achevait le plein d'essence, Savournin, au milieu d'un groupe,
contait gaîment quelque aventure. De fines molletières épousaient
étroitement le galbe de sa jambe. Un maillot lui moulait le torse.
Sur son col immaculé, sa cravate aux pointes envolées répandait des
couleurs délicates et vives de fleur ou de papillon. Et dans la
pénombre projetée sur son visage par la visière de sa casquette, à
chaque éclat de rire, ses dents brillaient, toutes blanches. Dès
qu'il aperçut Popette il vint à elle, se découvrit largement et lui
fit bel accueil. Ils devenaient de très bons amis.
Mais on entendit un sourd bourdonnement. Une ombre rapide, allongée,
courut sur le sol. Presque au zénith, l'_Albatros_ passait. Un
ouvrier goguenarda:
--Tiens, v'là la saucisse...
C'est ainsi qu'ils avaient dédaigneusement baptisé le dirigeable.
Popette s'irrita mais ne put s'empêcher de sourire.
Cependant, les préparatifs de départ étaient achevés. Savournin prit
congé de Popette, s'élança lestement à son poste. Une minute après il
était en plein vol.
On l'eût dit lancé à la poursuite du dirigeable. Il le gagnait
sensiblement de vitesse. Il planait à la même altitude. Et le
spectacle était nouveau, de cette course entre le plus lourd et le
plus léger que l'air, de cette rivalité tangible entre les deux
principes.
Mais l'aéronat avait une forte avance sur l'aéroplane. Et ce fut
seulement après un tour de piste, juste à hauteur du champ d'essor,
qu'ils se rejoignirent. D'un élan irrésistible, l'oiseau blanc
dépassa le poisson doré. Alors, un ouvrier, enthousiasmé, s'écria:
--T'as vu, mon vieux, t'as vu s'il a bouffé la saucisse!!
Une heure après, les deux héros avaient atterri. Barral, seul
concurrent, avait gagné la Coupe des Aéronats. Auréolé de son
exploit, il vint chercher la louange de Popette. Bonne personne, elle
ne la lui marchanda pas. Alors, encouragé, il lui dit:
--Voulez-vous me permettre de vous reconduire à la ville avec votre
frère dans mon auto?
C'était la première fois qu'il risquait cette invitation. Le plus
souvent, Popette rentrait dans la fine voiture de Savournin, qu'il
conduisait avec sa virtuosité d'ancien coureur de vitesse. Justement,
le gai pilote s'avançait, poursuivi jusqu'aux hangars par les
ovations de la foule. Une seconde, Popette hésita. Puis
--J'ai, dit-elle, promis à M. Savournin.
Et, blottie dans son baquet de course, elle songeait malicieusement
au mot de l'ouvrier une fois de plus, l'aéroplane avait bouffé la
saucisse.
IX
LERENARD
Rappelé pour deux jours à Paris pendant la Quinzaine d'Anjou, j'avais
pris le train du soir et je me disposais à fumer une cigarette dans
le couloir du wagon, quand je me heurtai à Lerenard.
D'abord ouvrier, puis contremaître aux ateliers Victorine, Lerenard
est aussi sûr comme pilote que comme mécanicien. Phénomène peut-être
unique, il a, sans clairon ni grosse caisse, promené un appareil à
travers l'Europe, réussi à chaque escale de belles envolées, et
cela, seul, tout seul, sans le plus petit mécano, sans autre aide que
celle des soldats mis dans chaque pays à sa disposition et dont il ne
comprenait même pas la langue.
Malgré ses exploits et ses succès, Lerenard est resté simple et
modeste, semblable à lui-même. Le cas est rare. Combien peu, parmi
les aviateurs, résistent à cette soudaine montée de gloire qui les
arrache au cadre de leur vie, les soulève, les hausse au pinacle et
fait, de l'inconnu de la veille, un grand homme!
