femme. Elle met jusqu'à ses travers au service de sa séduction.
Ainsi, sa voix trop rapide et trop preste paraît tendre dès qu'elle
se ralentit. On dirait alors que ses paroles viennent de plus loin,
d'une source plus profonde, qu'elles montent du cœur.
Popette n'est même pas bien sûre de n'avoir pas mis la jalousie dans
son jeu. Barral, le pilote de dirigeable, la courtise assidûment.
Peut-être, au début du fameux dîner, a-t-elle encouragé la galanterie
de cet aéronaute infortuné pour exciter celle de son favori.
Toujours est-il que l'entretien, d'abord un peu épars et confus,
s'est soudain affermi et concentré. Là, les souvenirs de Popette sont
très précis. Quelqu'un--c'était justement ce monsieur qui écrit dans
les journaux et dont le nom lui échappe--quelqu'un a proposé aux
aviateurs cette question: «A quoi pensez-vous en plein vol?» A quoi
s'occupait leur esprit, pendant les heures entières où ils tournaient
loin de terre au-dessus de la piste?
Là-dessus, chacun des intéressés de donner son sentiment. Pajou
déclara qu'il écoutait uniquement son moteur. Lerenard guettait les
mouchoirs que ses amis étendaient sur l'herbe, au pied d'un pilône,
pour lui signaler le nombre de tours accomplis. Savournin avoua
gaîment qu'il ne pensait à rien. Piéril luttait contre la fatigue en
chantant et en supputant les bénéfices de ses victoires. Barral se
reconnut des pensées vagues, isolées, qui défilaient dans son esprit
comme des nuées dans le ciel, imprévues et disparates de couleur et
de forme, depuis les plus nobles soucis jusqu'aux plus triviales
préoccupations.
Et c'est alors que Rémy Parnell, se penchant vers Popette, lui a
soufflé tout bas le mot qu'elle attendait:
--Maintenant je pense à vous...
Elle revoit le moment où il a prononcé la phrase espérée. Sa mémoire
a cliché le site que contemplaient ses yeux. La plaine envahie par
la nuit, une usine dont les lumières scintillaient comme celles
d'une ville allongée sur une rive lointaine, de rares feux d'autos
qui naviguaient, cahotantes, dans l'immensité grise. Une vision de
casino, le soir, au bord de la mer.
Ensuite?... Ensuite, les souvenirs de Popette se noient dans une
brume heureuse. Il lui semble bien que Rémy Parnell lui a offert
de l'emmener comme passagère, une fois la Quinzaine achevée. Même
qu'un paternel ami l'a avertie: «Faites attention, Popette: le plus
dangereux, dans cette aventure-là, c'est que vous devrez montrer vos
jambes pour grimper dans l'appareil.»
A quoi Popette croit avoir répondu: «Ça m'est égal, elles sont bien
faites.»
Mais le vin d'Anjou, la musique, l'enthousiasme, l'amour, la
victoire, ont troublé la mémoire de Popette. Elle n'est plus
bien sûre de cette fin de repas. Et elle en arrive à douter du
commencement. Le bonheur est si rare, que l'on craint de rêver dès
qu'on se sent heureux.
XVII
L'ESSOR
La veille, la Quinzaine s'était achevée dans une apothéose.
A la fin de la soirée, au buffet, Popette, très excitée, m'avait pris
à part. Rémy Parnell lui avait promis de l'emmener comme passagère,
avant que ses appareils ne fussent démontés. Transportée d'orgueil
et de joie, elle m'avait invité à contempler son triomphe. Elle me
devait de connaître les aviateurs. Je ne pouvais donc pas faire moins
que d'assister, en manière de parrain, à son baptême de l'air. Et
c'est ainsi qu'arrivé le premier au rendez-vous, j'errais le matin au
long des hangars, devant la piste désertée.
Les tribunes, la plaine, tout était vide, tout exhalait cette
mélancolie des sites naguère animés et d'où la vie s'est retirée.
Plus de gardiens ni de sentinelles devant les issues. Et on en venait
à les regretter, comme le prisonnier, dit-on, regrette sa cellule.
Pauvre piste, désormais historique, témoin de tant de hauts faits...
Bientôt les paysans laboureraient leurs terres reconquises.
