à l’état de lettre morte? Non. Les yeux illuminés de votre foi, ô
lecteurs chrétiens, l’énergique dévouement de vos efforts sauront
découvrir et pratiquer les conséquences qui en découlent si
naturellement. Saint Michel, avons-nous dit, c’est un esprit doué
tout à la fois d’intelligence, d’amour, de puissance et de beauté.
Nous aussi, sous l’enveloppe fragile de notre corps, nous portons un
esprit, créé comme l’ange pour connaître, pour servir, pour aimer
Dieu, pour revêtir l’ineffable beauté de la grâce. Sachons comprendre
ces vérités; n’allons pas emprisonner dans le cercle étroit des
connaissances naturelles, n’allons pas éteindre surtout dans la région
des sens cette noble faculté de l’_intelligence_ qui nous distingue de
la brute! Sachons franchir les horizons humains; déployons largement
nos ailes et montons, montons à Dieu par l’étude, par la méditation,
par la prière assidue: nous sommes créés pour le connaître. N’allons
pas surtout dessécher notre _cœur_ en nous adorant nous-mêmes; n’allons
pas abaisser sa noblesse aux pieds d’une idole de chair; n’allons pas
l’attacher à des honneurs caducs, à un vil métal dont nous ferions
notre Dieu! Notre vrai Dieu est plus haut que la terre; c’est le Dieu
qu’environnent les anges; donnons-lui comme eux notre amour. Aimer
Dieu, c’est la noblesse du cœur; le servir, c’est sa royauté. N’allons
pas en effet abandonner à elle-même cette _volonté_ qui fait l’homme;
n’allons pas la livrer au gré de nos caprices, à ces vents d’erreur
et de désordre qu’une presse plus que jamais sans foi, sans loi,
fait aujourd’hui passer sur nous. Non, vous n’êtes pas faits pour les
humiliations de ce servage; vous n’êtes pas faits pour suivre, comme
un vil troupeau, les docteurs qui vous mènent dans ces pâturages où
la volonté s’égare, où elle se déshonore, où le chrétien, l’homme, le
citoyen, tout périt. Il est temps que nous apprenions à connaître Dieu,
à l’aimer, à le servir et à conquérir pour notre âme cette beauté de la
vertu qui lui vaudra le ciel pour récompense.
Nous avons vu la place sublime occupée par saint Michel dans l’ordre
naturel et surnaturel. N’oublions pas que cette place il l’a conquise
au prix de la lutte et du combat. Et nous aussi, nous pouvons aspirer
à sa gloire; mais en imitant son courage! «Nul, dit l’Apôtre, ne
peut être légitimement couronné, s’il n’a combattu.» Donc, marchez
sur les nobles traces que nous venons de vous proposer; revêtez-vous
de l’armure de Dieu; combattez vaillamment contre Satan, l’acharné,
l’éternel adversaire; combattez contre le monde et ses pernicieuses
tendances à notre époque en particulier; combattez contre l’ennemi
le plus dangereux et le moins redouté peut-être, combattez contre
vous-mêmes, vos défauts et vos passions. Nous l’avons vu enfin,
saint Michel est élevé à la tête des hiérarchies célestes. Le jour
éternel doit contempler réunis dans une gloire commune et les saints
de la terre et les anges des cieux. Laissez-nous donc vous le crier:
_Sursum corda!_ En haut vos cœurs! Ah! de grâce, pendant que tant
d’autres n’ont de préoccupations que pour la terre, que notre passion
à nous, passion énergique, passion dévorante et plus forte que tous
les sacrifices, soit la passion du ciel, la passion de l’éternité!