Tout se conjure pour les griser. Leurs traits, leur passé, leurs
intentions, leurs performances, leurs paroles sont instantanément
répandus par les journaux sur toute la surface du globe. A peine
sont-ils au volant de direction que crépite autour d'eux la petite
fusillade des déclics d'instantanés. Mettent-ils leurs lunettes ou se
grattent-ils la tête? Aussitôt l'homme au cinéma, jambes écartées,
braque avidement vers eux son moulin à café, afin d'immortaliser ces
gestes héroïques. De jolies femmes, avec un sourire charmeur, des
yeux câlins et des façons de chatte, leur arrachent des signatures
sur cartes postales, programmes, albums ou éventails. Entrent-ils
déjeuner au buffet des tribunes? D'abord ils marchent dans un
bruissement de célébrité. Les convives, cessant de manger, chuchotent
le nom fameux. Puis l'ovation éclate, la foule se lève, les
serviettes s'agitent et les tziganes attaquent _La Marseillaise_. Ah!
cela vous change un gaillard qui, le mois précédent, se restaurait
au Duval ou chez le bistro du coin. Et ces grands personnages,
ministres, princes, chefs d'États, qui vous font visite, vous
félicitent, vous serrent la main et boivent vos paroles. Et aussi
ce brusque afflux d'argent, ces primes offertes, ces prix décrochés
en un tour de piste, l'existence devenue du jour au lendemain large
et facile, les grands hôtels et la bonne auto, «la vie de château,
quoi!» comme dit gaiement Savournin. Convenez qu'il faut avoir le
cerveau rudement solide pour résister à cette ivresse-là et pour ne
pas se sentir autour de la tête un rayonnement d'auréole.
Eh bien, l'ancien ajusteur Lerenard, que les beaux bras dorés de
la Gloire ont aussi caressé, qui a causé familièrement un quart
d'heure avec le roi de Scandinavie, l'ancien ajusteur Lerenard n'a
pas changé. En voilà un qui n'est pas blasé sur la vie de château!
Ce soir-là, le simple petit extra du dîner au wagon-restaurant et du
gros cigare à bague, qu'il tire en creusant les joues, suffit à lui
enluminer le teint et à le rendre d'humeur expansive.
--Vous allez à Paris? lui demandai-je.
Il me répondit d'un air comiquement désespéré:
--Je ne sais pas où je vais!
--Comment?
Ravi de conter son histoire et de prendre son auditeur pour juge,
il s'épancha. Il s'était presque engagé pour deux prochaines
exhibitions, l'une en Écosse, l'autre sur la Côte d'Azur. De part et
d'autre, on lui avait arraché une demi-promesse. Et voilà que les
deux meetings tombaient à la même date! Lequel choisir? Question
d'autant plus pressante que les représentants des deux comités
l'attendaient sur le quai de la gare, au saut du train.
Littéralement, on se l'arrachait. On l'écartelait. De ses poches
bourrées, Lerenard tirait des liasses de télégrammes, les ouvrait
de ses doigts durcis par l'outil. Jamais il n'avait reçu tant de
dépêches de sa vie. A la fois inquiet et flatté, un brin narquois, il
me lisait les phrases d'adjuration véhémente.
Dans les deux camps, on déployait la même ardeur, sous des
armes différentes. C'était un groupe financier, propriétaire
d'un aéroplane, qui tentait d'entraîner Lerenard en Écosse. Les
actionnaires, gens titrés pour la plupart, faisaient sonner aux
oreilles du malheureux pilote des formules retentissantes: on
comptait absolument qu'il ferait honneur à sa promesse; un homme
d'honneur ne manque pas à sa parole; il y allait de son honneur, etc.
Jamais non plus on n'avait tant parlé à Lerenard de son honneur.
Les arguments de la Côte d'Azur, pour être moins nobles, n'en étaient
pas moins émouvants. Là, toute une cité se traînait aux pieds de
l'ancien ajusteur. Sans lui, tout croulait. C'en était fait du succès
du meeting et de la saison entière. Le comité, en suspens, vivait
dans l'angoisse. On s'abordait en ville d'une phrase haletante: «Y en
a-t-il un?» Tantôt on signalait en gare un aviateur sans appareil, ou
un appareil sans aviateur. Le président était prêt à signer n'importe
quoi, sa propre condamnation à mort, pour décrocher un aviateur avec
un appareil. Une telle situation apitoierait Lerenard. Il ne se
refuserait pas à jouer ce rôle de sauveur...
J'interrogeai:
--Mais vous? Votre préférence?
Lerenard m'avoua qu'il craignait beaucoup ces messieurs de la
noblesse et leurs grands mots. Si, vraiment, il allait abîmer son
honneur? Mais il avait pour la Côte d'Azur un secret penchant. Là, il
serait son maître. Il n'aurait personne sur le dos. Le patelin le
tentait. Et puis, dame, on payait large: plus de billets de mille que
de jours dans la semaine...
