Tandis qu'un mécanicien, debout parmi l'enchevêtrement des haubans,

achevait le plein d'essence, Savournin, au milieu d'un groupe,

contait gaîment quelque aventure. De fines molletières épousaient

étroitement le galbe de sa jambe. Un maillot lui moulait le torse.

Sur son col immaculé, sa cravate aux pointes envolées répandait des

couleurs délicates et vives de fleur ou de papillon. Et dans la

pénombre projetée sur son visage par la visière de sa casquette, à

chaque éclat de rire, ses dents brillaient, toutes blanches. Dès

qu'il aperçut Popette il vint à elle, se découvrit largement et lui

fit bel accueil. Ils devenaient de très bons amis.

Mais on entendit un sourd bourdonnement. Une ombre rapide, allongée,

courut sur le sol. Presque au zénith, l'_Albatros_ passait. Un

ouvrier goguenarda:

--Tiens, v'là la saucisse...

C'est ainsi qu'ils avaient dédaigneusement baptisé le dirigeable.

Popette s'irrita mais ne put s'empêcher de sourire.

Cependant, les préparatifs de départ étaient achevés. Savournin prit

congé de Popette, s'élança lestement à son poste. Une minute après il

était en plein vol.

On l'eût dit lancé à la poursuite du dirigeable. Il le gagnait

sensiblement de vitesse. Il planait à la même altitude. Et le

spectacle était nouveau, de cette course entre le plus lourd et le

plus léger que l'air, de cette rivalité tangible entre les deux

principes.

Mais l'aéronat avait une forte avance sur l'aéroplane. Et ce fut

seulement après un tour de piste, juste à hauteur du champ d'essor,

qu'ils se rejoignirent. D'un élan irrésistible, l'oiseau blanc

dépassa le poisson doré. Alors, un ouvrier, enthousiasmé, s'écria:

--T'as vu, mon vieux, t'as vu s'il a bouffé la saucisse!!

Une heure après, les deux héros avaient atterri. Barral, seul

concurrent, avait gagné la Coupe des Aéronats. Auréolé de son

exploit, il vint chercher la louange de Popette. Bonne personne, elle

ne la lui marchanda pas. Alors, encouragé, il lui dit:

--Voulez-vous me permettre de vous reconduire à la ville avec votre

frère dans mon auto?

C'était la première fois qu'il risquait cette invitation. Le plus

souvent, Popette rentrait dans la fine voiture de Savournin, qu'il

conduisait avec sa virtuosité d'ancien coureur de vitesse. Justement,

le gai pilote s'avançait, poursuivi jusqu'aux hangars par les

ovations de la foule. Une seconde, Popette hésita. Puis

--J'ai, dit-elle, promis à M. Savournin.

Et, blottie dans son baquet de course, elle songeait malicieusement

au mot de l'ouvrier une fois de plus, l'aéroplane avait bouffé la

saucisse.

IX

LERENARD

Rappelé pour deux jours à Paris pendant la Quinzaine d'Anjou, j'avais

pris le train du soir et je me disposais à fumer une cigarette dans

le couloir du wagon, quand je me heurtai à Lerenard.

D'abord ouvrier, puis contremaître aux ateliers Victorine, Lerenard

est aussi sûr comme pilote que comme mécanicien. Phénomène peut-être

unique, il a, sans clairon ni grosse caisse, promené un appareil à

travers l'Europe, réussi à chaque escale de belles envolées, et

cela, seul, tout seul, sans le plus petit mécano, sans autre aide que

celle des soldats mis dans chaque pays à sa disposition et dont il ne

comprenait même pas la langue.

Malgré ses exploits et ses succès, Lerenard est resté simple et

modeste, semblable à lui-même. Le cas est rare. Combien peu, parmi

les aviateurs, résistent à cette soudaine montée de gloire qui les

arrache au cadre de leur vie, les soulève, les hausse au pinacle et

fait, de l'inconnu de la veille, un grand homme!

