en ce moment sous les yeux, ne sont ni moins intéressantes ni moins
spirituelles que celles à Cuvillier-Fleury.
Avec ces lettres de Pontmartin à ses amis, en ne prenant même que
le dessus du panier, on fera aisément un ou deux volumes exquis, qui
seront un vrai régal pour les délicats,—s’il en existe encore quand
ces volumes paraîtront.
Toutes les lettres qu’il recevait de ses amis, Pontmartin les
conservait précieusement; c’était un trésor dont il ne voulait rien
distraire. Il n’en allait pas de même de celles que, pendant près
d’un demi-siècle de critique, il avait reçues de ses justiciables.
Ces autographes, signés de noms illustres ou tout au moins célèbres:
Guizot, Villemain, Montalembert, Mignet, Victor Cousin, Albert de
Broglie et son beau-frère M. d’Haussonville, Vitet, Saint-Marc
Girardin, Gaston Boissier[506], Octave Feuillet, Désiré Nisard,
Caro, J.-J. Weiss, Ludovic Halévy, Paul de Saint-Victor, Paul Féval,
etc., étaient faits pour flatter sa vanité, et d’autres les auraient
collectionnés avec soin: il n’en gardait jamais un seul. Plusieurs fois
il m’arriva de lui en demander. Il me répondait invariablement: «Hélas!
mon cher ami, il ne m’en reste pas une bribe. Toutes les fois qu’il y
a _en Avignon_ une tombola, un bazar de charité, je me fais un devoir
et un plaisir d’y envoyer quelques-uns de ces autographes: lorsqu’ils
atteignent un haut prix, j’en suis fier pour _mes_ auteurs; j’en suis
surtout heureux pour nos pauvres.»
CHAPITRE XVII
LES DERNIÈRES ANNÉES—ÉPISODES LITTÉRAIRES
LA MORT D’ARMAND DE PONTMARTIN
(1888-1890)
La dixième série des _Souvenirs d’un vieux critique_ et les _Péchés
de vieillesse_. Une Revue qui paie royalement. M. Frédéric Masson et
_les Lettres et les Arts_.—Vingt-quatre articles d’avance, _Episodes
littéraires_.—Le dernier article, M. Emile Zola et _la Bête humaine_.
Un souvenir de Virgile.—La dernière maladie. Visite de Léopold de
Gaillard. Une mort chrétienne. Les obsèques d’Armand de Pontmartin.
I
Puisqu’il a maintenant un si bel encrier, il faut bien que Pontmartin
écrive encore. En 1888, il publie la neuvième série des _Souvenirs d’un
vieux critique_. La dixième paraît en 1889, suivie, la même année,
d’un volume de Nouvelles, _Péchés de vieillesse_[507]. Jeune, il avait
aimé ce genre si français; il y revenait encore une fois, souriant à
son dernier rêve, suivant d’un mélancolique regard l’étoile qui va
s’éteindre, la dernière, dans le ciel assombri.
Deux de ces nouvelles avaient d’abord paru dans _les Lettres et
les Arts_, que dirigeait M. Frédéric Masson, «une étrange Revue qui
coûte 300 fr. par an, qui a beaucoup d’argent, qui paie royalement
et qui n’a pas d’abonnés.[508]» La collaboration de Pontmartin à la
Revue de M. Frédéric Masson ne fut du reste qu’une collaboration de
pure fantaisie. Bien que le _Correspondant_ et la _Gazette de France_
payassent moins royalement, il leur resta fidèle. Sa collaboration au
_Correspondant_ ne fut même jamais plus active qu’en ces dernières
années. De 1887 à 1889, outre sa nouvelle _les Feux de paille_, il y
publia de nombreux articles de critique et d’histoire: _Le cardinal
de Bonnechose_;—_Honnêtes gens et livres déshonnêtes_;—_les
Commencements d’une conquête_: l’Algérie de 1830 à 1840;—_Napoléon et
ses détracteurs_, d’après le livre du prince Napoléon;—les _Causeries
littéraires_ d’Edmond Biré;—_une Légende mystique au dix-septième
siècle_ (le duc et la duchesse de Ventadour);—_Deux livres jumeaux_
(_Remarques sur l’Exposition du Centenaire_, par le vicomte Melchior
de Vogüé; _1789 et 1889_, par Émile Ollivier). Bientôt, ce ne sont
plus seulement des articles, c’est tout un volume qu’il écrit pour la
Revue de la rue de Tournon. Sous le titre d’_Épisodes littéraires_, il
y donne la suite de ses _Mémoires_ et les conduit cette fois jusqu’au
mois de janvier 1858[509]. Comment il fut amené à entreprendre cette
nouvelle série, il me l’apprenait dans une de ses lettres:
...Puisque vous aimez les détails, je dois vous renseigner sur
l’origine de mes _Épisodes littéraires_. J’en étais arrivé à avoir
_vingt-quatre articles d’avance_ dans les bureaux de la _Gazette_.
