Popette et Loulou écoutent de toutes leurs oreilles. La jeun

Note de transcription

Les mots en italiques ont été _soulignés_. Merci de regarder les

autres notes à la fin de cet ouvrage.

LES CASSEURS DE BOIS

OUVRAGES DU MÊME AUTEUR

DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

à 3 fr. 50 le volume.

Vénus ou les deux risques 1 vol.

Les Embrasés 1 vol.

Sésame ou la Maternité consentie 1 vol.

Les Frères Jolidan 1 vol.

Les Demi-Fous 1 vol.

La Mémoire du cœur 1 vol.

Monsieur, Madame et l'Auto 1 vol.

Mariage de demain 1 vol.

Plaisirs d'Auto 1 vol.

Les Révélées 1 vol.

CHEZ GARNIER FRÈRES

Mariés jeunes.

Confession d'un Enfant du Siège.

Scènes de la Vie conjugale.

Scènes de la Vie d'officier.

IL A ÉTÉ TIRÉ DU PRÉSENT OUVRAGE:

_Cinq exemplaires, numérotés à la presse, sur papier de Hollande._

Paris--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.--5243.

MICHEL CORDAY

LES CASSEURS DE BOIS

QUATRIÈME MILLE

PARIS

LIBRAIRIE CHARPENTIER ET FASQUELLE

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR

11, RUE DE GRENELLE, 11

1910

Tous droits réservés.

LES CASSEURS DE BOIS

I

LE CHOIX D'UN MARI

Popette se planta devant moi et, décisive:

--Cher ami, je veux épouser un aviateur.

C'était au premier soir de la Quinzaine d'Anjou, qui s'ouvrait

dans la douceur de l'automne. L'essor simultané d'une douzaine

d'aéroplanes sur un couchant de nacre avait transporté la foule. Les

cris et l'enthousiasme montaient jusqu'aux grands oiseaux de toile.

On communiait dans la stupeur et le charme. Il semblait advenir à

tous un même grand bonheur. Une flamme aux joues, une larme aux

yeux, Popette répétait d'une voix ardente et rapide:

--Je veux épouser un aviateur.

Un vague cousinage et une vraie sympathie m'unissent à Popette.

Elle a vingt-quatre ans. Son père, un céramiste de valeur mort

prématurément, a laissé aux siens une solide aisance. Grandie en

plein milieu artiste, Popette mène une libre existence. Tantôt on

la rencontre suivie de loin par une maman spirituelle et débonnaire

qui s'essouffle, lève des bras courts, soupire: «Oh! cette enfant!»

et s'assoit. Tantôt elle est chaperonnée par son jeune frère Loulou,

dont les douze ans se dépensent en galopades de poulain échappé.

Saine et pure, Popette a toutes les audaces de l'ignorance. Ses

dehors délurés enveloppent une petite âme de romance. Elle s'exprime

avec une volubilité dont elle cherche vainement à se guérir. Elle a

bien essayé de sucer des cailloux. Mais elle les avale.

Sa beauté gamine a la frappe nette d'une monnaie neuve. Popette est

de petite taille et s'en félicite:

--Une petite femme, dit-elle, ça doit être plus facile à prendre dans

ses bras qu'une grande.

Depuis qu'elle a l'âge du mariage, Popette le déclare à tout venant:

elle n'épousera que l'homme qui saura lui plaire. Elle l'espère et

l'attend sans impatience apparente. Jusqu'ici, je ne lui ai connu

que des emballements sans consistance ni durée, qu'elle appelle

négligemment des amitiés tendres. Mais, cette fois, elle paraît bien

décidée à fixer son choix.

Et comme je m'effraie un peu d'une passion si prompte, Popette

s'indigne. Il y a belle lurette qu'elle et son frère ne rêvent

qu'aviation. C'est inimaginable ce que Loulou a déjà construit

d'aéroplanes en chambre, ce qu'il a déjà consommé de cannes à pêche,

de torsades de caoutchouc, d'hélices en carton et de mouchoirs de

batiste. Et il est arrivé à des résultats. Ses appareils volent.

Même qu'ils ont démoli la suspension, brisé une glace, cassé deux

potiches.

Puis, les cils baissés, le bout du petit nez frémissant de malice,

Popette me révèle un culte plus secret. Dans un lieu retiré, qu'il

est convenu de ne pas désigner par son nom, où les regards inoccupés

errent au long de la muraille, Loulou s'est avisé de coller tous les

portraits d'hommes volants, découpés dans les journaux. Panthéon

modeste, autel caché, où l'on se recueille devant ces traits

illustres. Pressé d'obéir à la nature et contraint de ne le point

avouer tout droit, on dit maintenant chez Popette «qu'on va voir les

aviateurs».

Tant de ferveur ébranle mon scepticisme. Cependant, je risque encore

une objection:

--Cela ne vous effraierait pas, Popette, d'avoir un mari qui s'expose

sans cesse au danger? Vous n'ignorez pas que les aviateurs brisent

souvent leurs appareils. Ils ont même forgé une locution pour

désigner ce genre d'accident. Faire une chute, pour eux, c'est

«casser du bois». Ils disent même, plus brièvement encore: «Il y a du

bois». Et dame, il ne faut pas oublier qu'à force de casser du bois,

on peut finir par se casser les os. Vrai, ça ne vous ferait pas peur,

d'épouser un de ces casseurs de bois?

Mais Popette a la foi. Et, dans un crâne et preste roulis d'épaules:

--Ça vaut mieux que de casser du sucre. En somme, ce n'est pas plus

dangereux que l'auto. Il y en a qui sont mariés, n'est-ce pas? Osez

donc dire qu'on n'envie pas leur femme. Vous voyez bien que vous

n'osez pas le dire. Oh! vous ne m'en ferez pas démordre. Et mieux,

vous m'aiderez.

--Comment cela?

--Vous connaissez Lucien Chatel?

En effet, je connais Lucien Chatel, le précoce inventeur dont, en ce

moment même, dans l'ombre croissante qui monte de la plaine, trois

appareils tiennent le ciel. C'est précisément pour applaudir de plus

près à son succès que j'ai résolu de suivre la Grande Quinzaine.

Mais du diable si je m'attendais à tremper les mains dans un mariage.

J'avoue:

--Oui, je connais Chatel. Eh bien?

--Eh bien, vous allez me le présenter. Par lui, de proche en proche,

je connaîtrai les autres. Et je choisirai.

--Et voilà. C'est très simple...

--C'est génial, appuie Popette. Songez donc. Une jeune fille qui

voudrait découvrir son compagnon de vie devrait le chercher parmi des

millions d'hommes. Pour moi, le terrain est déblayé, la sélection est

faite. Je n'hésite plus que devant deux douzaines d'échantillons.

