les parfums, les oiseaux, montait jusqu'aux étoiles. Les vastes
pensées descendaient en lui, puis l'emportaient d'un coup d'aile.
C'est ainsi qu'en une métamorphose singulière ce petit propriétaire
racorni se redressa, s'éleva, s'élargit, s'accrut, s'épanouit, grâce
au bienfait de l'article 552.
LE ROI
LE ROI
Quand Cagnard reçut l'invitation à déjeuner du roi d'Illyrie, il
plissa le front et se gratta les cheveux sous sa casquette. Il était
très embêté. On peut être roi de l'air sans avoir l'habitude des
cours. Sacrédié de sacrédié... Comment se tirer de là?
Pas moyen de refuser. On était au deuxième jour de la semaine
d'aviation de Numarest, la capitale de l'Illyrie, semaine dont
Cagnard faisait tous les frais. Lisez qu'il en palpait tous les prix.
Non, il ne pouvait pas se défiler, faire une crasse au souverain de
l'endroit.
Mais quelle barbe! On a beau avoir été contremaître dans une usine
d'autos, ce n'est pas en grattant sur un moteur qu'on apprend les
pirouettes et les ronds de jambe. Vrai, à l'école des pilotes, on
devrait vous enseigner les belles manières. C'est très joli, de
savoir décoller vite, virer sec, atterrir dans un mouchoir. Mais
puisqu'on est appelé, par le temps qui court, à fréquenter des
majestés, on devrait aussi s'entraîner à ce métier-là.
Bah! Le mieux était d'y aller gaiement. Il en avait vu bien d'autres.
Bouffer chez un roi, ce n'est pas plus terrible que de couper
l'allumage à mille mètres. Faut un commencement à tout. Et puis, ça
lui servirait: il se ferait la main, sur un monarque de second ordre.
Des fois que, plus tard, le tsar ou le kaiser l'inviterait.
Le moment venu, Cagnard aborda donc crânement l'obstacle. Comment
s'habille-t-on, pour croûter au palais? Il n'avait pas d'habit, pas
de smoking. La belle affaire! Il mettrait ce qu'il avait de mieux,
son veston des dimanches. Par là-dessus, une cravate d'un rouge
éclatant, des croquenots vernis à faire cligner des yeux. Si le roi
n'était pas content!...
Désinvolte, il passa devant la sentinelle qui, le schako sur les
sourcils et le fusil raide au long du corps, montait la garde au
seuil du palais. Mais à peine s'engageait-il sous le porche qu'une
sorte d'amiral tout chamarré bondit d'une loge, comme un chien de sa
niche. Il prononça des paroles impérieuses. Cagnard n'y comprit rien.
Mais il lui fourra son carton sous le nez. Aussitôt l'autre s'apaisa
et requit un soldat du poste afin d'accompagner l'invité du roi.
--Hein? Ça lui en a rodé un clapet, déclara le pilote satisfait.
Au côté de son compagnon, il traversait une immense cour pavée,
chauffée à blanc par le soleil de midi.
--Dis donc, mon vieux, demanda Cagnard, est-ce qu'il fait aussi
chaud que ça tous les jours, dans ton patelin?
Mais le soldat ne pipait pas. Il ne comprenait même pas le français.
Paysan, va!
Au faîte d'un perron, un deuxième pipelet, plus chamarré encore que
le premier, accueillit l'aviateur. Il portait une chaîne d'or au cou
et un sabre au flanc. Drôle d'idée de traîner un bancal pour tirer
le cordon. L'homme à la chaîne lut encore le carton puis, d'un geste
noble, indiqua un escalier, si large qu'on aurait pu le monter en
biplan. Trois grands coups de timbre tombèrent dans le silence.
--Chouette, on annonce bibi, murmura Cagnard.
Il grimpa. Un tapis doux comme de la mousse couvrait les marches de
marbre. Partout des plantes et des statues. Au palier, un troisième
larbin, en gants blancs et culotte courte, salua d'un petit signe
protecteur.
«Celui-là est à la coule», pensa-t-il.
Il le suivit. Ils traversèrent une antichambre blanche, toute en
glaces, comme un café; puis un billard, d'un sérieux et d'un cossu
de cathédrale. Enfin, ils s'arrêtèrent dans un salon. Mais quel
salon! Même au musée, même au théâtre, on ne voyait pas si beau.
