Mais où il se montrait le plus touchant, le plus surprenant, vraiment

unique, c'était dans son zèle farouche, dans sa fervente gratitude

envers le patron.

Après un beau vol de Chatel, l'enthousiasme du Fistaud éclatait

en tonnerre, dépassait celui de la foule. Il se lançait dans des

louanges toutes gonflées de lyrisme, déclarait à qui voulait

l'entendre--et même à qui ne voulait pas l'entendre--que «M. Chatel

avait bien mérité son succès, parce qu'il avait du cœur dans le

ventre et de l'âme dans le cœur».

Le jour où il apprit la décoration de Chatel, il fut foudroyé de

joie, comme si l'événement tombait sur lui-même. Et pour montrer à

son maître combien l'émotion l'avait bouleversé, il lui dit:

--Ah! mon fistaud, j'en faisais des larmes...

Par exemple, il détestait les rivaux et les concurrents de Chatel.

L'ardeur de sa rancune lui inspirait même parfois une sorte

d'éloquence et de poésie. Pour blâmer la tactique de Choper, qui rase

toujours prudemment le sol, au point qu'il le toucherait sans qu'on

s'en aperçût, le Fistaud ricanait:

--Il va pleuvoir demain, les hirondelles volent près de terre.

Parmi les dates mémorables de l'histoire du Fistaud, il convient de

rappeler celle où on lui confia, pour la première fois, la direction

d'un camion automobile, d'une de ces voitures rudes et rapides qui

transportent jusqu'aux champs d'aviation l'aéroplane démonté.

Il avait très vite appris à conduire. Cela lui plaisait, ces marches

forcées où l'on roulait des nuits entières, à travers la campagne et

les bois, pour livrer à temps la cellule ou le fuselage attendus. Et

puis, il montait en grade.

L'orgueil de sa fonction, le sens de sa responsabilité nouvelle

hâtaient sa métamorphose. Il avait pris, dans sa dure et cahotante

existence, le goût de la boisson. Or, peu à peu, il renonçait à

l'alcool. Bon sang, il ne s'agissait pas de conduire de travers et

d'entrer dans du monde!

Le jour ne vint-il pas où Lanoix eut un livret de Caisse d'Épargne à

son nom? Le Fistaud capitaliste! Il en rigolait lui-même.

Parfois, cependant, sous ce vernis bourgeois, la sauvagerie

reparaissait. Jamais le Fistaud, par exemple, ne parvint à

abandonner son tutoiement universel. Cela n'allait pas sans quelque

inconvénient. Un riche client anglais, auquel Lanoix, du haut de son

camion, avait livré un appareil, dit à Chatel, quelques jours plus

tard, d'un air choqué:

--Oh! Quel est cet homme que vous m'avez envoyé et qui m'a tutoyé

tout le temps?

Malgré ces à-coups inévitables, le Fistaud semblait s'adapter à sa

nouvelle vie. Elle lui révélait d'agréables sensations. C'est ainsi

que, livrant un aéroplane à Calais, il découvrit la mer. Arrivé à

dix heures du soir, il s'était levé avant le jour, tant l'impatience

l'agitait. Dans l'obscurité, il avait marché sur la plage, jusqu'à

rencontrer le flot. Et là, les pieds dans l'eau, il avait attendu

l'aurore.

C'est vers la même époque que Lanoix fut initié aux joies du théâtre.

Son patron lui avait donné un billet pour une féerie à grand

spectacle. Dès quatre heures de l'après-midi, le Fistaud, luisant

de pommade, partit à pied de Vincennes pour le Châtelet. Il avait

peur d'arriver en retard. Ce fut une merveilleuse soirée. Sûr que ce

n'était pas du riflot. Malheureusement, elle ne se passa pas sans

heurt. Des spectateurs jacassant dans une loge voisine, le Fistaud

prétendit leur imposer silence en brandissant un poing formidable.