Ils allaient retrouver des débris d'appareils dans les herbages:
pales d'hélices, petites roues porteuses, lambeaux de toile. Les
garderaient-ils pieusement, comme autant de souvenirs du pacifique
champ de bataille? Ah! sans doute ils ne partageaient pas le
fétichisme des fervents d'aviation. N'avais-je pas vu de belles
dames, dans l'ombre d'un hangar, découper un morceau de «surface»
où Piéril avait laissé le sang d'une égratignure? Des Américains
n'avaient-ils pas offert deux mille dollars de la canne de Ravière,
une canne taillée dans la hampe du drapeau qui l'avait accompagné
dans sa traversée des Vosges?
Mais Popette sautait du landau qui l'avait amenée de la ville avec
sa mère et son frère Loulou. Elle avait tenu à ce qu'une certaine
solennité présidât à son essor.
Très vite, je m'aperçus que l'événement lui semblait mondial. Elle
s'attendait à ce que la terre tremblât de la quitter, à ce que
le ciel s'illuminât de la recevoir. Au surplus--et c'était d'une
crânerie charmante--nulle appréhension du danger. Elle était toute à
la gloire de son prochain exploit et aussi à la joie de l'accomplir
aux côtés de Rémy Parnell.
Elle ne me cacha d'ailleurs pas ses progrès sensibles dans la
conquête de l'heureux élu. Au dîner de la veille, il lui avait
clairement laissé entendre qu'il la payait de retour. Mais l'idylle
s'achèverait-elle avec la Quinzaine, ou bien serait-elle le premier
chapitre d'un heureux roman? Il y a de ces galants, au cœur de
papillon, qui tournent des compliments à leur voisine de table et qui
les oublient, dès le rince-bouche. Au fond, la pauvrette en tremblait
d'angoisse. Je crus devoir la rassurer. Alors elle me répliqua
prestement, avec l'aplomb de l'ignorance:
--Oh! avec les hommes, on ne sait jamais.
Notre promenade au long des hangars nous ramena devant le landau. La
maman de Popette n'en était pas descendue. Elle semblait au comble
de l'effarement. Non seulement sa fille l'avait entraînée à la
Quinzaine, l'avait condamnée à tricoter pendant deux semaines dans
le courant d'air des tribunes, mais voilà que la folle s'avisait de
couronner l'aventure en montant en aéroplane! Elle levait vers le
ciel ses petits bras courts:
--Ah! ces enfants...
Quant au jeune Loulou, il rayonnait en reflet de la gloire
fraternelle. Avoir une sœur aviatrice, c'est presque être aviateur.
Et son regard interrogeait le hangar des «Victorine» où dormait
l'appareil de Rémy Parnell. Son oreille épiait le bruit de la
voiturette du héros. Mais les façades de bois restaient closes et
l'air calme ne retentissait que de rares coups de marteau.
L'élégant pilote aurait-il oublié sa promesse? Impossible. Ou bien
aurait-il renoncé à la tenir? Il en aurait averti. Popette commençait
à trépider.
--Sûrement, me dit-elle, il va arriver quelque chose, un contretemps,
un empêchement. Vous verrez que je ne monterai pas.
Son impatience et son désir étaient si vifs qu'elle imaginait la
nature et le destin ligués contre elle, suscitant un cataclysme pour
empêcher Popette de monter en aéroplane.
Déjà, du fond de son landau, la maman de Popette parlait de s'en
retourner à la ville où l'attendait la corvée des malles à remplir.
Le mobile visage de Loulou exprimait la plus âpre désillusion. Mais
la voiturette de Rémy Parnell surgit sur la piste.
Popette courut à lui. Il la salua, puis au lieu de se diriger droit
vers les hangars, il l'entraîna au large. Ils avançaient lentement,
au hasard, à travers les prés. De loin, je ne distinguais pas leur
mimique. Mais l'entretien semblait à la fois animé et cordial. Rémy
Parnell s'excusait-il de son retard près de Popette? L'armait-il
de suprêmes recommandations? Près du landau, nous agitions ces
hypothèses.
Et tout à coup, retroussant sa jupe comme si elle s'apercevait
seulement alors que l'herbe était trempée de rosée, Popette piqua
droit sur nous. Elle exultait, elle éclatait, elle était lumineuse de
bonheur. Et elle nous cria d'une voix de triomphe:
--Je ne monte pas!... Je ne monte pas en aéroplane!
Perdait-elle la tête? Je lui demandai:
--Qu'est-ce que vous dites?