J'opère sur le fin du fin, la crème de la crème. Car vous conviendrez

bien que ce ne sont pas des individus ordinaires, qu'ils dépassent,

au propre comme au figuré, le niveau commun?

Cette Popette a le don de subjuguer ses adversaires. Cette fois, je

me rends:

--J'en conviens, Popette. Tous ces héros, si j'en crois mon ami

Chatel, diffèrent autant par leurs origines--les gentlemen y

coudoient les mécaniciens--que par le but poursuivi: l'émotion

sportive, la prompte notoriété, le vulgaire profit. Mais ils ont des

traits communs. D'abord la ténacité, l'obstination dans l'effort, que

rien ne rebute, que rien n'abat. Puis la décision lucide, prompte,

ferme, active. Enfin le courage. Ils symbolisent l'énergie sous ses

trois faces: la patience, la résolution, l'audace. Soyez persuadée,

petite Popette, qu'ils ont leurs travers et leurs faiblesses. Mais en

même temps ils ont cultivé et poussé à leurs bornes extrêmes les plus

belles facultés dont se puisse ennoblir notre nature. D'un mot, ce

sont des hommes...

--J'y compte bien, dit Popette.

II

HANGARVILLE

A la grande Quinzaine d'Anjou, les hangars d'aéroplanes forment une

ville, plutôt une place forte, défendue contre l'invasion avec des

précautions féodales, une méfiance moyenâgeuse. Elle est entourée

d'une sorte de chemin de ronde que borde sur ses deux rives une

palissade aiguë et serrée et que parcourent sans cesse des piquets

de fantassins et des patrouilles de cavaliers. Les rares issues

pratiquées sur la piste ne livrent passage qu'aux appareils. Et une

âpre sentinelle, rigide comme une consigne en marche, bat son quart

devant ces brèches à la clôture.

Quant à la porte ouverte sur l'enceinte des tribunes, elle est

gardée par une troupe de toutes armes et de tous grades, en même

temps que par ces gardiens hargneux, ces fonctionnaires couronnés de

casquettes, qui sont les innombrables rois d'une République.

A vrai dire, ce n'est pas trop d'une telle force pour résister à la

foule qui se rue à l'assaut en masses profondes. Car Hangarville est

très recherché, étant très défendu. Chaque assaillant brandit une

arme: une carte, un brassard, un prétexte définitif. Mais l'homme à

la casquette veille. Il veille tellement bien qu'il refuse l'entrée

à Labarbette, le constructeur pourtant reconnaissable des aéroplanes

«Victorine». Par contre, il s'efface, subjugué, devant deux quidams

hauts en faux-col, dont le premier dit impérieusement, en montrant le

second: «Laissez passer monsieur».

Grâce au «Sésame», signé de l'aviateur Lucien Chatel, Popette et son

jeune frère Loulou parviennent à franchir le seuil sacré. La maman

de Popette, lasse d'une journée d'enthousiasme et de piétinement, a

préféré, au mystère des hangars, le confortable velours des tribunes.

Popette a pris la mine fervente et recueillie d'une dévote qui

pénètre dans le temple. Loulou, éperdu d'orgueil et de satisfaction,

arrondit des yeux comme des objectifs.

Avec ses murailles de bois, son style uniforme, ses avenues

rectilignes creusées d'ornières, ses carrefours où l'herbe pousse

encore, Hangarville ressemble à ces jeunes cités américaines qui

sortent du sol en une saison. Et l'illusion devient frappante du

point où le regard embrasse la cabine du téléphone et son réseau de

fils, le hangar de l'aviateur américain Hopkins et son drapeau étoilé.

On s'attend à voir le pionnier botté, le rifle à l'épaule, coiffé

de feutre et ceint de la cartouchière. Mais personne ne sort des

maisons de bois. La ville est déserte. Les nids sont vides. C'est

que l'impatiente Popette n'a pas voulu attendre au lendemain. Elle

parcourt Hangarville le jour même de son arrivée, dans le calme du

crépuscule, à l'heure propice où les grands oiseaux de toile sont

sortis et montent au-devant du soir qui tombe... Les aviateurs sont

épars dans l'air ou sur la piste, terrain plus interdit, plus sacré

que celui des hangars, presque aussi inaccessible que l'espace même.

Ni appareils, ni pilotes. Et nous errons au long des bâtiments vides.

Popette penche à chaque seuil ouvert son petit nez curieux et son

buste charmant. Elle s'extasie devant les installations sommaires qui

trahissent pourtant le goût et la personnalité de chaque aviateur.

Ici le désordre. Là des établis dressés. Ailleurs des sièges en

cercle, une esquisse de salon.

Mais de grandes caisses, soigneusement abritées, intriguent Popette.

Qu'est-ce qu'il y a dedans? Hautes d'un étage, bâties en voliges

et garnies de papier-goudron, elles ont servi au transport des

appareils. Maintenant, l'ingéniosité des ouvriers en a fait des

chambres. On y trouve des lits, des chaises, et parfois même le luxe

d'une toilette. Popette demande, émue:

--Est-ce qu'ils habitent ici?

«Ils», naturellement, ce sont les aviateurs. Non. Ces logis

improvisés abritent des mécaniciens ou des gardiens de nuit. La

plupart des pilotes regagnent au soir la ville dans leur auto.

Cependant, certains couchent sur le terrain. C'est le cas de Lucien

Chatel. Et c'est une des grosses attractions de la Quinzaine que de

visiter ce campement, ces six tentes alignées au long du hangar, où

dorment l'inventeur, ses pilotes, son ingénieur et ses ouvriers.

Popette ne voudrait pour rien au monde manquer ce pèlerinage. Se

glissant à travers le réseau des cordes d'arrimage, elle admire

l'ameublement, la couchette, la chaise, la bougie fichée dans une

bouteille, le broc et la cuvette émaillée. Toute rose, elle sort de

la tente vide de Chatel:

--Vous avez vu? Il a un pyjama!

Le hangar proche sert de cuisine et de salle à manger. Les casseroles

brillent au-dessus du fourneau. Trente couverts s'alignent sur la

longue table, garnie d'une nappe, s'il vous plaît. Et les bancs sont

faits de madriers posés sur des caisses à essence.

Mais que disait-on, qu'il n'y avait pas d'appareils? En voici un, qui

étend ses larges ailes. Et monté, qui plus est. Hélas! il est monté

par un gros cuisinier vêtu de blanc qui, profitant de l'absence de

ses maîtres, s'est hissé à grand'peine au banc du pilote et se fait

photographier au volant, dans une posture de héros...