J’ai compris tout ce qu’il y avait de déraisonnable à rendre compte
par exemple d’un roman de M. Ferdinand Fabre ou de M. Georges Ohnet
dans un article qui ne paraîtra que six mois après le livre. Je me
suis souvenu de ce que vous m’aviez écrit au sujet de la première
forme que j’avais donnée à mes Mémoires. Léopold de Gaillard m’avait
exprimé la même opinion. J’avais trop versé dans la fantaisie et le
roman. Cette fois, sauf quelques nuances très légères, je puis assurer
que la plupart de ces pages sont d’une exactitude photographique et
qu’elles serrent de beaucoup plus près les divers épisodes de ma vie
littéraire...
_Souvenirs de 1848. LE PUFF d’Eugène Scribe._—_Le lendemain du
coup d’État dans un salon littéraire. Émile Augier._—_La Mort d’un
journal. La Naissance d’une Revue. L’OPINION PUBLIQUE et la REVUE
CONTEMPORAINE._—_Le Suicide d’un Journal, l’ASSEMBLÉE NATIONALE_:
tels sont les titres des quatre chapitres qui forment le volume de
Pontmartin. Ainsi qu’il me l’avait écrit, les _Épisodes littéraires_,
sauf sur deux ou trois points, sont très exacts et cette exactitude
ajoute singulièrement au piquant du récit. Les portraits, très
nombreux, sont très vivants. L’esprit et le style sont toujours jeunes.
Je ferai cependant un reproche à l’auteur. Il fait vraiment trop bon
marché de sa belle campagne à l’_Opinion publique_. Il parle d’Alfred
Nettement et de lui-même, j’en ai déjà fait la remarque[510], de façon
à laisser croire que ce journal n’a été qu’un journal pour rire, alors
qu’en réalité l’_Opinion publique_ a été l’un des journaux qui, de 1848
à 1852, ont le plus honoré la presse française.
Les _Épisodes littéraires_ devaient être le dernier volume de
Pontmartin. En voici les dernières lignes; elles sont du 10 janvier
1890: «Je dois désormais laisser reposer ma vieille plume qui n’a que
trop couru et trop écrit. On a dit souvent que les vieillards doivent
vivre dans le passé; oui, mais ils doivent aussi vivre dans l’avenir,
et cet avenir-là n’a rien de commun avec les écritures et les vanités
humaines.»
II
Jusqu’à la fin cependant il continuera d’écrire. Le 14 mars, il
acheva un article sur M. Zola et son roman _la Bête humaine_, qui
venait de paraître. C’était son dernier _Samedi_[511]. L’effort, un
peu de fatigue s’y font sentir. Ce n’est plus la verve étincelante, la
merveilleuse facilité des beaux jours. Cette plume, qui allait hier
encore _la bride sur le cou_, qui dévorait la route, qui brûlait le
papier, va plus lentement, la main est moins légère; déjà la maladie
pèse sur elle; mais la pensée n’a rien perdu de sa vigueur, l’âme
a conservé toute sa noblesse, le cœur ressent toujours les belles
indignations d’autrefois. Armand de Pontmartin a eu cette heureuse
fortune, le jour où la plume allait tomber de ses mains vaillantes,
de pouvoir la mettre une dernière fois au service de ses convictions,
au service de la vérité, de la morale et du goût. Il s’est élevé une
dernière fois contre le matérialiste en littérature et en politique,
contre les naturalismes et les jacobins. Son article se terminait par
ces lignes:
Voilà, en dehors de toute querelle d’école, le vice radical des
romans de M. Zola. Il supprime le libre arbitre, la responsabilité
humaine. Pour que son système fonctionne plus à l’aise, il l’a
abrité sous l’arbre généalogique des Rougon-Macquart, qui l’aurait
couvert de ridicule, si le ridicule pouvait atteindre le maître des
maîtres. Par là, il détruit tout l’intérêt que pourraient inspirer ses
personnages et toutes les leçons que renfermeraient leurs actes. Dans
ces conditions d’anarchie ou de servitude morale (synonymes ici comme
toujours), la vogue de ces romans devait s’accorder admirablement avec
le règne de le république jacobine. Sans doute, MM. Tirard, Constans,
Thévenet, Spuller, Fallières, ne seraient pas fâchés d’apprendre que,
s’ils font mieux leurs affaires que celles de la France, ce n’est pas
leur faute, et que, en accaparant les ministères, en décrochant les
portefeuilles, en absorbant les traitements, en trichant les budgets,
en persécutant nos prêtres, ils obéissent, non pas à de mauvais
penchants, mais à une loi d’hérédité transmise par l’âge de pierre où
leurs ancêtres et leurs précurseurs vivaient dans les cavernes[512].