Elle passa rapidement sa langue sur ses lèvres, selon sa coutume au
moment des déclarations capitales. Et, haletante de joie et d'émotion:
--Eh bien, voilà... Rémy Parnell est décidé... Moi aussi. Il va
demander ma main à maman. Seulement, il refuse de m'emmener en
aéroplane. Quand j'étais une petite personne quelconque, ça lui
était bien égal. Mais maintenant que je vais devenir sa femme, vous
comprenez, il ne veut pas que je me casse quelque chose!
Admirant comme il convient cette logique de mari, je félicitai
Popette, puis sa maman, qui, répandue dans son landau et levant les
bras au ciel, dépassait les sommets de l'effarement:
--Ah! ces enfants...
Loulou trahissait une joie mêlée d'amertume. Il ne verrait pas planer
sa sœur... Je le consolai en affirmant que son beau-frère ne
pourrait pas lui refuser de l'emmener lui-même un jour.
Seule, Popette ne regrettait rien. N'allait-elle pas, tout de
même, prendre un radieux essor? Que de fois, pendant la triomphale
Quinzaine, les envolées des grands oiseaux blancs m'avaient paru à
l'image de l'aventure amoureuse!... Les unes sont brèves comme des
caprices et ne s'arrachent à la terre que pour y retomber. D'autres
durent un peu plus, mais dans la lutte et la difficulté. D'autres,
enfin, les plus rares, règnent en plein ciel, d'une allure égale et
forte, d'une course qui ne fléchit point, et s'achèvent seulement
quand le cœur qui les anime a cessé de battre...
LES AILES DE FLAMME
LES AILES DE FLAMME
I
D'une courte lancée, l'aéroplane prit son vol. Et, tout de suite
remise du premier émoi, Claire, assise sur le siège étroit près de
Lucien Chatel, goûta les délices de la sensation inconnue. Adieu les
cahots du chemin, la trépidation du rail, le tangage et le roulis de
la mer, le clapotis du fleuve. La fuite même du patin sur la glace
apparaissait rude et grossière à côté de la course aérienne. Surpris
et dompté par la brusque attaque des ailes étendues, l'air devenait
l'esclave le plus sûr. Et il emportait l'énorme engin, d'une allure
plane et tendue, sur les routes innombrables du ciel. Pénétrée de
confiance, de bien-être et d'orgueil, Claire aurait voulu crier sa
joie d'échapper à la terre.
Elle se sentait affranchie. Et cette allégresse d'évasion se
confondait en elle avec la certitude d'échapper à l'homme odieux dont
elle avait dû, pendant cinq années, porter le nom. La loi même lui
rendait la liberté reconquise en fait, rompait la dernière chaîne par
un jugement de divorce en sa faveur. Libre, libre, elle était libre!
Et l'essor en plein azur symbolisait sa délivrance. Il lui semblait
se porter au-devant de la vie, marcher dans l'avenir.
L'avenir... Pour elle, il était aux mains de celui-là même qui
l'entraînait d'un si prodigieux essor. Elle allait oublier le mauvais
rêve, recommencer sa vie aux côtés du cher compagnon d'adolescence
enfin retrouvé. Elle serait sa femme... Elle contempla, sous le
léger feutre rabattu que ses portraits, depuis un an, avaient rendu
légendaire, ses yeux pleins d'espace et son profil tenace. Chaque
fois qu'elle criait d'un mot son ravissement, il s'éclairait d'un
joli sourire, juvénile et charmant. Elle songea: «Tout me plaît de
lui.» Le grand volant d'acajou prenait, sous ses doigts nerveux,
une majesté de sceptre. N'était-il pas le jeune souverain reconnu,
acclamé, du royaume de l'air, sur ce char triomphal qu'il semblait
conduire vers quelque apothéose? Ah! comme elle l'aimait, comme elle
l'aimait!...
Il s'élevait en décrivant au-dessus du champ d'essor une large
spirale. En se penchant, Claire distinguait les toits de verre des
ateliers Chatel scintillants au soleil et les frondaisons du Bois
de Vincennes, répandu comme un géant tapis de mousse. Ils montaient
toujours. Le calme grandissait à ces hauteurs. On n'entendait plus
que le bruissement soyeux de l'hélice et, de temps en temps, quelque
écho de la vie, la trompe d'une auto, le coup de feu d'une fête
foraine, un aboiement de chien... Et de réaliser ainsi le rêve le
plus ancien des hommes, d'échapper aux lois de la nature et aux
rumeurs de la terre, de monter en spire glorieuse vers l'infini
bleu, dans cet air de cristal et d'or, parmi cette paix solennelle,
de se sentir seule aux côtés de l'être adoré, le jour même où elle
pouvait se promettre à lui, c'étaient pour Claire des fiançailles
inouïes, éperdues, en plein ciel.