Cette alerte a secoué Popette. L'heure approche où les vrais

aviateurs rentreront. Elle va prendre le fameux contact. Son émotion

grandit à mesure que le jour décroît. Elle m'entraîne, abandonne

Loulou, béant d'admiration et torturé de basse envie devant le

glorieux cuisinier au volant. Oppressée, elle préambule:

--Vous allez me trouver bien bête. Promettez-moi que vous ne vous

moquerez pas de moi.

Je promets. La grande crainte de Popette, c'est de paraître

ridicule. On n'est jamais ridicule, quand on est jolie. Afin que je

ne la raille pas, elle prend les devants et se raille elle-même.

Elle rit. Elle a l'art de rire et de parler en même temps, comme un

ruisseau qui court tout en gazouillant. Et cela lui donne une voix

tintante, argentine, où les mots dansent dans le rire:

--Eh bien, voilà. Vous comprenez, je ne veux pas paraître sotte

devant _eux_. Vous êtes mon ami. Dites-moi vite: quelle différence y

a-t-il entre un biplan et un monoplan?

Pauvre Popette! Voilà donc ce qui la tourmentait... J'explique de

mon mieux, le plus clairement et le plus brièvement possible. Et

comme elle reste confuse de n'avoir pas pénétré un si simple mystère,

comme elle s'effraie de son ignorance future devant _eux_, je la

rassure:

--Mais vous avez eu parfaitement raison de m'interroger. Il n'y a

pas de honte. Bien des gens en savent moins long que vous et n'ont

pas votre modestie charmante. Tenez. Je sais un homme très haut

placé, très expert en son art, à qui l'on expliqua minutieusement le

mécanisme du biplan placé devant ses yeux. Il réfléchit, hocha la

tête, ferma les paupières et demanda enfin: «Mais, où est le gaz?»

III

PREMIER CONTACT

--Racontez-moi Lucien Chatel, ordonne Popette.

Nous sommes tous trois, elle, son frère et moi, incrustés dans les

baquets d'une auto de course qui stationne devant les hangars Chatel.

Ce sont les seuls sièges que nous ayons trouvés. De temps en temps,

Popette se penche et jette un regard inquiet vers les lointaines

tribunes où sa maman l'attend. Déjà leur fronton s'illumine de

grosses perles électriques qui répandent une clarté crue sur les

banquettes désertées. Mais, à aucun prix, Popette ne voudrait manquer

le retour des aviateurs.

--Lucien Chatel? Ah! Je vous préviens avant tout que vous ne pouvez

pas l'inscrire sur votre liste de prétendants. Il ne peut figurer que

dans la catégorie hors concours. Il est marié.

--La veinarde! dit Popette.

--Lucien Chatel, c'est l'homme d'une idée. Il l'a suivie et elle

le conduit loin. Sa vie est une ligne droite qui part de rien et

qui mène à tout. Son idée, c'est d'être constructeur d'aéroplanes.

Vous savez qu'aujourd'hui tous les enfants naissent avec un petit

biplan dans la cervelle. Chatel était en avance d'une génération.

Et il se trouvait alors presque seul de son espèce. Ses biographes

vous diront qu'il a quelque peu flirté avec les Beaux-Arts. Mais

l'École des Beaux-Arts a été la couveuse artificielle des premiers

hommes-volants. Choper fut peintre et Saquefin sculpteur. Et c'est

logique. Car l'aviation nous séduit précisément parce qu'elle est

à la fois esthétique et savante. Je reviens à Chatel. Au sortir de

la caserne, il dessina de-ci, s'associa de-là. Mais son idée ne le

lâchait pas. Et il ouvrit des ateliers d'aviation juste au moment où

tout le vieux continent niait l'aviation... C'est vous dire qu'il

eut des commencements plutôt abrupts. Aujourd'hui, ses usines de

Vincennes emploient trois cents ouvriers et douze appareils de sa

marque sont engagés dans la Grande Quinzaine.

--Est-ce qu'il vole? demanda Popette.

--Il a plané. Il a cassé du bois à une époque où ce n'était ni un

sport, ni la mode. Ce garçon de trente ans est déjà mort deux fois.

--Comment?

--J'entends qu'on l'a deux fois laissé pour mort. Une première fois

il se défonça la poitrine dans les Landes. La seconde fois, au lac

Daumesnil, son planeur, remorqué par un canot automobile, resta

sous l'eau pendant deux bonnes minutes avec son passager. Un autre

y fût resté. Mais Chatel avait son idée: il voulait construire des

aéroplanes; donc il fallait vivre. Voyez-vous, il n'y a rien comme

une idée pour ressusciter un homme. Et maintenant qu'il a fait ses

preuves, il laisse aux autres le soin de fabriquer des allumettes. Ne

cherchez pas et n'écarquillez pas vos jolis yeux, Popette. C'est une

variante de: casser du bois.

--Il est bien?

Les femmes prêtent à cette magique formule «être bien» un sens

si vaste et si fluide, si complexe et si complet, que je n'ose

m'aventurer ni répondre fermement. Biaisons.

--Ils sont tous bien, Popette. Vous jugerez vous-même.

--Et au moral?

Au diable Popette et ses questions! Peu lui importe que Chatel ait

les qualités et les défauts d'un bel animal de race, qu'il soit à la

fois violent et sensible, fougueux et doux, rude et tendre, brusque

et bon, qu'il prodigue sa jeunesse au travail sans la refuser au

plaisir, bref qu'il ait le cœur sur la main, la tête près du bonnet

et le pied près des chausses d'autrui.

Heureusement, un grondement de moteur proche vient interrompre

l'interrogatoire. Ce sont eux! La nuit rabat les oiseaux vers le nid.

Vite, nous nous arrachons à nos baquets.

Les aéroplanes roulent sur le sol comme d'énormes automobiles ailées.

Des hommes maintiennent et guident l'arrière. Pour éviter une allure

trop rapide, les pilotes coupent et reprennent leur élan, apaisent et

raniment tour à tour le moteur. Derrière eux, dans leur dos, l'hélice

tournoyante dessine un cercle de métal, un pavois impalpable et

terrible. Et, haut juchés sur leur siège, casqués jusqu'aux oreilles,

encadrés des toiles toutes blanches dans la pénombre comme d'autant

de bannières, ils font songer à des paladins rentrant de la croisade

et dont le bouclier ferait une auréole...

Au passage, je les nomme à Popette:

--Regardez. Celui-là, avec son amusant bonnet d'Auvergnat, son

sourire malicieux qui lui creuse deux fines rides précoces au

coin des lèvres... C'est Piéril, avant-hier petit sergent, hier

mécanicien, aujourd'hui roi de l'altitude...

Popette m'interrompt:

--Marié?

--Ah! dame, oui.

--Encore! s'écrie Popette. Ah! çà, ils sont donc tous mariés?