Un détail, purement littéraire, celui-là, me frappe dans cet article.
Pontmartin était un _amoureux_ de Virgile. Écoutez comme il en parle
dans une de ses premières Causeries de la _Gazette_, à propos de
Barthélemy et de sa traduction de l’_Enéide_. «Pour moi, disait-il,
cet auteur préféré, ce poète par excellence, c’est Virgile, Horace est
aussi exquis, aussi élégant, et, à coup sûr, plus original. Mais il y
a, chez Virgile, un fond de mélancolie et de tendresse, une douceur
pénétrante qui va à l’âme, et qui, sans compter certaines vibrations
quasi prophétiques, signalées dans le _Pollion_, en fait le plus
chrétien de tous les poètes du paganisme. Cette sorte de sécheresse
didactique qui nous gâte souvent nos admirations d’_humanistes_,
n’existe pas avec lui: il a été, dès le premier jour, l’ami, le
consolateur, le confident, l’interprète délicieux des premières
rêveries, des premières visions de l’adolescence. Pour ceux d’entre
nous qui ont été d’abord élevés à la campagne, le charme est plus
puissant. Telle image du poète, tel passage des _Géorgiques_, tel
vers se détachant sur l’ensemble comme un point lumineux sur la brume
lointaine, s’unissent étroitement dans notre imagination ou dans
notre mémoire aux vagues frissons, aux mystérieux tressaillements
qu’éveillèrent en nos jeunes âmes les spectacles de la nature ou les
scènes de la vie champêtre. Plus tard, lorsque arrivent les années de
déclin et d’adieu, nous ne savons plus si c’est le poète qui nous a
rendus sensibles aux douces harmonies de la campagne, ou si ce sont ces
harmonies qui nous ont initiés aux ineffables beautés du poète. Pour
tout dire, Virgile, c’est Racine et Lamartine en un seul génie avec un
degré de perfection plus exquise[513].»
Ces impressions remontaient, pour Pontmartin, non seulement à sa
jeunesse, mais à son enfance même. Dès l’âge de huit ans, avant le
collège, il courait les champs, son _Virgile_ à la main, le lisant
déjà à livre ouvert. Il ne s’endormait pas le soir sans le mettre sous
son chevet pour le retrouver au réveil. C’est pourquoi sans doute il
n’a pas voulu écrire son dernier article sans y mettre le nom du poète
qu’il avait le plus aimé, sans répéter une dernière fois quelques-uns
de ces vers dont l’harmonieuse douceur avait été l’un des enchantements
de ses jeunes années. Son article, je l’ai dit, est consacré à M.