Un peu plus tard, il faillit se faire expulser. Le héros enlevait

l'héroïne en aéroplane. Et comme l'appareil glissait au long d'un fil

d'acier, le Fistaud, soudain dressé, protesta avec véhémence:

--Y triche! Y triche!... Y a une ficelle!

Qui sait ce qu'aurait duré cette vie de délices? Mais le Fistaud

pécha par excès de zèle. Un jour, rôdant autour des ateliers, il

tomba en arrêt devant un ouvrier endormi sur un tas de copeaux. Le

malheureux avait travaillé la nuit précédente, et le sommeil l'avait

terrassé. Mais Lanoix n'entrait pas dans ces détails-là. Qu'on pût

dérober à M. Chatel des heures d'atelier, des heures payées, voilà

ce qu'il ne pouvait admettre. Indigné, il réveilla le camarade d'un

coup de botte. L'autre goûta mal la leçon. On en vint aux arguments

frappants. La victoire resta au Fistaud qui, d'un coup de barre de

fer, décolla presque l'oreille du dormeur.

L'atelier ne sut pas estimer cet exploit. On trouva que le chien de

garde dépassait son rôle. Et l'on jugea sa présence intolérable.

Lucien Chatel le comprit. Mais, n'osant pas rejeter Lanoix à sa

louche existence d'autrefois, il se proposa de l'attacher à son

service personnel.

Une circonstance dramatique devait d'ailleurs, bientôt après, hâter

sa résolution. Décidément partisan d'une justice expéditive, le

Fistaud exécuta froidement, d'un coup de revolver, l'auteur d'une

tentative criminelle, heureusement avortée, dont le jeune aviateur

devait être la victime. Lanoix fut acquitté devant la Cour d'assises.

Mais Chatel, qui venait précisément de se marier, saisit cette

occasion d'attacher au logis son redoutable chien de garde.

Le Fistaud accepta. Dans la petite maison de Saint-Mandé, où habitait

Chatel, il déploya son ardeur et son industrie. Il jardina, frotta,

astiqua, donna la main aux gros ouvrages, courut aux commissions pour

la cuisinière.

Pénétré de respect pour l'asile de son dieu, il circulait à pas

feutrés de cambrioleur.

Cela dura tout un hiver. Puis, le Fistaud devint languissant. Ses

soupirs ébranlaient les cloisons. Enfin, un matin de printemps, il se

confessa devant Chatel, oubliant, dans cette circonstance solennelle,

de le tutoyer:

--Écoutez, Monsieur Chatel, je peux plus durer. Je manque d'air, ici.

C'est pas ma faute. La maison est chaude. La table est bonne. Je

roule sur l'or. Mais enfin, j'étouffe. Je pèse six cents kilos. Je

peux plus être frottisseur. Ce goût d'encaustique, ça me donne mal

au cœur. J'ai besoin de passer des nuits dehors, de rouler, d'être

libre. C'est plus fort que moi. Alors, faut que je parte. Faut que je

retourne là-bas, en Touraine, par chez vous. J'oublierai jamais comme

vous avez été bon pour moi, Monsieur Chatel. Aussi je vous promets

que j'irai jamais plus braconner sur vos terres. Non, ça, jamais. Je

bricolerai chez les voisins...

LE NID

LE NID

Cette fois, c'était bien décidé. On tentait le grand coup. Depuis

trois semaines que l'on était prêt, le vent et la pluie n'avaient pas

discontinué. Enfin, le beau temps semblait s'établir. On allait vite

en profiter. Car on n'est jamais sûr de rien, dans ce changeant mois

de mai.

Donc, la veille au soir, on était parti en auto pour Bourges, où

l'aéroplane était garé en bordure du polygone. Toute une escouade

à bord: l'inventeur Chatel et sa charmante femme; Belot, auquel on

devait le moteur; le peintre Aussard, passionné d'aviation; le

mécanicien Boulon et son fidèle acolyte Rocat.

