foule qui s'aligne dans les tribunes ou déambule au pesage. Une
ignorance qu'il faut bien se garder de railler, car, en somme, cette
foule, pour quelque cause qu'elle soit là, est venue prendre une
leçon de choses. Mais une ignorance qui, si elle désarme, néanmoins
stupéfie. Car, étant inconsciente d'elle-même, elle s'affirme
avec une naïveté écrasante et sereine. C'est la plus redoutable:
l'ignorance qui s'ignore. Le père enseigne à son fils des erreurs et
des balourdises avec la même certitude que s'il révélait un dogme.
On a beau l'excuser, l'expliquer, cette ignorance, tout de même, à
la fin, on s'en irrite et s'en révolte. Et comme la foule est en
mi-partie composée d'étrangers, on en vient à se féliciter de ne pas
être polyglotte. Autant d'énormités qu'on ne comprendra pas.
Pourtant, elle a bien des qualités, cette foule. Des qualités
immenses, naturellement. Avec quelle application d'écolier qui
déchiffre l'alphabet, elle tente d'interpréter les signaux du
sémaphore, ballonnets rouges, blancs, noirs, cubiques, coniques,
sphériques, toute une géométrie multicolore qui doit lui signifier
les records, la vitesse du vent.
Un peu plus, elle lui demanderait l'âge de l'aviateur.
Et son enthousiasme! Il faut avoir vu le chef de l'État agiter
frénétiquement un ample chapeau melon au passage aérien d'un
recordman pour comprendre l'emballement contagieux qui gagne
alors les plus pondérés. Il faut avoir vu le même héros atterrir,
être pétri d'accolades et de poignées de mains, soulevé dans un
mascaret de bras tendus, jeté aux tribunes par-dessus la barrière
du pesage, emporté dans un cyclone jusqu'au buffet, où éclate _La
Marseillaise_. Et comme si ce n'était pas assez des hymnes et des
hourras, voilà qu'un étrange concert renforce la clameur: toutes les
trompes, toutes les sirènes, tous les rossignols du garage voisin
que déchaînent, dans leur ingénieux enthousiasme, des chauffeurs en
délire.
Le soir, quand la nuit se clôt, quand le ciel et la plaine s'épousent
et se confondent, alors l'immensité se prolonge encore, devient
infinie. Il y a là une heure mélancolique. Deux points de lumière
s'allument seuls dans l'ombre indécise. Au loin, les usines de
Witry-les-Reims, dont les feux scintillent en constellation serrée.
Et, proche, le buffet, véritable joyau lumineux où le rang de
grosses perles électriques du fronton domine le semis bariolé des
petits abat-jour posés sur les tables. Partout ailleurs, l'obscurité
croissante.
Alors, des silhouettes plus sombres que la nuit errent au ras du
sol. Rassemblés, les soldats de faction filent en colonne, les pas
allongés et le corps tiré en avant par l'attrait de la soupe et du
repos, d'une allure de retraite ou de déroute. Puis, derrière un
auto, derrière un cheval, ou poussés à bras d'homme, les aéroplanes
tombés en panne aux lisières extrêmes de la plaine. Ce sont les
glorieux blessés de la journée qui passent, dans la mélancolie du
soir de bataille. Pacifique bataille où les plaies se guérissent, où
les éclopés du jour peuvent le lendemain voler vers la victoire...
LE COUP D'AILE
LE COUP D'AILE
Un violent courant de curiosité, d'intérêt, de sympathie,
d'enthousiasme même, entraîne la foule vers la navigation aérienne.
Des ligues éclosent, des concours s'ouvrent, des meetings
s'organisent partout. On suit passionnément dans les journaux, ou
sur leurs champs d'essor même, les vols des aviateurs. L'heure est
propice à chercher et à rassembler les raisons, toutes les raisons,
de cette irrésistible faveur.
Mais d'abord il faut remarquer que, si des résultats sensibles et
décisifs ont déterminé l'enthousiaste explosion de cette curiosité,
elle vivait chez l'homme à travers les âges. La légende d'Icare
prouve qu'elle remonte à la préhistoire, qu'elle se perd dans la
nuit des temps. Notre ferveur actuelle n'est donc pas un engouement
passager. C'est le réveil actif d'une sorte d'instinct aussi vieux
que l'humanité.
La première idée que nous suggère le spectacle ou le récit des
exploits de nos hommes-volants, c'est qu'ils ont triomphé d'une
difficulté longtemps invaincue, qu'ils ont résolu un problème
longtemps cherché. Nous assistons à un spectacle que d'innombrables
générations avaient rêvé, mais qu'aucun regard n'avait jamais
contemplé.
Puis, à cette vue, nous prenons le sentiment qu'une révolution
commence, qu'il y a désormais quelque chose de changé dans l'ordre de
choses établi. Notre imagination se donne carrière, suit l'aéroplane
dans son essor. La guerre nous apparaît si redoutable qu'elle en
semble menacée dans son existence même. Nous voilà débarrassés
de l'octroi, de l'odieux octroi et de ses barbares procédés
d'inquisition. La suppression de la douane entraîne une métamorphose
profonde du régime économique et--qui sait?--même du principe des
nationalités. Toute barrière devient illusoire et la propriété
elle-même va peut-être évoluer. De nouveau nous abandonnons la route
aux moutons, vaches, charretiers et autres bestiaux. Le plus court
chemin d'un point à l'autre devient enfin la ligne droite. Le toit de
nos maisons se transforme en accueillante terrasse. Nous vivons les
yeux et le front tournés vers le ciel. Nous avons des ailes...
