Les lettres à Jules Claretie, qui vont de 1862 à 1890 et que j’ai

en ce moment sous les yeux, ne sont ni moins intéressantes ni moins

spirituelles que celles à Cuvillier-Fleury.

Avec ces lettres de Pontmartin à ses amis, en ne prenant même que

le dessus du panier, on fera aisément un ou deux volumes exquis, qui

seront un vrai régal pour les délicats,—s’il en existe encore quand

ces volumes paraîtront.

Toutes les lettres qu’il recevait de ses amis, Pontmartin les

conservait précieusement; c’était un trésor dont il ne voulait rien

distraire. Il n’en allait pas de même de celles que, pendant près

d’un demi-siècle de critique, il avait reçues de ses justiciables.

Ces autographes, signés de noms illustres ou tout au moins célèbres:

Guizot, Villemain, Montalembert, Mignet, Victor Cousin, Albert de

Broglie et son beau-frère M. d’Haussonville, Vitet, Saint-Marc

Girardin, Gaston Boissier[506], Octave Feuillet, Désiré Nisard,

Caro, J.-J. Weiss, Ludovic Halévy, Paul de Saint-Victor, Paul Féval,

etc., étaient faits pour flatter sa vanité, et d’autres les auraient

collectionnés avec soin: il n’en gardait jamais un seul. Plusieurs fois

il m’arriva de lui en demander. Il me répondait invariablement: «Hélas!

mon cher ami, il ne m’en reste pas une bribe. Toutes les fois qu’il y

a _en Avignon_ une tombola, un bazar de charité, je me fais un devoir

et un plaisir d’y envoyer quelques-uns de ces autographes: lorsqu’ils

atteignent un haut prix, j’en suis fier pour _mes_ auteurs; j’en suis

surtout heureux pour nos pauvres.»

CHAPITRE XVII

LES DERNIÈRES ANNÉES—ÉPISODES LITTÉRAIRES

LA MORT D’ARMAND DE PONTMARTIN

(1888-1890)

La dixième série des _Souvenirs d’un vieux critique_ et les _Péchés

de vieillesse_. Une Revue qui paie royalement. M. Frédéric Masson et

_les Lettres et les Arts_.—Vingt-quatre articles d’avance, _Episodes

littéraires_.—Le dernier article, M. Emile Zola et _la Bête humaine_.

Un souvenir de Virgile.—La dernière maladie. Visite de Léopold de

Gaillard. Une mort chrétienne. Les obsèques d’Armand de Pontmartin.

I

Puisqu’il a maintenant un si bel encrier, il faut bien que Pontmartin

écrive encore. En 1888, il publie la neuvième série des _Souvenirs d’un

vieux critique_. La dixième paraît en 1889, suivie, la même année,

d’un volume de Nouvelles, _Péchés de vieillesse_[507]. Jeune, il avait

aimé ce genre si français; il y revenait encore une fois, souriant à

son dernier rêve, suivant d’un mélancolique regard l’étoile qui va

s’éteindre, la dernière, dans le ciel assombri.

Deux de ces nouvelles avaient d’abord paru dans _les Lettres et

les Arts_, que dirigeait M. Frédéric Masson, «une étrange Revue qui

coûte 300 fr. par an, qui a beaucoup d’argent, qui paie royalement

et qui n’a pas d’abonnés.[508]» La collaboration de Pontmartin à la

Revue de M. Frédéric Masson ne fut du reste qu’une collaboration de

pure fantaisie. Bien que le _Correspondant_ et la _Gazette de France_

payassent moins royalement, il leur resta fidèle. Sa collaboration au

_Correspondant_ ne fut même jamais plus active qu’en ces dernières

années. De 1887 à 1889, outre sa nouvelle _les Feux de paille_, il y

publia de nombreux articles de critique et d’histoire: _Le cardinal

de Bonnechose_;—_Honnêtes gens et livres déshonnêtes_;—_les

Commencements d’une conquête_: l’Algérie de 1830 à 1840;—_Napoléon et

ses détracteurs_, d’après le livre du prince Napoléon;—les _Causeries

littéraires_ d’Edmond Biré;—_une Légende mystique au dix-septième

siècle_ (le duc et la duchesse de Ventadour);—_Deux livres jumeaux_

(_Remarques sur l’Exposition du Centenaire_, par le vicomte Melchior

de Vogüé; _1789 et 1889_, par Émile Ollivier). Bientôt, ce ne sont

plus seulement des articles, c’est tout un volume qu’il écrit pour la

Revue de la rue de Tournon. Sous le titre d’_Épisodes littéraires_, il

y donne la suite de ses _Mémoires_ et les conduit cette fois jusqu’au

mois de janvier 1858[509]. Comment il fut amené à entreprendre cette

nouvelle série, il me l’apprenait dans une de ses lettres:

...Puisque vous aimez les détails, je dois vous renseigner sur

l’origine de mes _Épisodes littéraires_. J’en étais arrivé à avoir

_vingt-quatre articles d’avance_ dans les bureaux de la _Gazette_.