Toute cette jeunesse--Aussard, l'aîné, touchait juste la

trentaine--respirait l'espoir. Pas un qui ne fût convaincu du succès

de la tentative. Aux derniers essais, trois semaines plus tôt, Chatel

n'était-il pas resté trois heures en l'air, sans un raté, sans une

alerte? Il était descendu volontairement. Il lui restait, dans son

réservoir, juste autant d'essence qu'il en avait usé. Donc rien ne

s'opposait à ce qu'il réussît sa randonnée de Bourges à Paris.

Aussi, il fallait les entendre, tandis qu'au point du jour l'auto

les emportait vers le hangar. Ah! le frisson de l'aube n'arrivait

pas à refroidir leur enthousiasme. Tous, depuis la fervente compagne

de l'aviateur jusqu'à l'apprenti Rocat, avaient dans Chatel une foi

absolue. Il triompherait. Et cette randonnée frapperait les esprits,

attirerait définitivement l'attention sur l'appareil de Chatel et

le moteur de Belot, achèverait de consacrer la gloire des deux

inventeurs.

Le mécanicien Boulon ouvrit la petite porte du hangar. Tous y

pénétrèrent à sa suite. Dans la pénombre, l'aéroplane tendait ses

ailes claires. Et tout à coup:

--Oh! voyez donc, s'écria Mme Chatel.

Une hirondelle se heurtait aux cloisons, tournoyait, d'un vol affolé.

--Sûr qu'elle se sera glissée dans le hangar et qu'elle aura fait

son nid dans un coin, grommela Boulon. C'est pas cérémonieux, ces

bêtes-là. Ça s'installe partout.

Elle ne s'échappa que quand les panneaux mobiles eurent démasqué la

grande baie. Mme Chatel, sur le seuil, la suivit des yeux.

Cependant, on activait les préparatifs. Boulon se multipliait,

attentif et dévoué. Il stimulait Rocat: «L'eau, l'essence... allons,

hop!» Belot, méticuleux, le lorgnon pinçant le bout du nez, la pointe

de barbe en arrêt, inspectait en tous points son moteur. Chatel, très

calme, vérifiait les tendeurs et les commandes. Dans un coin, Aussard

crayonnait un croquis sur son bloc-notes.

Quand tout fut prêt, on sortit soigneusement l'appareil. Le ciel

restait pur, l'air calme. Un temps à souhait. Et soudain Mme Chatel

s'écria encore:

--Oh! regardez! L'hirondelle... l'hirondelle du hangar! Elle ne

s'est pas éloignée. Je l'ai bien suivie. Et maintenant elle tourne

autour de l'aéroplane. Que veut-elle donc?

L'apprenti Rocat, subtil et souple, se haussait, se baissait,

fouillait du regard tous les coins et recoins de l'appareil. Et tout

à coup, désignant l'angle de deux surfaces, aile et cloison, il eut

un cri de triomphe:

--Tiens, pardi! Elle a fait son nid dans l'aéroplane...

Le peintre Aussard tendit l'oreille:

--Et le joli, c'est qu'il y a des petits!

Évidemment, c'était tout simple. Comme le mauvais temps avait

suspendu les essais depuis près d'un mois, l'oiseau s'était glissé

dans le hangar, avait appuyé son nid à deux parois de toile, avait

pondu, couvé, et voyait maintenant avec stupeur traîner sa nichée au

grand jour...

Ce n'était rien. Mais le curieux, c'est que ce «rien» prit subitement

une importance capitale. Toujours l'histoire du grain de sable dans

l'organisme et qui peut en suspendre la vie, l'éternel contraste des

petites causes et des grands effets.

Tous les six, le menton levé, les mains oisives, contemplaient le

nid, comptaient les becs ouverts, au moins une demi-douzaine. Un

instant, ils en oubliaient l'audacieuse randonnée et tous les longs

espoirs flottant dans son sillage.

