composait, à ce moment, de trente-sept volumes[476], que cinq autres
bientôt allaient suivre[477]; soit, en tout, quarante-deux volumes.
En voyant ainsi, d’année en année, croître son œuvre, Pontmartin ne
songeait nullement à répéter l’_Exegi monumentum_ d’Horace, mais il
se croyait le droit de lui appliquer le _Vires acquirit eundo_ de son
cher Virgile: «Je sens, m’écrivait-il le 28 juin 1868, que mes volumes
de Causeries littéraires gagnent, à se multiplier, une sorte de valeur
indépendante de leur mérite.»
Pendant plus d’un demi-siècle, Pontmartin a parlé de tous les
écrivains et de tous les livres de son temps, non comme un
bibliographe, non pas même comme un critique de profession, mais
comme un homme du monde, très mêlé au mouvement littéraire, et qui,
sans avoir l’air d’y toucher, ajoute chaque semaine un chapitre à ses
Mémoires—et à ceux du voisin. «S’il me fallait chercher dans le passé
des comparaisons ou plutôt des analogies, dit très bien M. Léopold de
Gaillard, je songerais à une sorte de Saint-Simon homme de lettres,
vivant au milieu des auteurs comme l’autre vivait au milieu des
courtisans, mêlé à tout, connaissant tout, racontant tout par le menu,
non certes sans malice, ni sans parti pris, ni même sans une certaine
pointe d’aristocratie, mais avec la bonne foi visible de la passion,
avec une verve infatigable, et pour ses lecteurs avec l’heureuse
surprise d’un esprit toujours en scène, et qui n’a pas l’air de s’en
douter[478].»
Quarante-deux volumes d’_extraits_ et de comptes rendus, c’est
beaucoup, dira-t-on; j’ajoute, pour ma part, que ce serait trop,
beaucoup trop. Mais les feuilletons de Pontmartin ne sont pas des
extraits; il n’oublie jamais qu’il est un causeur, et un causeur, dans
son salon, n’a pas un livre à la main et ne fait pas de citations. Ce
ne sont pas non plus des comptes rendus, à proprement parler. Sans
doute il a lu avec soin l’ouvrage dont il veut entretenir ceux qui
l’écoutent; mais, sa lecture faite et le volume fermé, il ne l’analyse
pas, ou très rarement; il en prend texte seulement pour développer à
son tour les idées que le sujet lui suggère. L’auteur lui a fourni le
libretto, il se charge d’écrire la musique.
Combien de fois ne lui arrive-t-il pas, surtout lorsqu’il lui faut
parler d’un roman, de le reprendre en sous-œuvre et d’ajouter au
canevas des broderies nouvelles! A propos du roman par lettres de
M^{me} Caro—_Nouvelles amours de Hermann et de Dorothée_,—il
écrit: «J’en veux à l’auteur d’avoir manqué un délicieux sujet, où
nos patriotiques rancunes auraient pu rencontrer un commencement
de revanche. Ce sujet, voici, selon moi, comment elle aurait dû le
traiter.» Et, en un tour de main, l’auteur et son roman se trouvent
refaits[479].
_La Veuve_ est un des meilleurs récits d’Octave Feuillet, Pontmartin
ne lui ménage pas les éloges. Les dernières pages cependant n’ont
pas laissé de le choquer. Un autre critique se fût borné à donner
ses raisons, à motiver son jugement. Il fera mieux; il propose une
variante, il imagine un autre dénouement[480].
Dans un de ses premiers romans, _Mensonges_, Paul Bourget avait
développé avec succès toutes les délicatesses, toutes les subtilités de
l’analyse psychologique; mais il y avait mêlé des peintures sensuelles,
des pages où la psychologie se faisait plastique. Et Pontmartin de se
demander: «Était-il donc impossible d’écrire un roman complètement
chaste avec le sujet choisi par M. Paul Bourget? Essayons.» Il essaie,
et à la toile du jeune maître il apporte d’heureuses retouches[481].