Qu’avons-nous fait jusqu’à présent pour conquérir le ciel, pour nous
assurer une place dans la société angélique? Combien parmi nous,
qui peut-être ne méritent que trop ces sanglants reproches de saint
Grégoire le Grand: «Où trouveras-tu, malheureux, dans une de ces neuf
armées, le rang qui te convient? Sera-ce parmi les Séraphins, toi
qui ne sens aucune étincelle du divin amour? Parmi les Chérubins,
toi toujours plein des études de la science terrestre et vide de la
science des saints? Remplaceras-tu les Trônes pour porter Dieu, pour
te perdre en Dieu, toi qui, perdu dans les passions, habites à peine
avec toi-même et t’es devenu si durement à charge? Es-tu destiné à
combler le vide laissé parmi les Principautés, les Puissances, les
Dominations, les Vertus, toi qui succombes vaincu par toutes les
tentations, toi, le serf de tant de vices et l’esclave de ton propre
corps? Trouveras-tu ta place parmi les Archanges et les Anges, toi
que la paresse a voué à toutes les ignominies?» Nous entendrons cet
énergique appel, et si nos ailes sont par elles-mêmes trop faibles
pour nous porter au ciel, nous demanderons à saint Michel la vigueur
qui nous manque. «Que tous saluent en lui leur protecteur, chantent
de concert ses louanges, et fassent monter vers lui leurs prières
incessantes! Qu’ils l’entourent de leurs vœux! Qu’ils deviennent par
la perfection de leur vie sa joie et son orgueil! Non, saint Michel
ne pourra mépriser leurs supplications. Il ne repoussera pas leur
confiance. Il ne dédaignera pas leur amour, lui, le défenseur des
humbles, et l’ami de la pureté; le guide de l’innocence, et le gardien
de la vie. Il nous soutiendra dans l’épreuve; il saura nous conduire à
la patrie (S. Laurent-Justinien).»
[Illustration: Fig. 4.--Saint Michel et saint Gabriel. Miniature d’un
ms. du huitième siècle. Bibliothèque du chapitre de Trèves.]
[Illustration]
CHAPITRE II
MISSION DE SAINT MICHEL.--SON CULTE
Nous avons vu quelle est la nature de saint Michel, quelle place il
occupe dans l’ensemble des êtres et particulièrement au sein des
célestes hiérarchies; pénétrons plus avant dans ce magnifique sujet et
demandons-nous quelle est la _mission_ spéciale de l’Archange et quel
_culte_ nous devons lui rendre.
Appuyés sur l’Écriture sainte et sur l’histoire, nous pouvons affirmer
que saint Michel est le _champion de la gloire_ du Très-Haut, le
_protecteur de l’Église_ et le _défenseur de la France_.
C’est une loi posée par Dieu même que toute intelligence, soit
angélique, soit humaine, conquière la félicité du Ciel au prix
d’une épreuve généreusement soutenue. En créant l’homme libre, en
l’abandonnant dans la main de son propre conseil, comme disent les
livres sacrés, Dieu veut que sa créature dépense pour le bien toutes
les énergies dont elle dispose, et qu’elle consacre au service de son
Auteur la liberté dont il l’a dotée. C’est une autre loi lisible aux
clartés de l’histoire, que Dieu se sert de tous les êtres, animés
et inanimés, pour mettre ses ennemis à la raison; non pas, comme le
déclare saint Thomas, que la puissance lui fasse défaut, mais bien par
l’effet de cette bonté infinie qui veut faire participer le sujet à la
dignité du Maître souverain: _Non propter defectum suæ virtutis, sed
propter abundantiam suæ bonitatis, ut dignitatem causalitatis etiam
creaturis communicet._
Distribués en neuf chœurs sur l’échelle immense de la céleste
hiérarchie, les anges eux-mêmes, nous l’avons vu, ne furent point
exempts de la première de ces deux lois qui constitue le mérite et
l’obtient par le sacrifice. Le moment vint pour eux d’opérer à la face
du ciel la révélation de leur âme. Vous connaissez la scène mémorable
si bien décrite par saint Jean dans l’Apocalypse. Le Très-Haut, d’après
l’enseignement commun des Docteurs, découvrant l’avenir aux esprits
angéliques et déroulant sous leurs yeux le plan divin de l’Incarnation
du Verbe, son union avec la nature humaine, leur commande d’adorer
l’Homme-Dieu et de saluer en Jésus-Christ leur Seigneur et leur roi:
_Adorent eum omnes angeli ejus_; mais les anges rebelles, au lieu de