Cagnard fit entendre un claquement de langue admiratif. Il voulut
féliciter le larbin du goût de son patron. Mais la culotte courte
avait disparu.
Tant qu'il avait fallu monter à l'assaut, le pilote avait crâné. Mais
maintenant qu'il était dans la place, tout seul, sa belle assurance
le lâchait. Il restait debout, immobile, car, dans cette pièce-là,
les sièges n'étaient pas faits pour s'asseoir, ni les tapis pour
marcher.
Une question surtout le préoccupait. Comment appeler le roi? Il
n'avait pas pu se renseigner. Il ne connaissait personne dans la
ville. Et il n'avait emmené avec lui que son mécano qui, évidemment,
ne pouvait pas lui être d'un grand secours dans la circonstance.
Disait-on Sire, Majesté, Altesse? Si on l'appelait monsieur, il se
froisserait.
Et comment le saluait-on? Révérence, poignée de main? Il lui semblait
bien que le comble de l'élégance consistait à balancer agréablement
le haut du corps, en glissant en même temps la semelle sur le
plancher, à la façon d'un frotteur. Mais il n'en était pas très sûr.
Le roi... Cagnard le reconnut, l'ayant entrevu la veille aux
tribunes. Il était en veston. Bonne affaire. Et puis il parlait
français. On pourrait s'entendre. Dame, tout en complimentant
l'aviateur, il gardait bien des airs de grand chef, de monsieur qui
a des moyens. Mais il ne pouvait pas s'en déshabituer d'un coup, cet
homme. On l'avait élevé comme ça. Et malgré tout, il y aurait du bon,
si l'on déjeunait dans le tête-à-tête.
Le tête-à-tête... Ah! bien oui! On était une douzaine à table. La
reine, d'abord, et des chambellans, et des aides de camp, des tas de
gens pincés, lisses, glacés à frapper les carafes. Le pauvre Cagnard
avait beau se dire que la reine ressemblait à la patronne d'un petit
bistro de Billancourt, il en perdait tout de même la direction.
Sûr, qu'il n'était pas dans son équilibre pendant le repas. Vous
parlez, qu'il avait les grosses sueurs. Et pour tout. De quel couvert
se servait-on, pour les hors-d'œuvre? De la petite fourchette à
deux pointes, du couteau d'argent? Il en avait toute une trousse,
devant lui. Et où replaçait-on son outillage? Sur la nappe, ou dans
l'assiette? Et puis des déveines. Ainsi, les tranches de jambon
étaient mal coupées dans le plat. Elles tenaient ensemble. Quand on
en tirait une, il en venait quatre.
A tout moment il manquait de pain, dont on lui donnait des lichettes
de rien. Et c'était aussi embarrassant d'en redemander que de rester
le couvert en l'air. Autre supplice, de sculpter les os avec la
fourchette et le couteau, au lieu d'y mettre franchement les doigts.
A chaque instant, il tremblait de les faire sauter au milieu de la
table. Puis la reine, sa voisine, s'avisant de lui poser une question
tandis qu'il buvait, il faillit s'étrangler pour lui répondre. Ah!
ce qu'il avait envie de se faire la paire!...
Enfin, on apporta des bols d'eau chaude, où trempaient des violettes.
Chacun fit sa petite toilette. Les mains, la bouche. Pourquoi pas les
pieds? C'était assez dégoûtant, de se laver à table. Mais Cagnard
était vague. L'émotion, la gêne, les vins qu'il avait humés au petit
bonheur dans l'escouade de verres alignés devant lui, tout cela lui
composait une sorte d'ivresse morne et de vertige sans joie.
Quand il quitta la salle à manger, la reine à son bras--c'était
roulant!--une seule idée fixe émergeait de son esprit troublé comme
un pylône dans un brouillard: ouf! c'était fini.
Cependant, une heure plus tard, Cagnard s'élève en lentes spirales
au-dessus de la ville à bord de son biplan. Sa mémoire s'éclaircit au
vif de l'air. Il revoit ses épreuves, sa gaucherie, ses bévues, les
sourires pincés des chambellans, les regards amusés qu'échangent à la
dérobée les souverains. Ce qu'il a dû gaffer. Ce qu'on a dû se payer
sa tête. Bon sang! Il en rougit, rien qu'à se souvenir. Tout de même,
ce n'est pas juste, des différences pareilles, et que les uns soient
élevés dans du coton, et les autres à la dure...