Un autre jour, ayant à parler des _Maximes de la vie_, par _M^{me} la
comtesse Diane_[482], il prend deux ou trois de ces maximes et il les
_illustre_ par des exemples, par deux ou trois saynètes du tour le plus
piquant[483].
C’est ainsi qu’avec lui la critique est souvent une véritable création.
Ses confrères, même les plus justement célèbres, n’ont qu’un cadre,
toujours le même, qui sert pour tous leurs articles. Rien de plus
varié, au contraire, que les cadres de Pontmartin.
Une femme d’infiniment d’esprit, la comtesse de Boigne, publie en 1866
un roman—_une Passion dans le grand monde_—qu’elle avait composé...
en 1816. L’article de Pontmartin revêt la forme d’une lettre _à M.
l’abbé de Féletz, à Paris_, lettre datée du 12 janvier 1817, et qui
dut faire les délices du très spirituel abbé, alors rédacteur au
_Journal des Débats_, en attendant l’Académie française[484].—A-t-il
à parler d’un poète, de François Coppée ou de Paul Déroulède, il écrit
sa causerie en vers[485]. A propos de _la Sorcière_, de Michelet, il
nous transporte sur une des cimes du Brocken, avec une décoration dans
le genre de celle de la _fonte des balles_, de Freyschütz, et il nous
fait assister à un _Ballet sur balai_, moitié vers, moitié prose[486].
Ailleurs, à l’occasion du _Lycée Condorcet_ (tour à tour Bonaparte,
Bourbon, Fontanes, re-bonaparte, etc.), nous avons, non plus un ballet
fantastique, mais de vraies scènes de comédie[487]. Jamais Lycée de
la République ne s’était trouvé à pareille fête, et ce n’est pas ce
jour-là qu’on aurait pu dire:
L’ennui naquit un jour... de l’Université.
Les _Causeries_ ne renferment pas moins de neuf ou dix articles sur
les romans de M. Zola. «Comment faites-vous, demandait-on à un vieux
journaliste, pour faire votre article tous les jours? Quel est donc
votre secret?—Mon secret est bien simple. Il tient en quatre mots:
dire, redire, se contredire.» Pontmartin, dans ses dix articles sur
Zola, ne se répète pas; encore moins, se contredit-il; seulement,
sur ce fond invariable, il applique sans cesse une forme nouvelle.
Tantôt, à propos d’_Une page d’amour_, pour ébrancher, ou plutôt
pour couper par le pied l’arbre généalogique des Rougon-Macquart, le
chevalier Tancrède déroule sur le tapis du salon l’arbre généalogique
des Bougon-Jobard et en détaille toutes les beautés[488]. C’est de la
parodie, mais c’est aussi de la critique, et de la meilleure. Tantôt,
il commence un éloquent article sur _Nana_—_Nana partout_—par une
désopilante fantaisie sur le naturalisme et la réclame, sur la ronde
des affiches remplaçant celle du sabbat[489]. Une autre fois, quand
M. Zola met en pièce le plus fameux de ses romans, Pontmartin nous
raconte la _première_ de _l’Assommoir_ sur le Grand-Théâtre d’Athènes,
et c’est merveille de voir quelle exquise poésie il a su extraire de
l’argot de Coupeau et de Bibi-la-Grillade, et comme il a su changer le
_tord-boyaux_ de Mes-Bottes en vin de Chypre ou de Samos[490].
VI
Bayle a dit quelque part: «Combien y a-t-il de gens d’esprit qui
s’ennuient à la lecture d’un ouvrage qui resserre leur imagination en
la tenant toujours appliquée à un même sujet! Qui n’aime la diversité?»
