élégant que le premier, il semblait cependant confortable et cossu.
Un gros industriel, sans doute. Mais j'étais en défiance. Il se
recommanda d'un ami commun, refusa des explications qu'il prétendit
connaître et aborda aussitôt la question de prix. Dès qu'il entendit
celui de l'appareil, il leva les bras et les regards au plafond.
Quoi? Si cher! De la toile et du bois? Il y en avait juste pour cent
francs! Il voulut une diminution. Et les moteurs... Ils étaient
donc en platine, en or, pour valoir de pareilles sommes? Il criait
comme un volé. Les conditions de vente comblèrent son indignation. Il
suffoquait, littéralement. Quand il entendit parler d'une majoration
possible, il crut qu'on se moquait de lui, haussa les épaules et s'en
fut.
--Encore un que vous ne reverrez pas, dis-je à Chatel.
--C'est ce qui vous trompe, me répondit-il. Il a l'hameçon dans
le bec. Il plonge. Mais il reviendra à la surface. S'il défend sa
bourse, c'est qu'il est prêt à l'ouvrir. Le client sérieux, c'est
celui qui marchande.
Je décidais en moi-même de ne plus risquer de pronostic, quand le
troisième client se présenta. C'était un petit homme agité, nerveux,
déjà guêtré de bandes molletières et coiffé d'un bonnet d'aviateur,
bref, paré pour prendre son vol. Il s'exprimait d'une voix saccadée:
--Monsieur, voilà. Je veux absolument un aéroplane. Ma femme me
traite de fou. Mes enfants se pendent à mes basques. Mais peu
m'importe. Il m'en faut un. J'en perds l'appétit, le sommeil. Alors
j'ai vendu mon fonds. Je suis coiffeur, monsieur. Je l'ai vendu
20.000 francs. Je les ai touchés hier. J'ai pris le train. Je vous
les apporte. Vendez-moi un aéroplane.
Et, tirant son portefeuille, il brandit une liasse de bank-notes.
Chatel lui demanda:
--Alors, il ne vous restera plus rien.
--Non.
--Comment vivrez-vous?
--Je ferai des exhibitions.
--Et si vous ne réussissez pas?
--Je réussirai. Prenez mes vingt mille francs et donnez-moi un
aéroplane.
La casquette de Chatel dansait sur son front. C'est le signe, chez
lui, d'une agitation intérieure. Je devinais un rapide combat entre
sa générosité et son intérêt. Enfin il repoussa du geste la liasse
que brandissait le petit homme:
--Eh non! Monsieur, gardez votre argent. Je n'en veux pas. Il ne
sera pas dit que je vous aurai mis sur la paille pour vous refiler
un appareil. Vous êtes des tas à croire que l'aviation mène à la
fortune, et qu'il n'y a qu'à grimper dans un aéroplane pour décrocher
le gros lot. Ce n'est pas si facile que ça. Voulez-vous me permettre
de vous donner un conseil, Monsieur. Allez tailler des barbes et
couper des cheveux. C'est plus sûr...
Le petit homme rempocha ses billets. Il dit sèchement:
--C'est bien. J'irai ailleurs.
Déjà il s'éloignait. Pris de pitié pour ce loufoque, je craignais
qu'en effet il ne rencontrât pas ailleurs les mêmes scrupules.
Choper, par exemple, n'hésiterait pas à lui vendre un appareil.
Mais à ce moment un sémillant jeune homme s'approcha de notre groupe.
Et avisant le bonnet du coiffeur:
--Monsieur est sans doute aviateur? dit-il.
Et comme l'autre asquiesçait d'un geste rageur, il tira de sa poche
une petite trousse, l'ouvrit:
--Alors, Monsieur, veuillez accepter ce modeste souvenir. Oh! à titre
purement gracieux. C'est de la publicité. C'est ce que nous appelons
la trousse des premiers secours. Vous y trouverez le taffetas anglais
pour les écorchures, coupures, déchirures. La gaze salolée pour les
plaies plus profondes. Des sels pour prévenir l'évanouissement. La
pince pour extirper des chairs les éclats de bois. Un peu de sublimé
pour éviter l'infection, car de la terre dans une blessure suffit à
développer la gangrène...