--Mais non. Mais non. Tenez, en voilà un qui ne l'est pas. Savournin.

Celui qui est si joliment cravaté. Le plus galant des cadets

de Gascogne. Un Méridional qui gagnait chaque année, en course

automobile, le Circuit du Nord.

--Il est bien, juge Popette.

--Je vous le disais, qu'ils étaient tous bien. Tenez, regardez

cette juvénile figure qui brille pour ainsi dire dans la nuit, tout

illuminée d'extase et de triomphe. C'est Pajou, le Benjamin des

aviateurs...

--Celui-là n'est pas marié, au moins?

--Vous ne voudriez pas, Popette! Son papa vient de lui payer un

aéroplane pour son bachot!

Cependant le gros cuisinier blanc s'avance au seuil du hangar qui

sert de cuisine et de salle à manger. Il crie:

--A table!

Ce que les mécaniciens traduisent en joyeux échos:

--A la croûte! A la croûte!

Une file de bougies fichées dans des bouteilles illumine la longue

table. Leurs flammes vacillent dans l'air frais du soir où se mêle la

bonne odeur du fricot.

Popette ne se tient pas de joie. Tout l'intéresse et tout l'amuse.

Mais soudain elle sursaute. Près d'elle, un svelte jeune homme, vêtu

de la cotte et du bourgeron bleus, la casquette houleuse et le pied

martelant le sol, harangue énergiquement l'équipe:

--Bon Dieu, qu'est-ce qui m'en a laissé encore un dehors? Mais

grouillez-vous donc, tonnerre! Qu'est-ce que vous foutez là, vous

autres? Allons, plus vite que ça. Faut qu'on se démène.

Je ne suis pas bien sûr du dernier mot. Il me semble qu'il rimait

plus richement avec la glorieuse réplique de Cambronne...

Popette, que cette apostrophe étouffe un peu, se rapproche de moi:

--Mais, où est donc M. Chatel?

Alors je saisis le jeune homme en bleu, au langage enflammé:

--Cher ami, permettez-moi de vous présenter Mlle Popette, qui tient

absolument à épouser un aviateur.

Déjà Chatel a recouvré son calme et son aisance. Et, se découvrant

largement, il dit en riant:

--Ah! mademoiselle, comme vous avez raison!

Mais Popette goûte mal ma méchante plaisanterie. Et pour cacher sa

confusion et couvrir sa retraite, elle s'écrie en se frappant le

front:

--Ah! mon Dieu! Et moi qui ai oublié maman dans les tribunes!

IV

RÉMY PARNELL

C'est autour d'une table à thé, dans cette tribune-buffet fleurie,

festonnée, animée de musique, qui fut l'étincelante trouvaille,

le joyau au front de la Grande Quinzaine, où les yeux, le palais,

l'oreille--trois sens sur cinq--trouvaient ensemble leur satisfaction.

Depuis une heure, Rémy Parnell, sur monoplan Victorine, domine

l'espace. Malgré la grande hauteur, on distingue jusqu'à la ceinture

sa silhouette assise et courbée. Il fait vraiment corps avec son

appareil. Ils se complètent. Sa trajectoire est tellement inflexible

et tendue, droite et pure, qu'il semble fuir à la surface étale d'un

lac aérien. Et son vol somptueux, d'une impériale majesté d'aigle aux

ailes toutes grandes, écrase les autres essais, les aplatit à ras de

terre. On ne voit que Rémy Parnell dans le ciel. Il règne.

Popette le suit, les yeux agrandis, la gorge sèche, la tasse de thé

en arrêt, entre la soucoupe et les lèvres. Sa mère reste décidément

à la ville. Elle prétend qu'à regarder ces casseurs de bois, elle

se casse la barre du cou. Et elle a confié sa fille à la tutelle de

Loulou. Mais le petit frère de Popette se soucie bien de son rôle! Il

éclate d'orgueil d'être attablé près de Lucien Chatel et de ses amis,

parmi la curiosité de la foule qui se montre le jeune inventeur.

Cependant Popette, extatique, dit à Chatel en désignant du menton le

glorieux appareil:

--N'est-ce pas, que c'est beau?

Bien que d'une école opposée à celle des «Victorine», Chatel est

trop intelligent pour être injuste:

--Oui, dit-il, je comprends qu'il séduise. C'est un idéal réalisé.

Nos yeux y retrouvent des formes familières et jolies, la carène et

les ailes. Puisqu'il se proposait d'imiter l'oiseau, il touche à son

but. Il atteint sa perfection. Il ne peut plus s'améliorer qu'en

vitesse.

--Et le biplan? interroge gravement Popette, initiée de la veille et

fière de sa science toute fraîche.

--Le cellulaire est dans l'enfance. Non seulement il n'a pas dit

son dernier mot, mais il parle à peine. Il balbutie. Ses formes se

modifieront très rapidement. Soyez persuadée que l'an prochain nous

verrons ici même des silhouettes nouvelles.

Et comme Popette esquisse un hochement de tête satisfait:

--Oh! poursuit Chatel, je sais bien qu'actuellement il n'est guère

joli. Je n'ignore pas les noms dont on l'accable: la caisse, la

voiture de déménagement, la cabane-bambou. Ce ne sont pas des noms

d'oiseaux! Mais c'est qu'aussi nous ne sommes pas habitués à ses

lignes. Nous devrons nous y accoutumer pour en découvrir la beauté.

Question de temps. C'est ainsi que les enfants d'aujourd'hui sentent

tout naturellement la splendeur d'une locomotive...

Mais le charmant et clair visage de Popette se ternit de mélancolie.

Elle s'intéresse, décidément, plus aux aviateurs qu'à l'aviation.

Elle ne connaît Rémy Parnell que par les journaux, par les portraits,

les interviews publiés à l'occasion de téméraires et retentissants

insuccès qui l'ont paré d'une auréole de héros malheureux. Avide de

détails avérés, elle met la tablée à contribution. Il y a là Letipe,

l'ingénieur de Chatel, et l'enthousiaste correspondant d'une grande

feuille sportive. Popette stimule leurs confidences.

Et peu à peu la figure de Rémy Parnell se dégage, une de ces figures

diverses et contradictoires que sculpte la causerie: figures

vivantes, figures ressemblantes cependant, car ne sommes-nous pas

nous-mêmes divers et contradictoires?

On tombe d'accord que Rémy Parnell est un gentleman au sens que le

mot a pris en passant le détroit et qui évoque, dans la forme et dans

le fond, une élégance naturelle, une correction aisée, une parole et

un vêtement qui tombent juste et bien.

Puis quelqu'un déplore qu'il manque de technique, qu'il prenne son

appareil des mains du mécanicien comme un jockey qui monte en course

reçoit son cheval des mains d'un lad. Avantage, risquent les uns.