Et, tout à coup, comme pour excuser ce petit mouvement intéressé, il
s'ouvrit à fond, me dévoila ses joies intimes à palper les premiers
fafiots, à pouvoir répandre un peu de plaisir, un peu de bonheur,
enfin à faire du bien autour de lui.
Ainsi, il avait sa maman à sa charge. Et il fallait entendre la
jolie façon touchante dont ce grand diable de Lerenard prononçait
ce mot-là: «Maman». Une veuve d'ouvrier, ça n'a pas gros. Aussi, il
avait été rudement content, quand il avait pu lui donner un peu de
bien-être, des choses dont elle avait eu envie toute son existence:
de la fourrure, du foie gras, un petit voyage, et puis même une
gentille somme au cas où il se ferait casser la gueule... Ah! dame,
ça peut arriver, ces affaires-là. Mais c'est égal, ça vous a du chic,
de pouvoir décrocher tous ces petits bonheurs en voltigeant, en
faisant l'oiseau.
Ah! du coup, je n'hésitai plus:
--Mais sacrebleu, prenez-moi votre Côte d'Azur, puisqu'elle vous
tente! Et faites-moi le plaisir de lâcher vos champions d'honneur
qui, s'ils risquent un peu d'argent, ne risquent pas leur peau.
--Vous croyez? fit Lerenard.
--Bien sûr. Et tenez ferme.
Nous arrivions à Paris. Devant moi, Lerenard fut simultanément happé
par deux groupes, l'un très pur et l'autre provincial. Ah! certes, le
bon Lerenard dut avaler là une minute embêtante. Mais j'étais bien
tranquille sur l'issue de la mêlée: il penserait à «Maman».
X
«PARNELL S'EST TUÉ...»
--Quand j'étais jeune fille, nous déjeunions souvent, maman et moi,
dans un petit restaurant du boulevard Montparnasse. A une table
voisine de la nôtre venait s'asseoir un long jeune homme triste. Il
avait des yeux bleus, doux et mélancoliques, une moustache blonde
et tombante de chef gaulois. Nous l'avions surnommé entre nous
Vercingétorix. Il paraissait timide et réservé. Cependant il nous
saluait en passant devant nous. Puis un jour, nous échangeâmes
quelques mots de table à table, à propos d'un rôti brûlé qu'on nous
avait servi. La glace était rompue. Dorénavant, nous nous signalions
les plats réussis ou ratés. Peu à peu, dans les intervalles du
service, nous faisions connaissance. J'appris que Vercingétorix
suivait les cours de l'École des Mines, qu'il souhaitait, une fois
ingénieur, de réaliser de grandes inventions. Et c'est ainsi, mêlant
nos vues sur nous-mêmes à des impressions sur le menu, que nous en
vînmes à nous aimer.
«Un an après, j'épousai Vercingétorix, de son vrai nom Paul Ravier.
Les débuts de notre mariage furent extrêmement heureux. Paul avait
pris la direction d'une usine de pièces détachées pour l'automobile.
Il réussissait. Nous étions libres, indépendants, sans souci et très
amoureux.
«Mais peu à peu mon mari changea. Il devint taciturne, irritable. Il
cessa de me confier ses projets. A table, il avalait à grand bruit
les plats en deux temps. Qu'ils étaient loin, nos gentils repas de
fiancés au petit restaurant du Montparnasse! Enfin, j'appris qu'il
construisait un aéroplane. Tout s'expliquait.
«D'abord inquiète sur ses projets, je le devins sur sa vie.
Autant d'essais, autant de chutes. Puis ses affaires, négligées,
périclitèrent. Il engagea dans ses tentatives des sommes
considérables. A tous mes soucis, s'ajoutèrent les embarras d'argent.
Ah! on envie les femmes d'aviateurs. Elles ont de jolies minutes,
mais aussi de bien vilains moments...»
Ainsi Mme Ravier se confiait à Popette. Elles s'étaient prises
d'amitié sur la piste, dans ces instants pathétiques où l'aéroplane
s'arrache au sol, où l'on communie dans l'émotion, où tous les
assistants n'ont plus qu'un cœur.
Popette se félicitait d'être admise dans l'intimité d'une telle
femme, de connaître les joies et les angoisses réservées aux
compagnes de ces héros.