Tout se conjure pour les griser. Leurs traits, leur passé, leurs

intentions, leurs performances, leurs paroles sont instantanément

répandus par les journaux sur toute la surface du globe. A peine

sont-ils au volant de direction que crépite autour d'eux la petite

fusillade des déclics d'instantanés. Mettent-ils leurs lunettes ou se

grattent-ils la tête? Aussitôt l'homme au cinéma, jambes écartées,

braque avidement vers eux son moulin à café, afin d'immortaliser ces

gestes héroïques. De jolies femmes, avec un sourire charmeur, des

yeux câlins et des façons de chatte, leur arrachent des signatures

sur cartes postales, programmes, albums ou éventails. Entrent-ils

déjeuner au buffet des tribunes? D'abord ils marchent dans un

bruissement de célébrité. Les convives, cessant de manger, chuchotent

le nom fameux. Puis l'ovation éclate, la foule se lève, les

serviettes s'agitent et les tziganes attaquent _La Marseillaise_. Ah!

cela vous change un gaillard qui, le mois précédent, se restaurait

au Duval ou chez le bistro du coin. Et ces grands personnages,

ministres, princes, chefs d'États, qui vous font visite, vous

félicitent, vous serrent la main et boivent vos paroles. Et aussi

ce brusque afflux d'argent, ces primes offertes, ces prix décrochés

en un tour de piste, l'existence devenue du jour au lendemain large

et facile, les grands hôtels et la bonne auto, «la vie de château,

quoi!» comme dit gaiement Savournin. Convenez qu'il faut avoir le

cerveau rudement solide pour résister à cette ivresse-là et pour ne

pas se sentir autour de la tête un rayonnement d'auréole.

Eh bien, l'ancien ajusteur Lerenard, que les beaux bras dorés de

la Gloire ont aussi caressé, qui a causé familièrement un quart

d'heure avec le roi de Scandinavie, l'ancien ajusteur Lerenard n'a

pas changé. En voilà un qui n'est pas blasé sur la vie de château!

Ce soir-là, le simple petit extra du dîner au wagon-restaurant et du

gros cigare à bague, qu'il tire en creusant les joues, suffit à lui

enluminer le teint et à le rendre d'humeur expansive.

--Vous allez à Paris? lui demandai-je.

Il me répondit d'un air comiquement désespéré:

--Je ne sais pas où je vais!

--Comment?

Ravi de conter son histoire et de prendre son auditeur pour juge,

il s'épancha. Il s'était presque engagé pour deux prochaines

exhibitions, l'une en Écosse, l'autre sur la Côte d'Azur. De part et

d'autre, on lui avait arraché une demi-promesse. Et voilà que les

deux meetings tombaient à la même date! Lequel choisir? Question

d'autant plus pressante que les représentants des deux comités

l'attendaient sur le quai de la gare, au saut du train.

Littéralement, on se l'arrachait. On l'écartelait. De ses poches

bourrées, Lerenard tirait des liasses de télégrammes, les ouvrait

de ses doigts durcis par l'outil. Jamais il n'avait reçu tant de

dépêches de sa vie. A la fois inquiet et flatté, un brin narquois, il

me lisait les phrases d'adjuration véhémente.

Dans les deux camps, on déployait la même ardeur, sous des

armes différentes. C'était un groupe financier, propriétaire

d'un aéroplane, qui tentait d'entraîner Lerenard en Écosse. Les

actionnaires, gens titrés pour la plupart, faisaient sonner aux

oreilles du malheureux pilote des formules retentissantes: on

comptait absolument qu'il ferait honneur à sa promesse; un homme

d'honneur ne manque pas à sa parole; il y allait de son honneur, etc.

Jamais non plus on n'avait tant parlé à Lerenard de son honneur.

Les arguments de la Côte d'Azur, pour être moins nobles, n'en étaient

pas moins émouvants. Là, toute une cité se traînait aux pieds de

l'ancien ajusteur. Sans lui, tout croulait. C'en était fait du succès

du meeting et de la saison entière. Le comité, en suspens, vivait

dans l'angoisse. On s'abordait en ville d'une phrase haletante: «Y en

a-t-il un?» Tantôt on signalait en gare un aviateur sans appareil, ou

un appareil sans aviateur. Le président était prêt à signer n'importe

quoi, sa propre condamnation à mort, pour décrocher un aviateur avec

un appareil. Une telle situation apitoierait Lerenard. Il ne se

refuserait pas à jouer ce rôle de sauveur...

J'interrogeai:

--Mais vous? Votre préférence?

Lerenard m'avoua qu'il craignait beaucoup ces messieurs de la

noblesse et leurs grands mots. Si, vraiment, il allait abîmer son

honneur? Mais il avait pour la Côte d'Azur un secret penchant. Là, il

serait son maître. Il n'aurait personne sur le dos. Le patelin le

tentait. Et puis, dame, on payait large: plus de billets de mille que

de jours dans la semaine...

