-il donc perdre confiance et
nous abandonner à un incurable découragement? Non, non; car Dieu est
avec ceux qui croient en lui; Jésus-Christ le Sauveur est avec eux;
la Vierge mère est avec eux. Saint Michel est avec eux, saint Michel,
l’ouvrier des victoires de Dieu: _Operarius victoriæ Dei._ Levons
donc les yeux vers la sainte Montagne; c’est de là que nous viendra
le secours: _Levavi oculos meos in montes unde veniet auxilium mihi._
Tendons les mains et surtout les cœurs, par la prière, vers notre
immortel protecteur. Puissant par les armes, l’Archange l’est plus
encore par les supplications que chaque jour il fait monter vers le
ciel. Écoutez du reste l’apôtre saint Jean dépeignant, à l’origine même
de l’Église, la grande scène que notre imagination ravie aime toujours
à se représenter: «Je vis, dit-il, un ange qui se tenait debout devant
l’autel, portant un encensoir d’or; et on lui donna une grande quantité
de parfums, afin qu’il présentât les prières de tous les saints sur
l’autel d’or qui est devant le trône; et la fumée des parfums, composée
des prières des saints, s’éleva devant Dieu.» Cet ange qui se tient
debout devant l’autel, vous l’avez reconnu, c’est saint Michel. Tous
ces parfums qu’on lui présente, vous pouvez en respirer la douce et
agréable odeur, ce sont vos prières. Quelle prière que la vôtre,
dévots serviteurs du glorieux Archange! Comment la parole humaine
pourra-t-elle en exprimer la prodigieuse puissance! Des milliers de
voix ne faisant qu’une seule voix! Des milliers de cœurs ne formant
qu’un seul cœur, pour animer cette voix et la porter jusqu’au trône
de Dieu! L’Église entière, le pape, le sacré collège, l’épiscopat, le
sacerdoce, la multitude des pieux fidèles se pressent de plus en plus
autour de saint Michel, tirant de leur poitrine embrasée le vieux cri
de nos Pères: Saint Michel, à notre secours! Et c’est de tous ces rangs
à la fois que part cette prière immense, universelle, et que montent
les élans d’une confiance plus ardente que jamais.
N’est-il pas vrai qu’on peut redire la parole de saint Jean: _Data
sunt ei incensa multa?_ Comprenez-vous maintenant combien formidable
doit être l’énergie de cette prière? Comme elle doit être portée
[Illustration:
Fig. 6.--Saint Michel, l’ange du jugement. Fragment du _Jugement
dernier_, peint à fresque par Orcagna dans le cloître du Campo
Santo de Pise. Quatorzième siècle.--Dans cette composition, saint
Michel est l’ange placé immédiatement au-dessous du Christ et de la
Vierge. ]
sur des ailes de feu, les ailes de notre amour, franchir la distance,
pénétrer les nues et remplir le ciel de son merveilleux concert! Oui,
par elle-même, cette prière est puissante; mais comme cette puissance
devient irrésistible quand on réfléchit à la dignité de celui qui la
porte à Dieu! A l’heure solennelle du sacrifice, à ce moment où le
corps de Jésus-Christ vient de descendre sur l’autel, l’Église adresse
au Tout-Puissant par l’organe du prêtre cette touchante invocation:
«Nous vous en supplions, ô Dieu clément, commandez à votre saint ange
de présenter la victime adorable en présence de Votre Majesté, afin
que, après avoir participé aux divins mystères, nous soyons remplis
de grâce, inondés des célestes bénédictions.» Quel est cet ange dont
parle ici l’Église? Bossuet n’hésite pas à répondre: cet ange, c’est
saint Michel. Ainsi donc, tel est l’ascendant de saint Michel sur le
cœur de Dieu, telle est l’influence qu’il exerce, le crédit ineffable
dont il jouit, que, pour obtenir plus sûrement l’effusion des dons
célestes, c’est par lui, c’est par son ministère, que l’Église veut
faire offrir au souverain Maître ce qu’il a de plus cher, le corps
et le sang de son divin Fils. S’il en est ainsi, dilatons, dilatons
nos cœurs pour les ouvrir à une confiance absolue et sans limites. Le
corps de Jésus-Christ, en effet, et son sang adorable, sont présents à
chaque heure du jour sur des milliers d’autels, dans le monde entier.
Conjurons donc le Très-Haut avec l’Église notre mère d’ordonner à saint
Michel qu’il présente l’auguste victime, sur cet autel d’or qui est
devant le trône, qu’il l’offre pour la gloire de Dieu, pour la gloire
de Jésus-Christ, pour la prospérité de son épouse ici-bas, pour le
bien de la France et pour le salut des âmes. Unissons tous nos cœurs
et nos voix. Priez, justes; et vous aussi, pauvres pécheurs, priez.