J’ai compris tout ce qu’il y avait de déraisonnable à rendre compte

par exemple d’un roman de M. Ferdinand Fabre ou de M. Georges Ohnet

dans un article qui ne paraîtra que six mois après le livre. Je me

suis souvenu de ce que vous m’aviez écrit au sujet de la première

forme que j’avais donnée à mes Mémoires. Léopold de Gaillard m’avait

exprimé la même opinion. J’avais trop versé dans la fantaisie et le

roman. Cette fois, sauf quelques nuances très légères, je puis assurer

que la plupart de ces pages sont d’une exactitude photographique et

qu’elles serrent de beaucoup plus près les divers épisodes de ma vie

littéraire...

_Souvenirs de 1848. LE PUFF d’Eugène Scribe._—_Le lendemain du

coup d’État dans un salon littéraire. Émile Augier._—_La Mort d’un

journal. La Naissance d’une Revue. L’OPINION PUBLIQUE et la REVUE

CONTEMPORAINE._—_Le Suicide d’un Journal, l’ASSEMBLÉE NATIONALE_:

tels sont les titres des quatre chapitres qui forment le volume de

Pontmartin. Ainsi qu’il me l’avait écrit, les _Épisodes littéraires_,

sauf sur deux ou trois points, sont très exacts et cette exactitude

ajoute singulièrement au piquant du récit. Les portraits, très

nombreux, sont très vivants. L’esprit et le style sont toujours jeunes.

Je ferai cependant un reproche à l’auteur. Il fait vraiment trop bon

marché de sa belle campagne à l’_Opinion publique_. Il parle d’Alfred

Nettement et de lui-même, j’en ai déjà fait la remarque[510], de façon

à laisser croire que ce journal n’a été qu’un journal pour rire, alors

qu’en réalité l’_Opinion publique_ a été l’un des journaux qui, de 1848

à 1852, ont le plus honoré la presse française.

Les _Épisodes littéraires_ devaient être le dernier volume de

Pontmartin. En voici les dernières lignes; elles sont du 10 janvier

1890: «Je dois désormais laisser reposer ma vieille plume qui n’a que

trop couru et trop écrit. On a dit souvent que les vieillards doivent

vivre dans le passé; oui, mais ils doivent aussi vivre dans l’avenir,

et cet avenir-là n’a rien de commun avec les écritures et les vanités

humaines.»

II

Jusqu’à la fin cependant il continuera d’écrire. Le 14 mars, il

acheva un article sur M. Zola et son roman _la Bête humaine_, qui

venait de paraître. C’était son dernier _Samedi_[511]. L’effort, un

peu de fatigue s’y font sentir. Ce n’est plus la verve étincelante, la

merveilleuse facilité des beaux jours. Cette plume, qui allait hier

encore _la bride sur le cou_, qui dévorait la route, qui brûlait le

papier, va plus lentement, la main est moins légère; déjà la maladie

pèse sur elle; mais la pensée n’a rien perdu de sa vigueur, l’âme

a conservé toute sa noblesse, le cœur ressent toujours les belles

indignations d’autrefois. Armand de Pontmartin a eu cette heureuse

fortune, le jour où la plume allait tomber de ses mains vaillantes,

de pouvoir la mettre une dernière fois au service de ses convictions,

au service de la vérité, de la morale et du goût. Il s’est élevé une

dernière fois contre le matérialiste en littérature et en politique,

contre les naturalismes et les jacobins. Son article se terminait par

ces lignes:

Voilà, en dehors de toute querelle d’école, le vice radical des

romans de M. Zola. Il supprime le libre arbitre, la responsabilité

humaine. Pour que son système fonctionne plus à l’aise, il l’a

abrité sous l’arbre généalogique des Rougon-Macquart, qui l’aurait

couvert de ridicule, si le ridicule pouvait atteindre le maître des

maîtres. Par là, il détruit tout l’intérêt que pourraient inspirer ses

personnages et toutes les leçons que renfermeraient leurs actes. Dans

ces conditions d’anarchie ou de servitude morale (synonymes ici comme

toujours), la vogue de ces romans devait s’accorder admirablement avec

le règne de le république jacobine. Sans doute, MM. Tirard, Constans,

Thévenet, Spuller, Fallières, ne seraient pas fâchés d’apprendre que,

s’ils font mieux leurs affaires que celles de la France, ce n’est pas

leur faute, et que, en accaparant les ministères, en décrochant les

portefeuilles, en absorbant les traitements, en trichant les budgets,

en persécutant nos prêtres, ils obéissent, non pas à de mauvais

penchants, mais à une loi d’hérédité transmise par l’âge de pierre où

leurs ancêtres et leurs précurseurs vivaient dans les cavernes[512].

Un détail, purement littéraire, celui-là, me frappe dans cet article.

Pontmartin était un _amoureux_ de Virgile. Écoutez comme il en parle

dans une de ses premières Causeries de la _Gazette_, à propos de

Barthélemy et de sa traduction de l’_Enéide_. «Pour moi, disait-il,

cet auteur préféré, ce poète par excellence, c’est Virgile, Horace est

aussi exquis, aussi élégant, et, à coup sûr, plus original. Mais il y

a, chez Virgile, un fond de mélancolie et de tendresse, une douceur

pénétrante qui va à l’âme, et qui, sans compter certaines vibrations

quasi prophétiques, signalées dans le _Pollion_, en fait le plus

chrétien de tous les poètes du paganisme. Cette sorte de sécheresse

didactique qui nous gâte souvent nos admirations d’_humanistes_,

n’existe pas avec lui: il a été, dès le premier jour, l’ami, le

consolateur, le confident, l’interprète délicieux des premières

rêveries, des premières visions de l’adolescence. Pour ceux d’entre

nous qui ont été d’abord élevés à la campagne, le charme est plus

puissant. Telle image du poète, tel passage des _Géorgiques_, tel

vers se détachant sur l’ensemble comme un point lumineux sur la brume

lointaine, s’unissent étroitement dans notre imagination ou dans

notre mémoire aux vagues frissons, aux mystérieux tressaillements

qu’éveillèrent en nos jeunes âmes les spectacles de la nature ou les

scènes de la vie champêtre. Plus tard, lorsque arrivent les années de

déclin et d’adieu, nous ne savons plus si c’est le poète qui nous a

rendus sensibles aux douces harmonies de la campagne, ou si ce sont ces

harmonies qui nous ont initiés aux ineffables beautés du poète. Pour

tout dire, Virgile, c’est Racine et Lamartine en un seul génie avec un

degré de perfection plus exquise[513].»

Ces impressions remontaient, pour Pontmartin, non seulement à sa

jeunesse, mais à son enfance même. Dès l’âge de huit ans, avant le

collège, il courait les champs, son _Virgile_ à la main, le lisant

déjà à livre ouvert. Il ne s’endormait pas le soir sans le mettre sous

son chevet pour le retrouver au réveil. C’est pourquoi sans doute il

n’a pas voulu écrire son dernier article sans y mettre le nom du poète

qu’il avait le plus aimé, sans répéter une dernière fois quelques-uns

de ces vers dont l’harmonieuse douceur avait été l’un des enchantements

de ses jeunes années. Son article, je l’ai dit, est consacré à M.

Zola et à la _Bête humaine_. N’importe! il y parlera de Virgile et de

l’_Énéide_, il citera ces vers délicieux:

_Purpureus veluti cum flos, succisus aratro,

Languescit moriens; lassove papavera collo

Demisere caput, pluviâ cum forte gravantur!_

III

Le 23 mars, je recevais de son fils la lettre suivante:

Votre amitié m’en voudrait si je ne vous associais pas aux inquiétudes

que nous donne depuis dix jours la santé de mon père. Il s’était à peu

près relevé de sa pénible crise du mois de décembre, et en janvier

et février il allait relativement bien, mais il s’alimentait peu et

il ne reprenait pas de forces. Il y a aujourd’hui quinze jours, il

s’enrhuma, et ce rhume qui, en lui-même, n’a pas été bien grave, a

amené pour lui un effondrement de ses dernières forces. Depuis le

vendredi 14 (jour où il a terminé son dernier article), il est dans

son fauteuil, en proie à une grande faiblesse et à un assoupissement

constant. Le pire, c’est qu’il est impossible de combattre cette

faiblesse; car son dégoût pour toute nourriture est absolu, et à

grand’peine on parvient à lui faire prendre un peu de bouillon. Il a

du reste conservé toute sa lucidité, et hier il s’est un peu ranimé

pour recevoir la visite de M. de Gaillard, qui est lui-même à peu près

infirme et qui a fait le grand effort de venir jusqu’ici. Mon père

est _résigné_ et _préparé_ à tout: ce sont les deux expressions qu’il

emploie sans cesse. Il a reçu les sacrements, sauf l’extrême-onction.

