SAINT MICHEL
ET LE
MONT-SAINT-MICHEL
Typographie Firmin-Didot.--Mesnil (Eure).
[Illustration: SAINT MICHEL TERRASSANT LE DÉMON.
Tableau de Raphaël peint pour François 1.ᵉʳ (Musée du Louvre)
Reproduction d’après la copie exécutée par J. Romain et appartenant à
M. X. Pittet, à Paris.
Photogravure Goupil & C.ⁱᵉ Imp. Goupil & C.ⁱᵉ]
SAINT MICHEL
ET LE
MONT-SAINT-MICHEL
PAR Mᵍʳ GERMAIN
Évêque de Coutances et Avranches
M. L’ABBÉ P. M. BRIN, PRÊTRE DE SAINT-SULPICE
Directeur au grand séminaire de Coutances
ET M. ED. CORROYER, ARCHITECTE
OUVRAGE ILLUSTRÉ
D’UNE PHOTOGRAVURE, DE QUATRE CHROMOLITHOGRAPHIES
ET DE DEUX CENTS GRAVURES
[Illustration]
PARIS
LIBRAIRIE DE FIRMIN-DIDOT ET Cᴵᴱ
IMPRIMEURS DE L’INSTITUT DE FRANCE
56, RUE JACOB, 56
1880
Tous droits réservés.
PREMIÈRE PARTIE
SAINT MICHEL
ET LE MONT-SAINT-MICHEL
DANS LE PLAN DIVIN
[Illustration]
CHAPITRE Iᴱᴿ
APERÇU GÉNÉRAL SUR SAINT MICHEL ET LES ANGES
Par une admirable loi de cette Providence que Bossuet nous montre
constamment attentive au salut des hommes, la gloire de chaque saint
éclate à l’heure même du danger; sa physionomie se dévoile aux regards
de chaque génération malade; ses vertus apparaissent comme le remède
efficace aux plaies qui la dévorent. Oui, à l’heure où la foi languit
et s’éteint, où la charité se refroidit, où la corruption menace de
tout envahir, Dieu fait un signe et l’on voit apparaître ces agents
qu’un écrivain du jour appelle si bien les agents extraordinaires de la
vérité, de l’amour et de la sainteté.
Que de fois, pour son propre compte, notre siècle a fait l’expérience
de ces délicates attentions de notre Père qui est aux cieux! Notre
siècle en effet ne connaît plus la fraternité chrétienne; ses fils
vivent en proie à la division, à la haine; ils se consument dans les
luttes misérables de l’esprit de parti. Jésus-Christ, pour ranimer
parmi eux le feu sacré, leur ouvre la fournaise embrasée d’amour; il
leur montre son cœur en disant: «Voilà ce cœur qui a tant aimé les
hommes!» Livré à l’ignominie des sens, ne connaissant plus la pureté
que de nom, et ne croyant qu’aux jouissances animales, notre siècle
a entendu proclamer l’immaculée conception de la très sainte Mère de
Dieu. Affamé d’honneurs, dévoré d’ambition, poursuivant, sans pudeur
comme sans dignité, les faveurs et les emplois, tout entier au vertige
de l’orgueil, notre siècle a vu monter sur les autels une pauvre et
humble bergère, le rebut de l’humanité. Adorateur de la richesse,
ennemi de la pauvreté qu’il repousse comme l’insupportable opprobre,
notre siècle a vu sous ses yeux la gloire de la sainteté rayonner au
front d’un mendiant.
C’est ainsi que toujours Dieu mesure l’énergie du remède à la
profondeur du mal. Une autre plaie, réclamant elle aussi, elle surtout,
la guérison, désole en ce moment la société, c’est la plaie du
naturalisme. Nous ne disons pas assez, c’est la plaie du matérialisme
qui achève l’abaissement des âmes. Triste et singulier spectacle en
vérité que celui d’un siècle qui nie le démon et qui subit servilement
son empire, qui semble avoir juré de ne plus voir, de ne plus connaître
que la terre, qui ne sait plus porter ses regards vers un monde
supérieur pour y rencontrer les esprits angéliques et se rapprocher
du ciel, sa patrie! Quel sera l’agent extraordinaire envoyé par Dieu
pour combattre ce mal et pour en triompher? Le prophète Daniel nous
apporte la réponse: «En ce temps-là, dit-il, Michel, le grand prince,
se lèvera, lui qui est le protecteur des enfants du peuple de Dieu;
et il viendra un temps comme il n’en fut jamais depuis l’origine des
nations jusqu’à ce jour. Alors seront sauvés tous ceux de votre peuple
dont les noms seront trouvés inscrits dans le livre.» Or fut-il jamais
depuis l’origine du monde une époque semblable à la nôtre, et nos jours
ne sont-ils pas ceux qu’annonce le prophète, où saint Michel devra se
lever pour nous arracher au péril et apparaître comme un sauveur?
Notre siècle aurait-il eu le pressentiment de cette guérison qui doit
nous venir par le puissant Archange? La dévotion de saint Michel semble
en effet refleurir aujourd’hui; de nouveau l’ère des pèlerinages s’est
ouverte sur la grande montagne, orgueil de notre diocèse; dans une
journée dont nos annales conserveront le fier et impérissable souvenir,
la statue du vainqueur de Satan a reçu les honneurs du couronnement
solennel. Notre cœur d’évêque garde la mémoire de ces fêtes splendides,
de ce concours prodigieux, de ces élans de piété, de cet enthousiasme
enfin dépassant toute attente. N’est-ce pas l’heure pour nous de donner
à cette imposante manifestation son nécessaire et vrai complément;
c’est-à-dire d’en faire connaître le héros; de montrer dans le grand
Archange un type achevé de perfection; de tirer de sa nature, de ses
prérogatives, un enseignement fécond pour notre progrès spirituel;
de dire, en un mot, ce qu’est saint Michel, quelle place il occupe
dans l’ensemble des êtres en général et particulièrement au sein des
célestes hiérarchies?
Que dans le cours du siècle dernier, que dans la première moitié du
nôtre, le culte de saint Michel ait été délaissé, pourrions-nous en
être surpris? Bossuet, parlant de ses contemporains, disait déjà d’eux
qu’ils tenaient tout dans l’indifférence, tout excepté le plaisir et
les affaires; Fénelon entendait gronder autour de lui le bruit sourd
de l’incrédulité; Leibnitz, en termes prophétiques, annonçait la
tempête qui allait emporter les derniers débris des croyances et des
institutions du vieux monde. L’indifférence qui succède à leur époque
devient de plus en plus générale. A des hommes endormis dans cette
funeste léthargie, comment parler des anges? Comment parler surtout
de saint Michel, protecteur du peuple élu, soldat de la vérité, de la
vérité qu’ils ne comprennent plus, vainqueur de l’enfer, de l’enfer
auquel ils ne croient plus? N’est-ce pas s’exposer à parler une langue
étrangère?