Inconvénient, répliquent les autres. Par contre, à l'unanimité, on

salue en Rémy Parnell un merveilleux pilote.

Popette et Loulou écoutent de toutes leurs oreilles. La jeune fille

s'émeut surtout de la légende dont se pare déjà la courte vie de

l'aviateur. On raconte que, se croyant gravement malade--hantise

commune à beaucoup de jeunes gens--il résolut de vivre au moins une

existence intense et riche en émotions. Il chassa, des régions

polaires aux forêts africaines. Puis l'aviation vint. Il cassa du

bois avec frénésie et recouvra, au vif de l'air, une santé d'acier.

Par exemple, on discute ferme la question de savoir si Rémy Parnell

a gardé des façons simples ou si sa gloire rapide l'a quelque peu

grisé. Ses détracteurs aiguisent leurs traits et sortent leurs

preuves. Ainsi, la veille, après avoir tenu, à la tombée du jour,

l'espace pendant plus de deux heures, Rémy Parnell atterrit enfin;

on l'entoure et on l'acclame. Mais il écarte les enthousiastes,

prend par le bras un de ses amis, l'entraîne et lui demande:

«Connaissez-vous les résultats d'Auteuil?». A quoi ses partisans de

répliquer que Parnell s'intéresse aux courses et qu'ayant vécu loin

du monde pendant toute la fin de la journée, il a bien le droit, en

retombant sur terre, de s'enquérir des événements survenus en son

absence.

Soit. Mais lorsqu'une jolie jeune femme le supplie d'apposer sa

signature sur une carte postale, comment excusera-t-on Parnell de

témoigner de l'impatience et de déclarer sèchement: «Seulement les

initiales...»? Parbleu! La réponse est facile. Pour le juger,

il faut se mettre à sa place, imaginer les milliers de demandes

pareilles dont il est assailli, submergé. Et puis, la morgue, c'est

souvent le masque glacé de la timidité.

Cependant, le monoplan Victorine fuit toujours de son allure sûre et

tendue, décrit ses grands cercles sur sa piste invisible, comme s'il

dessinait dans l'air autant de prodigieuses couronnes ajoutées à la

gloire de son pilote.

Popette regarde, Popette écoute. Secrètement, elle est du côté de

ceux qui défendent Rémy Parnell. Sera-ce lui, le gentleman-volant,

sera-ce lui qui fixera le petit cœur de Popette? Elle se penche vers

Chatel:

--Vous me ferez signer une carte par lui, n'est-ce pas, quand il sera

descendu?

Chatel promet et tient parole. Il emmène Popette aux hangars, où une

véritable foule assaille le héros, le presse contre la palissade, le

bloque, lui met le stylo sous la gorge. Ah! comme on comprend qu'il

ne signe que les initiales!

Popette tend timidement la carte qui reproduit le portrait de Rémy

Parnell. Et il faut voir le séduisant, l'audacieux, l'ingénu sourire

dont elle pare sa figure charmante, tandis que Chatel présente sa

requête... Rémy Parnell regarde, écrit, rend le carton. Et Popette,

ivre de joie, d'orgueil, éblouie d'un présage de victoire:

--Il a mis son nom tout entier!

V

UN ACCIDENT

C'est le deuxième jour du prix de la Durée, le plus important de la

Quinzaine. La veille, Choper a établi un formidable record. Et Piéril

se propose de le battre.

Pour lui, l'entreprise est capitale. La victoire lui assurerait

tout ensemble la gloire universelle et la forte somme. Et ses amis

s'y intéressent presque autant que lui. Car ils forment, autour du

pilote, une petite association. Piéril apporta le châssis et la

voilure, gagnés dans un concours de modèles réduits. Un journaliste,

un ingénieur, un banquier se cotisèrent afin d'acheter le moteur. Et,

désormais, tous quatre partagent les frais et les gains de chaque

campagne.

Aussi les trois associés s'empressent-ils, plus émus en apparence

que Piéril lui-même, autour de l'appareil. C'est, tout au fond de la

piste, dans l'espace réservé à l'essor des aéroplanes. Le soleil de

midi, large épanoui, promet une belle journée. Et toutes les faces

brillent d'espoir.

Popette assiste au départ. Au bras de Lucien Chatel et redressant

sa petite tête charmante sous la toque de laine, elle a franchi les

derniers barrages. Elle foule la terre promise. Et le spectacle des

suprêmes préparatifs la passionne et l'absorbe.

Piéril, debout dans l'armature de son appareil, fait son plein

d'essence. Ce n'est pas un bidon qu'il emporte, c'est un baril, un

tonneau. Condition nécessaire au succès. Car, sauf incident, son vol

durera autant que sa provision d'essence. Mais quelle surcharge!

Aussi, pour la compenser, Piéril s'allège-t-il autant qu'il peut.

Il a quitté souliers, jambières, montre, portefeuille. Ah! dans ces

moments-là, les aviateurs deviennent fous. Il y en a qui brossent

leurs souliers pour en détacher la boue. Pour un peu, ils se

confesseraient, afin de se débarrasser du poids de leurs péchés.

Mais Popette s'intéresse à Mme Piéril presque autant qu'au pilote

lui-même. Elle l'admire, elle l'envie. Ah! la brave petite compagne,

accorte, éveillée, ronde et potelée comme une fine caille de vigne.

Que c'est crâne, et courageux, de suivre son mari tout au long de

l'épreuve, de darder, de projeter ses vœux et son énergie vers le

petit point blanc suspendu dans le ciel...

On élance l'hélice. Le bruit du moteur éclate et ronfle. Des hommes,

dont le bourgeron claque au vent, s'agrippent à la cellule arrière.

Piéril lève la main. Il s'ébranle.

Mais s'enlèvera-t-il? Tout est là. Une fois qu'il aura quitté

la terre, il ne retombera plus. Même, au fur et à mesure qu'il

consommera son essence, il s'allègera et n'en marchera que mieux. La

casquette de Lucien Chatel tangue sur son front agité. Généralement,

quand ses appareils jouent une grosse partie, il se terre et va

cacher son émotion dans quelque coin ignoré.

L'aéroplane de Piéril roule sur le sol, où ses pneus creusent

un sillon. Comme il est lourd! Et tous les cœurs, au fond des

poitrines, sont aussi lourds que lui.

Enfin, il se décolle! Le voilà parti. Ah! maintenant, il va pouvoir

rester des heures en l'air, toute la journée... C'est la victoire

avec ses lauriers et ses fruits d'or.

On respire. Les gorges se débrident, les visages s'éclairent. Popette

observe Mme Piéril, toute droite, la bouche entr'ouverte, le souffle

court et la lèvre sèche. Pour un peu, Popette irait lui prendre les

mains, à la brave petite femme, afin de mieux communier dans la joie.