Mais il se penche. A cinq cents mètres au-dessous de lui, toute la
ville est dehors. Au flanc des collines environnantes, des files
humaines descendent, ruissellent, qui vont grossir la foule et
l'acclamer à l'atterrissage.
Et une pensée l'éclaire et le dilate. Lui aussi, on l'ovationne,
et mieux qu'un souverain! Quand on l'applaudit, ce n'est pas par
habitude, c'est pour lui-même, pour son énergie, pour son sang-froid,
pour son courage. Lui aussi, il a un trône, fait d'un bout de sapin,
c'est vrai, mais un trône qui vole. Son sceptre est son volant. Et
lui, il a vraiment les peuples à ses pieds. Il a le pouvoir. Il
règne... Alors pourquoi se frapper, se croire inférieur, pour quelques
singeries de salon qu'on ne sait pas?
Et, ragaillardi, vengé, Cagnard s'apostrophe gaiement:
--Mais, mon salaud, c'est toi, le vrai roi!
LA RÉVOLTE DES AILES
LA RÉVOLTE DES AILES
Dans l'aube indécise, à la lisière de la forêt où il s'était posé
la veille au soir, le monstre de toile apparut. L'aviateur et son
mécanicien dormaient à l'abri de ses ailes.
Alors, dans le monde des oiseaux et des insectes, où l'on se
lève avec le jour, ce fut bien vite un ramage, un bourdonnement
inusités. Ce géant les intriguait et les inquiétait. Était-il
mort, ou simplement endormi? La curiosité, la peur, hantaient les
cervelles. On s'interpellait, on s'interrogeait. De tous les points
de l'horizon, franchissant les monts et les bois, la gent ailée se
concentrait autour du biplan. Un congrès s'institua dans l'aurore.
Un moineau couleur de poussière, qui avait roulé sa boule à
travers le monde, et qui avait assisté aux premières envolées
d'Issy-les-Moulineaux, donna la clef du mystère. On avait sous les
yeux une sorte d'oiseau construit et monté par les hommes.
Une clameur énorme s'éleva. Par les hommes! Quoi, les hommes
quittaient vraiment la terre, leur domaine? Ils osaient se lancer,
d'un essor définitif, à la conquête des airs?
Les avis s'entre-croisaient, dans un tumulte assourdissant.
Une alouette, que grisait déjà la rosée du matin, s'écria d'une voix
éperdue:
--Ce n'était pas assez de nous fusiller! Ils nous envahissent!
Et, aussitôt, on sortit tous les vieux griefs accumulés contre la
race détestée. Une autruche, accourue du désert, érigea son col nu et
congestionné:
--Ils nous arrachent nos plumes pour les mettre aux chapeaux de leurs
femmes!
Une fauvette se lamenta:
--Leurs enfants détruisent nos nids.
Le paon, superbe de courroux:
--Ils ont fait des plumeaux de mes plumes.
La basse-cour, qui avait perdu dans la servitude l'usage de ses
ailes, s'indignait d'autant plus aigrement contre l'homme volant. Une
poule gloussa, en baissant une pudique paupière:
--A peine attendent-ils que nous ayons pondu pour nous prendre nos
oeufs.
Le coq jeta, le jarret tendu, l'œil sanglant:
--Ils mettent nos crêtes en vol-au-vent.
Le dindon secoua un jabot violacé de fureur:
--Ils ne nous gavent que pour nous manger.
Amer, le chapon précisa ses scabreuses rancunes.
Cependant quelques dissidents penchaient vers l'indulgence. Un pinson
lança gaiement:
--Bah! Ils nous donnent leurs jardins.
--Nous leur donnons nos chants, répliqua fièrement le rossignol.
L'hirondelle risqua:
--Ils fêtent mon retour...
Mais un hibou coupa, très sec:
--Ce n'est pas toi qu'ils saluent, c'est le printemps.
Un papillon balbutia:
--Ils nous laissent les fleurs...
--Ils nous prennent le miel, bourdonna l'abeille.
Une grue rêva, en lissant ses plumes:
--C'est chic, les hommes...
La colombe roucoula:
--Ça doit être joli, de s'envoler à deux, sous la même paire
d'ailes...
Mais ces voix favorables étaient aussitôt couvertes par des cris de
colère.
Un pierrot, assidu des réunions publiques, s'écria:
--Citoyens, on veut nous affamer. Tous ces engins du diable
suppriment le cheval, bon semeur de crottin, qui nous donnait, si
l'on peut dire, la becquée...
