De telles pages, on en rencontre à chaque instant dans les Causeries de

Pontmartin, et c’est pourquoi, bien loin d’avoir vieilli, elles sont

plus _actuelles_ que jamais.

De Semaine en Semaine, il semblait rajeunir, et ses amis, en présence

de ce perpétuel jaillissement d’esprit et de talent, ne pouvaient

croire qu’il eût définitivement renoncé à toute idée de retour à

Paris. Pour ma part, toutes les fois qu’il m’arrivait d’y aller, je le

suppliais de venir m’y rejoindre. Toujours charmantes, ses réponses

étaient toujours négatives. Telle, par exemple, cette lettre du 21

avril 1880:

...Je n’ai pas le courage de me décider. Tout à l’heure, je me

promenais seul dans mon allée de marronniers où je voudrais tant me

promener avec vous. Je pesais le _pour_ et le _contre_ de ce voyage:

d’un côté, le plaisir de rentrer un moment dans la vie littéraire,

de retrouver quelques figures amies, de m’asseoir dans un fauteuil

d’orchestre du Théâtre-Français, de faire quelques visites au Salon,

dont je ne rends plus compte; de l’autre, la nuit en chemin de fer,

la chance de tomber malade dans un hôtel comme en 1877, la difficulté

de se procurer tous ces petits détails de bien-être et de _chez soi_,

dont on ne s’aperçoit que quand ils vous manquent. J’étais exactement

comme l’âne de Buridan entre deux bottes de chardons d’égale grosseur.

Tout à coup, j’ai entendu le premier rossignol de l’année, qui

commençait sa mélodieuse chanson dans un massif d’érables; ce n’est

rien, et pourtant le gazouillement de ce petit oiseau m’a presque

décidé au parti le plus sage, c’est-à-dire le plus sédentaire. Ne vous

semble-t-il pas qu’un poète pourrait rimer là-dessus quelques jolies

stances ou un sonnet presque sans défauts? Mais la poésie, c’est la

jeunesse; la jeunesse, c’est le vrai printemps; ce rossignol, dont

j’ai probablement entendu chanter les ancêtres les plus lointains,

n’avait pour moi que le charme mélancolique d’un fugitif retour au

passé[459].

L’année suivante, je revenais à la charge, mais sans plus de succès.

Il me répondait, le 7 novembre 1881: «Vous me demandez si je n’ai pas

idée d’aller à Paris au mois de décembre. Hélas! j’ai l’idée contraire.

Il ne faut pas que la surabondance de mes écritures vous fasse illusion

sur mon âge et sur ma santé. Et puis, décembre est bien froid ou bien

humide, avec des jours bien courts, des rues bien boueuses et des

boulevards bien bruyants. Bizarre contraste! Le sage Biré m’engage à

venir à Paris, et Ludovic Halévy, l’auteur d’_Orphée aux Enfers_, le

boulevardier par excellence, m’écrivant pour me remercier d’un article,

ajoutait récemment: ‘Ne venez pas à Paris! Vous ne le reconnaîtriez

pas. Il n’est plus digne de vous.’»

S’il ne va plus à Paris, il y enverra du moins ses volumes, à raison

de deux par an. En 1879, il publia la dix-septième et la dix-huitième

série des _Nouveaux Samedis_; en 1880, la dix-neuvième et la vingtième.

Ce tome XX des _Nouveaux Samedis_ n’était rien moins que le

vingt-neuvième volume des _Causeries_. «Si nous adoptions un nouveau

titre?» lui écrivit son éditeur, M. Calmann-Lévy. Pontmartin,

légèrement piqué, proposa, un peu _ab irato_: _Souvenirs posthumes_,

ou _Causeries posthumes_. Au fond, M. Calmann-Lévy avait raison, et,

d’un commun accord, on adopta, pour les séries futures, le titre de

_Souvenirs d’un vieux critique_.

Le premier volume des _Souvenirs_ parut au mois de juillet 1881, avec

cette dédicace:

A

MA CHÈRE FILLE

JEANNE D’HONORATI

VICOMTESSE HENRI DE PONTMARTIN

HOMMAGE

DE RECONNAISSANCE ET DE TENDRESSE

A. DE PONTMARTIN.

Le mariage de son fils avait eu lieu le 27 avril précédent. En me

l’annonçant, le 16 avril, il terminait ainsi sa lettre: «Je vous

embrasse de cœur dans toute l’effusion d’une honnête joie.»