Je crois que ce discours, complétant celui de Chatel, acheva de
décourager le petit coiffeur. Car il accepta «les premiers secours»
de l'air glacé d'un monsieur résolu à n'en avoir jamais besoin.
Cependant le gracieux jeune homme, lancé, poursuivait:
--Et si Monsieur est content de notre trousse après son premier
accident, Monsieur voudra bien se souvenir de notre maison...
XIII
LA PETITE VILLE
Popette, la lèvre grave et le menton tendu, examine les cartes
postales illustrées, à l'éventaire d'un de ces kiosques pimpants qui
éclosent parmi des verdures à l'ombre des tribunes.
Une vraie petite ville a poussé là. Elle a son bureau de poste, de
télégraphe et de téléphone, son marchand de tabac, sa fleuriste et
son libraire. Rien n'y manque: ni la chambre noire où développer les
photographies, ni même le coiffeur de Paris. Des buvettes l'égayent.
Une infirmerie la protège de sa croix de Genève. Et les salons du
comité de la Quinzaine représentent la demeure officielle, la maison
de ville de cette cité en miniature.
Elle est si bien au point, cette cité, si complète, vivante, qu'elle
semble avoir toujours existé et qu'on ne peut pas croire à sa mort
subite et prochaine. Pourtant, dans cinq jours, la fête s'achèvera
brusquement un soir, et la petite ville aura vécu...
Peut-être ce mélancolique avertissement a-t-il poussé Popette vers
ces portraits d'aviateurs exposés en cartes postales. Peut-être lui
a-t-il suggéré de contempler d'ensemble ces figures notoires parmi
lesquelles elle a souhaité de faire un choix qui devient pressant.
D'un doigt léger, elle feuillette les volets mobiles qui supportent
les paquets de cartes. Ici, le portrait fait médaillon dans un coin,
à la façon d'un timbre. Là, le héros s'est laissé prendre au volant
de direction. Ailleurs, l'objectif l'a surpris debout parmi les
haubans de l'armature.
Et Popette fait comparaître tous ces muets témoins avant de porter
un jugement définitif. Qui sait si la physionomie ainsi prise au
vol, instantanément, puis fixée à jamais, ne révèle et ne trahit pas
mieux la nature d'un être que ne saurait le faire cet être lui-même?
Au lieu de se fier à la réalité, dans le prestige de la vie et parmi
l'enthousiasme de la foule, qui sait s'il ne vaut pas mieux choisir
sur cette carte d'échantillons?
Puis l'éventaire fournit à Popette des appréciations nouvelles. Au
nombre des cartes vendues, elle mesure la vogue de chaque aviateur.
Plus le paquet est mince, plus la demande est forte, plus le héros
est célèbre. Et que de jugements, portés dans l'emballement de la
course, se trouvent ainsi rectifiés par le bon sens et la sagesse
réfléchie de l'acheteur!
Enfin, l'attentive inspection des cartes illustrées révèle à Popette
un grand nombre de visages et de noms inconnus: des aviateurs,
pourtant engagés dans la Quinzaine, mais qu'elle n'a jamais vus,
dont elle n'a même jamais entendu parler. Peut-être y a-t-il là
un héros ignoré, qui va surgir, qui mérite la bienveillance et
l'encouragement de Popette?
Déjà elle brûle d'être renseignée. Justement, une troupe jeune et
gaie approche de l'éventaire et salue Popette. Ce sont des ingénieurs
d'hier, des aviateurs de demain, tous ardents, passionnés pour la
science nouvelle et trépidant de prendre leur vol. Dans ce milieu-là,
Popette est populaire, depuis dix jours qu'on la voit sur la piste
aux côtés de Chatel et de ses amis. Sans tarder, elle interroge.