Combien parmi nous d’esprits faibles qui croient faire preuve de force
en souriant au seul nom de ces fantômes qu’on nomme les démons? «Le
chef-d’œuvre de ces mauvais génies, dit le P. de Ravignan, c’est de
s’être fait nier par ce siècle.» La réforme de Luther avait préparé ce
chef-d’œuvre en exagérant le rôle du démon. La philosophie sceptique
et athée qui a succédé à la réforme, le matérialisme qui a été comme
l’inévitable conséquence de la mollesse et de la sensualité, ont porté
un coup mortel à la foi en l’autre vie. Quelle différence, à ce point
de vue, entre les robustes croyants du moyen âge, courbés sous le poids
d’un labeur incessant, mais relevés par une espérance d’immortalité,
et ces efféminés de notre siècle ne rêvant que bien-être, ne croyant
qu’au présent, perdant de vue la conquête de Rome dans les délices
de Capoue! En vérité, que pouvait avoir de commun avec des hommes
de cette trempe l’Archange conducteur et peseur des âmes? Ajoutez à
cet état universel des esprits l’oubli des traditions du passé, les
sentiments chevaleresques généralement évanouis, l’amour de la patrie
trop souvent affaibli, pour ne pas dire éteint, le prodigieux travail
de décomposition opéré dans nos sociétés modernes, et vous comprendrez
que non seulement la popularité du nom de saint Michel, mais son culte,
mais son existence même ne pouvaient trouver grâce devant une telle
époque. Vous comprendrez que la foi au grand Archange devait sinon
succomber, du moins s’affaiblir sous tant de causes de ruine.
A ces négations, il est temps d’opposer l’affirmation de nos saintes
croyances; aux savants qui se complaisent uniquement dans leurs
conquêtes sur le monde matériel, il est temps de crier: Regardez plus
haut; regardez au-dessus de ce firmament dans lequel se perd votre
courte vue; par delà tous les êtres visibles, il existe un esprit
plus puissant que le vôtre, plus sublime que le vôtre; la religion
l’appelle le prince de la lumière, _princeps æthereus_, le chef des
armées angéliques, _dux angelicarum copiarum_, le primat des célestes
phalanges, _cœlestis exercitûs primas_. C’est Michel, le vengeur de
Dieu, _Quis ut Deus_?
Oui, saint Michel _existe_. Écoutez plutôt les voix qui s’élèvent
pour l’attester. Les prophètes l’attestent. «Voici, dit Daniel, que
Michel, un des premiers princes, est venu à mon secours.» Les apôtres
l’attestent. «L’adversaire de Satan, dit saint Jude, c’est l’archange
Michel.» «Michel et ses anges, dit saint Jean, combattirent le dragon.»
Les saints Pères l’attestent. Saint Denys, saint Grégoire de Nazianze,
saint Basile, saint Chrysostome et tant d’autres le célèbrent dans
leurs écrits. Les papes l’attestent. Depuis saint Pierre jusqu’à Pie
IX, tous l’honorent, tous l’invoquent et comme leur patron et comme le
défenseur de l’Église. Les rois et les empereurs l’attestent. Saint
Henri d’Allemagne va lui rendre hommage au Mont-Gargan, et depuis
Charlemagne, nos princes, nos rois les plus illustres viennent implorer
son secours dans la _Merveille de l’Occident_. Les peuples l’attestent.
D’Italie, d’Allemagne, d’Angleterre, de France, combien accourent au
pied de ses autels? Tous les arts l’attestent. L’architecture lui bâtit
des temples; la sculpture lui taille des statues; partout, sur les
murs, sur la toile, sur le verre, la peinture fait éclater sa victoire.
Les ordres militaires prennent pour modèle et pour défenseur l’archange
des batailles; de tous les coins du monde, les fidèles lèvent vers lui
des regards où se peint l’amour, où brille la confiance.
Saint Michel existe. Mais quelle est sa _nature_? Voyez-vous ce
radieux adolescent avec sa tête fièrement levée, son œil qui jette la
flamme, sa gauche qui porte un bouclier, sa droite qui brandit l’épée
ou qui tient la balance de la justice, ses ailes déployées, son pied
qui foule un dragon aux abois? Voilà le saint Michel de l’artiste.
Portrait saisissant et qui exprime de son mieux la jeunesse immortelle
de l’Archange, sa noblesse, son courage, son amour de la justice, sa
merveilleuse rapidité, son triomphe sur le démon. Mais si vifs que
soient ces symboles, ce ne sont que des reflets matériels d’attributs
immatériels et invisibles. Non, saint Michel n’est pas matière. Sous
ces voiles aériens, il faut découvrir ce qui existe réellement, un
esprit, c’est-à-dire une substance, c’est-à-dire, non pas une ombre, un
fantôme, un rien, mais un être réel et vivant, un être dégagé de toute
matière, et par conséquent l’être le plus rapproché de Dieu, le plus
semblable à la divine essence. Incorruptible, l’esprit ne connaît pas
la mort. Dieu sans doute peut l’anéantir, si c’est sa volonté; mais
de son fond et par le principe de sa nature, l’esprit est immortel. A
l’abri de la destruction, l’esprit est de même à l’abri des exigences,
des faiblesses, des maladies qui sont le triste apanage de notre
mortalité. Échappant aux conditions serviles de la matière, il tend
vers l’infini, sort de l’espace et du temps, entre dans le domaine
de la beauté, de la vérité, de l’amour. Et voilà saint Michel. Saint
Michel est un pur esprit.
Mais, direz-vous, _un tel être est-il possible_? Bossuet répond: «O
Dieu! qui doute que vous puissiez faire des esprits sans corps? A-t-on
besoin d’un corps pour entendre, pour aimer et pour être heureux? Vous
qui êtes un esprit si pur, n’êtes-vous pas immatériel et incorporel?
L’intelligence et l’amour ne sont-ce pas des opérations spirituelles et
immatérielles qu’on peut exercer sans être uni à un corps? Qui doute
donc que vous ne puissiez créer des intelligences de cette sorte? Et
vous nous avez révélé que vous en avez créé de telles.»