III

Bien des fois, je l’avais engagé à écrire ses _Mémoires_. Il me

répondait que ses vrais Mémoires, les seuls qu’il pût avoir la

prétention de publier, il les écrivait au jour le jour dans ses

Causeries. Tel était aussi, du reste, l’avis de Cuvillier-Fleury, qui,

dans une lettre du 3 mai 1880, lui disait: «Vos feuilletons prennent

figure de _mémoires_ «pour servir à l’histoire de notre temps», presque

aussi politiques que ceux de M. Guizot, et plus mêlés de littérature,

de souvenirs personnels et de commérages friands. On les savoure et on

en garde le goût comme d’un mets délicatement épicé. Tout est là, être

délicat dans un siècle qui ne l’est plus.»

Un jour vint cependant où, se trouvant de loisir,—c’était au mois

d’août 1881,—il prit une belle feuille de papier, inscrivit en tête

ces deux mots: _MES MEMOIRES_, écrivit d’un trait le premier chapitre

et l’envoya au _Correspondant_[460]. Au bout de quatre ou cinq mois, le

volume était fait et conduisait le lecteur jusqu’à l’année 1832.

Critique, Pontmartin avait eu à juger les Mémoires et les Confidences

de nos _illustres_, Chateaubriand, Lamartine, Alexandre Dumas, George

Sand, et il ne s’était pas fait faute de condamner chez eux l’abus de

la personnalité, ces complaisances du _Moi_, qui les avaient conduits

à entretenir le public de tout ce qu’ils avaient fait depuis le

berceau, de leurs enfantillages, de leurs espiègleries, de leurs bonnes

fortunes, de leur mérite, de leur vertu, de leur talent. Il ne les

imitera donc pas; mais,

Souvent la peur d’un mal entraîne dans un autre.

Comme il est bien décidé à ne point se poser en héros de sa propre

histoire; comme il s’efforce de se dégager de toute préoccupation

d’amour-propre, il arrive qu’il s’en dégage trop. Il semble qu’il

éprouve surtout le besoin de ne pas se grandir, de diminuer sa personne

et ses succès. Au lieu de chercher seulement en lui-même les éléments

d’intérêt, il les cherche volontiers ailleurs, et il est ainsi conduit

à ne pas serrer la réalité d’assez près, à substituer son imagination à

sa mémoire et à _romancer_ ses souvenirs. Obligé de faire le départ de

ce qui est exact et de ce qui a cessé de l’être, le lecteur, dépaysé,

perd confiance, résiste à son plaisir et ne goûte plus, comme il le

faudrait, tant de pages charmantes, où la modestie la plus sincère se

relève de l’esprit le plus piquant.

Pontmartin avait terminé la préface de ce premier volume, en disant:

«Je commence, au risque, hélas! de ne jamais finir.» Ce fut seulement

quatre ans après, en 1885, qu’il se décida à donner la suite: _MES

MÉMOIRES. SECONDE JEUNESSE_[461].

Ce nouveau volume allait de 1832 à 1845, du retour à Avignon au départ

pour Paris. Il renfermait, sur Berryer, un chapitre qui ne laissa

pas de surprendre. Pontmartin autrefois, en 1837 et 1839, avait très

bien parlé du grand orateur[462]. Plus tard, en 1869, sans renier sa

première admiration, il avait atténué ses louanges et élevé quelques

chicanes[463]. Cette fois, son jugement était d’une sévérité qui

allait jusqu’à l’injustice. D’où était venu ce changement? Dans ce

chapitre même, avec une entière franchise, avec cette bonne foi dont

il ne se départait jamais, il en donnait la raison. Tandis que de

grands artistes, des écrivains célèbres, des hommes d’État plus ou

moins étrangers à la cause royaliste, Meyerbeer, Eugène Delacroix,

Paul Delaroche, Berlioz, Molé, Cousin, Guizot, Villemain, Dupanloup,

Montalembert, lui prodiguaient des marques de sympathie, Berryer

le traitait en inconnu[464]. Le grief était mince et ne justifiait

guère ces représailles contre le chef du parti que lui-même avait si

persévéramment et si noblement servi, contre celui que Jules Janin

avait si bien défini un jour: «Cet admirable et charmant Berryer[465].»