Quels sont ces illustres inconnus? Et toute la bande aussitôt de
s'esbaudir. Puis on s'explique.
En effet, le Belge Treuben est bien engagé dans le meeting et
pourtant on ne l'a jamais vu. Parbleu! voilà dix jours qu'il
n'est pas sorti de son hangar. Et pour cause. S'il quittait cet
asile inviolable, deux huissiers, qui le guettent à la porte, le
saisiraient aussitôt... S'il avait le malheur de s'envoler, ils le
happeraient comme une araignée prend une mouche.
En effet, Sarigue est engagé et pourtant on ne le voit point. C'est
bien simple. Cet homme éternellement hésitant passe d'une marque à
l'autre sans se fixer jamais. Il a toujours le derrière entre deux
appareils. Quand le meeting arrive, il a vendu l'un et ne sait pas
encore conduire l'autre.
Et la verve des jeunes gens se donne carrière devant les petits
portraits comme devant un jeu de massacre. C'est à qui placera son
mot, décochera sa pointe. Ah! oui, nous sommes bien dans une petite
ville, où l'on vit trop les uns sur les autres, où l'on ne s'ignore
point assez, où l'air s'intoxique comme dans une chambrée trop
étroite et trop nombreuse, devient une sorte de bouillon de culture
où se développent la médisance et le commérage.
On parle sans s'assurer même de la véracité de ses dires. On dénonce
le pilote qui cherche dans des piqûres d'éther un stimulant devenu
un besoin. On raille celui qu'un trac incoercible cloue à son siège
au moment de l'essor. On blâme la cupidité de celui qui vendrait
sa chance, s'effacerait volontairement devant un rival, pour un peu
d'argent. On conspue celui qui s'envole seulement au crépuscule, en
chauve-souris, et près du sol à le toucher.
L'épigramme n'épargne personne. Le flot monte toujours. Et c'est
comme une gargouille qui dégorgerait tous ces ragots, tous ces
potins, tous ces propos pourris...
Popette écoute, effarée. Tous ses beaux projets en sont ébranlés,
presque déracinés. Quoi? Les aviateurs sont donc des hommes comme les
autres? Il lui faudra donc abandonner toutes ses illusions, tous ses
rêves? Et une grosse envie de pleurer lui pique la paupière et lui
noue la gorge.
Mais le ronflement d'un moteur éclate. Tout le soleil dans ses
toiles, un aéroplane apparaît au-dessus des tribunes. D'un vol
ardent, capricieux, joli, il évolue, papillonne, brode l'air, dessine
en bas de la robe du ciel une dentelle audacieuse. Et soudain tous
les fronts se sont levés, toutes les lèvres se sont closes.
Allons, ne pleurez pas, petite Popette. C'est la vie. C'est toute
la vie. A ras de terre grouillent les ridicules, les bassesses, les
travers et les vices. Mais soudain le regard s'élève et la pensée
s'épure. C'est qu'au-dessus de la faiblesse humaine l'idée passe,
l'œuvre plane, comme un étendard qui vole...
XIV
UN APOTRE
Nul n'ignore que M. Quatrepin est un des pères de l'aviation. Car
la jeune science, pareille à certaines petites filles poussées dans
des milieux de mœurs faciles, la jeune science a plusieurs papas.
Ils sont tout un petit groupe à pincer le menton de l'enfant, à
caresser ses beaux cheveux flottant au vent, à contempler sa petite
face fière, à murmurer d'un air profond et satisfait: «Tout de même,
voilà, mon œuvre... Comme elle me ressemble!» Et ils ont raison.
Peu ou prou, ils ont tous collaboré à sa conception, ils lui ont
donné la vie. Seulement chacun se croit le seul.