porter en haut leur regard pour le rabaisser ensuite humblement sur
eux-mêmes, le fixèrent tout d’abord sur le pur miroir de leur beauté;
au lieu de repousser avec indignation ce maudit calice de l’orgueil
qui effleure leurs lèvres, ils aspirent la coupe fatale, boivent et
s’enivrent. Ils se croient dieux, dit Ézéchiel, et ne voient plus le
Dieu des dieux: _Elevatum est cor tuum in decore tuo, et perdidisti
sapientiam in decore tuo et dixisti: Deus ego sum._ Lucifer, celui qui
portait la lumière, le fils aimé du Roi des rois, se jette ouvertement
dans la révolte et appelle à lui les cohortes rebelles: «Montons, leur
dit-il, montons; que les astres du firmament servent de piédestal à
notre trône; atteignons la cime des mystérieuses montagnes aux flancs
de l’aquilon; ne nous arrêtons qu’au niveau même de la Divinité: _Super
astra Dei exaltabo solium meum; sedebo in lateribus aquilonis; similis
ero Altissimo._
Et Dieu restait tranquillement assis dans sa gloire, laissant en
quelque sorte à cette troupe soulevée le temps de prendre ses
dispositions. C’est que, nous l’avons dit, il semble rester étranger
à la lutte, abandonnant à ses vrais serviteurs le soin de défendre sa
cause. Michel alors se lève; il rassemble les phalanges fidèles, les
anges purs de tout complot et les groupe à ses côtés. Un duel terrible
s’engage entre les deux armées. Satan, comme un souverain désespéré
qui joue sa fortune et sa destinée, s’avance avec fureur. Le combat
est atroce, la lutte épouvantable, _prælium magnum_. Mais tout à coup
au milieu du ciel, et du sein de cette indicible tempête, une clameur
s’élève, dit saint Jean: _Et audivi vocem magnam in cœlo dicentem._
C’est Michel proférant le fameux cri de guerre: _Quis ut Deus!_ Qui
donc est semblable à Dieu! C’est la tribu fidèle s’écriant dans un
saint transport: _Nunc facta est salus, et virtus et regnum Dei nostri
et potestas Christi ejus._ Victoire et triomphe à notre Dieu! Il règne,
et son Christ est la puissance même! Et la troupe infernale tombe
pêle-mêle sous la foudre de ce cri vainqueur; elle tombe, rapide comme
l’éclair, au fond de l’abîme creusé par la vengeance divine avec une
affreuse soudaineté: _Vidi Satanam sicut fulgur de cœlo cadentem!_
Maintenant, ô mon Dieu, vous êtes vengé; votre honneur brille d’un
éclat nouveau, le respect est acquis à votre autorité; la gloire de
votre divin Fils est à jamais proclamée; dans les hauteurs du ciel, le
Christ a vaincu, le Christ règne, le Christ commande; saint Michel a
triomphé de l’orgueil par l’humilité, de la révolte par l’obéissance,
du mal par le bien. A sa suite les générations fidèles pousseront le
cri qui défie toutes les attaques: _Quis ut Deus!_ Qu’il fait beau
voir, au seuil du temps, ce premier de tous les triomphateurs, rentrant
au royaume céleste, avec ses légions valeureuses qui défilent en
chantant leur victoire sous les yeux ravis de notre foi! Quel accueil
il reçoit de Dieu! Quelle couronne le Roi immortel des siècles dépose
sur le front de son héroïque champion! _Posuisti in capite ejus coronam
de lapide pretioso!_
Le même combat se livre actuellement sur la terre. Il n’est pas moins
grand, pas moins effrayant qu’au début; car c’est le même Dieu qui
est attaqué, c’est le même Verbe incarné qu’on refuse d’adorer; c’est
le même Dragon qui se rue contre lui, prenant pour la force réelle ce
qui n’est qu’une aveugle turbulence, que la fiévreuse agitation de
l’orgueil. Hélas! aujourd’hui comme autrefois ce Dragon trouve parmi
les hommes des anges égarés pour le suivre. Et encore n’est-ce que le
tiers des chrétiens, les étoiles de l’Église, que de nos jours Satan
entraîne à sa suite? _Cauda ejus trahebat tertiam partem stellarum
cœli._ Toutefois, ô soldats demeurés fidèles, n’ayez pas peur! Dieu
vous a confié sa cause; il exige de vous la vaillance. Le prince
puissant, Michel, est toujours debout à votre tête: _Michael, princeps
magnus, stat pro filiis populi tui._ Marchons courageusement à sa
suite, ne nous laissons pas aveugler par la fumée de l’orgueil, séduire
par l’esprit de révolte. Combattons avec confiance; le jour viendra
bientôt où nous mériterons la couronne.