Je ne cachai pas à Pontmartin ma tristesse et ma désapprobation. Je

le suppliai de ne pas reproduire dans le volume les pages publiées

dans le _Correspondant_[466], ou tout au moins de les modifier. Il me

le promit. A quelques jours de là, parut une réplique de M. Charles de

Lacombe[467]: elle eut pour résultat de décider Pontmartin à maintenir

son premier texte. Il le fit suivre, dans son volume, d’une note ainsi

conçue:

Cédant aux instances de mon ami Edmond Biré, j’allais retoucher,

atténuer, adoucir, abréger ce chapitre, lorsque le _Correspondant_

a publié le beau travail de mon éminent confrère et ami, Charles de

Lacombe. Sans nul doute, ce travail, où Charles de Lacombe réfute

la plupart de mes récits, paraîtra bientôt en volume. Dès lors, je

craindrais de lui jouer un mauvais tour en supprimant les détails

contre lesquels il proteste. Il aurait trop l’air de s’agiter dans

le vide... J’ajoute que, bien différent des plaideurs ordinaires, je

désire avoir tort.

Il avait tort très certainement. Encore un peu de temps, et il

le reconnaîtra. Il confessera son erreur avec une générosité de

cœur, avec une noblesse d’âme, qui ne laisseront rien subsister

de la faute commise. En 1888, rendant compte, précisément dans le

_Correspondant_[468], d’un livre où j’avais longuement parlé de

Berryer, il écrira ces quelques lignes:

Le cœur! l’âme! qui en eut plus que Berryer, soit qu’il traitât à la

tribune de la Chambre une question d’honneur ou d’intérêt national,

soit qu’il plaidât un procès politique, soit que, devant la cour

d’assises, il se fît le défenseur d’accusés dont la tête était en jeu?

Le cœur, l’âme, la conviction, la conscience, les plus nobles facultés

qui puissent faire de la parole humaine, non pas un instrument

merveilleux sous les doigts magiques d’un Thalberg ou d’un Paganini,

mais l’expression d’un sentiment supérieur à toute pensée vulgaire, et

en quelque sorte une délégation divine! N’a-t-il pas eu, en maintes

circonstances, le droit de s’écrier: «Eh mon Dieu! on parle de

fascination, de talent... Savez-vous ce que c’est que le talent pour

un honnête homme? C’est d’étudier, c’est de sentir, c’est d’exprimer

avec vérité ce qu’il a dans son cœur... Quand on sait rendre cela avec

une émotion vraie, on est éloquent, on a du talent, et quelquefois on

parvient à faire triompher la vérité dont on est convaincu.»

Berryer a porté bonheur à Edmond Biré. Pour ma part, je lui dois

un remerciement. Son livre me fournit l’occasion de faire amende

honorable à une illustre mémoire; de réparer les malencontreuses

chicanes que m’avaient suggérées de misérables griefs personnels,

aujourd’hui perdus comme des grains de poussière dans un rayon de

soleil. Eh! n’est-ce pas le soleil ou plutôt l’immortelle lumière qui

se lève lorsque toutes les autres s’éteignent[469]?

La rédaction de ses deux volumes de _Mémoires_ n’avait pas interrompu

ses Semaines littéraires. De 1881 à 1887, il publia huit volumes des

_Souvenirs d’un vieux critique_. Il allait être bientôt octogénaire, et

sa verve, son entrain ne faiblissaient pas. Décidément, Henri Lavedan

avait eu raison de dire en 1879: «_Vieux!_ il ne le deviendra jamais!

Ce n’est pas fait pour lui...» Ses lecteurs étaient surpris autant que

charmés de cette jeunesse sans cesse renouvelée. Cuvillier-Fleury lui

écrivait, le 30 mai 1883: «_J’envie_ de plus en plus, quoique j’en

profite tous les huit jours, cette _jeunesse persistante_ de votre

plume dont vos adversaires vous savent sans doute moins de gré...»

Un autre académicien, M. Camille Rousset, l’historien de Louvois, lui

écrivait, de son côté, le 7 avril 1885: «Comment faites-vous, admirable

magicien, pour rester toujours aussi jeune? En vérité, votre plume n’a

jamais été plus vive, plus alerte, plus gracieuse et, dans l’occasion,

plus acérée. Assurément, vous ne vous êtes pas donné au diable; mais

à coup sûr, vous lui avez arraché le secret de Jouvence. Je vous en

félicite et j’applaudis à votre bonne fortune qui devient celle de

vos lecteurs.»—Il lui écrira encore, le 15 juillet 1889: «Vos deux

articles sont magnifiques, pleins de choses, pleins d’idées, surtout

pleins de cœur. Quelle variété! quelle verve! quel entrain! quelle

jeunesse!»