--Enfin, poursuivit Mme Ravier, vinrent les premières envolées,
les premiers succès. Oui, c'est délicieux, pour nous, de partager
l'apothéose, bouquets, banquets, réceptions, ovations... Mais que
d'alertes, aussi! Quand, au début d'un grand vol, on perd l'appareil
de vue, quand on se sent là, impuissante, clouée au sol, quand on
épie le tic-tac du télégraphe, quand on voit revenir très vite un
cavalier, une auto, une vedette, quand on se demande: «Qu'est-ce
qu'ils vont m'annoncer? La panne, la chute, l'incendie, la mort?»
«Aussi, voyez-vous, je crois que, nous autres, nous aimons notre
compagnon, notre homme, d'une tendresse plus violente, plus farouche
que celle des autres femmes... Tenez. Un souvenir. C'était
au moment de cette fameuse traversée des Vosges en aéroplane,
Épinal-Strasbourg. Ils étaient deux rivaux en ligne: mon mari et Rémy
Parnell. Ils avaient eu, simultanément, l'idée de la tentative. Mais
Parnell tenait la corde. Installé à demeure à Épinal, il s'entraînait
chaque jour, guettait le moment propice. Tandis que mon mari, retenu
par ses affaires, ne pouvait pas résider là-bas. Il devait attendre
une période de temps calme, accourir au signal de ses amis.
«Moi, je souhaitais passionnément le succès de mon Paul. C'était
pour lui la gloire consacrée, la fortune définitivement relevée.
L'attention du monde entier était concentrée sur cette tentative dont
le caractère et la portée frappaient tous les esprits. Pourvu que
Parnell ne réussît pas avant lui!
«Or, un soir, j'allais à pied à notre usine de Grenelle, afin de
rejoindre mon mari, quand, croisant deux ouvriers dans la rue,
j'entendis l'un qui disait à l'autre: «Parnell s'est tué.»
«Je m'arrêtai, étourdie, à croire que j'allais tomber. Vous savez si
la pensée va vite. J'imaginai ce qui avait dû se passer. Cet homme
avait appris la nouvelle, annoncée d'un coup de téléphone, à son
garage ou son atelier. Je voulus rejoindre ces deux ouvriers, les
interroger. Mais ils avaient disparu.
«Je courus donc à l'usine, où l'on me renseignerait. Mais si vous
saviez les idées qui me tourbillonnaient dans la tête, pendant la
route! Ah! je vous l'ai dit, on devient terrible, sauvage, enragée.
J'avais épousé, si étroitement, la cause de mon mari que, dans la
première minute, j'eus un affreux mouvement de joie à savoir mon Paul
délivré de son concurrent! Je ne voulais pas penser que ce jeune
Parnell laissait une mère, des amis, des êtres chers dont il serait
pleuré, je ne voulais pas m'apitoyer. Non, non, Paul passerait les
Vosges le premier, le seul. Voilà ce qui m'importait!
«Puis, le remords me vint, d'une allégresse si féroce, si impie.
Paul, lui aussi, pourrait trouver la mort dans cette traversée. Car
Parnell était habile. Qui sait si je n'allais pas porter malheur à
mon mari, en me réjouissant de la disparition de son rival?
«Et malgré mes craintes, mes remords, mes superstitions, malgré tout,
chaque fois que sonnait dans ma mémoire la petite phrase: «Parnell
s'est tué», je retrouvais dans ma poitrine cet atroce et délicieux
sentiment de débarras. Je courais, en pleine rue, au point d'attirer
l'attention des passants, pour échapper à l'obsession de la phrase:
«Parnell s'est tué», à l'abominable joie qu'elle éveillait en moi.
«J'arrivai enfin à l'usine. Parnell n'avait fait qu'une chute sans
gravité. Il avait simplement cassé du bois. Ah! mon amie, quel
soulagement tout de même! Je respirai, allégée, purifiée, libérée.
J'étais heureuse de savoir que la tentative n'était pas tellement
dangereuse, qu'elle n'avait pas entraîné d'accident mortel. Mais je
l'étais surtout de me sentir délivrée de ma mauvaise joie, de ma
cruauté impitoyable, presque criminelle... Et entraînant mon mari
à l'écart, je me jetai dans ses bras. Il me semblait qu'il venait
d'échapper à un grand danger... et moi à une petite infamie.»
XI
AUGUSTE
--Eh bien, demandai-je à Popette, où en sont vos petites affaires de
cœur? Vous avez décidé, en arrivant ici, d'épouser un homme volant.
Nous sommes à la moitié de la Quinzaine. Votre choix se dessine-t-il?