Lucien Chatel s'est éclipsé. Quant aux associés de Piéril, ils ne

quittent pas des yeux le grand oiseau blanc qui lentement s'élève,

leur espoir ailé.

Mais que se passe t-il? Un monoplan, rentrant au port, arrive droit

sur le biplan de Piéril. Il le domine et fond sur lui. On croit

assister à l'effroyable bataille des deux écoles rivales. Tous deux

marchant à soixante à l'heure. Sûrement ils vont se pulvériser,

s'anéantir...

Non. Piéril a vu. De deux dangers, il choisit le moindre. Et comme

un homme menacé de recevoir un bolide sur la tête serre les épaules

et tend le dos, il se rabat au sol. Son appareil le touche et s'y

accroche.

Sera-ce l'accident? Pendant un interminable instant, on espère

encore. Puis c'est le stupide écrasement, l'énorme et jolie

architecture aérienne, si rigide, si tendue, qui s'écroule et

s'aplatit.

Au même pas de course, dans la même angoisse, les amis de l'aviateur

s'élancent vers lui. Le souvenir des chutes tragiques traverse les

mémoires. Si Piéril était pris sous le moteur? Popette suit Mme

Piéril. Ah! les atroces minutes pour la brave petite femme!... Et

Popette, tout en courant, balbutie, sans bien savoir ce qu'elle dit:

--Il n'a rien, n'est-ce pas, madame, il n'a rien?

En effet, il n'a rien. On le voit se dégager de l'amas de débris.

On l'entoure. En chaussettes dans l'herbe humide, il se croise les

bras, furieux contre le maladroit qui le contraignit d'atterrir et

désolé de la partie perdue. C'est fini, maintenant, il n'aura pas

le prix de la Durée. Choper le gardera. Que d'espoirs, de projets,

soudain réduits en miettes!... Ses associés consternés contemplent et

mesurent le désastre...

Mais Mme Piéril a rejoint son mari. D'un seul regard, elle

l'enveloppe, l'examine:

--Tu n'es pas blessé?

--Mais non, mais non.

Ah! dans ce moment-là, le reste lui est bien égal, à elle, le prix

de la Durée, et la victoire, et lauriers, et les fruits d'or.

Penser qu'il aurait pu se tuer... Pourtant, il a du chagrin, son

homme. Alors elle l'entraîne un peu à l'écart et, sans souci des

photographes et du cinéma, lui jette un bras autour du cou, se

hausse, l'attire et lui plante un gros baiser sur la joue.

Popette m'a saisi la main. Ses beaux yeux bruns sont humides. Et, de

sa voix rapide qui tremble et rit:

--Vous avez vu?... Vous avez vu?... Voilà à quoi ça sert, d'être la

femme d'un aviateur. Ah! ce que c'est chic, de pouvoir consoler un

homme rien qu'en lui tendant le bec...

VI

DÉJEUNER AU HANGAR

Midi. Trente couverts s'alignent aux deux côtés de la longue table

dressée sous le hangar. Mme Chatel n'accompagnant pas son mari, il

n'y a pas, parmi les convives, d'autre femme que celle de l'ingénieur

Letipe. Aussi, quand Chatel l'invite à s'asseoir près de lui sur le

banc, Popette se sent-elle très intimidée, sous son petit air crâne.

Deux femmes pour vingt-huit hommes, c'est impressionnant.

Et puis, le décor est si nouveau. Cette halle aux murs de bois,

ouverte d'un côté sur le jour cru de la piste et cachant de l'autre,

dans ses profondeurs sombres, mille sujets hétéroclites: des

couchettes, un moteur et des morceaux d'aéroplane, des caisses et des

sacs de provision, des barils. Et ces cuisiniers qui s'agitent devant

leurs fourneaux, dans un grand bruit de casseroles et de friture.

Elle a beau se répéter qu'elle n'est pas seule, que son petit frère

Loulou est assis à ses côtés, Popette est un peu dépaysée, perdue:

Elle regrette presque d'avoir accepté l'invitation de Chatel. Mais,

dame, elle a voulu voir de près des aviateurs. Et, à ce point de

vue-là, elle est servie. Ils sont trois, attablés devant elle:

Savournin, Pajou, Lerenard. Et qui plus est, trois célibataires.

A leur suite, s'alignent les mécaniciens, ajusteurs, monteurs, toute

l'équipe. Sans compter quelques transfuges des maisons voisines que

Chatel accueille généreusement. Est-ce la présence de cette jolie

petite femme inconnue? Est-ce plutôt la faim aiguë de gaillards qui

ont trotté toute la matinée derrière les appareils? Quoi qu'il en

soit, le repas commence dans le recueillement, dans un silence actif

où l'on entend cette réflexion, coulée à mi-voix par un ouvrier: «Si

on avait tous une sonnette au menton, quel carillon!»

Mais Savournin ne sait pas rester longtemps muet ni grave. Rien ne

peut ternir sa fine gaîté. Toute sa face rase, ouverte et franche,

respire la belle humeur: ses yeux bleus, d'une eau scintillante

et claire; ses dents éclatantes, d'une fraîcheur, d'une pureté

enfantine, et dont son rire fréquent ouvre tout grand l'écrin.

Jusqu'à sa cravate, qui lui ressemble et le complète, désinvolte,

coquette, envolée aux deux pointes, en ailes d'oiseau.

Évoque-t-il l'aventure d'auto où il pensa trouver la mort, du temps

où il montait en courses? Dépeint-il la guigne persistante de ses

débuts d'aviateur? Il conte, de jet, sans faconde, avec la même

inaltérable gaîté, que pimente une pointe d'accent méridional.

Il faut l'entendre rappeler son premier accident d'aéroplane...

Emporté par un tourbillon soudain, il sort de la piste, franchit une

ligne d'arbres, atterrit au premier espace libre. Aussitôt, le bruit

se répand qu'il a fait deux victimes. Brancardiers, ambulances. Ah!

Vaï. Elles étaient jolies, les deux victimes. Une dame enceinte qui

s'est évanouie d'émotion à cinquante pas de l'appareil et un monsieur

qui s'est tourné le pied en courant voir l'accident!

Mais la guigne n'a pas duré. Il l'a lassée avec le sourire. Et c'est

justice. Personne comme Savournin pour «gratter» sur son appareil,

pour le mettre au point à patients coups de lime. A quatre heures,

chaque matin de la Quinzaine, il arrive de la ville en auto. Depuis

quelques mois, il vole de succès en succès. Il étonne l'Europe: Et

sans rien perdre de son cordial humour, de son ardeur riante, sa

jolie grâce d'oiseau qui jase et qui brille.