Je ne veux pourtant pas vous présenter son état comme désespéré; on

a vu des vieillards subir de pareilles crises et se relever ensuite.

Mais enfin la situation est grave, et je ne pouvais vous la laisser

ignorer. Une lettre de vous serait une grande joie pour mon père; et

je suis sûr qu’il sortirait un moment de sa torpeur pour y répondre.

Bien entendu, vous ne lui parleriez pas de sa santé; mais vous lui

écririez comme vous le faites d’habitude et, je suppose, comme pour

répondre à sa dernière lettre. Votre amitié saura bien ce qu’il faut

lui dire. Je vous sais si bien de cœur avec nous que j’ai à peine

besoin de vous dire combien je vous suis affectionné et dévoué.

Plus heureux que moi, Léopold de Gaillard avait pu aller aux Angles.

C’était le 22 mars:

La dernière fois que j’ai vu mon vieil ami, écrit-il[514], il n’avait

plus que sept jours à vivre. Sans maladie bien caractérisée, mais

d’une faiblesse extrême et ne prenant aucun aliment solide, il

n’était pas alité et se tenait dans le grand salon où sa vie s’est

écoulée, en face de trois fenêtres qui donnent sur la riche vallée

du Rhône. Son seul exercice se bornait depuis quelques jours à se

traîner d’un fauteuil à l’autre. Quand il me vit, il vint le plus

vite qu’il put s’asseoir à mes côtés. Il m’annonça avec une parfaite

sérénité sa mort pour un des jours de la semaine qui allait s’ouvrir.

«Je n’ai pas attendu, ajouta-t-il, le dernier moment pour me mettre

en règle avec le bon Dieu. Le P. B.[515] vient me voir souvent et

je me confie à lui avec délices. Ah! mon ami! quels hommes vraiment

de Dieu! Quels consolateurs!...» Je le louai avec toute l’effusion

d’une amitié chrétienne, puis j’essayai de lui parler de ses travaux,

des livres nouveaux et du buste donné par souscription que je voyais

en face de moi. Pontmartin redevint aussitôt le charmant causeur

qu’il a toujours été. Je me souviens que m’étant plaint à lui d’une

photographie aux traits durcis et de couleur très sombre qu’on

envoyait à ses souscripteurs, il me répondit en souriant. Peu de temps

après son éclatante disgrâce, on osa exposer au Salon un portrait

de Chateaubriand signé par Girodet. Chacun craignait la colère du

maître. Mais, cette fois, il sut se contenir et s’en tirer par un bon

mot. Comme le tableau était très poussé au noir: «Il ressemble à un

conspirateur, dit un courtisan.—Oui, ajouta l’empereur, mais à un

conspirateur qui serait descendu par la cheminée!»

Cette saillie et plusieurs autres me donnèrent l’espoir que le

désastre de sa santé était encore réparable, et que cet entrain de

conversation n’allait pas avec un épuisement complet. Illusion, hélas!

Chez notre ami comme chez tous ceux qui ont surtout vécu par l’esprit,

c’est l’esprit qui meurt le dernier. C’est sa flamme qui brille encore

quand toutes les autres sont éteintes. Juste récompense d’une vie

toute d’intelligence et vouée tout entière aux plus nobles occupations!

Le 28 mars, Henri de Pontmartin m’adressait ces lignes:

Merci de votre lettre, qui a touché mon père jusqu’aux larmes; il

veut que je vous le dise. Depuis hier, il garde le lit, et en un sens

cela vaut mieux pour lui donner des soins et l’empêcher d’user ses

dernières forces dans l’effort inouï qu’il lui fallait faire pour

se lever, descendre et monter l’escalier. Sa faiblesse est toujours

extrême, et les moyens de la combattre toujours à peu près nuls.

Pourtant, aucun organe n’est atteint, et sa lucidité est intacte. Plus

que jamais il est _préparé_, et il se remet entre les mains de Dieu.