Et, tout à coup, comme pour excuser ce petit mouvement intéressé, il

s'ouvrit à fond, me dévoila ses joies intimes à palper les premiers

fafiots, à pouvoir répandre un peu de plaisir, un peu de bonheur,

enfin à faire du bien autour de lui.

Ainsi, il avait sa maman à sa charge. Et il fallait entendre la

jolie façon touchante dont ce grand diable de Lerenard prononçait

ce mot-là: «Maman». Une veuve d'ouvrier, ça n'a pas gros. Aussi, il

avait été rudement content, quand il avait pu lui donner un peu de

bien-être, des choses dont elle avait eu envie toute son existence:

de la fourrure, du foie gras, un petit voyage, et puis même une

gentille somme au cas où il se ferait casser la gueule... Ah! dame,

ça peut arriver, ces affaires-là. Mais c'est égal, ça vous a du chic,

de pouvoir décrocher tous ces petits bonheurs en voltigeant, en

faisant l'oiseau.

Ah! du coup, je n'hésitai plus:

--Mais sacrebleu, prenez-moi votre Côte d'Azur, puisqu'elle vous

tente! Et faites-moi le plaisir de lâcher vos champions d'honneur

qui, s'ils risquent un peu d'argent, ne risquent pas leur peau.

--Vous croyez? fit Lerenard.

--Bien sûr. Et tenez ferme.

Nous arrivions à Paris. Devant moi, Lerenard fut simultanément happé

par deux groupes, l'un très pur et l'autre provincial. Ah! certes, le

bon Lerenard dut avaler là une minute embêtante. Mais j'étais bien

tranquille sur l'issue de la mêlée: il penserait à «Maman».

X

«PARNELL S'EST TUÉ...»

--Quand j'étais jeune fille, nous déjeunions souvent, maman et moi,

dans un petit restaurant du boulevard Montparnasse. A une table

voisine de la nôtre venait s'asseoir un long jeune homme triste. Il

avait des yeux bleus, doux et mélancoliques, une moustache blonde

et tombante de chef gaulois. Nous l'avions surnommé entre nous

Vercingétorix. Il paraissait timide et réservé. Cependant il nous

saluait en passant devant nous. Puis un jour, nous échangeâmes

quelques mots de table à table, à propos d'un rôti brûlé qu'on nous

avait servi. La glace était rompue. Dorénavant, nous nous signalions

les plats réussis ou ratés. Peu à peu, dans les intervalles du

service, nous faisions connaissance. J'appris que Vercingétorix

suivait les cours de l'École des Mines, qu'il souhaitait, une fois

ingénieur, de réaliser de grandes inventions. Et c'est ainsi, mêlant

nos vues sur nous-mêmes à des impressions sur le menu, que nous en

vînmes à nous aimer.

«Un an après, j'épousai Vercingétorix, de son vrai nom Paul Ravier.

Les débuts de notre mariage furent extrêmement heureux. Paul avait

pris la direction d'une usine de pièces détachées pour l'automobile.

Il réussissait. Nous étions libres, indépendants, sans souci et très

amoureux.

«Mais peu à peu mon mari changea. Il devint taciturne, irritable. Il

cessa de me confier ses projets. A table, il avalait à grand bruit

les plats en deux temps. Qu'ils étaient loin, nos gentils repas de

fiancés au petit restaurant du Montparnasse! Enfin, j'appris qu'il

construisait un aéroplane. Tout s'expliquait.

«D'abord inquiète sur ses projets, je le devins sur sa vie.

Autant d'essais, autant de chutes. Puis ses affaires, négligées,

périclitèrent. Il engagea dans ses tentatives des sommes

considérables. A tous mes soucis, s'ajoutèrent les embarras d'argent.

Ah! on envie les femmes d'aviateurs. Elles ont de jolies minutes,

mais aussi de bien vilains moments...»

Ainsi Mme Ravier se confiait à Popette. Elles s'étaient prises

d'amitié sur la piste, dans ces instants pathétiques où l'aéroplane

s'arrache au sol, où l'on communie dans l'émotion, où tous les

assistants n'ont plus qu'un cœur.

Popette se félicitait d'être admise dans l'intimité d'une telle

femme, de connaître les joies et les angoisses réservées aux

compagnes de ces héros.