Zola et à la _Bête humaine_. N’importe! il y parlera de Virgile et de
l’_Énéide_, il citera ces vers délicieux:
_Purpureus veluti cum flos, succisus aratro,
Languescit moriens; lassove papavera collo
Demisere caput, pluviâ cum forte gravantur!_
III
Le 23 mars, je recevais de son fils la lettre suivante:
Votre amitié m’en voudrait si je ne vous associais pas aux inquiétudes
que nous donne depuis dix jours la santé de mon père. Il s’était à peu
près relevé de sa pénible crise du mois de décembre, et en janvier
et février il allait relativement bien, mais il s’alimentait peu et
il ne reprenait pas de forces. Il y a aujourd’hui quinze jours, il
s’enrhuma, et ce rhume qui, en lui-même, n’a pas été bien grave, a
amené pour lui un effondrement de ses dernières forces. Depuis le
vendredi 14 (jour où il a terminé son dernier article), il est dans
son fauteuil, en proie à une grande faiblesse et à un assoupissement
constant. Le pire, c’est qu’il est impossible de combattre cette
faiblesse; car son dégoût pour toute nourriture est absolu, et à
grand’peine on parvient à lui faire prendre un peu de bouillon. Il a
du reste conservé toute sa lucidité, et hier il s’est un peu ranimé
pour recevoir la visite de M. de Gaillard, qui est lui-même à peu près
infirme et qui a fait le grand effort de venir jusqu’ici. Mon père
est _résigné_ et _préparé_ à tout: ce sont les deux expressions qu’il
emploie sans cesse. Il a reçu les sacrements, sauf l’extrême-onction.
Je ne veux pourtant pas vous présenter son état comme désespéré; on
a vu des vieillards subir de pareilles crises et se relever ensuite.
Mais enfin la situation est grave, et je ne pouvais vous la laisser
ignorer. Une lettre de vous serait une grande joie pour mon père; et
je suis sûr qu’il sortirait un moment de sa torpeur pour y répondre.
Bien entendu, vous ne lui parleriez pas de sa santé; mais vous lui
écririez comme vous le faites d’habitude et, je suppose, comme pour
répondre à sa dernière lettre. Votre amitié saura bien ce qu’il faut
lui dire. Je vous sais si bien de cœur avec nous que j’ai à peine
besoin de vous dire combien je vous suis affectionné et dévoué.
Plus heureux que moi, Léopold de Gaillard avait pu aller aux Angles.
C’était le 22 mars:
La dernière fois que j’ai vu mon vieil ami, écrit-il[514], il n’avait
plus que sept jours à vivre. Sans maladie bien caractérisée, mais
d’une faiblesse extrême et ne prenant aucun aliment solide, il
n’était pas alité et se tenait dans le grand salon où sa vie s’est
écoulée, en face de trois fenêtres qui donnent sur la riche vallée
du Rhône. Son seul exercice se bornait depuis quelques jours à se
traîner d’un fauteuil à l’autre. Quand il me vit, il vint le plus
vite qu’il put s’asseoir à mes côtés. Il m’annonça avec une parfaite
sérénité sa mort pour un des jours de la semaine qui allait s’ouvrir.
«Je n’ai pas attendu, ajouta-t-il, le dernier moment pour me mettre
en règle avec le bon Dieu. Le P. B.[515] vient me voir souvent et
je me confie à lui avec délices. Ah! mon ami! quels hommes vraiment
de Dieu! Quels consolateurs!...» Je le louai avec toute l’effusion
d’une amitié chrétienne, puis j’essayai de lui parler de ses travaux,
des livres nouveaux et du buste donné par souscription que je voyais
en face de moi. Pontmartin redevint aussitôt le charmant causeur
qu’il a toujours été. Je me souviens que m’étant plaint à lui d’une
photographie aux traits durcis et de couleur très sombre qu’on
envoyait à ses souscripteurs, il me répondit en souriant. Peu de temps
après son éclatante disgrâce, on osa exposer au Salon un portrait
de Chateaubriand signé par Girodet. Chacun craignait la colère du
maître. Mais, cette fois, il sut se contenir et s’en tirer par un bon
mot. Comme le tableau était très poussé au noir: «Il ressemble à un
conspirateur, dit un courtisan.—Oui, ajouta l’empereur, mais à un
conspirateur qui serait descendu par la cheminée!»
Cette saillie et plusieurs autres me donnèrent l’espoir que le
désastre de sa santé était encore réparable, et que cet entrain de
conversation n’allait pas avec un épuisement complet. Illusion, hélas!
Chez notre ami comme chez tous ceux qui ont surtout vécu par l’esprit,
c’est l’esprit qui meurt le dernier. C’est sa flamme qui brille encore
quand toutes les autres sont éteintes. Juste récompense d’une vie
toute d’intelligence et vouée tout entière aux plus nobles occupations!