Popette fondait un grand espoir sur l'entretien qu'on lui avait
ménagé avec M. Quatrepin. Elle attendait ses paroles comme un
cordial. Elle en avait besoin. Depuis quelques jours, sa foi dans les
aviateurs fléchissait. Lucien Chatel s'était exprimé devant elle sur
ces messieurs avec amertume et sévérité, à certaines heures où les
choses n'allaient point à son gré du côté des clients, du côté des
appareils ou du côté de son estomac qu'il avait délicat.
Et plus récemment encore, en présence de Popette, une bande de jeunes
ingénieurs--des fervents, cependant--ne s'étaient-ils pas offert la
tête des héros, devant leurs cartes postales, dévoilant à l'envi
leurs ridicules, leurs travers et leurs faiblesses?
Et Popette en arrivait à se demander si ces aviateurs n'étaient pas
des hommes comme les autres, si l'engouement de la foule, après les
avoir portés aux nues, ne les laisserait pas bientôt choir, enfin
si elle ne s'était pas trompée en cherchant un compagnon de vie
uniquement dans leur petite pléiade. Elle doutait. Elle avait besoin
d'être rassurée, réconfortée. Aussi avait-elle hâte d'entendre M.
Quatrepin. Pour elle, un apôtre était en même temps un prophète.
L'homme qui avait aidé l'aviation à naître ne devait rien ignorer de
ses destinées. Il raffermirait sa confiance, son enthousiasme, sa foi
dans l'avenir.
On lui présenta M. Quatrepin au pesage, où il n'apparut qu'aux
derniers jours du meeting. Il promenait dans la foule sa haute
taille, son profil accidenté de Don Quichotte, et un certain air
rêveur, distrait, détaché des joies de ce monde. Cependant, comme
il avait la vue et l'oreille fine, il était bien obligé de saisir
les regards de curiosité qui s'allumaient à son passage, les coups
de coude que des gens s'envoyaient en l'apercevant, le chuchotis
flatteur: «Quatrepin... Quatrepin... C'est M. Quatrepin». Mais il
respirait cet encens d'une narine désabusée.
Popette lui tourna d'une voix émue, preste, cahotée, comme si elle
l'improvisait, le petit compliment qu'elle avait mûrement médité.
Elle lui montra qu'elle n'ignorait rien du grand rôle qu'il avait
joué, de ses essais personnels aux temps héroïques, des prix qu'il
avait fondés, de la société aérienne dont il avait jeté les bases,
des conférences où il avait éclairé l'opinion.
Il écouta les yeux à demi clos, en protestant du geste avec modestie.
Il se défendit d'avoir pris vraiment une part si considérable au
développement de la science nouvelle. Non, non. Il ne fallait rien
exagérer. Puis, peu à peu--car ce galant homme était timide--il
s'apprivoisa. Il s'émut aux souvenirs lointains, concéda qu'en
effet il avait beaucoup travaillé, beaucoup agi. Il avoua que sans
ses essais, sans ses prix, sans ses conférences, sans sa ligue,
l'aviation n'aurait pas encore pris son essor.
Puis, afin de donner plus de solidité aux connaissances vraiment un
peu superficielles de Popette, il tint à préciser le rôle de ses
rivaux. Rondement, sans aigreur, il montra le but que chacun s'était
proposé d'atteindre. Un bout de ruban, une chaire, une présidence,
une notoriété profitable. Ainsi, d'un coup d'épaule bon enfant, il
les jetait bas, les uns après les autres.
Et Popette ne pouvait s'empêcher d'admirer combien cet homme devait
aimer son œuvre. Non seulement pour elle il avait risqué sa vie,
donné son argent, sacrifié son temps. Mais encore il la couvrait
d'une passion si jalouse qu'il immolait froidement à coups de pointes
quiconque tentait de lui porter ombrage auprès d'elle... D'un grand
élan, la jeune fille s'écria:
--Ah! comme on sent que vous l'adorez, votre aviation! N'est-ce pas,
que c'est une belle et grande chose?