Pajou, le benjamin des aviateurs--dix-huit ans--écoute, un coude sur

la table et le menton dans la main. Sur son visage juvénile et précis

de Bonaparte à Brienne, on lit l'ambition d'égaler, de dépasser les

exploits des grands virtuoses. Il n'en mange plus. Et il ne sort de

son rêve que pour demander à Chatel, le front anxieux et la voix

inspirée:

--Dites, Monsieur Chatel, si je partais à pleins gaz?

Quant à Lerenard, c'est un timide. Ancien contremaître chez

Victorine, admirable mécanicien, récemment promu au rang de pilote,

sa fortune soudaine l'éblouit. Son col le gêne et ses mains

l'embarrassent. Et pareil à l'autruche qui fuit le péril en se

cachant la tête, il voile son trouble en s'enfouissant le nez dans

son verre.

Du côté des ouvriers, le ton monte à mesure que le repas s'avance.

On commente passionnément les essais du matin. On s'y montre sans

pitié pour les concurrents malheureux. Parlant de l'aéroplane qui

s'est brisé dans l'atterrissage, une voix blagueuse prononce--et

c'est toute l'oraison funèbre du pauvre appareil pulvérisé, aplati en

flaque:

--Mon vieux, on l'a ramassé avec une cuiller et du buvard!

Mais un grand diable dégingandé, suivi d'un aide, surgit dans le

vide de la baie. L'homme du cinéma! Ses jambes, longues et grêles,

écartées en compas, ressemblent aux pieds de son appareil. Plein

d'assurance et de bagout, il sollicite l'honneur de prendre sur son

_film_ le déjeuner au hangar. Et pour s'attirer la bienveillance

générale, il certifie que la bande se déroulera dès le lendemain soir

dans un grand music-hall parisien.

Popette s'effare. Quoi? Elle va figurer sur une scène de

café-concert? Ah! vous avez voulu voir des aviateurs en liberté,

Popette. Ce sont les inconvénients du métier. A la face de Paris,

vous allez être un petit peu compromise en compagnie du brillant

Savournin.

L'homme en compas stimule les convives. Est-ce la vieille habitude de

poser devant l'objectif? Rien n'est plus difficile à dégeler que des

gens devant un cinéma.

--Voyons, Monsieur Savournin, s'écrie-t-il, portez un toast!

Excellente idée. Et pendant qu'avec une agilité merveilleuse

l'homme tourne d'une main son moulin à café et de l'autre en change

la direction, Savournin se lève, salue, improvise un speech où son

heureuse fantaisie mousse et déborde.

Les visages s'animent, s'éclairent. Les verres tintent. Savournin

heurte le sien à celui de Popette, s'incline et découvre son joli

sourire perlé... Ah! certes, parmi les célibataires, Rémy Parnell,

le gentleman-volant, apparaît bien séduisant, mais aussi bien

lointain. Mais ce Savournin serait un bon compagnon de vie, plein

d'entrain, de vaillance, de gaîté... Et l'homme du cinéma, jambes

écartées, tournant éperdument ses deux manivelles, ne se doute pas

qu'il immortalise les perplexités d'une petite Popette que guette

vaguement l'embarras du choix.

VII

LE BRASSARD

Loulou, le frère de Popette, a un brassard. Mais oui, un vrai

brassard. Même qu'il l'a trouvé par terre, près d'un hangar. Un

brassard violet, frappé de lettres d'or. Avoir un brassard à douze

ans... Ça suffit à vous griser. Ça grise bien les grandes personnes.

Et Loulou est ivre d'orgueil. Il en titube. Songez donc. Passer sous

le nez des gardiens, sous le nez des fantassins et des cavaliers,

sous le nez des gendarmes, passer sous tous ces pifs-là librement,

légèrement, la tête haute, l'air distrait, la démarche affairée.

Avoir de l'autorité sur l'autorité. Je vous dis que c'est enivrant.

Ah! dans ces moments-là, on excuse et on comprend le goût bien

français du brassard. Oui, quand on est un quidam quelconque

perdu dans la foule, on blague. On se gausse, par exemple, des

petits messieurs qui, pour organiser le plus modeste concours de

cerfs-volants sur la plus minuscule des plages, commencent par

s'affubler d'un énorme brassard. Mais quand on en porte un soi-même

au biceps, c'est une autre paire de manches. On devient un autre

homme, avec une autre cervelle. Alors on conçoit l'allure désinvolte

et supérieure de ceux qui revêtent le sacré symbole. On la conçoit,

car on l'adopte.

Pour atteindre au sommet de sa gloire, Loulou s'est rué sur la piste,

sur l'inaccessible piste. Ah! la sentinelle a été rudement épatée.

Mais elle l'a laissé passer, grâce au brassard. Et maintenant, il la

foule, la terre promise, dans un galop effréné. Cent mille regards

le contemplent, cent mille curieux l'envient, lui, Loulou.

Saoul de puissance, il lance des mots et des cris que le vent de la

course cueille sur ses lèvres. Des aéroplanes ronflent au-dessus de

sa tête. Bah! Qu'est-ce qu'un aéroplane? Un cerf-volant qui marche

tout seul. Loulou est blasé. N'est-il pas l'égal des aviateurs, avec

son brassard?

Il pourrait même passer pour un pilote, aux yeux du public. Un pilote

qui aurait eu son aéroplane en cadeau de première communion. Pajou

a bien reçu le sien pour son bachot. Non, décidément, Loulou ne

souhaite pas d'être pris pour un pilote. C'est banal. Sous l'aile

des biplans de Lucien Chatel, il en éclôt chaque mois des couvées

entières.

Le chic, ce serait d'être pris pour un commissaire... Quelle idée!

Il va se donner à lui-même la comédie. Et, par le miracle de la

griserie, voilà Loulou promu commissaire. Son imagination bouillonne.

Il s'aide de ses souvenirs personnels et des propos doucement

ironiques de Lucien Chatel. Il est Poitrinas, le commissaire le plus

gonflé de son omnipotence. Le thorax bombé, la voix creuse et grasse,

il lance et distribue de haut des «Bonjour, cher!» essentiels et

protecteurs comme des bénédictions papales. Puis, s'irritant sans

cause, il tonne, clame, engueule, sans abandonner sa majesté ni sa

superbe de pontife.

Puis Loulou se transforme en Laridan de la Poline, sans qui les

concours ne seraient plus des concours. Son regard étincelle en

briquet. Piaffant sec sur de hauts talons, il coupe, taille, rogne,

tranche, avec la précision métallique et définitive d'une paire de

ciseaux.