Le samedi 29 mars, à onze heures et demie du matin, Armand de

Pontmartin s’endormit dans la paix du Seigneur. Puisque je n’ai pas eu

la consolation d’assister à ses derniers moments, je tiens à laisser

la parole à ceux qui en furent les témoins. Le docteur Cade, qui lui

donnait ses soins, raconte en ces termes cette mort si doucement

chrétienne:

A ceux qui l’entouraient, il parlait de sa mort prochaine comme de

l’événement le plus ordinaire, réglant lui-même le détail de ses

obsèques. A plusieurs reprises, pendant le cours de sa dernière

maladie, il avait tenu à recevoir la visite de son Dieu. Il voulut

recevoir la communion le jour de la Saint-Joseph[516] et le jour même

de sa mort. Et alors que sa famille était dans les pleurs, prévoyant

sa fin prochaine, lui était dans une admirable tranquillité, goûtant

déjà la joie des élus. Ma profession m’a condamné à voir souvent

mourir, mais je n’oublierai jamais les derniers moments d’Armand de

Pontmartin. Il avait reçu la communion dans les plus vifs sentiments

de piété, et, peu de temps après, avait dit à M. le curé des Angles

qui l’assistait: «Oh! comme je suis bien!» Puis il s’était endormi

doucement pendant qu’on lui donnait l’extrême-onction. Par les

fenêtres entr’ouvertes, le soleil du printemps inondait la chambre de

lumière. Au pied du lit, un fils, une belle-fille en pleurs, torturés

par une émotion poignante, quelques serviteurs fidèles répondant,

malgré leurs larmes, aux prières de l’Église, et sur son lit d’agonie

Armand de Pontmartin exhalait son dernier soupir[517].

Un autre témoin adressait d’Avignon, le 31 mars, au rédacteur en chef

de l’_Univers_, une lettre d’où j’extrais ces détails:

J’ai revu M. de Pontmartin le 12 mars: il avait sur sa table la _Bête

humaine_, de Zola. Quoique souffrant déjà, il préparait l’article

qui a paru dans la _Gazette de France_, et, malgré la faiblesse

qui commençait à le gagner, il s’exprimait avec une véhémence peu

ordinaire sur l’œuvre mauvaise du romancier.

Depuis cette époque, le mal a fait de rapides progrès, et le grand

écrivain, avec ce secret pressentiment de sa mort prochaine qui

se faisait jour depuis quelques mois à travers ses écrits, s’est

résolument et avec une piété touchante tourné vers le bon Dieu. Il a

reçu trois fois la sainte communion.

Le matin même de sa mort, il avait reçu la suprême visite du divin

Maître, et lui-même avait demandé le saint viatique; mais dans la

délicatesse de sa conscience, il n’a voulu prendre ni potion ni

aliment. Il avait toute sa connaissance, et à un de ses fidèles

serviteurs qui l’aimaient comme un père, il disait après cette

dernière communion: «Oh! mon ami, je suis si bien! Laisse-moi

maintenant avec le bon Dieu!» La veille, il avait dit à sa

belle-fille: «Sais-tu par cœur le _Salve Regina_? Récite-le avec moi.»

La visite du prêtre le comblait de joie; c’est avec effusion qu’il

remerciait le modeste curé des Angles de ses encouragements et de ses

prières. Depuis quelques jours, il avait coutume de dire: «Oh! les

robes noires, quel bien elles me font! Ce sont elles surtout que je

veux voir!»

Les derniers moments ont été calmes: rien n’a troublé la sérénité de

cette âme unie à Dieu dans les luttes de la vie...

Et quelle charité pour les pauvres dans cette âme exquise! Le château

des Angles était le rendez-vous de toutes les misères, assurées de

trouver là, de la part de l’illustre défunt et de son fils bien-aimé,

secours et consolation. L’aumône se faisait en grand dans cette noble

demeure, et la mort de M. de Pontmartin, qui est un deuil si grand

pour les lettres et pour la France, est encore plus un deuil pour les

pauvres et les petits...

S’arrachant pour un instant à ses larmes, le fils de mon vieil ami

m’envoyait ce douloureux et consolant bulletin:

...Je vous ai dit que, le vendredi matin[518], il avait lu sur son lit

votre lettre si excellente, où il ne vit pas les allusions cachées

à sa maladie, mais qui le toucha par l’effusion de votre amitié, et

l’intéressa par le récit de tout ce que vous aviez fait à Paris.