Un pigeon voyageur, qui portait sur les ailes l'estampille
officielle, secoua, d'un élan de révolte, le joug hiérarchique:
--Ces machines me dégoûtent à jamais de porter des dépêches. Vive la
grève!
Le pélican, mélancolique, nargua le radiateur:
--Ça, des entrailles? Qu'ils les donnent donc en pitance à leurs
enfants!
Un manchot, jaloux, agita ses moignons inutiles:
--Et ça voudrait voler!
Les becs acérés claquaient de haine. Un vieux corbeau, qui s'était
régalé sur des champs de bataille, décréta:
--L'homme, ça n'est bon que quand c'est mort.
Docte, un gros perroquet ricana:
--Figurez-vous que les hommes passent leur temps à répéter mes
paroles...
Une libellule poussa le coude aigu d'une sauterelle, en lui montrant
l'aéroplane:
--En somme, de la contrefaçon, ma chère.
Les insectes, en essaims pressés, animaient les airs de leur fureur
sonore. Les mouches clamaient qu'on les empoisonnait, qu'on les
embouteillait, que les hommes leur faisaient expier par mille morts
le crime de vivre. Les hannetons racontaient les tortures que leur
faisaient subir les écoliers... Les moustiques, altérés de sang,
criaient que l'heure de la revanche était venue.
Aveuglés de rage, tous chargeaient les hommes des travers et des
vices dont ils étaient eux-mêmes le symbole. La pie les traitait de
voleurs, la linotte d'écervelés, le coucou de paillards...
Soudain, tout se tut. L'aigle planait sur l'assemblée. Ses vastes
ailes répandaient de l'ombre. On eût dit que la nuit revenait, qu'il
avait, sous son fixe regard, contraint le soleil levant à rentrer
sous l'horizon. Il parla:
--Oui, vous avez raison. L'homme est coupable de tous les forfaits
que vous rappelez. Et celui dont il nous menace les dépasse tous.
Il ne faut pas qu'il l'accomplisse. L'espace est à nous. Je ne veux
pas que ces machines humaines viennent nous briser de leur masse ou
dans leurs remous. Je ne veux pas qu'elles violent le ciel, notre
ciel. Sauvons l'empire des ailes. Unissons-nous contre l'envahisseur.
Mettons en œuvre contre lui tous les moyens de défense dont nous
arma la nature. Que tous les becs, que toutes les griffes, lacèrent
les étoffes et crèvent les yeux. Que tous les dards plongent, que
tous les venins empoisonnent. En avant!
Il dit et, suivi de la horde innombrable, fond vers la terre.
Mais tout à coup, de furieuses détonations éclatent et crépitent,
ininterrompues. L'air tremble comme un drapeau dans le vent. Le
moteur est en marche! Et c'est aussitôt, dans le ciel, une soudaine
déroute, la panique des ailes, un gigantesque bouquet d'oiseaux qui
fuse et s'éparpille, tandis que, majestueux, l'aéroplane s'enlève,
auréolé par le soleil...
LE CHAMP D'ESSOR
LE CHAMP D'ESSOR
SOUVENIRS DES PREMIERS ESSAIS
Nous avions déjà le champ de bataille, le champ de manœuvre, le
champ de courses. Grâce à l'aviation, nous avons le champ d'essor.
J'entends par là ces vastes espaces plans et nus qui sont
actuellement nécessaires à la science nouvelle, qu'elle choisit ou va
choisir un peu partout pour ses expériences et ses concours, et dont
Issy et Bagatelle resteront les prototypes.
Quel contraste entre ces deux _champs d'essor_ désormais historiques,
d'où se sont élancés les premiers engins plus lourds que l'air, et
qui virent l'un leur premier vol, l'autre leur premier circuit fermé!
Sinistre, ce terrain d'Issy, ce sol de sable brun martelé par les
pieds des chevaux, dans un cadre d'horizons bas et brumeux, de
remparts et de remblais, de masures et d'usines. Des trains sifflent
et grondent. Une école de clairons lance sans reprendre haleine
ses refrains mélancoliques. Un peloton d'infanterie manœuvre en
bourgeron. Quelques cavaliers sautent des obstacles. Mais les bruits
et les silhouettes s'évaporent dans ce désert noir.