IV

«J’ai commencé ce matin l’article numéro _mille_[470], auquel je

désespérais d’atteindre; après quoi, nous verrons si je dois me

reposer, ou continuer mon radotage sénile...» Ainsi m’écrivait

Pontmartin, le 31 janvier 1887. Comme il était toujours en avance à la

_Gazette_, l’article ne fut publié que le dimanche 24 avril[471]. Il

s’était amusé à en disposer ainsi l’en-tête:

_M_

_1,000_ _Mille_

J’ai mis dans le mille.

(Pomadour—EUGÈNE LABICHE.—_29 degrés à l’ombre._)

Le jour même où paraissait le _millième_ article, l’Ermite des Angles

voyait entrer dans son salon deux rédacteurs de la _Gazette de France_,

M. Louis de La Roque et M. Henri Poussel, qui venaient, au nom de M.

Gustave Janicot et de son journal, lui offrir un encrier d’honneur. MM.

de La Roque et Poussel s’étaient adjoint, pour remplir leur mission,

deux vieux amis du vieux critique, le poète Roumanille[472] et M.

Augustin Canron[473], l’un des plus anciens journalistes de province.

En termes émus, M. de La Roque exprima les sentiments de M. Janicot et

de ses collaborateurs envers le maître qui, depuis près de vingt-cinq

ans, n’avait pas cessé de donner à tous l’exemple du travail; qui,

depuis un quart de siècle, avait toujours été à la peine, et aussi,

grâce au ciel, à l’honneur. «C’est l’amitié, dit-il en terminant, qui,

en ce jour, rend hommage au talent, au caractère et à la fidélité.»

Pontmartin remercia par de touchantes paroles; puis, tout émerveillé,

lui, l’infatigable écrivain que l’encre avait si souvent grisé, il se

prit à contempler, avec une joie d’enfant, le magnifique encrier qui

allait être désormais le sien.

Le sujet allégorique de cette belle pièce, en argent ciselé, représente

une urne renversée sur laquelle s’appuient deux Amours et d’où

s’échappe une nappe d’eau coulant dans une vasque, ornée de deux

cartouches style Louis XV. Sur celui de droite, on lit l’inscription

suivante: «La _Gazette de France_ à Pontmartin, 24 avril 1887», et sur

celui de gauche se trouvent gravées les armoiries de sa famille, qui

sont: _d’azur à une porte coulissée et renversée d’argent, mouvante du

côté droit de l’écu et accompagnée d’un lion d’or armé, lampassé et

couronné de gueules_.

Cette fête du _Millième_ avait eu un caractère intime. Dans les

départements de la région du Sud-Est, où l’écrivain comptait tant

d’admirateurs et d’amis, on décida de faire en son honneur une

manifestation d’un caractère plus général et qui serait, d’ailleurs,

exclusivement littéraire. L’_Union de Vaucluse_ et les principales

feuilles du Midi ouvrirent une souscription dont les fonds devaient

être consacrés à l’exécution de deux bustes de M. de Pontmartin: l’un,

en marbre, qui lui serait offert; l’autre, en bronze, qui serait placé

dans le Musée d’Avignon.

Plusieurs journaux de Paris, de ceux-là mêmes qui combattaient les

opinions de l’auteur des _Samedis_, envoyèrent leur adhésion. Sous ce

titre: _les Noces d’or de M. de Pontmartin_, Francisque Sarcey rendit

un complet hommage à son caractère et à son talent. «Ce n’est pas peu

de chose, écrivait-il, d’avoir durant tant d’années dirigé l’opinion

d’une foule d’honnêtes gens, d’avoir toujours témoigné d’une justice,

au moins relative, même envers des adversaires, d’avoir toujours

respecté sa plume, aimé les lettres, et de se trouver encore, à l’âge

où l’on a depuis longtemps pris sa retraite, à la tête du mouvement,

entouré de la considération et de la sympathie universelles.»

En publiant, le 31 juillet 1887, sa première liste de souscription,

l’_Union de Vaucluse_ la faisait précéder de la lettre suivante, écrite

au nom de M^{gr} Vigne, archevêque d’Avignon:

Cher monsieur,

M^{gr} l’archevêque me confie l’agréable mission de vous transmettre

sa souscription au buste de notre cher et illustre compatriote, M.

le comte Armand de Pontmartin, et de féliciter en même temps, en son

nom, ceux qui ont eu l’inspiration et pris l’initiative d’élever un

monument à la gloire de notre éminent critique.