--Enfin, poursuivit Mme Ravier, vinrent les premières envolées,

les premiers succès. Oui, c'est délicieux, pour nous, de partager

l'apothéose, bouquets, banquets, réceptions, ovations... Mais que

d'alertes, aussi! Quand, au début d'un grand vol, on perd l'appareil

de vue, quand on se sent là, impuissante, clouée au sol, quand on

épie le tic-tac du télégraphe, quand on voit revenir très vite un

cavalier, une auto, une vedette, quand on se demande: «Qu'est-ce

qu'ils vont m'annoncer? La panne, la chute, l'incendie, la mort?»

«Aussi, voyez-vous, je crois que, nous autres, nous aimons notre

compagnon, notre homme, d'une tendresse plus violente, plus farouche

que celle des autres femmes... Tenez. Un souvenir. C'était

au moment de cette fameuse traversée des Vosges en aéroplane,

Épinal-Strasbourg. Ils étaient deux rivaux en ligne: mon mari et Rémy

Parnell. Ils avaient eu, simultanément, l'idée de la tentative. Mais

Parnell tenait la corde. Installé à demeure à Épinal, il s'entraînait

chaque jour, guettait le moment propice. Tandis que mon mari, retenu

par ses affaires, ne pouvait pas résider là-bas. Il devait attendre

une période de temps calme, accourir au signal de ses amis.

«Moi, je souhaitais passionnément le succès de mon Paul. C'était

pour lui la gloire consacrée, la fortune définitivement relevée.

L'attention du monde entier était concentrée sur cette tentative dont

le caractère et la portée frappaient tous les esprits. Pourvu que

Parnell ne réussît pas avant lui!

«Or, un soir, j'allais à pied à notre usine de Grenelle, afin de

rejoindre mon mari, quand, croisant deux ouvriers dans la rue,

j'entendis l'un qui disait à l'autre: «Parnell s'est tué.»

«Je m'arrêtai, étourdie, à croire que j'allais tomber. Vous savez si

la pensée va vite. J'imaginai ce qui avait dû se passer. Cet homme

avait appris la nouvelle, annoncée d'un coup de téléphone, à son

garage ou son atelier. Je voulus rejoindre ces deux ouvriers, les

interroger. Mais ils avaient disparu.

«Je courus donc à l'usine, où l'on me renseignerait. Mais si vous

saviez les idées qui me tourbillonnaient dans la tête, pendant la

route! Ah! je vous l'ai dit, on devient terrible, sauvage, enragée.

J'avais épousé, si étroitement, la cause de mon mari que, dans la

première minute, j'eus un affreux mouvement de joie à savoir mon Paul

délivré de son concurrent! Je ne voulais pas penser que ce jeune

Parnell laissait une mère, des amis, des êtres chers dont il serait

pleuré, je ne voulais pas m'apitoyer. Non, non, Paul passerait les

Vosges le premier, le seul. Voilà ce qui m'importait!

«Puis, le remords me vint, d'une allégresse si féroce, si impie.

Paul, lui aussi, pourrait trouver la mort dans cette traversée. Car

Parnell était habile. Qui sait si je n'allais pas porter malheur à

mon mari, en me réjouissant de la disparition de son rival?

«Et malgré mes craintes, mes remords, mes superstitions, malgré tout,

chaque fois que sonnait dans ma mémoire la petite phrase: «Parnell

s'est tué», je retrouvais dans ma poitrine cet atroce et délicieux

sentiment de débarras. Je courais, en pleine rue, au point d'attirer

l'attention des passants, pour échapper à l'obsession de la phrase:

«Parnell s'est tué», à l'abominable joie qu'elle éveillait en moi.

«J'arrivai enfin à l'usine. Parnell n'avait fait qu'une chute sans

gravité. Il avait simplement cassé du bois. Ah! mon amie, quel

soulagement tout de même! Je respirai, allégée, purifiée, libérée.

J'étais heureuse de savoir que la tentative n'était pas tellement

dangereuse, qu'elle n'avait pas entraîné d'accident mortel. Mais je

l'étais surtout de me sentir délivrée de ma mauvaise joie, de ma

cruauté impitoyable, presque criminelle... Et entraînant mon mari

à l'écart, je me jetai dans ses bras. Il me semblait qu'il venait

d'échapper à un grand danger... et moi à une petite infamie.»

XI

AUGUSTE

--Eh bien, demandai-je à Popette, où en sont vos petites affaires de

cœur? Vous avez décidé, en arrivant ici, d'épouser un homme volant.

Nous sommes à la moitié de la Quinzaine. Votre choix se dessine-t-il?