Ceux-là ne s’ennuieront pas avec les Causeries de Pontmartin. Où
trouver plus de diversité? Diversité dans les cadres, nous venons de
le voir, diversité aussi dans les sujets. D’habitude, les critiques
littéraires ne parlent que des livres. Pontmartin parle de tout; il a
des feuilletons sur les théâtres et sur les grandes _premières_; il en
a sur les réceptions académiques—et ce lui est un jeu de montrer que
si les immortels ont, à eux tous, de l’esprit comme quarante, il a, à
lui seul, de l’esprit comme quatre. A un article de critique succède
un article de fantaisie: après une grande étude sur les _Misérables_,
de Victor Hugo, vient une dramatique nouvelle intitulée _le Vrai Jean
Valjean_[491]. A la suite de feuilletons sur les romans d’Alphonse
Daudet ou de Georges Ohnet, viennent d’émouvantes pages sur les
_Invalides du Sanctuaire_[492], l’_Orphelinat d’Auteuil_[493] et les
_Sœurs hospitalières_[494].
Les autres critiques ne s’occupaient que des vers publiés à Paris.
Pontmartin s’occupe volontiers des poètes restés fidèles à leur
province, et en particulier de ceux qui n’ont pas voulu quitter, pour
les rives de la Seine, les bords du Rhône et de la Durance, Roumanille,
Mistral, Aubanel, Félix Gras, Anselme Mathieu. C’est lui qui a, dès
1854, bien avant l’apparition de _Mireille_, appelé l’attention sur ce
réveil de la littérature provençale, qui contraste si singulièrement
avec les tendances générales d’une société dont le génie centralisateur
est encore secondé par la rapidité des communications, le mouvement
des idées et l’inévitable abandon des mœurs, des traditions, des
physionomies locales. C’est l’auteur des _Causeries littéraires_ qui
nous a fait connaître et aimer cet admirable Roumanille, dont les
œuvres en prose et en vers ont fait autour de lui tant de bien, ce
vaillant et ce modeste qui, par ses efforts, sa persévérance, ses
poésies charmantes, a créé le groupe dont, jusqu’à sa mort, il est
resté le centre et d’où Mistral a pu sortir, son poème de _Miréio_ à la
main, sûr d’avoir un public et un auditoire.
Si la philosophie l’attire peu, et s’il s’obstine à trouver, ainsi
qu’il le faisait au collège, qu’il y a là _beaucoup de tintamarre et
de brouillamini_, il aborde volontiers, quand l’occasion lui en est
offerte, les questions morales et religieuses. Ses articles sur les
livres de Renan, et en particulier sur son volume des _Apôtres_[495],
sont d’excellents chapitres d’apologétique chrétienne.
Romancier et poète, il a du goût pour l’histoire,—je veux dire celle
de son temps et de son siècle; car, de l’histoire ancienne, il n’avait
guère souci. En politique, comme en littérature, il a des principes, il
a un criterium, qui lui permet de bien juger. Jeune, il avait été un
_carliste_ intransigeant, et il fût allé aisément aux extrêmes; mais
les années, la leçon des événements, la connaissance des hommes, lui
ont appris l’indulgence et lui ont rendu facile l’impartialité. Nul
peut-être n’a mieux parlé de la monarchie de Juillet que ce légitimiste
impénitent. Ses huit articles sur les _Mémoires_ de M. Guizot[496] sont
vraiment dignes de l’illustre homme d’État. S’il est parfois obligé de
le combattre, il n’engage avec lui qu’un duel à armes courtoises, et il
met un crêpe à la poignée de son épée.