Il est donc vrai: saint Michel est possible, saint Michel existe et
saint Michel est un pur esprit. Mais quelles sont ses _facultés_?
Bossuet vient de nous le dire: l’_intelligence_ et l’_amour_. Vous
avez admiré cette noble faculté de l’intelligence chez l’homme, qui,
s’élançant hardiment à la recherche du vrai, sait arracher à la nature
ses secrets et produire des chefs-d’œuvre; eh bien, nous dit saint
Denys l’Aréopagite, «le plus haut degré du genre inférieur atteint au
plus bas degré du genre supérieur.» Ainsi donc l’intelligence humaine,
illuminée par les éclairs du plus puissant des génies, n’est qu’une
pâle et faible lueur à côté de l’intelligence du dernier des anges. Et
vous allez le concevoir. L’homme ici-bas ne gravit les hauteurs de la
science que par les degrés si pénibles du travail, de la méditation
et du raisonnement; l’ange, au contraire, n’a pas besoin de s’élever
graduellement à la vision des vérités immuables, éternelles; il ne
lui faut pas recourir aux déductions du raisonnement, il contemple
la vérité à sa source même; l’homme, c’est l’oiseau qui ne sait que
voltiger dans le terre-à-terre d’une science trop souvent sujette à
l’erreur; l’ange c’est l’aigle qui plane sur les sommets; l’homme est
dans la nuit profonde; l’ange est l’heureux voisin du soleil; toujours
en acte, son intelligence, à l’abri des ténèbres, se nourrit des
pensées les plus sublimes sans que jamais cette sublimité l’épuise ou
la fatigue. Et quels horizons n’embrasse pas son vaste regard? C’est
Dieu; c’est lui-même, sa substance, ses pensées, ses volontés; ce sont
ses frères; c’est le monde matériel; ce sont les événements futurs et
nécessaires dans leurs causes.
Si de l’ordre naturel nous passons à l’ordre surnaturel, l’intelligence
de l’ange s’élargit et s’illumine d’un rayonnement nouveau! «L’ange,
dit saint Thomas, connaît le Verbe par deux moyens, d’abord par la
lumière naturelle, puis par la lumière de la gloire qui lui découvre
l’essence infinie; il connaît aussi par ces deux moyens les choses
dans le Verbe; il les connaît imparfaitement par la lumière naturelle
et parfaitement par la lumière de la gloire.» Quelle science, et
comme elle laisse loin derrière elle nos petites lumières humaines!
L’homme ne voit ici-bas qu’à travers le miroir de la création, miroir
énigmatique et obscur, s’il en fut; l’ange, au contraire, voit le Verbe
en qui sont cachés tous les trésors de la science et de la sagesse, il
voit tout en lui et il voit tout dans la lumière du Verbe. C’est cette
lumière qui communique au regard de l’ange la pénétration, la
[Illustration: Fig. 1.--Dieu révèle aux anges l’incarnation future
du Verbe. Dessin de Wohlgemuth dans une Bible abrégée (_der
Schatzbehalter_), Nuremberg, 1491.]
vigueur, l’étendue, et qui, pour tout résumer en une phrase, l’élève
jusqu’à pouvoir regarder même la majesté de Dieu et à plonger dans la
profondeur des secrets de l’infini.
Telle est l’intelligence de l’ange en général; telle est en particulier
celle de saint Michel; mais, ajoute saint Thomas, l’amour suit la
connaissance: _Dilectio sequitur cognitionem_. Comment dès lors
exprimer l’amour naturel et surnaturel qui monte du cœur des anges
comme l’encens de ces encensoirs qu’ils balancent constamment devant
le trône de Dieu? La vie des anges, dit saint Augustin, c’est l’amour:
_Angeli nisi per caritatem non vivunt_. Est-il en effet possible
de voir la beauté infinie dans tout l’éclat de ses charmes, dans
tout l’attrait de ses splendeurs, dans toute la magnificence de ses
perfections et de ne pas l’aimer d’un amour incessant, d’un amour
ardent, d’un amour inexprimable? Le propre du feu, c’est de transformer
en lui les objets qu’il consume; mais Dieu est un feu consumant; Dieu
est amour. Comment les anges remplis de Dieu, environnés des flammes de
l’infinie charité de Dieu, ne seraient-ils pas tout entiers à l’amour
de Dieu? Aussi, comme on l’a dit justement, ce qui s’échange d’amour
entre Dieu et chacun des anges durant ce que nous sommes forcés de
nommer un instant dans cette vie qui n’a point d’instant et où tout
est éternel, suffirait à remplir et à combler le cœur de toute une
génération d’hommes vivants sur la terre. Non, encore une fois, on ne
peut vivre dans les flammes sans se sentir embrasé; on ne peut vivre
baigné dans l’océan de l’amour sans se sentir pénétré d’amour.
Voilà les anges; ils voient et ils aiment; ils sont fixés dans cette
infinie beauté qui les tient captifs; ils l’aiment avec toutes les
énergies de leur être, avec toutes les puissances de leur affection,
avec toute l’avidité, toute l’ardeur, tous les transports dont ils
sont capables. Plus ils voient, plus ils désirent de voir encore; et,
bien que satisfait, leur amour n’est jamais rassasié. Ajoutons-le
seulement pour notre consolation: ils puisent en Dieu quelque chose de
l’amour même qu’il nous porte et apprennent de lui la compassion et la
sollicitude pour nos âmes.
Tel est l’amour des anges en général; tel est en particulier l’amour
de saint Michel. Un pieux auteur, considérant dans le grand Archange
les deux facultés que nous venons d’étudier, nous le fait connaître
par un trait frappant: «Sa gigantesque intelligence, dit Faber, a
scruté les profondeurs de l’amour de Dieu, pendant les révolutions
des siècles, plus longues de beaucoup que les interminables époques
géologiques que demande la science, et il n’en a pas trouvé le fond.»
Voilà bien saint Michel, tel que la foi nous le montre, géant par
l’intelligence et géant par l’amour!
Est-ce tout? Non; l’amour est fait pour opérer de grandes choses;
et voilà pourquoi saint Michel est encore géant par la _puissance_.