Il s'arrêta, la regarda de haut, dressant sa fière silhouette:
--L'aviation? Mais elle est flambée. Elle est cuite. Elle est morte.
L'aviation? Elle n'existe plus. Ces jeunes gens ne feront guère mieux
qu'ils ne font. Ils iront un peu plus haut, un peu plus vite, un peu
plus loin. Et puis? Ce sera tout. Les meetings sont trop nombreux,
trop serrés. D'ici peu ils mourront d'étouffement. Les courses
d'aéroplanes disparaîtront comme les courses d'autos. Mais au lieu
de vivre dix ans, elles vivront deux ans. Quant aux appareils, ils
ne peuvent plus s'améliorer. Nous nous sommes trompés de route. Nous
nous sommes engagés dans une impasse. Nous n'avancerons plus.
Et Quatrepin, à grand renfort de termes techniques, démontra à
Popette abasourdie que des aéroplanes incapables de voler sans
marcher vite sont condamnés à mort. L'emploi de tels appareils
retarderait les progrès de l'aviation. Car on s'efforcerait de les
perfectionner, au lieu de chercher l'aéroplane de l'avenir, celui
qui se soutiendra sans avancer. De même que le sphérique a retardé
la cause aérienne, parce qu'on a cherché à le diriger au lieu de
travailler tout droit au plus lourd que l'air.
Et Popette se demandait si elle était bien éveillée. Quoi? C'était
donc là cet apôtre? Voilà qu'il reniait sa foi. Un mécompte l'avait
donc découragé? Son zèle restait-il donc désormais sans emploi? Mais
Quatrepin concluait:
--Non, voyez-vous, mademoiselle, il y a mieux à faire qu'à consacrer
sa vie, ses efforts, son argent, à des cerfs-volants à hélice.
Bien des questions autrement graves nous requièrent. Tenez. La
repopulation. A la bonne heure! Voilà un problème!...
Ainsi, le vent avait tourné. Quatrepin s'orientait vers de nouveaux
horizons. Et Popette, qui cherchait à renforcer près d'un apôtre sa
foi dans l'aviation, vit le moment où il allait l'enrôler parmi les
disciples actifs de la repopulation.
XV
LE VENT
Le chef de l'État s'est assis dans son fauteuil doré, au premier rang
des tribunes. A ses côtés s'alignent ses ministres et les grands
prêtres de la quinzaine. Derrière lui s'entasse et se presse la foule
de ses invités et des personnalités régionales. Mais les visages,
au lieu de briller de joie et de curiosité, expriment l'angoisse,
la désolation ou l'ironie. C'est qu'il souffle un vent à ne pas
mettre un aéroplane dehors. C'est qu'on est menacé de ce scandaleux
désastre: le Président et sa suite attirés en Anjou pour contempler
une plaine vide.
Ah! le vent, le vent détesté, voilà l'ennemi, voilà l'empêcheur
de voler en rond. On voudrait pouvoir l'arrêter, l'emprisonner,
l'abattre comme un fauve échappé de sa cage. Mais il se rit des
haines et des menaces.
Dans l'impossibilité de le vaincre, n'a-t-on pas été, au cours de
précédents petits meetings, jusqu'à tenter de ruser avec lui? Que ne
ferait-on pas, pour décider les aviateurs à s'envoler? N'a-t-on pas
vu les organisateurs d'une réunion, dans une ville maritime, truquer
les dépêches du sémaphore pour diminuer, au moins sur le papier, la
vitesse du vent? N'en a-t-on pas vu d'autres coudre des balles de
plomb au bas des oriflammes afin de les faire pendre au long des mâts
dans la bourrasque comme par un temps calme? Ailleurs, n'a-t-on pas
remplacé les étendards d'étoffe par des drapeaux de zinc, afin qu'ils
restent impassibles dans la tempête? Ailleurs encore, désespéré de ne
pouvoir vaincre la répugnance des aviateurs à partir dans la rafale,
un commissaire ne s'écria-t-il pas, tout en crispant sa main à son
chapeau qui menaçait de s'envoler: «Mais enfin, messieurs, il ne fait
pas de vent!»