Pontmartin excelle encore dans ces études d’ensemble, dans ces
_portraits après décès_, qu’il consacre à ceux de ses contemporains
qui ont brillé dans la politique ou dans les lettres et dont la tombe
vient de s’ouvrir. Il aurait suffi de les réunir en un ou deux volumes,
pour avoir comme une annexe de l’Exposition des _Portraits du siècle_:
Lamartine, Berryer, Thiers, Guizot, de Barante, Alfred de Vigny,
Charles Baudelaire, Edmond About, Louis de Carné, Brizeux, Reboul,
Charles de Bernard, Jules Sandeau, M^{gr} Dupanloup, le Père d’Alzon,
François Buloz, Victor Cousin, Joseph Autran, Sainte-Beuve, Théophile
Gautier, Jules Janin, Salvandy, Vitet, Saint-Marc Girardin, le baron de
Larcy, Gustave Flaubert, Victor de Laprade, Alfred de Falloux, Paul de
Saint-Victor, Charles de Rémusat, Villemain, Silvestre de Sacy, etc.,
etc.
Mais où il excelle surtout et se montre vraiment original, c’est dans
ce genre qui lui est propre, qui donne un charme si particulier à ses
_Souvenirs d’un vieux critique_, et qu’il a défini lui-même—on se
le rappelle peut-être,—un genre mixte entre la critique, l’histoire
intime, l’impression personnelle et le roman[497].
Rien n’égale donc la variété de ces quarante-deux volumes, de ces
causeries ailées, fines, légères comme des abeilles, qui butinaient sur
tous les livres, qui faisaient leur miel du suc de toutes les fleurs.
Pontmartin aurait pu leur donner pour épigraphe ces vers de son poète
préféré:
_Illæ continuô saltus silvasque peragrant,
Purpureosque metunt flores, et flumina libant
Summa leves. Hinc nescio qua dulcedine lætæ
Progeniem nidosque fovent; hinc arte recentes
Excudunt ceras, et mella tenacia fingunt[498]._
En même temps qu’une extrême variété dans les sujets et dans les
cadres, les _Causeries littéraires_ offrent un autre caractère
plus rare encore et plus essentiel, l’unité. Un même souffle de
spiritualisme chrétien anime ces chapitres sans nombre, où l’auteur,
toujours fidèle à lui-même, n’a cessé, pendant un demi-siècle, de
défendre le beau, le vrai, la vertu et le goût, la religion et la
patrie. En publiant son dernier volume, au bas de la dernière page, il
aurait eu le droit d’écrire: _Qualis ab incepto_.
Est-ce à dire que rien ne soit à critiquer dans ces Causeries?
Assurément non. Soit dans le blâme, soit dans l’éloge, Pontmartin
dépasse quelquefois la juste mesure. Il a ses _bêtes noires_: tel,
par exemple, Barbey d’Aurevilly, pour lequel il se montre sans pitié.
Barbey d’Aurevilly sans doute eut l’impardonnable tort de vouloir
fréquenter à la fois chez Joseph de Maistre et chez le marquis de
Sade, de prendre l’attitude d’un ultra-catholique à l’heure même où
il écrivait des contes qui relevaient de la police correctionnelle,
_les Diaboliques_[499] et _Une Histoire sans nom_. Ces inconséquences,
certes, il les fallait signaler; il fallait déplorer ces aberrations.
Mais pourquoi ne pas reconnaître en même temps que les vingt volumes
des _Œuvres et des Hommes au XIX^e siècle_ sont une œuvre maîtresse,
et que notre littérature compte peu de romans aussi remarquables que
_l’Ensorcelée_, _le Chevalier Des Touches_ et _le Prêtre marié_[500]?
Trop sévère, injuste même à l’endroit de certains écrivains,
Pontmartin est ailleurs d’une indulgence parfois excessive. Avec ses
amis (et, pour ma part, j’en sais quelque chose), il est volontiers
prodigue de louanges. Les épithètes les plus flatteuses jaillissent
alors de sa plume. Exquis! délicieux! charmant! balsamique! magnifique!
adorable! admirable!—«Mais enfin, lui disais-je un jour, si vous
donnez ainsi de l’_admirable_ à _X._ et à _Y._ que vous restera-t-il
pour caractériser les œuvres de Bossuet ou celles de Joseph de
Maistre?» Pontmartin souriait: «Bah! me répondit-il, vous seriez bien
attrapés, vous et quelques autres, si je n’avais toujours dans ma
maison une ou deux chambres à offrir à mes amis.»