Ici, pour éclairer notre marche, nous avons mieux que des aperçus
généraux, nous avons la lumière de l’Écriture elle-même qui nous révèle
au moins par comparaison le secret de cette puissance littéralement
gigantesque. Qui de nous ne connaît cette lutte effrayante soutenue par
Job contre Satan? Dans ce drame grandiose que l’Esprit-Saint lui-même
a voulu raconter, Job, traçant une ébauche de son adversaire terrible,
s’arrête comme découragé: «Sa tête, nous dit-il, est une citadelle; qui
jamais en ouvrira les portes?» Cependant il continue. Écoutez; c’est
la peinture affaiblie de la puissance de saint Michel: «La terreur,
ajoute-t-il, habite autour de ses dents; il lance des éclats de feu
par les narines et ses yeux étincellent comme la lumière du matin; son
haleine allume des charbons et la flamme jaillit de sa bouche; la force
réside dans son cou et la famine marche devant sa face; il n’y a ni
épée, ni lance, ni cuirasse qui puisse tenir devant lui; car pour lui
le fer n’est que de la paille, l’airain n’est qu’un bois vermoulu. Il
n’est pas sur la terre de puissance qui soit comparable à la sienne,
parce qu’il a été créé pour ne rien craindre. Voilà le roi qui règne
sur tous les enfants d’orgueil.»
Jamais la puissance d’un être créé ne fut dépeinte sous des images
plus expressives, plus saisissantes et plus formidables; et pourtant,
cette redoutable puissance n’a été qu’impuissance devant saint Michel.
Saint Michel l’a terrassée; la flamme de son regard a dévoré celle que
jetaient les yeux de Satan; le feu de son amour a consumé chez son
terrible adversaire l’ardeur de la haine; son épée a rompu la lance de
l’ange rebelle et percé sa cuirasse. Michel a brisé le fer du Dragon
comme une vaine paille, son airain comme un bois vermoulu. Voilà
l’ange qui règne sur les obéissants; le roi qui commande aux humbles.
Et cette puissance merveilleuse au service de qui donc est-elle? Ah!
tombons à genoux dans la reconnaissance, dans l’amour et surtout dans
le sentiment d’une invincible confiance. Elle n’est pas seulement au
service de la Majesté souveraine, elle est au service de l’Église, au
service de la France, au service de tous les enfants du peuple de Dieu:
_Michael qui stat pro filiis populi tui_.
Après cette peinture, connaissez-vous saint Michel? Saint Michel, c’est
l’intelligence; saint Michel, c’est l’amour; saint Michel, c’est la
puissance. Il reste un dernier trait: saint Michel, c’est la _beauté_,
c’est la _gloire_. Ici encore l’Écriture sera notre lumière: «Tu étais,
dit Ézéchiel s’adressant à Satan, tu étais le sceau de la ressemblance
divine; tu étais rempli de sagesse et parfait en beauté. Tu as été
dans les délices du paradis de Dieu; toutes les pierres précieuses
formaient ton vêtement... La richesse de l’or et de l’émeraude achevait
ta beauté... Tu étais le Chérubin qui étend ses ailes et protège; je
t’avais placé au sommet de la sainte montagne de Dieu; ta route était
semée de diamants; tu étais parfait dans tes voies au jour de ta
création.»
Voilà la beauté, voilà la gloire et les sublimes privilèges de l’ange
au jour de sa création. Voilà par conséquent la beauté, la gloire de
saint Michel, beauté toujours splendide, gloire toujours radieuse,
gloire et beauté qui ne connurent jamais d’ombre. Mais de quel éclat
nouveau, de quel éclat incomparable ne brille pas saint Michel depuis
que, par sa fidélité à Dieu, il a mérité la grâce, il est entré en
participation de la nature divine, cette nature qui est la gloire
et la beauté même? N’insistons pas; il y a là des mystères que nous
ne pouvons scruter, des merveilles dont notre faible vue ne saurait
soutenir l’aspect. Vouloir les pénétrer, ce serait nous exposer à
succomber sous le poids de cette gloire, à perdre, comme Daniel quand
l’ange Gabriel lui apparaît, à perdre notre force, à pâlir, à tomber
défaillants, anéantis. Un auteur que nous avons cité déjà n’a pas
craint d’écrire: «L’éclat de la puissance et de la beauté de saint
Michel serait capable de nous donner la mort, s’il nous était manifesté
dans la chair.» N’est-il pas vrai que nous pouvons maintenant
appliquer au glorieux Archange ces belles paroles de saint Denys: «Il
est l’image de Dieu, la manifestation de sa lumière cachée; il est le
miroir du Très-Haut, miroir transparent, limpide comme le cristal,
miroir fidèle, sans altération, sans tache, miroir enfin, s’il est
permis de s’exprimer ainsi, qui reçoit dans leur plénitude la bonté
ineffable et la rayonnante beauté de la figure divine.»
Hommes du dix-neuvième siècle, regardez donc; regardez et
instruisez-vous à cette école des anges. C’est là qu’il faut chercher
la lumière, là qu’il faut apprendre l’amour, là qu’il faut demander la
force, là qu’il faut contempler le modèle pour essayer de le peindre en
vous-mêmes et de le traduire dans les actes de votre vie mortelle.
Nous venons d’étudier saint Michel en _lui-même_ dans sa _nature_ et
dans ses _facultés_. Il nous faut maintenant élargir le regard pour
mesurer un horizon plus vaste; il nous faut embrasser depuis le sommet
jusqu’à la base la grande échelle de la création pour y surprendre le
_degré_ que saint Michel occupe dans le _plan général des êtres_.
En jetant un regard sur l’univers, non pas tel que le conçoivent trop
de philosophes modernes, mais tel que la saine raison et les lumières
de la foi nous le découvrent, notre âme est sous le coup d’un vrai
saisissement, le saisissement de l’admiration et du transport. Arrachée
pour ainsi dire à elle-même par ce spectacle d’une sagesse infinie
et d’une éblouissante richesse, elle s’écrie avec le Psalmiste: «Je
le confesserai, Seigneur; votre magnificence inspire l’étonnement et
la stupeur; vos ouvrages sont vraiment merveilleux. Ravie et hors de
moi-même, je ne sais par quels éloges les célébrer dignement.» Et si
nous sortons de ce monde sensible pour saisir dans son ensemble le plan
divin tout entier, quelle prodigieuse conception se déroule devant
nous, quelle variété, quelle unité et quelle harmonie!
Au _sommet_ de ce Sinaï sublime, au sommet des êtres, c’est _Dieu_;
Dieu au faîte inaccessible de sa gloire et de ses perfection; Dieu
dominant toutes choses et comme perdu dans une splendeur néanmoins
visible; Dieu le trois fois Saint, le seul Saint, le seul Dieu;
Dieu, la justice et la bonté parfaites; Dieu, la science, l’amour,
l’éternité, la vie; Dieu, le soleil de toutes les créatures, qui ne
vivent que de lui, que par lui, que pour lui; Dieu, l’être unique, en
face duquel tout le reste n’est que figure, fantôme et néant.