Mais, à la grande Quinzaine d'Anjou, les dirigeants ne se laissent
point entraîner à de si regrettables aberrations. Non. Leur désespoir
est morne et vaste comme la plaine qui s'étend sous leurs yeux. Ils
attendent. Ils attendent un miracle. L'accalmie brusque, un bon
mouvement de la Nature, soudain fléchie par l'auguste présence du
Président. Ou bien le sauveur prodigieux qui bravera la tempête et
métamorphosera la déroute en triomphe....
Popette, dans une tribune voisine des gradins officiels, attend
aussi, le menton haut, la frimousse aux aguets. Sa maman, à côté
d'elle, en a lâché son tricot de grosse laine grise. C'est que toute
la foule communie dans la consternation. La piste va-t-elle rester
vide pour la première fois, juste cet après-midi de gala?
Et soudain un frémissement passe sur les tribunes. Là-bas, devant les
hangars, on vient de sortir un appareil. Puis, d'un ton de ferveur,
d'action de grâce, du ton dont les naufragés crient: «Terre!» on
prononce un nom: Rémy Parnell...
Comme un lutteur qui jette son gros gant dans la foule, le vent a
lancé sa bourrasque à la face des aviateurs. Seul, Rémy Parnell a
relevé le défi.
C'est bien une lutte qu'il accepte. A peine a-t-il quitté le sol,
qu'on a le sentiment de voir deux ennemis sauvagement aux prises.
Chacun veut réduire l'autre à merci. L'aéroplane roule, tangue, sous
des assauts formidables. Ses toiles se tendent à craquer. Ses haubans
résonnent de la fureur du vent. Et cependant, il avance, il monte.
Le spectacle est unique. Les autres jours de la Quinzaine, on voyait
l'homme vaincre l'inertie de la nature. Aujourd'hui, il triomphe de
son hostilité. Le marin sur la mer démontée, l'explorateur aux pays
de glace ou de feu, n'affrontent pas, par des moyens si nouveaux, un
péril si continu. En ce pilote, dont la silhouette tenace se découpe
sur la déroute des nuages, toutes les bravoures s'ajoutent. C'est
toujours la lutte éternelle entre l'homme et l'élément, mais dans sa
splendeur complète, absolue.
On ne cesse pas de se demander si l'audacieux ne va pas être rejeté,
précipité sur le sol. Ni l'angoisse, ni la tempête ne s'apaisent un
instant. On a plus peur pour lui que lui-même. Popette, le cœur
serré, voudrait s'enfuir, ne plus assister à l'admirable folie. Et
cependant, ses regards ne peuvent pas quitter le frêle oiseau blanc
qui s'élève dans la rafale.
Ah! qu'ils sont loin, qu'ils sont oubliés, tous ces ragots de
hangars, tous ces potins de petite ville qui commençaient à la
troubler! Comme elle s'est vite envolée d'un grand souffle, cette
poussière de désillusions qu'avait soulevée sa curiosité! Quoi?
L'inventeur qui conçut l'appareil est grossier? Le constructeur
qui le vend est cupide? L'apôtre qui le prône est vaniteux? C'est
possible. C'est possible... Mais qu'importe, puisque leur œuvre
vole dans la tempête!
Et maintenant Popette est presque tentée de bénir le vent, le rude
vent qui lui éclaircit l'esprit comme il balaie la plaine et nettoie
l'horizon. Le vent qui l'exalte, le vent qui la soulève au-dessus des
travers et des faiblesses de ceux qu'elle a voulu connaître. Le vent
qui purifie, le vent qui emporte les pailles et qui laisse la graine.
Le vent qui avive les choses comme un coup de lime, leur enlève les
scories de surface et révèle leur éclat profond. Les petits défauts
de Rémy Parnell disparaissent. Mais ses qualités étincellent.