Au moment où ils touchaient le sol, la foule, débordant ses
barrières, accourue de toutes parts, les entoura, dans une clameur
confuse, d'un cercle de mains tendues, d'objectifs braqués, de
bouches ouvertes, de fronts levés. Et soudain, parmi tous ces
visages, Claire ne vit plus qu'un visage: celui de Villeret, son
ancien mari...
Elle frissonna. Ses pires souvenirs se dressaient devant elle.
Derrière cette barbe lisse et correcte, elle devinait la mâchoire
de squale, énorme, mauvaise, pleine d'injures. Elle savait comme
ces yeux caressants s'embuaient vite de haine et se chargeaient de
cruauté, comme la voix mielleuse s'aigrissait vite.
Avait-elle souffert avant de le démasquer! On le lui avait présenté
comme un ingénieur écouté, un administrateur de grandes sociétés
industrielles. Et elle lui avait découvert peu à peu, mais trop tard,
tout un passé d'expédients, ballotté des mines du Cap à celles du
Caucase, en cent entreprises louches, à la recherche de l'argent
nécessaire à ses vices. Marié, il avait continué de glisser sur la
pente, jusqu'à la chute: une vilaine histoire de poudre d'or mêlée à
du sable, pour fausser le rendement aurifère d'un gisement africain.
Ce jour-là, Claire dut acheter de sa fortune le silence des dupes de
son mari.
Sans doute, si Villeret n'avait été qu'un pauvre être désarmé contre
la tentation, lui eût-elle continué son aide, par pitié. Mais il
était aussi brutal que lâche, aussi jaloux que débauché, aussi
cruel que fourbe, et sans qu'un peu d'amour excusât ses violences.
Au lendemain du scandale, elle s'était séparée de lui, résolue à
gagner sa vie. Elle dessinait avec un goût très vif. Elle aimait
surtout à peindre les oiseaux. Elle composa donc des tableautins de
genre qui, peu à peu, trouvaient preneur. Villeret la relançait. Le
plus souvent, sa mise était sordide. Parfois, il était impeccable
et magnifique. Il la pressait de reprendre la vie commune. Elle ne
démêlait pas dans quelle mesure la jalousie, la misère, un obscur
besoin de tyrannie le poussaient à ces tentatives. Mais elle refusait
obstinément, s'en débarrassait avec quelque argent.
Cette vie ambiguë durait depuis un an, lorsque Claire retrouva Lucien
Chatel. Ils s'étaient connus, aimés, dans l'adolescence. Mais il ne
pouvait pas être question de mariage entre eux. Unit-on des enfants
de même âge, surtout quand leurs fortunes sont inégales? On lui avait
préféré Villeret. Seulement, ces puériles amours sont pareilles à
ces initiales gravées dans l'écorce des jeunes arbres. Les années,
loin de les effacer, élargissent et creusent leur trace. Et quand,
déjà célèbre avant la trentaine, Lucien retrouva Claire seule et
malheureuse, ils s'aperçurent que leur cœur n'avait pas changé.
Leur vie reprit où ils l'avaient laissée...
Dès lors, Chatel supplia sans cesse son amie de reconquérir toute sa
liberté. Elle céda. Villeret avait trop de torts envers elle pour
oser lui résister. En effet, étouffant sa rage, il laissa engager
sans protestation la procédure de divorce. Depuis deux mois, elle ne
l'avait pas revu. Que lui voulait-il?
Ah! l'envolée en plein ciel, la trêve bleue n'avait pas duré.
Aussitôt qu'elle touchait terre, elle retrouvait le souci. Villeret
la guettait fixement. Dès que leurs regards se croisèrent, il
esquissa un bref signe d'appel. Soit. Elle consentait. D'autant
qu'elle craignait un conflit entre les deux hommes, qui se
connaissaient de vue. Elle aurait avec Villeret une explication
décisive. Ce serait la dernière. En somme, il ne lui était plus rien.
Anxieuse, elle gagna la lisière du Bois, s'engagea dans une avenue
voûtée de verdure où bientôt Villeret la rejoignit. Tout de suite
elle attaqua:
--Que voulez-vous?