_Au-dessous_, les _anges_, esprits créés et limités sans doute, mais
images et reflets des attributs divins, princes de la cour du Roi
des rois, chantres immortels de ses grandeurs, «astres vivants du
ciel, comme dit saint Ambroise, lis du paradis, roses plantées sur
les eaux de Siloë,» témoins de l’incomparable Majesté, ministres du
Tout-Puissant. _Plus bas_, c’est l’_homme_ placé sur les confins de la
matière et de l’esprit, l’homme qui est ange par son âme et qui par
son corps est le résumé, la miniature du reste de l’univers; l’homme
souverain de ce royal palais, de cet empire magnifique qui se nomme
le monde; pontife de ce temple majestueux qui s’appelle la création.
Viennent _ensuite_ ces millions d’_êtres inférieurs_ qui s’échelonnent
depuis l’animal le plus parfait jusqu’au minéral le plus infime,
depuis le gigantesque soleil jusqu’à l’imperceptible grain de sable.
Oui, remontez successivement cette échelle des êtres, élevez-vous du
minéral à la plante, à l’animal, à l’homme, à l’ange, à Dieu enfin de
qui découle toute paternité au ciel comme sur la terre; et vous aurez
l’idée du plan divin, vous comprendrez comment s’effectue ce que saint
Thomas appelle si bien l’admirable connexion des êtres: _Hoc modo
mirabilis rerum connexio considerari potest._
L’homme comble la distance qui existe entre le monde physique et le
monde des esprits; il possède à la fois et le sentiment comme l’animal,
et la vie comme la plante, et l’être comme le minéral. Il est le
trait-d’union entre la terre et le ciel. De la même façon, l’ange
tient le milieu entre l’homme et Dieu; il représente ce qu’il y a de
plus parfait dans les manifestations de la vie divine, l’intelligence
et l’amour. Et voulez-vous savoir jusqu’à quel point saint Michel en
particulier est l’image de la perfection infinie? Écoutez: si, comme
nous le verrons plus loin, le glorieux Archange doit marcher à la
tête des phalanges supérieures, il occupe dans le plan divin un _rang
d’honneur_, une place vraiment sublime. Vivant, pour emprunter la
belle expression de saint Denys, dans le vestibule même de Dieu, saint
Michel est pour ainsi dire sous l’action immédiate de la lumière, de
la chaleur divine; il est dès lors un des plus vifs reflets de la
pensée, un des plus ardents rayons de l’amour du Créateur. Voyez-vous
dans cette échelle infinie de la perfection dont Dieu est le sommet
inaccessible, voyez-vous notre grand Archange, glorieux entre tous les
compagnons de sa gloire, recevant immédiatement du Très-Haut la lumière
et l’amour qu’il doit transmettre aux anges des degrés inférieurs?
O saint Michel, en quelle éclatante lumière vous apparaissez à nos
yeux ravis! dans quel centre d’amour vous resplendissez! comme de ces
hauteurs vous dominez au ciel et sur la terre! Ministre privilégié, qui
jouissez de la familiarité de votre souverain, comme vous êtes couronné
d’honneur, investi de puissance, et comme vous commandez l’admiration!
Si nous ne savions que vous représentez celui qui est la bonté même, la
crainte, une crainte trop légitime comprimerait nos élans. Comment ne
pas nous demander en effet si notre voix si faible ne va pas se perdre
dans l’immensité de l’espace avant d’arriver jusqu’à vous, si nos
hommages ne partent point de trop bas pour atteindre jamais à ce trône
sur lequel vous siégez?
Et n’allez pas croire, qu’en portant saint Michel si haut dans le plan
général des êtres, nous cédions à des enthousiasmes irréfléchis. Non,
non; nous puisons ces enthousiasmes aux sources les plus autorisées.
Écoutez plutôt saint Jean Damascène: «Les anges, dit-il, participent
à la lumière et à la grâce dans la proportion même de leur rang et de
leur dignité.» Écoutez le prince des théologiens: «Parmi les anges, les
plus rapprochés de Dieu sont à la fois et d’une dignité plus haute et
d’une science plus éminente. Les Trônes, dit-il ailleurs, sont élevés
à ce point d’être les hôtes familiers de Dieu: car ils sont capables
de connaître immédiatement en lui les raisons des choses, ce qui est
_propre à toute la première hiérarchie_.» Or, nous le verrons bientôt,
c’est dans cette première hiérarchie qu’il est permis, d’après les plus
graves autorités, de placer saint Michel.
Maintenant, voulez-vous connaître le rang qu’occupe saint Michel
dans le plan général des êtres? Eh bien! montez, montez par delà les
horizons humains, montez par delà les astres, montez par delà les
anges inférieurs, montez jusqu’à la hiérarchie placée immédiatement
au-dessous du trône de Dieu: c’est là qu’il vous apparaîtra tout
brillant d’intelligence, tout brûlant d’amour, tout rayonnant de gloire
et d’honneur.
Quittons l’_ordre naturel_ pour entrer dans l’_ordre de la grâce_.
Au-dessus en effet de la nature angélique, créée à l’image de Dieu,
apparaît la nature angélique déifiée par la grâce. C’est dans cette
sphère vraiment supérieure de l’ordre surnaturel que la figure de
l’Archange se dessine sous les traits les plus lumineux et les plus
sublimes; mais, pour bien comprendre cette sublimité, il faut remonter
à la lutte de saint Michel contre Satan, en étudier la cause afin
de pouvoir en apprécier dignement les résultats. L’ange, d’après
l’enseignement commun des docteurs, avait été, comme l’homme, créé
dans la sainteté; mais pour l’un comme pour l’autre, la royauté des
cieux devait être emportée d’assaut. Aussi bien que l’homme, l’ange
devait conquérir la gloire, acheter l’éternel bonheur par le libre
et courageux effort de sa volonté; il eut donc, lui aussi, son temps
d’épreuve. Pendant ce temps, Dieu daigna révéler aux esprits célestes
quelque chose de ses desseins futurs; il leur fit entrevoir à travers
les temps le mystère de l’Incarnation, c’est-à-dire l’union de son
Verbe, de son Fils adorable avec la nature humaine et la gloire
ineffable de l’humanité ainsi divinisée. Dieu fit plus; il ordonna aux
anges de rendre au Verbe incarné l’hommage de leurs adorations (fig.