Cet hommage ne s’adresse pas seulement à l’écrivain distingué dont

l’incomparable talent a jeté un si vif éclat sur la littérature

française, mais encore à l’homme de caractère et de cœur qui,

constamment fidèle à toutes les grandes et saintes causes, n’a jamais

cherché le succès que dans le culte de la religion, unique source

du vrai, du bien et du beau, sans jamais rien demander à ces moyens

dont tant d’autres abusent, et que sa plume éloquente et vengeresse

flétrissait hier encore avec une si énergique indignation. A ce titre,

votre entreprise doit trouver de l’écho dans toutes les âmes qui

veulent honorer le talent et la vertu, et je lui souhaite un plein

succès.

Veuillez agréer, cher monsieur, l’assurance de mes sentiments bien

respectueux et dévoués.

L. PLAUTIN,

Vic.-gén., secr. de M^{gr} l’archevêque d’Avignon.

Les souscripteurs atteignirent bientôt le chiffre de 580. Les fonds

versés s’élevèrent à 6,768 fr. 25, somme qui dépassait de beaucoup

celle demandée par le sculpteur.

Sur les listes, à côté du Chef de la Maison de France, Monseigneur

le comte de Paris, figuraient de hauts dignitaires de l’Église, des

académiciens, des notabilités de tout genre, et, auprès des principaux

représentants de l’aristocratie, des commerçants et des industriels,

des ouvriers de la ville et de la campagne.

On trouvera plus loin[474] les noms de tous les souscripteurs. Signaler

ici les uns et laisser les autres dans l’ombre, serait mal répondre au

sentiment éprouvé par Pontmartin: les témoignages de sympathie auxquels

il se montra le plus sensible furent ceux qui lui venaient des petits

et des humbles.

Beaucoup de souscripteurs accompagnaient leur cotisation dune lettre

d’envoi; plusieurs de ces lettres méritent d’être reproduites.

M^{gr} de Dreux-Brézé, évêque de Moulins, faisait suivre son offrande

de ces lignes:

Bien faible tribut des constantes sympathies de l’évêque de Moulins

pour son ancien condisciple Pontmartin, alors concurrent désespérant,

et depuis passé maître en tous les styles, hormis les styles

académique et ennuyeux.

M. de Belcastel, l’ancien et vaillant député de la Haute-Garonne à

l’Assemblée nationale de 1871, écrivait:

N’étant pas à Toulouse lorsque le _Messager_ de cette ville a ouvert

sa petite souscription pour le buste de votre grand écrivain,

Armand de Pontmartin, je n’ai pas eu l’occasion d’y prendre part.

Mais j’aurais un trop vif regret de ne pas m’inscrire au nombre des

admirateurs de ce beau talent, qui a tout à la fois la grâce des

fleurs de la Provence, la force, la santé et la longévité du vieux

chêne gaulois...

Voici quelques lettres d’académiciens.

De M. Edmond Rousse:

Le nom de M. de Pontmartin est assurément un de ceux qui honorent

le plus la littérature de notre temps. Sa vie est un bel exemple

de probité littéraire; et son œuvre atteste, avec le talent de

l’écrivain, le courage de l’homme et du citoyen. Je suis très heureux

de joindre mon modeste hommage à tous les témoignages d’estime et de

respect dont les amis des lettres doivent entourer ce grand homme de

bien.

De M. Désiré Nisard:

Je m’associe de grand cœur au sentiment qui a inspiré le projet

d’offrir à M. de Pontmartin son buste en marbre comme un juste hommage

rendu au talent, à la vieillesse si verte et si féconde, au caractère

si honorable de l’illustre écrivain.

De M. Émile Ollivier:

Monsieur, j’éprouve pour la personne de Pontmartin une sympathie

cordiale et bien ancienne, puisqu’elle date des réunions de 1849,

chez Joseph d’Ortigue. J’admire son talent souple, varié, à la fois

charmant et élevé, embaumé de poésie et, à l’occasion, vibrant

d’éloquence, et dans lequel la pointe malicieuse n’est que la bonne

humeur d’un esprit sain, ou la mise en relief du bon sens, et non

l’échappée d’une âme maligne.

J’aurais voulu contribuer à le faire un de nos confrères à l’Académie.

C’est vous dire que j’approuve fort la souscription dont vous avez

pris l’initiative, et que je m’y associe avec empressement.