On n’écrit pas impunément quatre grands articles par mois, et souvent
bien davantage. Quoiqu’il en ait laissé un grand nombre en dehors de
ses volumes, il en a pourtant conservé quelques-uns où la lassitude
se fait sentir. Il lui arrive, en quelques rencontres, de sacrifier
à l’éclat du mot la précision de la pensée, de préférer au feu qui
couve et qui dure l’étincelle qui jaillit et brille un instant pour
s’éteindre bientôt. Il lui arrive aussi de multiplier les épithètes, de
redoubler les synonymes, de s’abandonner aux excès de sa verve et de
donner à sa phrase, toujours cependant harmonieuse et pure, une ampleur
démesurée.
Mais ces défauts—pouvait-il donc ne pas y en avoir dans une œuvre
d’une si extraordinaire étendue?—ne sont-ils pas rachetés, et bien
au delà, par tant de brillantes et durables qualités? Pontmartin
a été l’un des meilleurs écrivains du XIX^e siècle, l’un des plus
éloquents et, en même temps, l’un des plus naturels. Le naturel, ce
signe distinctif, cette grâce suprême des bonnes littératures et des
œuvres dignes de vivre. Pontmartin l’avait au plus haut degré. Lui
qui si facilement atteignait à l’éclat, il prisait par-dessus tout
la simplicité. «Tâchez, disait-il souvent, tâchez d’être simples,
sans être vulgaires.» Un bon juge, J.-J. Weiss, disait un jour:
«Pontmartin est du petit nombre de ceux de notre temps qui écrivent
naturellement en français.» Écrire naturellement en français, c’est
peu de chose, semble-t-il, et pourtant rien n’est plus rare. Un autre
bon juge, Cuvillier-Fleury, voyait également juste, quand il écrivait
à Pontmartin: «Ah! combien j’en ai vu mourir de jeunes et de vieilles
réputations! La vôtre _qui a le style_ vivra ce que le style vit,
toujours, plus ou moins célèbre, mais toujours!
_Vivunt commissi calores
Æoliæ fidibus puellæ[501]!_»
VII
Les Causeries littéraires de Pontmartin ne doivent pas nous faire
oublier ses romans. Dans le _Correspondant_ du 25 octobre 1865, Victor
Fournel[502] publia sur l’auteur des _Samedis_ un article où il donnait
le pas au critique sur le conteur. Pontmartin m’écrivit aussitôt:
Je veux maintenant, puisque votre amitié me tend ce piège, vous dire
un mot de l’article de Victor Fournel. Assurément il y a, dans cet
article, de quoi contenter dix vanités plus exigeantes que la mienne.
Et cependant!... cependant de mon cœur de romancier l’orgueilleuse
faiblesse eût mieux aimé peut-être voir sacrifier le critique,
pourvu qu’une part un peu plus large fût faite au conteur. M. Victor
Fournel, que je ne connais pas, qui ne peut pas savoir mes secrètes
préférences, a suivi tout simplement l’opinion généralement adoptée
par tous ceux qui veulent bien songer à moi: sous les formes les
plus bienveillantes et avec de fort belles compensations, il a fait
clairement entendre que, dans mon bagage, la critique représente les
malles, et le roman tout au plus le sac de nuit. Il ne s’est pas
aperçu que, dans son système, le roman d’analyse, qui n’est souvent
que de la critique animée, ne serait plus que le très humble serviteur
du roman d’aventure, contre lequel nous n’avons, au contraire, cessé
de protester et de réagir depuis trente ans; Eugène Sue, Alexandre
Dumas, Frédéric Soulié, redeviendraient alors les souverains maîtres
de ce romanesque empire d’où nous aurions à expulser les délicats, les
analyseurs, tels qu’Octave Feuillet, etc., etc. Mais en voilà bien
assez sur ce sujet où je devrais me récuser[503]...