«Quel contraste, me dit-il, entre cette activité et l’état auquel je

suis réduit!» La journée et la nuit se passèrent tranquilles, avec

diminution des quintes de toux, sommeil; il semblait que le séjour

au lit, en supprimant les terribles efforts qu’il devait faire les

jours précédents pour rester debout, avait amené une détente, qu’il

était moins fatigué, que les traits de son visage ne portaient plus

la marque du même accablement. Le samedi matin notre curé lui apporta

la communion, ainsi qu’il avait été convenu l’avant-veille avec son

confesseur. Il la reçut avec sa connaissance, remerciant ensuite le

curé, s’excusant de l’avoir dérangé et me recommandant de ne pas

le laisser partir sans lui faire prendre un peu de café. Quand je

remontai, dix minutes plus tard, après m’être acquitté de ce soin, je

le trouvai endormi d’un sommeil paisible et qui paraissait réparateur.

Une heure après, c’est-à-dire vers dix heures, nous nous aperçûmes

que ce sommeil ne ressemblait pas aux autres. Au même moment, notre

docteur arriva, et, après l’avoir examiné, fit un signe désespéré.

Il envoya chercher de nouveau le curé pour l’extrême-onction, qui

fut administrée pendant qu’il respirait encore, et, au moment où

finissaient les dernières prières, il expira sans souffrance. On peut

donc dire qu’il s’est endormi dans le Seigneur, surabondamment assisté

et consolé par la religion, et conservant jusqu’à la fin sa lucidité

intellectuelle, sauf pour les adieux, dont l’amertume lui a été

épargnée[519].

Par une singulière coïncidence, Armand de Pontmartin est mort un

_Samedi_, ce jour qui était devenu le sien. Dans ses dernières

années, il se plaisait quelquefois à me dire dans ses lettres: «Soyez

tranquille, je prépare depuis longtemps, je soignerai par-dessus tout

mon dernier _article_.» Et en effet celui-là, celui qu’il ne craignait

pas d’appeler en souriant, au risque de faire un de ces jeux de mots

qu’il affectionnait, «l’article de sa mort»—celui-là fut admirable.

IV

Les obsèques furent célébrées le mardi 1^{er} avril. Ainsi qu’il

l’avait demandé, elles furent très simples: nul apparat, nulle pompe

extérieure. Mais cette simplicité même les rendait encore plus

émouvantes. Elles eurent lieu dans la petite église paroissiale

des Angles. La levée du corps fut faite par M. le curé des Angles,

assisté de plusieurs de ses confrères du voisinage, MM. les curés de

Villeneuve, de Domazan et de Pujaut, et de M. l’abbé Agniel, aumônier

des victimes à Saint-André-de-Villeneuve. En tête du cortège marchaient

les femmes et les jeunes filles du village, auxquelles s’étaient

jointes des députations des œuvres de charité dont le châtelain des

Angles était le bienfaiteur; les Petites-Sœurs des Pauvres, les

Religieuses de la Grande-Providence et les Trinitaires de Villeneuve.

Le cercueil était porté sur un brancard par les hommes des Angles,

fiers de donner à celui qui avait été leur ami ce témoignage de respect

et d’affection.

Le deuil était conduit par le fils du défunt, le comte Henri de

Pontmartin, par son beau-frère le comte de Montravel, par son neveu

M. de Froissard-Broissia, et M. Théodore de Montravel, son cousin

germain. Derrière venait toute la population de la commune, et, avec

elle, la plupart des notabilités avignonnaises ou des environs,

les représentants de la presse conservatrice régionale, un des

grands-vicaires de M^{gr} Vigne, archevêque d’Avignon, et plusieurs

membres du clergé régulier et séculier.

Le long et pieux cortège gravit lentement la pittoresque montagne, qui

lui faisait un cadre merveilleux, avec ses chemins sinueux, avec sa

verdure naissante, avec ses rochers aux plantes sauvages. Dans le ciel

limpide brillait un soleil de printemps, qui donnait un air de fête à

cette scène de deuil, mais d’un deuil chrétien tout rempli de saintes

consolations et d’immortelles espérances.

L’église était trop étroite pour recevoir la nombreuse assistance;

par une touchante attention, les habitants des Angles s’abstinrent

d’y pénétrer, la laissant tout entière à la disposition des amis

et connaissances du maître, venus du dehors pour assister à ses

funérailles.

Armand de Pontmartin, sa vie et ses oeuvres, 1811-1890 · 第 28 / 35 段