Il railla, la voix aimable:
--Mais j'ai voulu vous féliciter. C'est charmant, cette échappée à
deux... La vie des abeilles... le vol nuptial. Car vous l'épousez,
naturellement?
--Oui.
Villeret s'arrêta. Son masque était tombé. Hideux de haine, il cria,
les poings serrés:
--Eh bien, je ne veux pas, tu entends, je ne veux pas!
Elle haussa les épaules, forte du courage que verse l'amour. Lui
s'exaspérait:
--Oui, oui, je sais bien, je n'ai pas le droit de m'opposer à ce
mariage. Tu m'as contraint de divorcer. Aujourd'hui c'est chose
faite. Et tu triomphes. Mais moi, je m'en moque, de la loi, je m'en...
Elle coupa, ironique, d'une allusion à ses louches tripotages:
--Oh! je sais.
Mais il ne l'écoutait pas:
--Avoue, poursuivit-il, que tu n'as jamais cessé de voir cet homme,
que vous m'avez laissé m'enfoncer, me perdre, pour mieux vous
débarrasser de moi?...
Elle se révolta:
--Je vous jure que je n'ai jamais revu Lucien pendant notre mariage.
--En tous cas, vous en êtes arrivés à vos fins, tous les deux. Vous
êtes libres, vous vous croyez libres. Mais moi je te répète que je
ne veux pas que vous profitiez de votre liberté. Écoute. J'ai voulu
voir... ce vol... J'étais dans la foule. J'entendais tout ce qu'on
disait de lui, de toi, de vous deux. Ah! ce que j'ai souffert... Ce
que j'ai eu envie d'étrangler des gens autour de moi... Alors, je
ne veux pas que ça continue... Je ne veux pas assister toute la vie
à votre apothéose. Ce n'est pas possible. Je vous empêcherai de vous
... Renonce, Claire, crois-moi, tu feras bien. Renonce.
Il respirait tellement la cruauté, la perfidie, la souffrance,
qu'elle eut peur. Que pouvait-il contre eux? Un meurtre? Non. Il
était trop lâche. Une trahison sournoise? Mais Lucien, prévenu, se
tiendrait sur ses gardes. Si pourtant il parvenait à réaliser ses
menaces? Alors quoi? Faudrait-il donc, pour éviter tout danger,
renoncer au cher avenir? Non. Ils souffriraient trop, tous les deux.
Elle agita la tête:
--Il n'y a plus rien de commun entre nous maintenant. Je ne vous
obéirai pas. Laissez-moi, une fois pour toutes.
Déjà, elle rebroussait chemin vers les ateliers. Il la toucha à
l'épaule, d'une main agitée et brûlante:
--Vous ne serez pas à un autre. Vous n'épouserez pas cet homme.
Elle déclara fermement:
--Nous sommes fiancés d'aujourd'hui même. Je l'épouserai.
Alors, décomposé de rage, il grinça:
--C'est bien. J'ai voulu vous prévenir. J'ai voulu éviter un malheur.
Ne vous en prenez qu'à vous de ce qui arrivera.
II
On annonçait de toutes parts que, le prochain dimanche, Lucien Chatel
traverserait Paris, à grande hauteur, du bois de Vincennes au bois de
Boulogne. Il se proposait de s'élancer droit et haut, de tracer un
invisible arc-en-ciel au-dessus de la ville. Il ne se doutait guère,
en décidant cette expérience, qu'il signait son arrêt de mort.
Car Villeret était résolu. Cette traversée de Paris lui apparaissait
comme une indication du Destin. Ce jour-là, Lucien Chatel devait
périr. Dans ce cerveau dégradé par le vice et rongé par la haine,
l'idée du meurtre peu à peu avait germé, s'était affirmée, épanouie.
Maintenant elle l'envahissait tout entier...
Ayant condamné son rival à mort, Villeret préparait l'exécution avec
un soin féroce. Il lui fallait, la veille de la tentative, travailler
secrètement pendant une heure sur l'appareil qui enlèverait le héros.
Et toute son ingéniosité, toute sa ruse se concentraient vers ce but.
Qui veillait, le soir venu, sur l'annexe des ateliers où reposaient
les grands oiseaux blancs? Villeret eut tôt fait de découvrir le
gardien en qui Chatel avait placé sa confiance. Un homme amenait-il à
lui seul--besogne d'hercule--un aéroplane sur le champ de manœuvre?