La lutte commencée au ciel devait se continuer sur la terre. C’est
là que, vaincus et foudroyés, les démons se réfugient pour y dévorer
leur honte et reprendre contre les saints de Dieu leur odieuse et
lugubre guerre: _Et projectus est Draco ille magnus, serpens antiquus
qui vocatur Diabolus et Satanas, qui seducit universum orbem; et
projectus est in terram et angeli ejus cum illo missi sunt._ Comme la
tour immense qui, en s’écroulant, sème de ses ruines, et à toutes les
distances, le sol qu’elle dominait naguère de son faîte superbe, de
même ces débris altiers, tombés des cîmes du ciel, se sont arrêtés dans
leur chute à tous les degrés de l’espace depuis les abîmes infernaux
jusqu’en ces régions de l’air qu’ils infestent et en ces lieux de
ténèbres qu’ils peuplent. C’est là que Satan et ses anges méditent
leurs noirs complots contre l’Église de Jésus-Christ. _Et postquam
vidit Draco quod projectus est in terram, persecutus est mulierem._
Dans leur effroyable infortune, ils ne goûtent plus d’autre volupté
que celle de faire des méchants, de pervertir toute intelligence, de
s’associer des complices pour le renversement de cette femme immortelle
qui se nomme l’Épouse de Jésus-Christ. Oui, la lutte continue ardente,
incessante, acharnée.
L’Église, vous le savez, est vieille comme l’humanité elle-même.
Eh bien, ouvrez l’histoire et voyez. Qui séduit l’homme au paradis
terrestre? le Dragon. Qui précipite le peuple de Dieu dans ces
iniquités, cause lamentable du déluge? Qui réduit en servitude ce
peuple fait pour être libre? Qui éteint sa lumière pour le plonger
dans les ténèbres de l’esprit et du cœur? le Dragon. Qui suscite
contre lui les nations étrangères? le Dragon, toujours le Dragon. Et
dans la loi nouvelle, dès l’origine, qui charge l’Église de chaînes
dans la personne de son chef? le Dragon, sous les traits d’Hérode. Qui
allume les bûchers et anime le bras des persécuteurs? Qui provoque
les hérésies, les schismes, toutes les négations, toutes les haines,
toutes les ruses et toutes les violences? le Dragon. Saint Jean n’avait
que trop raison quand il s’écriait dans l’Apocalypse: _Væ terræ et
mari, quia descendit diabolus, ad vos habens iram magnam._ Malheur à
la terre! Malheur à la mer! Car voici que le démon y descend dans la
colère et dans la rage! Il est vrai que cette femme, l’Église, a des
ailes qui l’emportent au désert
[Illustration: Fig. 5.--Saint Michel apparaît à Gédéon et lui donne
un gage de sa mission. Dessiné par Schnorr pour l’illustration de _la
Bible_. Dix-neuvième siècle.]
où se trouve Dieu pour la soutenir et la consoler; mais le Dragon
la poursuit toujours et cherche à l’engloutir sous les eaux d’un
torrent furieux, c’est-à-dire sous le poids de ces tribulations
inouïes dont nous sommes aujourd’hui les témoins et les victimes:
_Et misit serpens ex ore suo post mulierem, aquam tanquam flumen, ut
eam faceret trahi a flumine._ Le petit nombre des fidèles ne saurait
désarmer sa vengeance. Si rares qu’apparaissent aujourd’hui ces
chrétiens sincères qui gardent les commandements de Dieu, qui rendent
courageusement témoignage à Jésus-Christ, c’est contre cette phalange
dévouée qu’éclate son courroux, c’est celle qui possède le privilège de
soulever ses plus rudes attaques: _Et iratus est Draco in mulierem et
abiit facere prælium cum reliquis de semine ejus qui custodiunt mandata
Dei et habent testimonium Jesu Christi._
Saint Archange, paraissez! Il en est temps. Étendez sur nous votre
égide et de nouveau prenez le glaive en main. Frappez la mer; que la
terre tremble sous vos pas; et que Satan comprenne enfin que, par vous,
Dieu défend son Église, que jamais il ne prévaudra contre elle: _Quis
ut Deus!_ Regardez, en effet, et voyez comment, à toutes les époques
où son secours est nécessaire, _in tempore illo_, saint Michel se lève
pour soutenir l’Église attaquée: _Michael stat pro filiis populi._
A l’origine du monde, qui sert de guide au malheureux exilé de l’Éden?