Puis des avis s'affirmèrent, simultanément.

--Faut l'enlever, décida Boulon.

--N'y touchez pas! s'écria Mme Chatel.

--Pauvres petiots! murmura le peintre.

--C'est plutôt la mère, qu'est pas à la noce, dit Rocat.

--A moi le record! sourit Chatel. J'emmène au moins six passagers.

Puis il y eut un moment de stupeur, à voir combien les opinions

différaient et se passionnaient, sur un si minuscule incident.

Qu'allait-on décider? Seul, Belot, homme précis, n'avait pas soufflé

mot. Chatel l'interrogea:

--Et vous, Belot, qu'est-ce que vous en pensez?

L'ingénieur le regarda par-dessus son lorgnon et détacha nettement:

--J'écoute, et je constate que le problème a trois solutions: 1º

partir en détachant le nid; 2º partir en emportant le nid; 3º ne pas

partir...

Et de nouveau, le silence tomba, un vrai silence d'angoisse, tant le

choix apparaissait délicat, difficile.

Pathétique, Mme Chatel rompit la trêve:

--Il ne faut pas le détacher. Il fait corps avec la toile et les

tendeurs. On le briserait. On ne l'aurait qu'en miettes. Et ça

porterait malheur à l'aéroplane, au voyage, à mon mari. Non, non, je

ne veux pas.

--Cependant, dit le peintre, si Chatel emporte ces petits à 80 à

l'heure, ça leur coupera la respiration. Et que deviendra leur mère?

--Elle les suivra, affirma l'apprenti Rocat.

--Quand on pense, gémit Boulon, quand on pense que M. Chatel serait

déjà à cinq lieues d'ici, sans ces sacrées bestioles-là!

--Voyons, voyons, déblaya Chatel, je ne peux tout de même

pas renoncer à partir, à abandonner mon projet, pour un nid

d'hirondelles. Nous sommes là à nous emballer. C'est ridicule...

--Eh bien, alors, résolut Mme Chatel, emmène-les. Le petit a raison:

la mère suivra. Elle les retrouvera à l'arrivée. Et ça te portera

chance, comme ça porte chance au toit qu'elles choisissent.

Son avis l'emporta.

Déjà, malgré l'heure matinale, les curieux commençaient d'accourir.

Chatel fit de brefs adieux, mit en marche, s'assit au volant.

L'aéroplane rasa le sol, prit son essor.

Et les cinq autres, dans l'automobile qui devait essayer de suivre

l'audacieuse randonnée, assistaient au double drame. Le gros oiseau

blanc encore hésitant, encore maladroit, qui tentait son premier

grand vol en ligne droite. Le tout petit oiseau noir, se jouant

de la course, et qui dominait son énorme rival, lui tenait tête,

l'enveloppait de grands cris éperdus et maternels.

VOCATION

VOCATION

Parmi les grands aviateurs de demain, il faut compter Paul Epernon.

Il a étudié et construit un appareil dont les essais sont gros de

promesses et qui marque un progrès sensible sur les types existants.

Epernon a toutes les qualités du pilote: la science et la patience,

le flegme et l'audace. Il est jeune, cultivé, séduisant, aussi bien

renté qu'apparenté. Bref, tout lui prépare un magnifique essor.

Je lui demandais l'autre soir comment il avait été amené à

entreprendre la conquête de l'azur, à se «vouer au bleu», selon sa

propre expression. Il se confessa de très bonne grâce.

--Naturellement, me dit-il, l'aviation m'a attiré dès ses débuts.

Mais j'admirais en spectateur. J'hésitais à me mêler à la lutte. Et

c'est un incident précis qui m'a jeté dans l'arène.

«C'était l'hiver dernier. J'avais été passer quelques jours

à Castagnari, sur le lac Majeur. Ce voyage n'aurait rien

d'héroïque--surtout depuis que la percée du Simplon permet de

l'effectuer en treize heures--s'il n'entraînait, aller et retour,

quatre passages à la douane.