Popette répliqua prestement:

--Je balance encore. Vous comprenez, ils me plaisent tous, en

général, justement parce qu'ils sont aviateurs. Et chacun me plaît,

en particulier, par ses qualités personnelles. Rémy Parnell est si

élégant, Lerenard est si bon, Savournin est si gai, et Barral si

galant. C'est très embarrassant.

Nous nous étions assis face à la piste sur un banc improvisé: une

volige posée sur deux tréteaux et recouverte avec de vieux numéros de

_L'Auto_. Car le signe caractéristique d'un hangar d'aviation, c'est

de manquer de sièges. La planche était flexible et Popette ne sait

pas rester en place; aussi nous dansions comme bouchons sur l'eau.

C'était assez désagréable et cependant nous inspirions de l'envie aux

passants obligés de rester debout.

Au moment même où Popette me confiait sa perplexité, une jeune femme

accosta devant nous un gentleman guêtré de cuir et coiffé de feutre.

Un porte-plume et un album à la main, elle lui demandait évidemment

un autographe. L'air flatté, le torse avantageux, l'homme aux guêtres

signa. Aussitôt la dame plia la feuille en deux. C'était la mode,

d'écraser tout vif le paraphe des aviateurs et d'examiner ensuite

les arborescences fantaisistes que l'encre fraîche avait jetées sur

le papier.

Le héros de l'aventure ne m'était pas inconnu. Je dis à Popette en

manière de plaisanterie:

--Voulez-vous que je vous tire d'embarras?

--Oui.

--Épousez Monsieur Auguste.

--Qui ça, Auguste?

--Monsieur Auguste, c'est le surnom que l'on donne au brillant

aviateur dont on vient d'écraser devant vous la signature. Mais

c'est vrai, vous ne pouvez pas comprendre. Vous êtes trop jeune.

Il y a une vingtaine d'années, chaque cirque avait son Monsieur

Auguste. Son rôle consistait à singer maladroitement les autres. Il

était vêtu d'un habit trop vaste, d'un pantalon trop court, d'un

chapeau trop petit, d'une cravate trop large et de gants trop longs.

Il avait le nez rouge et le toupet pointu. Prétendait-il imiter un

tour d'adresse? Il le ratait. Un tour de force? Il s'aplatissait.

Courait-il offrir la main à l'écuyère? Il s'étalait. Par sa

désopilante gaucherie, il soulignait l'habileté de ses camarades.

Bref, une mouche du coche qui ne saurait même pas voler. Eh bien! la

troupe des aviateurs possède son Monsieur Auguste. Vous l'avez vu.

C'est Dubisson, l'homme à l'album.

Popette remarqua:

--Mais il n'a ni vêtements trop courts, ni gants trop longs. Il est

même très bien habillé.

--Évidemment, il n'a pas le costume de M. Auguste. Mais il en a

la manière. J'entends qu'il imite ses concurrents d'une façon

maladroite, affairée, inutile et comique. Il est de tous les

meetings. Plein de zèle, il s'installe aux hangars avant tous les

autres. C'est même la seule circonstance où son appareil arrive le

premier... Puis la réunion s'ouvre. Chaque après-midi, M. Auguste

sort son aéroplane. Il l'amarre à son hangar à grand renfort de

câbles. La face inspirée, le torse en bataille, il prend place au

volant. On met le moteur en marche. La foule accourt au tintamarre.

L'hélice tire si fort que, semble-t-il, l'appareil va entraîner le

hangar comme un cheval emporte une voiture. C'est superbe. Alors, M.

Auguste coupe l'allumage et descend, imperturbable et satisfait. La

séance est terminée.

«Cependant, parfois, à la tombée du jour, il se hasarde sur la piste,

en aéroplane. Il la parcourt, inlassablement, sans jamais quitter le

sol. Les mauvaises langues affirment qu'il a entrepris à forfait le

labourage du terrain. Il lui arrive même de varier ses exercices. Il

défonce une barrière, éventre une tente ou bien pique du nez et reste

la queue en l'air. Jamais personne ne l'a vu se décoller du sol.

«Et, pourtant, il garde sa confiance sereine. Quand de grands

personnages visitent les hangars, il leur décrit son appareil avec

une complaisance minutieuse. Il excelle à ces démonstrations au point

fixe. C'est son triomphe. La foi l'illumine. Il croit vraiment que

c'est arrivé. Et vous voyez qu'il distribue les autographes sans

embarras ni confusion, tout comme un roi de l'altitude ou de la

distance. Pour être un homme volant, il ne lui manque que de voler.»