Plus haut encore! Loulou est le duc de Molinon, président de la

Quinzaine et grand vigneron de son métier. Ses gestes prennent une

grâce nonchalante et flexible. Son coude s'écarte en anse d'amphore

comme s'il offrait le bras à la femme de l'Exécutif. Il avance sur

les pointes, modeste sous la rafale du succès comme un danseur de

corde dans la tempête des bravos, heureux d'avoir, en un juste

équilibre, également favorisé l'essor de l'aviation et le renom des

vins d'Anjou.

Plus haut, plus haut toujours. Loulou devient Coquard, le banquier

Coquard qui, dans la coulisse, tient les fils des marionnettes et les

cordons de la bourse. L'œil narquois, le menton aiguisé d'un rictus,

les mains enfoncées dans les poches jusqu'aux genoux, il contemple

la plaine, dénombre la foule et soupèse le gain de la journée. C'est

pour lui qu'un million d'êtres humains s'est rué vers l'Anjou. C'est

pour lui que des pionniers téméraires luttent contre l'espace. Il est

le prodigieux croupier de ce tapis vert où tournent les chevaux ailés.

Fou de grandeur, Loulou voudrait monter encore. N'y a-t-il donc plus

rien, au-dessus de cet homme, pour qui les uns versent leur argent,

pour qui les autres risquent leur peau?

Y a-t-il un souverain plus obéi, un potentat le plus absolu? Oui.

Il y a le gendarme. Le gendarme dont l'autorité ne connaît pas de

borne, le gendarme qui ne pense pas, qui ne réfléchit pas, qui n'a

rien d'autre dans l'esprit, derrière son front, que sa puissance, qui

en est plein comme une cruche est pleine d'eau, le gendarme qui n'est

qu'un bloc de pouvoir, coulé dans des bottes.

Et Loulou est le gendarme. Il crie, il hurle: «On ne passe pas!»

Du diable s'il sait pourquoi on ne passe pas. Mais voilà justement

l'ivresse culminante, le paroxysme de la jubilation. C'est d'embêter

les gens sans raison. C'est d'arrêter la foule, les cyclistes, les

voitures, avec un geste, avec un doigt, c'est de faire aux autos

signe de ralentir même quand elles calent. Et tout cela sans savoir

pourquoi, pour le plaisir. Pourquoi? Mais il s'en fout, il s'en fout

éperdument...

Or, Loulou, dans sa démence orgueilleuse, s'est rapproché des

barrières. Un gardien le hèle: «Pssitt!», le happe:

--Dites donc, mon petit ami, où avez-vous trouvé ce brassard-là? Il

est faux. On vend les pareils dix sous au bazar de la ville. Vous

allez me quitter ça tout de suite. Et si je vous y repince, gare à

vous...

Et Loulou s'effondre, s'anéantit, soudain précipité du faîte des

grandeurs.

VIII

RIVALITÉ

Le dirigeable _Albatros_ concourait pour la Coupe des Aéronats, sur

dix tours. Mais, soit qu'il fût seul de son espèce et qu'ainsi la

course perdît de son intérêt aux yeux de la foule, soit que l'allure

de son hélice et de sa marche semblât trop lente aux regards blasés,

il évoluait dans l'indifférence. Il apparaissait déjà comme un

anachronisme, une diligence défilant devant les tribunes au beau

milieu d'une course d'autos.

Dans le garage en plein air contigu au pesage, un mécanicien assis au

volant dit à l'un de ses camarades:

--Y a seulement deux ans, on se serait dévissé le ciboulot, pour

regarder ça... Au jour d'aujourd'hui, on s'en bat l'œil.

Popette, accoudée à la barrière du pesage, cueillit le propos au vol.

Elle en éprouva quelque dépit. Ces chauffeurs ne se doutaient donc

pas qu'un de ses soupirants, là-haut, dirigeait l'aéronat?

Mais oui, un soupirant. Et non point un de ces candidats--tels le

gai Savournin ou l'élégant Parnell--que sa petite sagesse tenait en

observation et qui ne se doutaient même pas de leur bonheur possible.

Non, non, un vrai candidat, qui posait sa candidature.

Depuis le début de la Quinzaine, le dirigeable, arrivé par le train

et gonflé sur place, se balançait sous son hangar, en lisière de

l'aérodrome. Il craignait le vent. Mais, en attendant de tourner

autour de la piste, son pilote tournait autour de Popette.

Ah! ça n'avait pas traîné. Ce Barral se trouvait être un ami de

Chatel. Dès le second jour, il s'était fait présenter à Popette.

Et, depuis, il s'empressait, faisait les honneurs de son dirigeable

toujours prisonnier, de la nacelle, du moteur, offrait le thé au

buffet, promettait à la jeune fille, dès le meeting terminé, une

promenade aérienne...

Indice plus grave, il courtisait la maman de Popette. La bonne dame

revenait, en effet, de temps en temps aux tribunes, depuis qu'elle

savait sa fille résolue à rester jusqu'au bout de la Quinzaine. Elle

avait levé au ciel ses petits bras courts: «Ah! cette enfant». Et,

rencognée au dernier rang des banquettes, contre le mur du fond,

à l'abri des courants d'air, elle tricotait avec résignation des

chaussons de grosse laine grise pour les pauvres. C'est là-haut que

Barral montait parfois la saluer et lui tenir compagnie, prodiguait

ces frais d'amabilité que les gendres font plus tard payer si cher à

leur belle-mère.

Évidemment, il avait du goût pour Popette. Mais lui-même n'était

pas déplaisant. Un amateur, un gentilhomme, racé de traits et de

silhouette. Un type dans le genre de Rémy Parnell, en somme. Un

passionné de ciel, qui ne comptait plus ses ascensions. Et qui, aux

qualités professionnelles, ajoutait des dons précieux de courtoisie,

d'entrain, d'enjouement et d'esprit.

Qu'avait donc cette foule à négliger le dirigeable, à lui préférer

nettement l'aéroplane? Les deux sports, hélas! ne comportaient-ils

pas des risques équivalents? N'était-il pas gracieux, ce grand

squale doré qui nageait dans l'azur? Et Popette enrageait. Mais,

en descendant tout au fond de sa pensée, elle enrageait un peu

contre elle-même, car elle n'était pas bien sûre de ne pas partager

l'opinion générale.

A ce moment, le jeune Loulou rejoignit sa sœur. Ce jour-là, il

remplaçait la maman de Popette. Il désirait assister au départ de

Savournin. Et, depuis la fatale aventure du brassard, où il avait

senti sur son épaule la lourde main de la justice, il n'osait

plus s'aventurer tout seul sur la piste. Popette consentit à

l'accompagner. Une fois de plus, l'inaltérable bonne grâce de Lucien

Chatel leur fit franchir le seuil de la terre promise.

Les casseurs de bois · 第 1 / 8 段