Quelques curieux stationnent sans cesse à la porte de Sèvres, qui
s'ouvre sur le champ d'essor. D'autres s'engagent sur la piste tracée
par les pas à travers ce Sahara de banlieue. De près ou de loin, tous
guettent, à la lisière du terrain, les fameux hangars, solides de
lignes et rudimentaires de façon comme des factoreries de trappeurs.
L'étrange public!... Des «sans travail» qui jouent aux boules
avec des pierres lancées contre une vieille boîte de conserves.
Des gamins, moineaux du faubourg, qui piaillent, s'ébrouent, se
bousculent sur des tas de sable. Et, parmi cette graine de fortifs,
quelques vêtements bourgeois un peu dépaysés, le photographe en
chasse, l'adolescent épris d'aviation. Oh! je t'ai bien reconnu,
jeune néophyte, tout brûlant de ferveur et d'enthousiasme, tout
enfiévré d'attente, d'impatience et d'espoir sous tes dehors timides,
et qui ne pouvais pas t'éloigner de ce hangar clos d'où peut-être
allait enfin sortir le grand oiseau magique...
Et je t'ai retrouvé à Bagatelle, toujours rêveur, toujours errant,
toujours dévoré de belle curiosité. Mais quel changement de décor,
n'est-ce pas? Plus de cheminées noires, de murs croulants, de
remparts pelés. Les blanches architectures de la «Folie» du comte
d'Artois se haussent au-dessus des frondaisons pour épier la
pelouse fraîche. Des enfants soigneux jouent sagement. Limousines et
doubles-phaétons passent dans le bruissement de soie des moteurs.
N'est-ce pas, jeune néophyte, qu'ici l'attente est un plaisir?
Et tiens, justement... Vois sur le pont de Puteaux cet étrange
cortège, ce rigide oiseau blanc qui s'avance, entouré d'une escouade
d'ouvriers et de curieux, d'une allure saccadée de char de carnaval.
C'est un aéroplane... C'en est un!
Abandonnons-nous donc à la volupté de réaliser du désir, d'étreindre
de la certitude. Ne perdons pas un détail du spectacle. Le montage
et le réglage des grandes ailes en voûtes, de la cellule arrière,
toutes sortes de lenteurs nécessaires. La comédie bien humaine qui
se joue autour de l'appareil, les comparses qui se donnent des airs
importants, essentiels, tandis que les vrais artisans de l'œuvre
s'activent, obscurs et modestes.
Un tout petit enfant--trois ans aux roses prochaines--contemple
l'oiseau blanc. Sa maman lui apprend:
--Sais-tu comment on appelle ça? Un a-é-ro-pla-ne.
Et le bambin de répéter: «A-é-ro-plane». Quel signe des temps, ce
tout petit qui balbutie ce mot-là parmi ses premiers mots!
Le mécanicien, coiffé d'un casque de cuir, grimpe à son poste. A
grand'peine la foule est écartée des zones dangereuses.
Quelques ordres brefs, dans le silence solennel. Puis le ronflement
du moteur et de l'hélice éclate, puissant et dru. La veste des
ouvriers qui retiennent l'engin claque comme un drapeau dans le vent.
L'oiseau s'élance, roule, s'élève... Ah! le moment où il quitte
le sol, d'une allure un peu gauche d'échassier qui prend son vol,
cette vision que jamais des yeux humains n'avaient enregistrée avant
ce siècle-ci, voilà, jeune néophyte, voilà qui vous paye et vous
récompense de bien des heures d'attente...
Maintenant, c'est à l'autre bout du champ que l'oiseau va partir.
Il approche, quitte terre, encore hésitant et timide, s'élève, se
dresse, puis, comme effrayé de son essor, plonge trop vite, pique
du nez, heurte brutalement le sol, et, dans un complet panache,
s'immobilise avec un bruit sec, le ventre en l'air...
Une seconde d'angoisse. Mais le mécanicien, à quatre pattes, sort de
sa prison de toile et d'acier. Allons! ce ne sera qu'un incident.
Alors, de tous les points de l'horizon, la foule accourt vers le
grand corps abattu. Elle constate les dégâts, l'hélice pliée comme
un papier de plomb, les roues fauchées, les poutres brisées. On
épilogue. Les railleurs ont beau jeu. Un individu à face mauvaise dit:
--A quoi que ça sert, ces engins-là? A attraper les corbeaux?
Une dame, pincée:
--Ça ne s'enlèvera jamais.
A quoi un ineffable mécano, la cigarette pendante à la lèvre:
--Sûr, c'est pas si facile à enlever qu'une dame!