Popette hausse les épaules et s'éloigne. Sans doute, elle m'en veut

de l'avoir si longuement entretenue de ce fantoche...

Mais qui peut se flatter de connaître le cœur des femmes? Le

lendemain soir, elle m'accoste, la toque agressive sur son petit

front têtu:

--Vous savez, j'ai fait parler M. Chatel, et tous les autres,

sur Dubisson. Eh bien, mon cher, vous avez absolument tort de le

blaguer. C'est un énergique, un persévérant. S'il ne réussit pas,

c'est peut-être qu'il n'a pas la veine, ou qu'il n'est pas au point.

Tous les aviateurs ont passé par là. Au début, est-ce que Ravier ne

tombait pas à chaque sortie? Est-ce qu'on ne se moquait pas de lui?

Mais depuis qu'il a franchi les Vosges, on admire, justement, la

patience qu'il a déployée dans ses essais. Qui vous dit qu'un jour

votre M. Auguste ne va pas prendre son essor, étonner le monde? Vous

le trouvez ridicule? Moi, je le trouve touchant. Chaque fois que

je le vois parcourir la piste, maintenant, j'ai envie de pleurer.

Je voudrais l'encourager, le consoler, lui crier: «Bravo! Hardi!

Tenez bon!» Est-ce qu'on sait? Un petit mot tendre, ça lui donnerait

peut-être le coup d'aile...

XII

CLIENTS

--J'ai trois rendez-vous de clients ce matin, me dit Chatel. Voilà

des gens qui intéresseraient votre jeune amie, Mlle Popette,

puisqu'elle veut connaître des hommes-volants. Dommage qu'elle ne

vienne que l'après-midi. Car enfin, l'acheteur d'aujourd'hui, c'est

l'aviateur de demain. Il y en a, parmi ces gaillards-là, qui vont se

couvrir de gloire. Ils représentent l'inconnu, la surprise. Dame,

dans le tas, il faudrait choisir un peu à la devine. Mais ils ont,

sur les héros de la Quinzaine, l'avantage d'être moins recherchés,

moins «en scène», et aussi d'être plus nombreux...

--Vraiment, demandai-je, en dehors des professionnels, l'amateur, le

simple amateur vient à l'aéroplane?

--Je vous crois, qu'il y vient, et terriblement. Il existe, le bon

bourgeois qui s'offre un biplan comme une auto, et qui trépide, et

qui en veut. Bien sûr, il y a, dans le nombre, des loufoques et des

fumistes, comme partout. Mais ce ne sont pas les plus ennuyeux.

D'ailleurs, vous allez voir.

Le premier client qui se présenta semblait découpé dans un catalogue

de bon tailleur, tant il était verni, soigné, impeccable. Tenue de

pesage, gants de renne, noble visage, barbe blonde grisonnante à

point. Bref, le monsieur sérieux.

Après avoir fourni, devant un biplan, les explications

d'usage,--que le gentilhomme écouta avec une attention correcte et

soutenue,--Chatel indiqua le prix de l'appareil tout nu voilure et

châssis. Le noble amateur acquiesça d'un signe de tête. Le moteur

était au choix du client. Chatel énuméra les différentes marques,

avec leur valeur. Le monsieur sérieux choisit la plus chère. Quant

aux conditions de paiement, à la commande et à la livraison, il

les accepta d'un battement de paupière. Enfin, Chatel crut devoir

signaler un très récent perfectionnement, qui entraînait une assez

forte majoration de prix. L'impeccable client l'adopta sans balancer.

Et tandis que les deux hommes échangeaient une poignée de main et

prenaient rendez-vous pour le soir même, afin de conclure l'affaire,

j'admirais, par devers moi, la force de l'attrait et de la tentation.

Avec quelle docilité cet homme avait-il accepté les prix et les

conditions de la vente!

--Eh bien, dis-je à Chatel, bon début de journée... L'affaire est

dans le sac.

Il me répondit froidement:

--On ne le reverra pas.

--Comment?

--Eh oui! Celui pour qui rien n'est trop cher est décidé à ne rien

acheter. Il accepte tout, parce qu'en fin de compte il repoussera

tout. Il s'est simplement offert le luxe de voir un appareil de près

et de se le faire expliquer.

Les casseurs de bois · 第 2 / 8 段