Frédéric Mistral, qui est à lui seul toute une Académie, écrivait de

Maillane:

_GLORI A PONTMARTIN!_

Pontmartin,—et ce n’était pas l’un de ses moindres titres

d’honneur,—avait toujours défendu la Compagnie de Jésus. Un jésuite,

le Père Victor Delaporte[475], le poète des _Récits et Légendes_, à

défaut d’autre obole, lui envoya ce sonnet:

A L’ENCRIER DES 1000 ARTICLES

Encrier idéal, source de maint volume,

Fontaine de Vaucluse à la noire liqueur,

Le Maître, avec tes flots qui coulent de sa plume,

Laisse couler à flots son esprit et son cœur.

Tu bouillonnes toujours et tu n’as point d’écume;

Le Maître, juge, arbitre, artiste, chroniqueur,

Puise en ta profondeur claire et sans amertume

Son style ferme et franc—malin, mais non moqueur.

Sous ses doigts l’encre tombe en gouttes de lumière,

Faisant éclore au jour toute fleur printanière,

Reflétant à la fois l’or et l’azur du ciel;

Qu’on grave sur tes flancs, merveilleuse écritoire,

Pour éloge, ou devise unique dans l’histoire:

_Cinquante ans de critique! et... pas un jour de fiel_.

Le vieux critique pouvait être fier de ces témoignages de sympathie. Il

en fut surtout très heureux, et, pour remercier les souscripteurs, il

adressa la lettre suivante au Directeur de la _Gazette de France_:

Mon cher ami,

Au moment où va se clore une souscription pour laquelle j’avais

redouté un four, avec d’autant plus de vraisemblance que je posais

devant mon artiste avec une chaleur de 38°, et qu’avant d’être fondu

en bronze, je fondais en sueur, j’ai recours à la _Gazette de France_

pour adresser mes remerciements à qui de droit.

A vous d’abord, et à la _Gazette_. On prétend que le contenant doit

être plus grand que le contenu. Cette fois, ç’a été le contraire. Le

buste était contenu dans l’encrier. C’est l’encrier qui a donné à mes

amis de Provence l’idée dont ils ont poursuivi l’exécution avec un

merveilleux entrain.

A Léopold de Gaillard, qui, dans une page charmante où _il lançait

l’affaire_, a prouvé que l’amitié ressemblait à nos vins de France,

d’autant plus généreux qu’ils sont moins jeunes.

Au Prince auguste que sa haute intelligence, son patriotisme, son âme

essentiellement française, élèvent au niveau de toutes les fortunes,

depuis l’exil présent jusqu’au trône prochain.

A nos saints et vénérables Évêques, qui, au lieu de m’accueillir à

coups de crosse, m’ont donné leur bénédiction.

Aux membres éminents de l’Académie française, qui ont voté pour moi

sous forme de souscription, et que je ne pourrais remercier dignement

que si j’avais de l’esprit comme quatre.

A mon éditeur Calmann-Lévy, qui a tenu à prouver que je ne l’avais pas

ruiné.

Aux grandes dames, qui ont un moment abandonné en ma faveur les romans

de M. Zola.

A tous mes amis, connus ou inconnus, lointains ou voisins, à qui je

suis obligé d’adresser l’expression collective de ma reconnaissance,

en ajoutant que chacun en a sa part, et que tous l’ont tout entière.

Mais surtout, et du fond du cœur, à ceux qui, moins riches de

numéraire que de nobles sentiments et de dévouement invincible à

toutes les bonnes causes, ont prélevé sur leur nécessaire pour donner

un témoignage de sympathie au vieillard dont le seul mérite est de ne

pas être tout à fait mort,—et de persévérer.

Si j’avais douze ou quinze ans de moins, je dirais que ces témoignages

doivent m’encourager à mieux faire. Mais, à mon âge, quel _mieux_

peut-on demander et attendre? Un seul: le silence, et vous ne le

voulez pas.

Encore une fois merci, mon cher ami, tout à vous et à nos excellents

collaborateurs.

ARMAND DE PONTMARTIN.

Les Angles, 11 septembre 1887.

Le buste en marbre, œuvre de M. Bastet, fut remis à Pontmartin; le

buste en bronze, fondu à Paris dans les ateliers de M. Thiébault,

fut déposée au Musée Calvet, à Avignon. L’excédent des recettes sur

les dépenses ayant été de 2109 francs, ce reliquat, suivant le désir

exprimé par Pontmartin, fut versé à M^{gr} Vigne pour des œuvres de

bienfaisance.

V

Rarement hommage fut plus mérité que celui qui venait d’être rendu à

Pontmartin.

Armand de Pontmartin, sa vie et ses oeuvres, 1811-1890 · 第 26 / 35 段