1). A cette vue, Lucifer s’indigne: «Eh quoi, s’écrie-t-il, l’esprit
s’incliner devant la chair! l’ange se prosterner aux pieds d’un homme!
Dieu ne nous a-t-il donc élevés si haut que pour nous abaisser à ce
degré d’humiliation?» Et dans son cœur s’allume, avec la jalousie, une
haine à mort contre Jésus-Christ. Voilà pourquoi, disent plusieurs
saints Pères, le Divin Maître a déclaré que Satan était homicide dès
le commencement: _Ille homicida erat ab initio_. Lucifer va plus loin;
il fomente la révolte parmi les cohortes angéliques, et entraîne
à sa suite le tiers de l’armée céleste (fig. 2). C’est alors que
Michel se lève, dans la lumière de sa foi, dans la générosité de son
incorruptible amour, et profère dans les cieux ce cri qui est devenu
son nom: _Quis ut Deus?_ Qui est comme Dieu? Le dénouement vous est
connu, et vous savez comment le Très-Haut, pour récompenser la fidélité
de son serviteur, l’admit à la gloire avec ses anges et se fit lui-même
leur récompense.
Voulez-vous connaître après cela jusqu’où s’élève l’Archange dans
l’ordre surnaturel? Interrogez l’Écriture. «J’ai entendu, dit saint
Jean,
[Illustration: Fig. 2.--La chute des anges rebelles. D’après la
peinture de Ch. Lebrun, à Munich. Dix-septième siècle.]
après le combat que nous venons de rappeler, une grande voix qui disait
dans le ciel: Maintenant c’est le salut, c’est le triomphe, c’est le
règne de notre Dieu et la puissance de son Christ.» C’est vrai; mais
à qui sont dus ce salut et ce triomphe, sinon à la vaillance de saint
Michel? A quel degré de gloire ne sera donc pas élevé celui qui a sauvé
dans le ciel les droits de l’Homme-Dieu et ménagé sa victoire? _Nunc
facta est salus et virtus._ Quelle ne sera pas la grandeur du fidèle
soldat qui a si heureusement combattu pour le règne de Dieu et la
puissance de son Christ? _Nunc regnum Dei et potestas Christi ejus._
Que le Prophète demande comment le Dragon est tombé du ciel; qu’il
s’étonne de le voir englouti dans les profondeurs de l’abîme; nous
demandons, nous, à quel faîte la main de Dieu a porté dans le ciel le
vainqueur du Dragon; nous demandons si nos regards pourront atteindre à
ces sommets sublimes où il triomphe!
C’est là que, s’adressant à l’Archange, l’_Église_ salue sa gloire
incomparable: _Michael, princeps gloriosissime militiæ cælestis._
Et dans cette prière que sa maternelle sollicitude met assidûment
sur toutes les lèvres, sur les lèvres du prêtre à l’autel, sur les
lèvres du pécheur au tribunal sacré, sur les lèvres du chrétien au
commencement et à la fin de chacune de ses journées, elle indique
ouvertement la grande place que saint Michel occupe dans l’ordre de
la grâce. A qui nous adresser en effet pour obtenir le pardon de nos
fautes? Dieu seul a le pouvoir d’effacer les péchés; mais qui pourra
nous réconcilier avec lui? Marie d’abord, la Vierge qui nous a donné
le Rédempteur; et après elle, immédiatement après, c’est-à-dire, avant
le bienheureux Jean-Baptiste, avant les bienheureux apôtres Pierre et
Paul, avant tous les saints, _Michel_, le défenseur et l’ami du Christ.
Voilà la puissance de saint Michel, voilà sa grandeur et son crédit.
Interrogez enfin la _tradition_. Elle vous montrera le chef des
célestes milices continuant sans trêve, à travers les générations
et les siècles, sa mission de soldat du Verbe incarné; elle vous
dira que toujours Satan, c’est l’orgueil; Michel, l’humilité; Satan,
c’est la haine de Dieu, la haine de Jésus, la haine de sa Mère
immaculée; Michel, c’est l’ami de Dieu, de Jésus et de Marie; Satan,
c’est l’adversaire irréconciliable de la croix; Michel, c’est le
héros qui déploie fièrement l’étendard de notre salut; Satan, c’est
le calomniateur de tous les instants; Michel, c’est l’affirmateur
persévérant; Satan, c’est le chef de l’armée du mal; Michel, c’est
le chef de l’armée du bien; Satan, c’est le cri de la révolte: _Non
serviam!_ Michel, c’est le cri de la fidélité: _Quis ut Deus!_ Et si
vous nous demandez quelle est la place de notre Archange dans l’ordre
surnaturel, la réponse nous sera facile: c’est, vous dirons-nous avec
l’Écriture, l’Église et la tradition, c’est la place qui convient à
l’héroïque champion de la Majesté divine, au vengeur du Christ et de
sa cause, au lutteur infatigable qui combat depuis des siècles pour la
vérité contre l’erreur, pour la vertu contre le vice, pour l’Homme-Dieu
contre Satan, pour le ciel contre l’enfer.
Pénétrons plus avant dans ces mystères, et, pour faire la lumière
plus complète encore sur les grandeurs de saint Michel, recherchons
brièvement la _place_ qu’il occupe parmi les _hiérarchies angéliques_.
«Comptez, si vous le pouvez, dit Bossuet, ou le sable de la mer, ou
les étoiles du ciel, tant celles qu’on voit que celles qu’on ne voit
pas; et croyez que vous n’avez pas atteint le nombre des anges. Il ne
coûte rien à Dieu de multiplier les choses excellentes, et ce qu’il
y a de beau, c’est, pour ainsi dire, ce qu’il prodigue le plus.» Le
grand évêque ne fait ici que commenter la parole de Daniel: «Un million
d’anges le servaient et mille millions assistaient devant lui.» N’allez
pas croire que cette multitude ait été dispersée dans les sphères
supérieures, au caprice du hasard ou bien au gré d’une volonté bizarre
et aveugle. Dieu, qui est la sagesse même, Dieu qui est l’auteur même
de l’ordre, a dû établir entre tous ses anges une harmonie parfaite, et
la hiérarchie qui règne parmi les hommes ne doit être qu’un pâle reflet
de la hiérarchie qui règne entre les anges.