C'était Lanoix. Qui donc apportait au trot le bidon d'essence,
l'arrosoir d'eau, l'outil nécessaire? Encore Lanoix. Qui donc
excellait à refouler sans phrases les curieux derrière la barrière?
Toujours Lanoix. A tout instant, on entendait la voix ferme de Lucien
Chatel, la voix plutôt émue des clients assis pour la première fois
au volant: «Lanoix! Lanoix!»
C'était, tout ensemble, le chien de garde et le chien de berger. Mais
quel molosse! Un géant, haut, large, massif, le buste moulé dans
un maillot rayé blanc et bleu, les jambes perdues dans un immense
pantalon de velours brun, les genoux, les poings, le menton toujours
portés en avant, comme prêts à la lutte. Et avec cela, des yeux
clairs, de bonnes grosses lèvres où fumottait, sous la moustache
hirsute, une éternelle cigarette.
Le patron d'une guinguette voisine acheva de renseigner Villeret.
Lanoix était un ancien ravageur de la Marne. Dans ce temps-là, quand
il avait bu, il était terrible. A la suite d'une rixe--peut-être
avait-il pris une absinthe de trop--il avait attrapé un an de prison.
A sa sortie, M. Chatel avait eu la bizarre idée de se l'attacher.
Il l'avait apprivoisé, rendu doux comme une demoiselle. Lanoix ne
buvait plus. Ça durerait ce que ça durerait. Au fond, le cabaretier
restait sceptique, quelque peu méprisant, à l'endroit de cet homme
qui refusait un petit verre. Mais M. Chatel, lui, avait la foi. La
preuve, c'est qu'il avait confié à Lanoix la garde des appareils.
L'ancien ravageur s'était construit, dans un angle du garage, une
sorte de cabine où il mangeait, où il couchait, un gros revolver à
portée de sa main. Ah! il ne ferait pas bon s'y frotter. Car Lanoix
avait le coup de feu facile.
Le vendredi qui précédait la traversée de Paris, Villeret attendit le
moment où, les appareils rentrés et Chatel parti, la foule commença
de se disperser. Accostant Lanoix qui fermait les portes de la cour:
--Rude journée, mon brave. Pas fâché de vous reposer, hein? Vous
accepterez bien de prendre quelque chose auparavant, un petit
apéritif, là, tout près?
Et il montrait le cabaret proche. Ému, Lanoix cracha sa cigarette,
avala sa salive. Mais s'il fut agité d'un désir, il l'étouffa vite.
Car secouant la tête, il refusa net.
Villeret craignit de se démasquer par trop d'insistance. Il rompit,
chercha une autre ligne d'attaque:
--Il est trop tard pour visiter les ateliers aujourd'hui, n'est-ce
pas?
Lanoix trancha l'air de sa main énorme, en couperet de guillotine:
--Fermé.
Pas prolixe, le ravageur. Villeret regretta:
--C'est dommage. Je suis un ami, un admirateur de M. Chatel.
Ah! certes, M. Chatel n'avait pas de plus fervent admirateur que
Lanoix lui-même. C'était son dieu. Pourtant, le gardien resta
inflexible. D'un seul coup de sa paume glissée sur sa cuisse, il
roula une cigarette:
--Parlez-y.
Et il poussa la porte. Villeret haussa les épaules. Il ne pourrait
pas avoir raison de cette brute en l'attaquant de front. Il fallait
ruser et ruser vite, car le temps pressait.
Et le lendemain samedi, veille de l'expérience, tandis que tous les
regards étaient tournés vers Lucien Chatel qui s'entraînait à grande
hauteur, Villeret, payant d'audace, entra délibérément dans la cour,
pénétra dans le garage désert.
Là, il stoppa une seconde. Le long du mur, s'alignaient d'immenses
caisses à claires-voies, à demi couvertes de bâches, et qui servaient
à expédier au loin les aéroplanes. Villeret se jeta dans cette
cachette... Une heure après, les essais achevés, Lanoix bouclait la
porte. Il enfermait l'ennemi dans la place.
Par les interstices des bâches, Villeret avait épié la rentrée
des grands oiseaux blancs. Surtout il avait minutieusement repéré
l'appareil de Chatel. Il ne le quittait pas des yeux. Diable! Il ne
s'agissait pas de se tromper. Mais aucune erreur n'était possible.
Le jeune inventeur l'avait encore inspecté en tous ses détails
après l'avoir fait rentrer. C'était bien celui qu'il emploierait le
lendemain.