Si vos fautes vous effraient, confessez-les au bienheureux Michel
archange, _beato Michaeli archangelo_, afin qu’il intercède pour vous
auprès du Seigneur, notre Dieu. C’est alors que, selon l’expression
de saint Jean, la fumée des parfums, composée de nos prières, montera
jusqu’au ciel; mais c’est alors aussi que les miracles du passé se
renouvelleront sur notre sainte montagne, que les aveugles verront, que
les boiteux marcheront, que les morts seront ressuscités, que l’Église
triomphera, que la France renaîtra de ses ruines, que les âmes,
fécondées par la grâce, produiront ici-bas des fruits de vie, et qu’à
l’heure de la mort, saint Michel les présentera pour les introduire
dans la céleste lumière promise aux élus. Confiance donc, confiance
inébranlable à saint Michel! C’est l’honneur qu’il réclame de vous.
A la couronne de la fidélité, à celle de la confiance, il faut en
ajouter une troisième, celle de l’amour qui alimente et vivifie tout
le reste. Mais avons-nous besoin de stimuler les cœurs de ces nombreux
pèlerins qui visitent chaque jour le sanctuaire de l’Archange? Qui, en
effet, leur inspire la pensée, leur communique l’énergie nécessaire
pour accomplir ce pénible voyage? Qui les soutient dans les fatigues de
la route? L’amour. C’est l’amour qui leur donne des ailes pour gravir
cette montagne; c’est l’amour qui brille sur leur front: _Amans currit,
volat, lætatur._ Leur amour, comme l’amour véritable, n’a pas senti le
fardeau; il a compté la peine pour rien; il n’a pas connu l’impossible.
_Amor non sentit onus, labores non reputat, de impossibilitate non
causatur._ Sur cet étroit rocher, l’espace peut manquer; mais le cœur
s’épanouit, _arctatus, non coarctatur_. On peut être fatigué, jamais
lassé, _fatigatus, non lassatur_. Ce n’est pas assez de prouver son
amour par des fatigues supportées chrétiennement; il faut le prouver
par les élans du cœur, en affirmant à saint Michel que l’on veut aimer
ce qu’il a aimé le premier. Saint Michel, c’est l’amour, tandis que
Satan, son adversaire, c’est la haine. N’est-ce pas de lui que sainte
Thérèse a dit: «Le malheureux, il n’aime pas!!!»
Saint Michel a aimé Dieu d’abord. Ravi par les perfections infinies, il
ne voit rien au-dessus d’elles. A son exemple, nous dirons tous: «Mon
Dieu, je vous aime; et mon cœur ne peut contenir son amour; mon cœur
voudrait vous voir aimé, vous faire aimer. Puisse mon amour effacer
l’indifférence de ceux qui vous oublient, l’ingratitude de ceux qui
méconnaissent vos bienfaits!» Satan est l’ennemi de Jésus-Christ;
Michel est l’héroïque ami du Sauveur. A son exemple, vous direz à
Jésus-Christ: «O Rédempteur, ô ami divin, je vous aime; et par la
sincérité, par l’ardeur de mon dévouement, je voudrais guérir toutes
les blessures faites à votre cœur!» Satan est l’adversaire de l’Église
et de son chef. Michel est leur immortel protecteur. A son exemple,
nous dirons d’une seule voix: «O Église, ma mère, je vous aime; vos
douleurs sont mes douleurs, vos épreuves, mes épreuves. Mon cœur est
transpercé du glaive qui déchire le vôtre! O pontife dont la passion
ressemble à celle du Maître, par mes prières et par mon amour, je veux
porter sur moi votre fardeau, boire ma part de votre calice afin d’en
adoucir l’amertume et de consoler votre cœur par mon attachement à la
vie et à la mort!»
Saint Michel est le patron de la France. Nous voulons être de ceux
qui, comme lui, ne séparent jamais l’amour de l’Église de l’amour de
la patrie; car si nous sommes catholiques, nous sommes aussi Français,
et c’est pourquoi nous affirmons notre amour en demandant à Dieu pour
cette France si chère à nos âmes la paix au dedans et au dehors, la
fidélité au Dieu qui la rendit jadis si grande et si prospère, le
respect de l’autorité, l’union entre ses fils, l’amour du sacrifice,
toutes les vertus en un mot qui font les grandes choses et les grandes
nations.
Saint Michel enfin aime les âmes; son bonheur est de les arracher à la
domination de leur mortel ennemi, de les conduire dans le bien, de les
introduire à l’heure suprême dans la joie du paradis (fig. 6). A son
exemple, nous voulons aimer les âmes et leur témoigner notre amour par
la ferveur de nos prières pour elles. Nous demanderons à Dieu, avec
saint Michel, de garder ces âmes dans la sainteté. Nous demanderons
à saint Michel de les défendre, au milieu des rudes combats de la
vie présente, afin qu’elles ne périssent pas au jour du redoutable
jugement. Voilà le cri, que du fond de nos cœurs, nous voulons faire
monter jusqu’au cœur de saint Michel: _Sancte Michael archangele,
defende nos in prœlio, ut non pereamus in tremendo judicio._