La hiérarchie, c’est-à-dire la subordination, notre siècle n’en veut
pas; son orgueil la repousse comme une injure à la dignité de la nature
humaine, comme un attentat contre sa liberté. Mais qu’il le veuille
ou non, notre siècle la doit subir. La créature ne saurait, en effet,
supprimer la distance qui la sépare du Créateur. Dans l’ordre matériel,
jamais le grain de sable n’égalera la montagne; jamais l’arbrisseau
ne pourra monter à la taille et à la vigueur du cèdre; et toujours le
dernier des astres demeurera pâle à côté du soleil. Et dans l’ordre
intellectuel, l’homme ignorant, l’incapable, n’atteindra jamais à la
hauteur du génie. Qu’on efface autant qu’on le voudra, dans l’ordre
social, cette hiérarchie qui se compose, comme dit saint Thomas, de
l’aristocratie en haut, de la bourgeoisie au milieu, du peuple en bas;
jamais on ne la fera disparaître dans l’ordre intellectuel. L’homme n’a
pas à ce point le pouvoir de défaire ou de refaire l’œuvre du Créateur;
et, de même qu’il y aura toujours au milieu de nous des pauvres
déshérités des biens de la fortune, de même il y aura toujours des
esprits plus ou moins déshérités des clartés de l’intelligence. _Stella
enim a stella differt in claritate._ Bon gré, mal gré, la hiérarchie
dans tous les ordres, dans le commerce et l’industrie, dans les arts,
dans les sciences, dans les lettres, doit survivre à tous les caprices,
à toutes les attaques, à toutes les haines, si violentes qu’elles
puissent se produire.
Mais cette hiérarchie qui s’impose au genre humain s’impose de même
à la société des anges. Oui, dans cette société comme dans la nôtre,
on distingue, s’il est permis de s’exprimer ainsi, la noblesse, la
bourgeoisie et le peuple. Dieu l’a-t-il voulu pour mettre un baume sur
les plaies de notre orgueil irrité? Nous ne savons; mais il en est
ainsi, et saint Thomas l’affirme quand, mesurant les connaissances
propres aux intelligences d’en haut, c’est-à-dire les illuminations
plus ou moins vives que chacune d’elles reçoit de Dieu, il distingue
dans leur sein trois hiérarchies ou trois degrés. Laissons-le du reste
parler lui-même: «Premièrement, dit-il, les anges peuvent voir la
raison des choses en Dieu, principe premier et universel. Cette manière
de connaître est le privilège des anges qui approchent le plus de lui.
Ces anges forment la première hiérarchie. Secondement, ils peuvent la
voir dans les causes universelles créées, qu’on appelle lois générales.
Ces causes étant multiples, la connaissance est moins précise et
moins claire. Cette manière de connaître est l’apanage de la seconde
hiérarchie. Troisièmement, ils peuvent la voir dans son application aux
êtres individuels, en tant qu’ils dépendent de leurs propres causes, ou
des lois particulières qui les régissent. Ainsi connaissent les anges
de la troisième hiérarchie.»
Allons plus loin, et entrons avec les Pères et les docteurs dans la
constitution même des anges. Chacune des trois hiérarchies célestes
représente une des personnes de l’auguste Trinité; et, toutes
ensemble, ramenées à une parfaite unité, sont comme l’expression, le
miroir vivant de Dieu lui-même. Symbole de l’ordre, la première est
l’image de la puissance et de l’intelligence du Père; symbole de la
science, la seconde est l’image de la sagesse du Verbe; symbole de
l’activité, la troisième est l’image de l’amour, de l’action et de la
vie du Saint-Esprit. Chacune est de plus divisée en trois chœurs ou
trois ordres distincts, nous dit saint Denys. Dans le premier, figurent
les Séraphins, qui possèdent le privilège de l’amour; les Chérubins qui
possèdent celui de la science; les Trônes qui jugent dans la paix et la
stabilité. Dans le second, les Dominations, qui représentent le domaine
souverain du Créateur; les Vertus, qui ont la force pour apanage; les
Puissances, qui ont pour attribut la justice. Dans le troisième, les
Principautés qui veillent sur les nations; les Archanges qui sont
les messagers extraordinaires du Très-Haut; les Anges, ses messagers
ordinaires. Enfin, s’il faut en croire saint Thomas, chaque membre qui
entre dans la composition de ces chœurs forme une espèce.
Telle est, dans sa froide et pâle analyse, l’enseignement à la fois si
large et si vigoureux de saint Thomas sur les anges. C’est, comme on
l’a dit justement, c’est en de semblables matières qu’on est heureux de
voir l’œil profond du métaphysicien s’illuminer des clartés supérieures
de la théologie, mais pour les refléter à son tour avec tant de
puissance et d’éclat.
Après avoir esquissé ce tableau magnifique de la constitution des
anges, il nous reste à chercher, parmi ces millions d’esprits lumineux,
la place de saint Michel. Sur cette question d’un si vif intérêt pour
notre piété, les docteurs sont partagés d’opinion. Faut-il classer
saint Michel dans le second ordre de la dernière hiérarchie, parmi les
Archanges, glorieux messagers que Dieu députe vers les hommes dans les
circonstances graves et solennelles? Doit-on le ranger au nombre des
Principautés qui ont pour mission la garde des cités et des peuples?
Ou bien, enfin, nous élevant à ces hauteurs prodigieuses, où le génie
des Pères est monté, devons-nous chercher saint Michel au premier rang
parmi les Séraphins, à la tête même de tous les esprits bienheureux et
vénérer en lui le prince des célestes hiérarchies? L’Écriture sainte,
les saints Pères, de graves théologiens nous autorisent à croire que
c’est bien sur ces hauteurs qu’il faut admirer le vainqueur de Lucifer.
L’Écriture d’abord. Qu’est-ce en effet, d’après le prophète Daniel, et
par conséquent d’après l’Esprit-Saint lui-même, qu’est-ce que notre
Archange? L’un des premiers princes, _unus e principibus primis_.
Ailleurs le prophète va jusqu’à l’appeler le grand prince, _princeps
magnus_. Qu’est-ce à dire, sinon le chef suprême des cohortes
angéliques? Écoutez à ce sujet un docte théologien: «Il faut, dit
Viégas, placer saint Michel dans la hiérarchie suprême, bien plus
dans l’ordre suprême de cette hiérarchie qui est celle des Séraphins.