Le 28 mars, Henri de Pontmartin m’adressait ces lignes:
Merci de votre lettre, qui a touché mon père jusqu’aux larmes; il
veut que je vous le dise. Depuis hier, il garde le lit, et en un sens
cela vaut mieux pour lui donner des soins et l’empêcher d’user ses
dernières forces dans l’effort inouï qu’il lui fallait faire pour
se lever, descendre et monter l’escalier. Sa faiblesse est toujours
extrême, et les moyens de la combattre toujours à peu près nuls.
Pourtant, aucun organe n’est atteint, et sa lucidité est intacte. Plus
que jamais il est _préparé_, et il se remet entre les mains de Dieu.
Le samedi 29 mars, à onze heures et demie du matin, Armand de
Pontmartin s’endormit dans la paix du Seigneur. Puisque je n’ai pas eu
la consolation d’assister à ses derniers moments, je tiens à laisser
la parole à ceux qui en furent les témoins. Le docteur Cade, qui lui
donnait ses soins, raconte en ces termes cette mort si doucement
chrétienne:
A ceux qui l’entouraient, il parlait de sa mort prochaine comme de
l’événement le plus ordinaire, réglant lui-même le détail de ses
obsèques. A plusieurs reprises, pendant le cours de sa dernière
maladie, il avait tenu à recevoir la visite de son Dieu. Il voulut
recevoir la communion le jour de la Saint-Joseph[516] et le jour même
de sa mort. Et alors que sa famille était dans les pleurs, prévoyant
sa fin prochaine, lui était dans une admirable tranquillité, goûtant
déjà la joie des élus. Ma profession m’a condamné à voir souvent
mourir, mais je n’oublierai jamais les derniers moments d’Armand de
Pontmartin. Il avait reçu la communion dans les plus vifs sentiments
de piété, et, peu de temps après, avait dit à M. le curé des Angles
qui l’assistait: «Oh! comme je suis bien!» Puis il s’était endormi
doucement pendant qu’on lui donnait l’extrême-onction. Par les
fenêtres entr’ouvertes, le soleil du printemps inondait la chambre de
lumière. Au pied du lit, un fils, une belle-fille en pleurs, torturés
par une émotion poignante, quelques serviteurs fidèles répondant,
malgré leurs larmes, aux prières de l’Église, et sur son lit d’agonie
Armand de Pontmartin exhalait son dernier soupir[517].
Un autre témoin adressait d’Avignon, le 31 mars, au rédacteur en chef
de l’_Univers_, une lettre d’où j’extrais ces détails:
J’ai revu M. de Pontmartin le 12 mars: il avait sur sa table la _Bête
humaine_, de Zola. Quoique souffrant déjà, il préparait l’article
qui a paru dans la _Gazette de France_, et, malgré la faiblesse
qui commençait à le gagner, il s’exprimait avec une véhémence peu
ordinaire sur l’œuvre mauvaise du romancier.
Depuis cette époque, le mal a fait de rapides progrès, et le grand
écrivain, avec ce secret pressentiment de sa mort prochaine qui
se faisait jour depuis quelques mois à travers ses écrits, s’est
résolument et avec une piété touchante tourné vers le bon Dieu. Il a
reçu trois fois la sainte communion.
Le matin même de sa mort, il avait reçu la suprême visite du divin
Maître, et lui-même avait demandé le saint viatique; mais dans la
délicatesse de sa conscience, il n’a voulu prendre ni potion ni
aliment. Il avait toute sa connaissance, et à un de ses fidèles
serviteurs qui l’aimaient comme un père, il disait après cette
dernière communion: «Oh! mon ami, je suis si bien! Laisse-moi
maintenant avec le bon Dieu!» La veille, il avait dit à sa
belle-fille: «Sais-tu par cœur le _Salve Regina_? Récite-le avec moi.»
La visite du prêtre le comblait de joie; c’est avec effusion qu’il
remerciait le modeste curé des Angles de ses encouragements et de ses
prières. Depuis quelques jours, il avait coutume de dire: «Oh! les
robes noires, quel bien elles me font! Ce sont elles surtout que je
veux voir!»
Les derniers moments ont été calmes: rien n’a troublé la sérénité de
cette âme unie à Dieu dans les luttes de la vie...
Et quelle charité pour les pauvres dans cette âme exquise! Le château
des Angles était le rendez-vous de toutes les misères, assurées de
trouver là, de la part de l’illustre défunt et de son fils bien-aimé,
secours et consolation. L’aumône se faisait en grand dans cette noble
demeure, et la mort de M. de Pontmartin, qui est un deuil si grand
pour les lettres et pour la France, est encore plus un deuil pour les
pauvres et les petits...