Popette répliqua prestement:
--Je balance encore. Vous comprenez, ils me plaisent tous, en
général, justement parce qu'ils sont aviateurs. Et chacun me plaît,
en particulier, par ses qualités personnelles. Rémy Parnell est si
élégant, Lerenard est si bon, Savournin est si gai, et Barral si
galant. C'est très embarrassant.
Nous nous étions assis face à la piste sur un banc improvisé: une
volige posée sur deux tréteaux et recouverte avec de vieux numéros de
_L'Auto_. Car le signe caractéristique d'un hangar d'aviation, c'est
de manquer de sièges. La planche était flexible et Popette ne sait
pas rester en place; aussi nous dansions comme bouchons sur l'eau.
C'était assez désagréable et cependant nous inspirions de l'envie aux
passants obligés de rester debout.
Au moment même où Popette me confiait sa perplexité, une jeune femme
accosta devant nous un gentleman guêtré de cuir et coiffé de feutre.
Un porte-plume et un album à la main, elle lui demandait évidemment
un autographe. L'air flatté, le torse avantageux, l'homme aux guêtres
signa. Aussitôt la dame plia la feuille en deux. C'était la mode,
d'écraser tout vif le paraphe des aviateurs et d'examiner ensuite
les arborescences fantaisistes que l'encre fraîche avait jetées sur
le papier.
Le héros de l'aventure ne m'était pas inconnu. Je dis à Popette en
manière de plaisanterie:
--Voulez-vous que je vous tire d'embarras?
--Oui.
--Épousez Monsieur Auguste.
--Qui ça, Auguste?
--Monsieur Auguste, c'est le surnom que l'on donne au brillant
aviateur dont on vient d'écraser devant vous la signature. Mais
c'est vrai, vous ne pouvez pas comprendre. Vous êtes trop jeune.
Il y a une vingtaine d'années, chaque cirque avait son Monsieur
Auguste. Son rôle consistait à singer maladroitement les autres. Il
était vêtu d'un habit trop vaste, d'un pantalon trop court, d'un
chapeau trop petit, d'une cravate trop large et de gants trop longs.
Il avait le nez rouge et le toupet pointu. Prétendait-il imiter un
tour d'adresse? Il le ratait. Un tour de force? Il s'aplatissait.
Courait-il offrir la main à l'écuyère? Il s'étalait. Par sa
désopilante gaucherie, il soulignait l'habileté de ses camarades.
Bref, une mouche du coche qui ne saurait même pas voler. Eh bien! la
troupe des aviateurs possède son Monsieur Auguste. Vous l'avez vu.
C'est Dubisson, l'homme à l'album.
Popette remarqua:
--Mais il n'a ni vêtements trop courts, ni gants trop longs. Il est
même très bien habillé.
--Évidemment, il n'a pas le costume de M. Auguste. Mais il en a
la manière. J'entends qu'il imite ses concurrents d'une façon
maladroite, affairée, inutile et comique. Il est de tous les
meetings. Plein de zèle, il s'installe aux hangars avant tous les
autres. C'est même la seule circonstance où son appareil arrive le
premier... Puis la réunion s'ouvre. Chaque après-midi, M. Auguste
sort son aéroplane. Il l'amarre à son hangar à grand renfort de
câbles. La face inspirée, le torse en bataille, il prend place au
volant. On met le moteur en marche. La foule accourt au tintamarre.
L'hélice tire si fort que, semble-t-il, l'appareil va entraîner le
hangar comme un cheval emporte une voiture. C'est superbe. Alors, M.
Auguste coupe l'allumage et descend, imperturbable et satisfait. La
séance est terminée.
«Cependant, parfois, à la tombée du jour, il se hasarde sur la piste,
en aéroplane. Il la parcourt, inlassablement, sans jamais quitter le
sol. Les mauvaises langues affirment qu'il a entrepris à forfait le
labourage du terrain. Il lui arrive même de varier ses exercices. Il
défonce une barrière, éventre une tente ou bien pique du nez et reste
la queue en l'air. Jamais personne ne l'a vu se décoller du sol.
«Et, pourtant, il garde sa confiance sereine. Quand de grands
personnages visitent les hangars, il leur décrit son appareil avec
une complaisance minutieuse. Il excelle à ces démonstrations au point
fixe. C'est son triomphe. La foi l'illumine. Il croit vraiment que
c'est arrivé. Et vous voyez qu'il distribue les autographes sans
embarras ni confusion, tout comme un roi de l'altitude ou de la
distance. Pour être un homme volant, il ne lui manque que de voler.»