«J'ai la douane en horreur. Je suis stupéfait que notre dignité,

notre respect de nous-même, puissent s'accommoder d'un procédé aussi

barbare. Tenez. Je m'amuse à noter sur un carnet ce que j'appelle

«les étonnements de nos petits-neveux». De même que nous admettons

difficilement l'arrogance des seigneurs qui faisaient battre l'eau

des douves pour imposer silence aux grenouilles, la misère des

paysans réduits en plein XVIIe siècle à manger de la terre, la saleté

physique de la Cour du Grand Roi, de même notre état social actuel

provoquera des surprises chez nos descendants. Eh bien, je suis

certain qu'ils seront spécialement ahuris par notre douane et notre

octroi.

«Mais j'arrive au fait. J'ai donc, pendant ce court voyage au lac

Majeur, goûté et comparé les façons de trois douanes: la suisse,

l'italienne et la française. Il faut l'avouer: les procédés de nos

voisins sont courtois, à côté des nôtres. Ah! cet arrêt au retour, à

Pontarlier, vers une heure du matin, dans la neige et la tourmente!

Le train en tremblait. Déjà, nous avions plus d'une heure de retard.

Mais n'allez pas croire que les opérations de la douane en furent

hâtées d'une seconde. La terre croulerait que ces gens-là ne vous

feraient pas grâce d'une formalité.

«J'étais seul dans mon compartiment. Un premier fonctionnaire passa

et, sans phrase, releva les stores qui voilaient la lumière. Puis

il me demanda si j'avais une malle aux bagages. Je lui répondis

négativement.

Un deuxième employé, dix minutes plus tard, m'ordonna de tenir ma

valise ouverte pour la visite. Vingt autres minutes s'écoulèrent. Je

voyais, à travers la vitre, de pauvres gens, tirés du sommeil, qui

s'acheminaient sous la neige vers la salle des bagages.

«Enfin, un troisième individu parut dans le couloir. Il était vêtu

d'un paletot et coiffé d'une casquette dorée. Il avait un binocle, de

longues moustaches blondes, l'air narquois et souverain. Méthodique,

il s'accota au montant de la porte, se caressa le menton de deux

doigts et me demanda, subtil et satisfait:

«--Qu'est-ce que vous avez à déclarer?

«Admirez l'insidieuse question. Il ne doutait pas: j'avais quelque

chose à déclarer. Je cachais certainement dans ma valise un objet

soumis à la taxe. Il le voyait. Je n'avais plus qu'à le découvrir

bon gré mal gré. C'était canaille, mais c'était habile. Quiconque ne

se serait pas senti la conscience tranquille se fût troublé. Je lui

répondis avec l'accent de la rage et de la vérité:

«--Je n'ai rien à déclarer.

«Alors il se tourna vers un acolyte qui portait le classique uniforme

des douaniers et que je n'avais pas encore aperçu dans le couloir. Il

fit un signe, dit un mot:

«--Fouillez.

«Je bondis:

«--Monsieur, je viens de vous dire que je n'avais rien à déclarer!

«Mais il feignit de ne pas m'entendre et s'éloigna. Ainsi, cet homme

avait le droit de douter de ma parole! Quand je lui crie que je

n'ai rien à déclarer, il peut passer outre et tenir mon affirmation

pour nulle. Dans la vie normale, je souffletterais à tour de bras

l'individu qui se permettrait de me soupçonner de mensonge. Une rixe

ou un duel s'ensuivrait. Ici, je dois m'incliner devant l'injure de

ce bas fonctionnaire. N'est-ce pas odieux et grotesque?

«Cependant l'acolyte se disposait à exécuter l'ordre de son chef. Ses

grosses mains s'abattirent sur mon sac. Elles écartèrent les objets

ingénieusement rangés, se frayèrent un chemin, parvinrent au fond,

remontèrent, palpant tout, bouleversant tout, violant tout.