C’est la conclusion évidente des textes de Daniel le désignant sous
les noms que nous venons d’indiquer. Comment en effet lui décerner ces
noms, s’il appartenait à la hiérarchie inférieure, c’est-à-dire aux
anges des derniers degrés?» Après Daniel, écoutez saint Jean décrivant
dans l’Apocalypse le terrible combat qui se livre au ciel: «_Michel_,
dit-il, _et ses anges_ luttaient contre le dragon (fig. 3).» «Preuve
évidente, écrit Bellarmin, que Michel est bien le prince de tous
les anges. Michel et _ses_ anges! Qu’est-ce à dire, en effet, sinon
Michel et l’armée qu’il commande? Car de même que par ces mots: Satan
et _ses_ anges, nous entendons tous les escadrons révoltés marchant
sous l’étendard de Satan, comme les soldats sous le drapeau de leur
souverain, de même par ces paroles: Michel et ses anges, devons-nous
entendre Michel et la sainte phalange qui le reconnaît pour son
général.»
A l’autorité si claire de la sainte Écriture ajoutons le sentiment des
Pères de l’Église. «O Michel, s’écrie saint Basile, je vous adresse
mes humbles supplications, à vous le chef des esprits supérieurs, à
vous qui par la dignité, par les honneurs, êtes élevé au-dessus de tous
les autres.» Si, comme on l’affirme d’ailleurs, Lucifer appartenait
au chœur des Séraphins, «peut-on supposer, demande saint Liguori, que
saint Michel soit d’un rang inférieur à l’ange apostat, lui qui fut
choisi pour le précipiter au fond de l’abîme?»
Résumant les débats des théologiens sur cette question, l’un des plus
savants interprètes de l’Écriture, Corneille La Pierre, ne craint pas
de marquer la place de saint Michel parmi les Séraphins. Il y a plus,
il l’appelle le premier des Séraphins, le premier des anges assistants
au trône de Dieu: _Michael qui Angelorum et consequenter Seraphinorum
Deo assistentium est primus._
Nous n’ignorons pas que l’apôtre saint Jude applique à saint Michel la
qualification d’archange; mais ce que nous savons bien aussi, c’est
que de l’aveu des Grecs, de l’aveu des commentateurs, d’Estius en
particulier, cette qualification ne prouve nullement qu’il appartienne
à cet ordre. Elle a simplement pour but d’indiquer qu’il marche à la
tête des anges et qu’il en est le chef suprême. Pris dans son sens
général, en effet, le mot ange désigne l’universalité des esprits
bienheureux; le mot archange, impliquant l’idée de commandement,
désigne en ce cas le chef, le prince des célestes hiérarchies.
Remarquons-le d’ailleurs avec saint Grégoire: le nom d’archange
n’indique pas la nature ou le rang, mais bien l’emploi. De l’aveu
de tous, les sept esprits assistants au trône de Dieu appartiennent
à l’ordre des séraphins; et cependant Raphaël dit formellement de
lui-même dans la sainte Écriture: «Je suis l’ange Raphaël, l’un des
sept qui sommes présents devant le Seigneur.» Concluons donc avec un
docte théologien, Stengel: Quand les séraphins sont envoyés en mission,
on les appelle anges, c’est-à-dire ambassadeurs, ou bien archanges,
c’est-à-dire ambassadeurs en chef: _Seraphim cum mittuntur angeli
sunt, hoc est nuntii, imo et archangeli, hoc est principes nuntii._ On
le voit dès lors, ce nom d’archange, que saint Jude applique à saint
Michel, se concilie parfaitement avec le titre de primat des séraphins
que lui décernent les plus graves autorités.
Nous pouvons donc le dire à l’honneur du grand Archange, avec un diacre
de l’Église de Constantinople: «O Michel, vous occupez le premier rang
parmi les milliers et myriades d’anges qui peuplent le paradis. Le plus
près et sans fléchir, vous chantez l’hymne trois fois saint et trois
fois admirable; vous êtes la plus grande et la plus radieuse étoile de
l’ordre angélique.»
Est-ce assez de voix chantant les grandeurs de saint Michel? Vous venez
de l’entendre: c’est la voix de Dieu dans l’Écriture, c’est la voix des
saints Pères, c’est la voix de la science, c’est la voix de la sainteté
qui s’unissent de concert pour nous montrer saint Michel dominant tous
les chœurs angéliques et régnant à la tête des célestes hiérarchies.
Certes, un évêque, fier de diriger le diocèse que saint Michel a honoré
de sa présence et de ses miracles, fier de porter dans ses armes sa
triomphante image, heureux de se sentir sous sa protection, eût pu
céder à l’entraînement de tels sentiments pour exalter peut-être outre
mesure l’Archange à jamais illustre; mais, vous le voyez, il ne s’est
fait que l’écho des voix les plus imposantes.
Il est donc vrai que saint Michel est l’ange des batailles et le prince
des chevaliers du ciel, comme disaient autrefois les preux. Non, les
siècles n’ont pas eu tort dans leur merveilleux enthousiasme, et
nous comprenons que chez les Grecs et chez les Latins, on se soit si
longtemps
[Illustration: Fig. 3.--Saint Michel et ses anges luttant contre le
Dragon. Miniature d’une _Apocalypse_ du commencement du quatorzième
siècle. Bibl. de M. Ambr. Firmin-Didot.]
disputé l’honneur de porter son nom. Nous comprenons qu’ils aient fait
leur orgueil de ce nom vraiment immortel, et les empereurs assis sur
les trônes de Byzance et de Moscou, et les magistrats chargés d’être
comme lui les justiciers de Dieu, et les chevaliers destinés à la vie
des camps, à l’héroïsme des batailles, et les artistes épris de son
idéale beauté, et les lévites enfin chargés de défendre comme lui la
cause du Verbe incarné. Nos pères, ô sublime Archange, n’avaient-ils
pas eux-mêmes le sentiment de votre éminente dignité, quand ils
bâtissaient pour votre gloire la _Merveille de l’Occident_; quand
au-dessus des salles magnifiques, des cloîtres splendides, au-dessus
de la superbe basilique, au faîte même de leur œuvre gigantesque,
ils érigeaient votre statue? En vous dressant ce trône aérien, d’où
vous dominiez de si haut, dans notre ciel d’ici-bas, la terre, la
mer, et tout ce qui s’agite en ce monde inférieur, ne voulaient-ils
pas symboliser ce trône où vous régnez dans la gloire? Cette pensée
réjouirait notre piété filiale. En tout cas, nous, leurs descendants
et leurs successeurs, tombant à vos pieds dans l’intelligence de
vos sublimes perfections, nous voulons continuer dans nos cœurs la
vivacité de leur foi, l’ardeur, les transports de leur amour, le saint
enthousiasme de leurs hommages, et, pour tout dire en un mot, leur
invincible confiance dans leur séculaire protecteur.