Ce sont là jeux faciles, propos de table. Car il n'est point de dîner
qui se respecte où l'on ne parle aviation. L'aéroplane fait une
redoutable concurrence au théâtre, qui, jusqu'à la saison dernière,
alimentait seul l'entretien, du potage au dessert.
Mais des anticipations de ce genre suffisent-elles à expliquer la
séduction qu'exerce sur nous ce problème? Ce vivace attrait n'a-t-il
pas des racines plus profondes, des raisons plus secrètes?
Cette question s'imposait irrésistiblement à l'esprit de quiconque
assistait aux premiers essais qu'il nous fut permis de suivre. Je
veux parler de ces épreuves historiques d'Issy-les-Moulineaux, comme
celle du kilomètre en circuit fermé. Ah! ce n'est pas bien vieux. Et
il faut un réel effort, pour se rendre compte, tant les événements
ont marché vite, qu'elles datent de quelques années à peine.
Alors, on épiait avec angoisse l'appareil roulant dans le sable ou
la boue. On se demandait, la gorge bloquée: «S'enlèvera-t-il?» Et
quand enfin il quittait le sol, ailes tendues, c'était une détente,
une félicité intérieure, en même temps qu'une jouissance physique, un
délicieux décrochement du cœur.
Quoi? Tant d'émotion pour un aéroplane qui perd pied? Certes. Mais
je conviens que le sentiment d'une difficulté vaincue, d'un sport
supérieur, d'un avenir renouvelé, ne suffisait pas à la justifier.
Non. Il y avait encore autre chose. Il y avait la représentation
matérielle d'un idéal, une aspiration de l'esprit qui prenait corps,
un symbole.
Un symbole. Car nous aussi nous aspirons à nous arracher au sol, à
nous élever au-dessus de nous-mêmes. Il y a en nous deux êtres: l'un
tout plein d'appétits et de concupiscences, vraiment pétri du limon
de la terre; et l'autre, plus délicat, meilleur, qui tend sans cesse
à s'évader, à s'envoler, d'un coup d'aile.
Et ce coup d'aile qui nous ravira à la terre, nous le demandons à
mille sensations, à mille spectacles. Nous le cherchons souvent à
notre insu. Qu'attendons-nous de la musique, du plus banal orchestre
de tziganes, du plus imposant ensemble d'opéra? Que le premier coup
d'archet nous emporte et nous arrache au présent. Il n'est pas
jusqu'au plus grossier chœur de paysans qui n'obéisse à ce besoin
d'idéal: un peu d'eux-mêmes s'élève en même temps que leur voix...
Coup d'aile, la scène pathétique qui fait vibrer toute la salle
de théâtre du même frisson. Coup d'aile, la lutte et le sport qui
tiennent toute l'arène haletante et suspendue aux gestes de ses
héros. Coup d'aile, l'éloquence du tribun qui enchaîne nos pensées à
la sienne. Coups d'aile, le voyage où l'on admire et l'amour où l'on
oublie...
Et si nous cherchons ainsi tout ce que la nature et les hommes
peuvent nous offrir de plus rare, de plus noble, de plus tendre, de
plus beau, c'est parce que de pareils spectacles nous exaltent, nous
transportent, nous haussent vers l'être supérieur que par moment nous
souhaitons de réaliser, et nous font oublier l'être imparfait que
nous sommes.
Voilà, en dehors de tous les espoirs qu'il autorise, de toutes les
imaginations qu'il fait briller, le symbole que représente à nos
yeux l'essor de l'aéroplane. Ce n'est pas seulement un cerf-volant
à moteur et à hélice qui prend son vol. C'est, concrète, réalisée,
vivante, l'image de l'aspiration éternelle des hommes à s'élever
au-dessus d'eux-mêmes, de leur incessant effort de s'arracher à la
terre, d'un coup d'aile.
TABLE DES MATIÈRES
Pages.
LES CASSEURS DE BOIS 1
I. Le choix d'un mari 3
II. Hangarville 11
III. Premier contact 19
IV. Rémy Parnell 27
V. Un accident 35
VI. Déjeuner au hangar 43
VII. Le brassard 51
VIII. Rivalité 59
IX. Lerenard 67
X. «Parnell s'est tué...» 75
XI. Auguste 83
XII. Clients 91
XIII. La petite ville 99
XIV. Un apôtre 107
XV. Le vent 115
XVI. Le dernier repas 123
XVII. L'essor 131
LES AILES DE FLAMME 139
LE FISTAUD 167
I. Le braconnier 169
II. Service de nuit 177
III. Le chien de garde 187
LE NID 197
VOCATION 207
L'ARTICLE 552 217
LE ROI 225
LA RÉVOLTE DES AILES 237
LE CHAMP D'ESSOR 247
L'IMMENSE SEMAINE 257
LE COUP D'AILE 267
Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette--5243.
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Note de transcription
Les mots en italiques ont été _soulignés_.
Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
corrigées.
L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.