«Je ne sais pas de spectacle plus révoltant. Nous avons aboli le

cabinet noir. Une lettre, une simple lettre nous est sacrée. Et un

quidam quelconque, au nom de la loi, peut éventrer nos malles et nos

paquets. Y a-t-il cependant rien de plus intime qu'une valise? Nous

y avons entassé des choses qui ont servi à nous vêtir, à nous laver,

des choses si proches de nous qu'elles sont un peu de nous. C'est

notre vie condensée, avec ses souvenirs, ses secrets, ses pauvres

servitudes. Et un inconnu vient tirer tout cela à la lumière!

«Le douanier, n'ayant rien trouvé, se relevait avec un soupir. Je

croyais en avoir fini. Quelle erreur! Il céda la place à un second

sbire qui stationnait dans le couloir. Celui-ci était armé d'une

immense tringle de fer, terminée par un crochet. Et si longue, si

longue, que malgré l'habitude, il la cognait partout, aux cloisons,

aux vitres, s'entravait aux portes, n'avançait qu'à une allure

titubante d'ivrogne. Enfin il parvint à l'introduire dans mon

compartiment, la glissa sous les banquettes, racla les planchers,

sonda les plus obscurs recoins, ramena de vieux chiffons, des pelures

d'orange, toutes sortes de menues ordures oubliées dans l'ombre. Il

tenait à la fois de l'inquisiteur et du ramasseur de mégots.

«Donc, j'étais soupçonné--et le soupçon pesait sur moi seul, puisque

je n'avais pas de voisin--d'avoir caché un objet prohibé sous les

banquettes. J'avais pu, me couchant dans la poussière du plancher,

glisser une boîte de cigares dans cet infect réduit. Peu importait ma

déclaration, ma bonne foi, ma probité... Je pouvais être un menteur,

après tout!

«J'étais indigné. Je suffoquais. Et c'est de cette minute-là que date

ma vocation. Les poings serrés, j'évoquai la folle joie de faire la

nique à ces gardes-chiourme, de hâter la fin de cette barbarie. Je

voulus me joindre à la petite escouade qui prépare les temps futurs,

avancer l'ère où les États devront demander, par la force des choses,

leurs ressources à des moyens moins avilissants.

«Je veux être le premier à franchir, en aéroplane, une frontière.

Avant que--par une réaction dérisoire, mais inévitable--on n'essaie

d'entraver l'irrésistible mouvement par des saisies à l'atterrissage,

je veux donner l'exemple. J'irai m'installer dans la plaine de

Neufchâtel. Je passerai le Jura, précisément au-dessus de Vallorbes

et de Pontarlier. Et dans un instant voluptueux, qui me paiera de mon

labeur et de mes risques, je tiendrai, ahuris et penauds, mon homme

galonné et ses sbires à leur vraie place, sous mon séant...»

L'ARTICLE 552

L'ARTICLE 552

Vers la cinquantaine, M. Gilet, petit boutiquier batignollais,

veuf, sans enfant, hérita une maisonnette au milieu d'un clos,

dans un village bourguignon. Il s'y fixa. Et dès lors, l'instinct

propriétaire, qui couvait en lui, fermenta, se déchaîna avec une

violence furieuse.

Le désir de s'affirmer, de durer, de se prolonger par la possession

est au cœur de l'homme. Mais, dans cette âme étroite et mesquine, il

prit sa forme la plus vile et la plus répugnante.

M. Gilet jouit de son bien avec un égoïsme épais, une jalousie

féroce. Nul ne franchissait son seuil. Il n'avait de tendresse que

pour sa terre, ses fruits et ses légumes. Car il avait proscrit les

fleurs, qui tiennent une place inutile.

Pendant des manœuvres, un paysan voisin tua d'un coup de fusil un

petit soldat harassé qui cueillait des cerises dans son champ, au

bord de la route. M. Gilet l'admira. Et il glorifia dans son cœur

un autre rural qui, pour ne pas perdre de terrain, cultivait, tour à

tour, le blé, la betterave et la luzerne sur la tombe de ses parents.