Popette hausse les épaules et s'éloigne. Sans doute, elle m'en veut
de l'avoir si longuement entretenue de ce fantoche...
Mais qui peut se flatter de connaître le cœur des femmes? Le
lendemain soir, elle m'accoste, la toque agressive sur son petit
front têtu:
--Vous savez, j'ai fait parler M. Chatel, et tous les autres,
sur Dubisson. Eh bien, mon cher, vous avez absolument tort de le
blaguer. C'est un énergique, un persévérant. S'il ne réussit pas,
c'est peut-être qu'il n'a pas la veine, ou qu'il n'est pas au point.
Tous les aviateurs ont passé par là. Au début, est-ce que Ravier ne
tombait pas à chaque sortie? Est-ce qu'on ne se moquait pas de lui?
Mais depuis qu'il a franchi les Vosges, on admire, justement, la
patience qu'il a déployée dans ses essais. Qui vous dit qu'un jour
votre M. Auguste ne va pas prendre son essor, étonner le monde? Vous
le trouvez ridicule? Moi, je le trouve touchant. Chaque fois que
je le vois parcourir la piste, maintenant, j'ai envie de pleurer.
Je voudrais l'encourager, le consoler, lui crier: «Bravo! Hardi!
Tenez bon!» Est-ce qu'on sait? Un petit mot tendre, ça lui donnerait
peut-être le coup d'aile...
XII
CLIENTS
--J'ai trois rendez-vous de clients ce matin, me dit Chatel. Voilà
des gens qui intéresseraient votre jeune amie, Mlle Popette,
puisqu'elle veut connaître des hommes-volants. Dommage qu'elle ne
vienne que l'après-midi. Car enfin, l'acheteur d'aujourd'hui, c'est
l'aviateur de demain. Il y en a, parmi ces gaillards-là, qui vont se
couvrir de gloire. Ils représentent l'inconnu, la surprise. Dame,
dans le tas, il faudrait choisir un peu à la devine. Mais ils ont,
sur les héros de la Quinzaine, l'avantage d'être moins recherchés,
moins «en scène», et aussi d'être plus nombreux...
--Vraiment, demandai-je, en dehors des professionnels, l'amateur, le
simple amateur vient à l'aéroplane?
--Je vous crois, qu'il y vient, et terriblement. Il existe, le bon
bourgeois qui s'offre un biplan comme une auto, et qui trépide, et
qui en veut. Bien sûr, il y a, dans le nombre, des loufoques et des
fumistes, comme partout. Mais ce ne sont pas les plus ennuyeux.
D'ailleurs, vous allez voir.
Le premier client qui se présenta semblait découpé dans un catalogue
de bon tailleur, tant il était verni, soigné, impeccable. Tenue de
pesage, gants de renne, noble visage, barbe blonde grisonnante à
point. Bref, le monsieur sérieux.
Après avoir fourni, devant un biplan, les explications
d'usage,--que le gentilhomme écouta avec une attention correcte et
soutenue,--Chatel indiqua le prix de l'appareil tout nu voilure et
châssis. Le noble amateur acquiesça d'un signe de tête. Le moteur
était au choix du client. Chatel énuméra les différentes marques,
avec leur valeur. Le monsieur sérieux choisit la plus chère. Quant
aux conditions de paiement, à la commande et à la livraison, il
les accepta d'un battement de paupière. Enfin, Chatel crut devoir
signaler un très récent perfectionnement, qui entraînait une assez
forte majoration de prix. L'impeccable client l'adopta sans balancer.
Et tandis que les deux hommes échangeaient une poignée de main et
prenaient rendez-vous pour le soir même, afin de conclure l'affaire,
j'admirais, par devers moi, la force de l'attrait et de la tentation.
Avec quelle docilité cet homme avait-il accepté les prix et les
conditions de la vente!
--Eh bien, dis-je à Chatel, bon début de journée... L'affaire est
dans le sac.
Il me répondit froidement:
--On ne le reverra pas.
--Comment?
--Eh oui! Celui pour qui rien n'est trop cher est décidé à ne rien
acheter. Il accepte tout, parce qu'en fin de compte il repoussera
tout. Il s'est simplement offert le luxe de voir un appareil de près
et de se le faire expliquer.