Avait-il, comme il le croyait, une véritable vocation de romancier?
Peut-être. _Les Brûleurs de Temples_, _la Fin du Procès_, _les
Jeudis de madame Charbonneau_, _Entre chien et loup_, _le Filleul
de Beaumarchais_ ont de rares et précieuses qualités. Mais ce sont
des livres mi-partie critique et mi-partie roman. La vigueur de la
conception, la puissance et la fertilité de l’invention n’égalaient
pas, chez Pontmartin, la finesse de l’observateur et la délicatesse de
l’analyste. Il n’avait pas assez de _poigne_ pour étreindre de fortes
situations, pour soulever de lourds fardeaux. Le cadre de la nouvelle
lui était plus favorable; nos meilleurs auteurs en ce genre, Nodier,
Mérimée, Charles de Bernard, Jules Sandeau, ont dans leurs écrins peu
de perles d’une plus belle eau que _la Marquise d’Aurebonne_, _Aurélie_
et _Marguerite Vidal_.
* * * * *
Je ne finirai pas ce chapitre sans dire un mot de la _Correspondance_
de Pontmartin.
Il écrivait ses lettres de prime-saut et avec une rapidité matérielle
inouïe. Il ne soupçonnait pas d’ailleurs qu’aucun fragment pût en être
jamais publié, et il n’y attachait pas plus d’importance qu’à des
paroles qui volent et dont rien ne reste. Elles resteront pourtant,
parce qu’elles sont les plus simples, les plus naturelles—et les plus
spirituelles du monde.
Ses principaux correspondants furent Léopold de Gaillard, Joseph
Autran, Cuvillier-Fleury, Victor de Laprade, Jules Claretie, la
marquise de Blocqueville et la duchesse de la Roche-Guyon. Dans les
dernières années de Pontmartin, la duchesse et lui s’écrivaient tous
les trois jours en prose et en vers.
Les lettres à Autran, que la famille du poète a bien voulu me confier,
vont de 1845 à 1875. Le châtelain de Pradine écrivait à son ami des
Angles, le 23 octobre 1873:
Votre lettre, mon cher ami, est tout à la fois désolante et charmante.
Désolante, elle me donne de fâcheuses nouvelles de votre santé, et
m’annonce des résolutions qui, je l’espère, ne sont pas irrévocables.
Charmante, elle est écrite dans ce style dont vous possédez seul le
secret, et qui fait de vos lettres autant de perles fines. Laissez-moi
vous dire quelque chose à ce propos, c’est que j’ai dernièrement
recherché et retrouvé toutes celles que j’ai reçues de vous depuis
l’origine de notre amitié. Je les ai réunies dans une vaste cassette,
qui restera pour moi plus précieuse que la fameuse cassette
d’Alexandre. Autrefois, je relisais de temps en temps les épîtres de
Cicéron à Atticus. Je relirai maintenant celles d’Armand à Joseph, et
l’amitié ne sera pour rien dans la préférence très réelle que je leur
donnerai.
La correspondance avec Cuvillier-Fleury s’étend de 1854 à 1886.
«Savez-vous bien, mandait un jour à l’auteur des _Samedis_ l’auteur des
_Portraits révolutionnaires_, savez-vous qu’on ferait deux ou trois
beaux volumes après notre mort—_Dî talem avertite casum!_—avec les
lettres que nous échangeons depuis dix ans, vous fournissant l’esprit,
moi le _reportage_ parisien, vous la mélancolie de l’exilé, moi la
fausse gaieté du citadin, celle qui court les rues, bien que je ne
sorte guère de la maison; mais la rue nous arrive par tous les canaux
de la publicité, par tous les bruits du boulevard qui semblent retentir
dans nos solitudes suburbaines[504]...»