Bref, séché, racorni, courbé vers la terre, agité pour elle d'une

passion honteuse, il vivait, entre les quatre murs de son enclos,

l'existence la plus bornée, la plus rance et la plus fétide.

Or, un jour, devant le morceau de journal qui enveloppait son hareng

saur quotidien, il tomba en arrêt. Il s'agissait de propriété. A

propos d'aviation, on exhumait l'article 552 du Code: «La propriété

du sol entraîne la propriété du dessous et du dessus.» Suivaient

quelques développements.

M. Gilet relut plusieurs fois le journal. Il possédait le dessous

et le dessus! Cette pensée pénétrait dans son cerveau, gagnait du

terrain, à la façon du sérum injecté qui peu à peu envahit tout

l'organisme.

Il rappela ses souvenirs d'école, lut, se renseigna. Ainsi, il

possédait le sous-sol, jusqu'au centre de la terre. Évidemment,

c'était flatteur. Mais cet invisible, ce noir domaine, si profond

qu'il fût, avait des bornes. Tandis qu'au-dessus de sa tête, son

royaume s'étendait à l'infini. A l'infini! Cela surtout le grisait,

l'étourdissait de vertiges.

Il exigea des précisions, voulut connaître le contour exact de son

empire. C'était une sorte de pyramide renversée, gigantesque, qui

partait du centre du globe, s'appuyait aux limites de son terrain et

qui s'évasait, s'évasait toujours, à mesure qu'elle s'élevait dans le

ciel...

Et, à l'intérieur de ce cornet prodigieux, tout était à lui!...

Oh! le vol des aviateurs ne lui apparaissait que comme une menace

lointaine. Le jour venu, on aviserait. Ce qui le foudroyait, c'était

la révélation, le sens de la possession immédiate, infinie.

Lui qui, depuis des années, vivait penché sur la terre, peu à peu,

relevait la tête. Il découvrait l'espace, son espace.

Ainsi, ils vivaient chez lui, tous ces papillons bariolés, pareils

en s'ébattant à de petits drapeaux qui jalonneraient la marche du

printemps, pareils en s'élevant à des fleurs qui s'envolent.

Ils passaient chez lui, ces oiseaux qui montaient, planaient,

descendaient, qui lançaient des cris d'ivresse éperdue et signaient

leurs grands paraphes sur la page bleue du ciel.

Ils étaient à lui, ces parfums qui voguaient dans l'air, au-dessus

de son clos. Parfum sucré des lilas, parfum chaud des blés mûrs,

fin parfum de la vigne, âmes de fleurs éprises, baisers odorants qui

cherchent où se poser. Et il les respirait avec délices, la face

élargie.

A lui, le beau nuage aux flancs dorés, dont la forme changeante

semble tour à tour imiter en reflet tous les spectacles de la terre,

le troupeau, la montagne, le visage humain, le corps de la femme, la

mer...

A lui, tous les astres qui s'allumaient au zénith. Le cerveau

craquant, il apprit leur vie, leurs mœurs, leur éloignement insensé.

Ainsi, il possédait des mondes, des soleils, des univers, encore plus

loin, toujours plus loin, sans fin... Et pareil au bouquet de fête

dans sa robe de papier blanc, son domaine, s'évasant sans cesse,

jetait à l'infini sa gerbe d'étoiles.

Et M. Gilet, perdu dans sa contemplation, décidément levait le front.

La terre passait au second plan, cessait d'être pour lui l'unique

attrait de la vie.

Les liens étroits qui l'attachaient au sol se détendaient. Il planait

dans son domaine sans bornes. Et il devenait indulgent et magnanime,

comme tous ceux qui regardent de haut la fourmilière humaine.

Les casseurs de bois · 第 6 / 8 段