Et les inventeurs de l'appareil? Vous pensez peut-être qu'ils sont un
instant découragés? Ah! bien oui. Ce serait mal les connaître. Ces
gens-là vous ont des tempéraments de fourmis qui, dès la fourmilière
défoncée d'un coup de talon, réparent les dégâts et sauvent le
reste. Déjà le mécanicien s'est glissé sous son moteur. Déjà des
modifications sont décidées, des essais promis pour la prochaine
semaine...
Un groupe est très entouré. Un groupe d'oracles. Sur chaque face, on
met un nom notoire. Là sont réunis des constructeurs, des inventeurs,
des apôtres. La fleur du plus lourd que l'air, le Tout-Aviation. Ce
sont des concurrents, des rivaux d'hier ou de demain, pour l'aviateur
malheureux. Ils pourraient ricaner, se féliciter sournoisement de la
tape. Eh bien! non, ils sont atterrés.
Et je voudrais, jeune néophyte qui contemplez le désastre éphémère,
je voudrais vous prendre par la main et vous faire méditer sur ces
visages attristés. Voyez. Si ces hommes sont affranchis d'un bas
égoïsme, s'ils se montrent élégamment généreux, c'est qu'ils servent
tous la même noble cause. Ils déplorent au nom de l'Idée, avant de
jubiler pour eux-mêmes. Par là, ils dépassent l'humanité moyenne.
Il n'y a rien de plus fort au monde qu'un commun idéal. Et cette
compassion vraie devant l'échec de l'adversaire possible, c'est le
plus joli spectacle que vous puisse offrir le champ d'essor.
L'IMMENSE SEMAINE
L'IMMENSE SEMAINE
SOUVENIRS DU PREMIER GRAND MEETING DE REIMS
Le caractère de cette semaine d'aviation, c'est d'être immense.
Immenses, ces trente-huit hangars d'aéroplanes où logerait la
population d'une cité moderne. Immense, la piste dont les pylônes
extrêmes blanchissent à l'horizon et qui n'a d'autres bornes en
hauteur que le ciel. Immense, cette plaine où tiendrait un canton,
parcourue d'un réseau souterrain de fils électriques, jalonnée de
postes, entourée de palissades et de tribunes, un coin de la France
remanié.
Immense, l'effort des organisateurs, d'une telle envergure que les
petites taches du tableau se perdent dans son étendue et qu'on n'en
peut qu'admirer la grâce énorme et minutieuse.
Si bien que le zèle des managers, la dimension du décor, l'émotion
du spectacle, tout s'harmonise, tout a même mesure, tout concourt
à laisser cette impression d'une immensité nouvelle dont on aurait
reculé les limites.
Mais un effort caché, non moins immense, répond à cet effort visible.
C'est celui des aviateurs, celui qu'il faut saisir dans cette ville
de hangars dont les cloisons trépident dans le ronflement des essais
au point fixe. Quelle patiente lutte, dès l'aube, contre le moteur
récalcitrant, quelle constance de fourmi prompte à réparer le petit
désastre! Ils ont un mot qui peint admirablement leur obstination.
Ils _grattent_. Toute la journée, jusqu'à ce que l'appareil soit au
point, ils retouchent, ils grattent. Rien ne les lasse dans cette
lutte contre la matière inerte et sourdement hostile. Et qui dira les
nuits blanches, les attentes, les voyages entre Reims et Paris, à la
recherche d'une pièce essentielle? Rien ne les décourage. Un pilote
brise-t-il une aile dans un essai? Il s'écrie gaiement, au seuil du
hangar où il ramène l'oiseau manchot:
--Tiens! C'est plus commode à rentrer.
Avec quelle fièvre, au camp des pilotes, on épie la force du vent!
Tout dépend de lui. Il est encore le maître de l'heure. On voudrait
l'apaiser, le maudit «soufflant», être plus fort que la nature.
Chacun s'efforce de prévoir le temps du soir ou du lendemain.
Un mécano s'écrie, tout chaud de conviction:
--Je te dis qu'il fera beau. Moi, quand il va faire beau, j'ai les
poils du bras qui se mettent à friser.
Du plus humble au plus célèbre, chacun vit dans cette rébellion
obstinée contre les caprices du ciel et de la matière. La ténacité,
le courage, voilà les deux ailes grâce auxquelles ces hommes
s'élèvent au-dessus d'eux-mêmes.