Un des rédacteurs du _Journal des Débats_, M. Ernest Bertin, a
eu la bonne fortune de pouvoir lire les lettres de Pontmartin à
Cuvillier-Fleury, et il ne cache pas qu’il en a été émerveillé.
Il résume ainsi les impressions que lui a laissées cette lecture:
«Près des lettres de Guizot j’en aperçois d’autres, rassemblées sous
un cordon rose, et signées: Armand de Pontmartin! Quelle liasse
volumineuse! Quelle écriture fine et serrée! Mais quelle facile et
agréable lecture! C’est une heureuse fluidité de langage, qui touche
à tout, en se jouant, à la politique, aux lettres, au monde, monde
de Paris, monde de la province; c’est aussi une ironie brillante et
souple, qui tantôt s’échappe et se disperse en mille flèches légères,
et pique à fleur de peau, tantôt se concentre, s’aiguise et s’enfonce
en belle chair vive, avec une sorte d’allégresse cruelle; mais toujours
et bientôt le sourire reparaît, la belle humeur, la gaieté, la joie
du Midi surnagent. Il pense, il sent tout haut, librement, hardiment;
mais il se fait pardonner ce qu’il ose, même les calembours les moins
académiques, tant il y met d’abandon, de bonne grâce, d’imprévu.
«Peu s’en est _fallou_, écrit-il à M. Cuvillier-Fleury, que je ne
_Montalember_... cadère de la rue Saint-Lazare pour aller vous
surprendre dans votre riante oasis», et son indulgent confrère reçoit
cela en pleine poitrine sans crier, étant déjà aguerri par l’habitude.
«Il se moque de tout le monde et de lui-même, de lui-même un peu
plus que de tout le monde, sur un ton, il est vrai, un peu différent.
Il raille fort agréablement les Angles, près Avignon, où il a sa
gentilhommière,—les Angles obtus, comme il date l’une de ses
lettres,—les airs de grande ville affectés par ce maigre village, et
lui, tout le premier, le dilettante de lettres, le critique attitré de
la _Gazette de France_, mordu, sur le tard, de la passion des grandeurs
municipales, et s’en offrant jusqu’à saturation les ineffables
jouissances, organisant des courses locales, faisant épierrer et
arroser la piste, signant des autorisations de buvettes, débattant le
prix de location des écuries ou allant faire l’aimable chez les belles
dames patronnesses _d’une Société hippique fondée dans un pays qui ne
produit que des ânes_!... C’est l’histoire du maire de Gigondas, dans
les _Jeudis de madame Charbonneau_, moins les enjolivements et les
hyperboles de la fiction. Et, tandis qu’il vaque à ces soins variés, il
sent ou croit sentir son esprit se rouiller, s’empâter, s’amortir, et
il demande grâce aux Athéniens de Paris pour la pesante rusticité de
ses lettres béotiennes. Voulez-vous un exemple de sa rouille, de son
empâtement épistolaires? Écoutez la façon dont il excuse sa lenteur à
partir pour Paris, où il est impatiemment attendu:
Vous savez la vieille histoire de ces aimables affamés qui, dans une
partie de campagne, au moment de se mettre à table, s’aperçoivent
qu’ils ont oublié le pain. On envoie un domestique à franc étrier,
à la ville voisine; on lui commande d’aller ventre à terre et l’on
calcule le temps, la distance: il est ici, il est là; il achète le
pain, il remonte à cheval, il est à tel endroit, il approche, il
arrive, le voici!... En effet, le domestique, à ce moment, ouvre la
porte et dit, d’un air bête: «Je ne puis pas trouver la bride!» La
bride que je n’ai pas trouvée, ou plutôt celle qui me retient, c’est
d’abord un rhume de ma femme au moment où nos malles étaient faites;
puis la crise agricole qui nous ruine et m’a mis dans l’alternative
ou de partir sans argent ou d’attendre indéfiniment celui de mes
fermiers, encore plus pauvres que moi, etc.[505].