saint Michel. Quel est l’ange qui apparaît à Moïse pour donner le
signal de la délivrance? saint Michel, le gardien de la Synagogue, et,
plus tard, le patron de l’Église. Qui forme, pendant le jour, cette
nuée obscure, et pendant la nuit, cette colonne lumineuse qui dirige
les Hébreux vers la Terre promise? saint Michel. Qui leur rend, sur le
Sinaï, cette lumière de la Loi que les passions humaines ont, sinon
éteinte, du moins obscurcie? encore et toujours saint Michel. Qui
combat avec Gédéon et lui obtient la victoire? le puissant Archange,
qui lui dit: «Le Seigneur est avec vous, ô le plus vaillant des hommes;
allez dans cette force dont vous êtes rempli; vous délivrerez Israël de
la tyrannie des Madianites. C’est moi qui vous envoie; je combattrai
pour vous (fig. 5).» Et quand les Juifs, durant de longues années, ont
pleuré sur le bord des fleuves de Babylone, qui sollicite pour eux et
obtient la fin de leurs épreuves? Le prophète Zacharie s’est chargé
de nous répondre. «Alors, l’ange du Seigneur parla et dit: Seigneur
des armées, jusqu’à quand différerez-vous de faire miséricorde à
Jérusalem et aux villes de Juda contre lesquelles s’est élevée votre
colère? Voilà déjà la soixante-dixième année de leur désolation et de
leur ruine.» Et quand, enfin, les Machabées entreprennent leur lutte
à jamais mémorable pour l’indépendance de la patrie, qu’arrive-t-il?
Cent mille hommes sont aux portes de Jérusalem; l’héroïque Judas court
aux armes; tandis qu’il marche à l’ennemi, on aperçoit dans les airs
un cavalier divin, resplendissant de lumière, brandissant une épée. Ce
cavalier, dit toujours le même interprète, c’est saint Michel: _Hic
fuit Michael._ A son aspect, les Israélites s’élancent comme des lions,
et taillent leurs ennemis en pièces; la victoire est à eux.
Mais le temps des figures est passé; le Fils de Dieu vient de
substituer l’Église à la Synagogue. Sans doute Jésus-Christ sera
toujours le chef qui dirige cette Église; le Saint-Esprit sera l’âme
qui la vivifie; mais saint Michel sera son bras, l’ouvrier des divins
triomphes: _Operarius victoriæ Dei._ Regardez en effet. L’Église est
enchaînée dans la personne de Pierre, et des geôliers veillent à la
porte de sa prison. Tout à coup la lumière brille dans le sombre
cachot; voici l’ange du Seigneur: «Vite, lève-toi, dit-il à Pierre», et
les chaînes tombent des mains du captif, et Pierre est délivré. Quel
est cet ange? Corneille La Pierre répond: cet ange fut probablement
saint Michel, _Nonnulli probabiliter opinantur hunc angelum fuisse
sanctum Michaelem_. Et la raison qu’il en donne est pleine de
consolation et d’espérance: c’est que, dit-il, Michel est le protecteur
de l’Église; de même qu’il est le gardien de ses intérêts, de même il
est le gardien de son chef, c’est-à-dire de Pierre: _Ille enim Michael
est præses Ecclesiæ; unde sicut ejus curam gerit, ita et capitis ejus,
puta sancti Petri._ O puissant protecteur, laissez-nous pousser vers
vous le cri de notre angoisse! Pierre existe aujourd’hui comme il y
a dix-huit siècles; et comme alors il est chargé de chaînes, chaînes
morales, sans doute, mais chaînes plus douloureuses que les chaînes de
fer. O saint Michel, descendez de nouveau; de nouveau faites resplendir
la lumière au milieu des ténèbres; de nouveau faites tomber des mains
de Pierre, de ces mains qui doivent gouverner l’Église, les liens qui
les entravent; et que Pierre, qui n’attend de secours que du côté du
ciel, puisse aujourd’hui comme autrefois, rendu à la liberté, redire à
son tour: _Nunc scio verè quia misit Dominus angelum suum et eripuit
me._ Je le vois clairement; à cette heure où toutes les puissances
d’ici-bas m’abandonnent, le Seigneur a envoyé son ange et il m’a
restitué cette liberté nécessaire pour conduire les âmes dans les voies
de Dieu.