Son audace, sa ténacité, son sang-froid, Popette ne les a jamais si
bien dégagés, compris, estimés, qu'en ce moment, dans la rafale,
parmi l'angoisse haletante de la foule. Le vent l'a désigné, le vent
l'a choisi entre tous, l'a élu. Maintenant qu'à hauteur des nuages il
domine l'ouragan, il lui apparaît comme le héros unique, une statue
idéale qui aurait pour socle la tempête.
Et quand, coupant l'allumage, Rémy Parnell fond en vol plané vers les
tribunes, parmi l'enthousiasme, la gratitude, le délire universels,
il semble à Popette qu'il lui descend dans le cœur...
XVI
LE DERNIER REPAS
Popette a gardé du festin ce souvenir indécis et charmé que laisse
une ivresse légère. Dans sa mémoire, le décor lui-même reste brillant
et flou. Que de lumières! Un rang de grosses perles électriques
festonne le fronton du velum tendu sur le buffet. Des petits
abat-jour de toutes les couleurs fleurissent les tables. Et quelle
foule aussi! Au dernier jour de la Quinzaine, tous ses fervents ont
tenu à en célébrer l'éclatant succès. Par groupes sympathiques, ils
se sont réunis pour ce suprême repas. Et c'est une ruée vers les
gérants affolés, un mascaret de dîneurs que dominent les plats portés
à bras levés par les garçons.
Du diable si Popette parvient à se rappeler le nom de tous les
convives attablés avec elle. Heureusement qu'elle a fait circuler
son menu, avec prière de signer à la ronde. Au besoin, ce document
rafraîchira ses souvenirs... Le certain, c'est que Lucien Chatel
avait invité là ses pilotes et ses amis. Qui donc Popette avait-elle
à sa gauche? Un monsieur qui écrit dans les journaux. Elle revoit
bien sa figure. Impossible de mettre un nom dessus. Et pourtant, elle
ne connaît que ça. Oh! par exemple, elle sait bien qu'elle avait Rémy
Parnell à sa droite. Elle a déployé assez de ruses et de diplomatie
pour s'assurer ce voisin-là!
Tout de suite, la musique s'en est mêlée. Les tziganes étaient de
la fête. Ah! ces valses qui vous câlinent, qui vous emportent, ces
violons qui vous jouent sur les nerfs... Il n'en fallait pas plus
à Popette pour perdre un brin la tête. Pas besoin du mousseux vin
d'Anjou, si léger, si cordial qu'on le boit comme on respire.
Très vite aussi, l'atmosphère s'est échauffée jusqu'à l'enthousiasme.
On accueille chaque pilote glorieux par des ovations. Quand paraît
Ravier, le héros de la traversée des Vosges, qui traîne la jambe et
porte le bras en écharpe depuis un accident récent, toute la foule
se lève, les serviettes s'agitent et les tziganes attaquent _La
Marseillaise_. Et quand, à son tour, Rémy Parnell gagne sa place,
salué par la même musique et par le même délire, Popette, grimpée sur
sa chaise, voudrait crier bien haut: «C'est lui que j'ai choisi...»
Mais sait-il qu'elle l'a choisi? Voilà ce que Popette se demandait
quand, dans la chaude rumeur, Rémy Parnell s'est assis à ses côtés.
Il y a si peu de temps qu'elle l'a élu entre tous, le jour où,
devant le chef de l'État, il a volé seul dans le vent, le jour du
Président, ainsi que le désigne Popette lorsqu'elle songe à cette
date mémorable.
Mais elle n'ignore pas la mystérieuse contagion de l'amour. La
tendresse monte, comme un parfum, de celle qui l'éprouve vers celui
qui l'inspire. On aime, bien souvent, ce dont on est aimé. Une
femme, même sans se départir de sa réserve ni de sa modestie, peut,
à d'imperceptibles signes, laisser deviner sa préférence et, par là,
plaire à qui lui plaît.