Vienne ensuite l’ère des persécutions; et saint Michel, par lui-même
ou par ses anges, excite et soutient l’héroïsme des martyrs. Plus tard,
suivant les traditions, il apparaît à Constantin lui disant: «C’est moi
qui, lorsque tu combattais contre l’impiété des tyrans, rendais tes
armes victorieuses.» Ne serait-ce pas le cas d’appliquer à l’apparition
du Labarum cette parole de la sainte liturgie: _Sed explicat victor
crucem Michael, salutis signifer?_
C’est encore avec le secours du vaillant Archange, que saint Léon
arrête aux portes de Rome ces hordes de Barbares qui semaient la
terreur à travers l’Afrique et l’Europe. C’est lui toujours, c’est
Michel que saint Grégoire le Grand aperçoit, au-dessus du môle
d’Adrien, remettant le glaive dans le fourreau, après avoir enchaîné
les fléaux qui désolaient alors la ville éternelle. Que Boniface,
poussé par l’esprit de Dieu, s’élance vers les plaines de la Germanie
pour y conquérir à Jésus-Christ des peuplades rebelles et farouches,
c’est au nom et par la protection de saint Michel qu’il renversera
tous les obstacles et qu’il établira le règne de Jésus-Christ. Que
les Sarrazins menacent les États de l’Église, Léon IV proclamera
qu’il a remporté sur eux une victoire éclatante par le bras de saint
Michel; et, pour affirmer sa reconnaissance, pour la transmettre aux
générations futures, il fera construire, dans la capitale du monde,
un temple en l’honneur du chef des armées célestes. Que la tempête
vienne à ces diverses époques assaillir les successeurs de Pierre, et
ceux-ci se réfugieront sous la protection du glorieux Archange dans la
citadelle que défend son épée et qui porte son nom.
Oui, saint Michel est l’immortel protecteur de l’Église; les faits
le proclament et la croyance des siècles est là pour l’attester.
Plus de douze cents ans se sont écoulés depuis le jour où saint
Grégoire le Grand s’écriait avec les accents de la reconnaissance
et de l’admiration: _Quotiès miræ virtutis aliquid agitur, Michael
mitti perhibetur._ Chaque fois que dans l’Église un acte de vaillance
s’accomplit, c’est, dit la tradition, à saint Michel qu’on l’attribue.
Ce qu’écrivait autrefois le pontife illustre entre tous les autres,
Bossuet le répétera plus tard: «Il ne faut point hésiter, dit-il, à
reconnaître saint Michel comme le défenseur de l’Église... Si le Dragon
et ses anges combattent contre elle, il n’y a point à s’étonner que
saint Michel et ses anges la défendent.» Pie IX le répétait à son tour
en 1868 par l’organe du cardinal-vicaire: «Si, d’un côté, les impies de
notre temps ont osé mettre en honneur le prince des ténèbres, dont ils
se sont faits les fils et les imitateurs, les fidèles se sont, de leur
côté, attachés à relever la vénération et la confiance que l’Église
catholique a toujours placées en l’Archange saint Michel, le premier
vainqueur de l’esprit maudit.»
Hélas! où en est aujourd’hui cette Église catholique? L’heure actuelle
n’est-elle pas une heure de crise et de formidable tempête? L’Église
de Jésus-Christ n’est-elle pas attaquée de toutes parts? Ses ennemis
ne sentent plus même le besoin de dissimuler leurs coups; la guerre
se fait au grand jour et avec une fureur telle que nous pouvons nous
demander si l’heure n’est pas venue où doit se réaliser cette parole
de la sainte liturgie: _Veniet tempus quale non fuit, ex quo gentes
esse cœperunt usque ad illud._ N’est-ce pas le moment de ce choc si
épouvantable que jamais, de mémoire d’homme, on n’en a vu de pareil?
Rassurez-vous, néanmoins; car saint Michel doit se lever et nous
défendre à cette heure terrible où seront sauvés tous les élus dont les
noms auront été inscrits au livre de vie: _In tempore illo salvabitur
populus tuus omnis qui inventus fuerit scriptus in libro vitæ._ Nous
vous attendons avec un invincible espoir, ô glorieux protecteur; hâtez,
s’il vous plaît, votre secours; voyez cette multitude confiante et
dévouée, les regards tendus vers le ciel d’où vous viendrez vers ce
sommet sacré où tant de fois vous avez manifesté votre force; elle
salue à l’envi votre nom; elle chante avec transport votre gloire.
Vous l’avez vu, l’Église, dans toutes ses épreuves, peut avec vérité
répéter la parole de Daniel: _Nemo adjutor meus, in omnibus his, nisi
Michael._ Mais ce n’est pas elle seulement qui peut tenir ce langage et
revendiquer la protection de saint Michel; à l’exemple de sa mère, la
France, la fille aînée de l’Église, peut regarder l’Archange comme son
défenseur et son patron.