S’arrachant pour un instant à ses larmes, le fils de mon vieil ami
m’envoyait ce douloureux et consolant bulletin:
...Je vous ai dit que, le vendredi matin[518], il avait lu sur son lit
votre lettre si excellente, où il ne vit pas les allusions cachées
à sa maladie, mais qui le toucha par l’effusion de votre amitié, et
l’intéressa par le récit de tout ce que vous aviez fait à Paris.
«Quel contraste, me dit-il, entre cette activité et l’état auquel je
suis réduit!» La journée et la nuit se passèrent tranquilles, avec
diminution des quintes de toux, sommeil; il semblait que le séjour
au lit, en supprimant les terribles efforts qu’il devait faire les
jours précédents pour rester debout, avait amené une détente, qu’il
était moins fatigué, que les traits de son visage ne portaient plus
la marque du même accablement. Le samedi matin notre curé lui apporta
la communion, ainsi qu’il avait été convenu l’avant-veille avec son
confesseur. Il la reçut avec sa connaissance, remerciant ensuite le
curé, s’excusant de l’avoir dérangé et me recommandant de ne pas
le laisser partir sans lui faire prendre un peu de café. Quand je
remontai, dix minutes plus tard, après m’être acquitté de ce soin, je
le trouvai endormi d’un sommeil paisible et qui paraissait réparateur.
Une heure après, c’est-à-dire vers dix heures, nous nous aperçûmes
que ce sommeil ne ressemblait pas aux autres. Au même moment, notre
docteur arriva, et, après l’avoir examiné, fit un signe désespéré.
Il envoya chercher de nouveau le curé pour l’extrême-onction, qui
fut administrée pendant qu’il respirait encore, et, au moment où
finissaient les dernières prières, il expira sans souffrance. On peut
donc dire qu’il s’est endormi dans le Seigneur, surabondamment assisté
et consolé par la religion, et conservant jusqu’à la fin sa lucidité
intellectuelle, sauf pour les adieux, dont l’amertume lui a été
épargnée[519].
Par une singulière coïncidence, Armand de Pontmartin est mort un
_Samedi_, ce jour qui était devenu le sien. Dans ses dernières
années, il se plaisait quelquefois à me dire dans ses lettres: «Soyez
tranquille, je prépare depuis longtemps, je soignerai par-dessus tout
mon dernier _article_.» Et en effet celui-là, celui qu’il ne craignait
pas d’appeler en souriant, au risque de faire un de ces jeux de mots
qu’il affectionnait, «l’article de sa mort»—celui-là fut admirable.
IV
Les obsèques furent célébrées le mardi 1^{er} avril. Ainsi qu’il
l’avait demandé, elles furent très simples: nul apparat, nulle pompe
extérieure. Mais cette simplicité même les rendait encore plus
émouvantes. Elles eurent lieu dans la petite église paroissiale
des Angles. La levée du corps fut faite par M. le curé des Angles,
assisté de plusieurs de ses confrères du voisinage, MM. les curés de
Villeneuve, de Domazan et de Pujaut, et de M. l’abbé Agniel, aumônier
des victimes à Saint-André-de-Villeneuve. En tête du cortège marchaient
les femmes et les jeunes filles du village, auxquelles s’étaient
jointes des députations des œuvres de charité dont le châtelain des
Angles était le bienfaiteur; les Petites-Sœurs des Pauvres, les
Religieuses de la Grande-Providence et les Trinitaires de Villeneuve.
Le cercueil était porté sur un brancard par les hommes des Angles,
fiers de donner à celui qui avait été leur ami ce témoignage de respect
et d’affection.
Le deuil était conduit par le fils du défunt, le comte Henri de
Pontmartin, par son beau-frère le comte de Montravel, par son neveu
M. de Froissard-Broissia, et M. Théodore de Montravel, son cousin
germain. Derrière venait toute la population de la commune, et, avec
elle, la plupart des notabilités avignonnaises ou des environs,
les représentants de la presse conservatrice régionale, un des
grands-vicaires de M^{gr} Vigne, archevêque d’Avignon, et plusieurs
membres du clergé régulier et séculier.
Le long et pieux cortège gravit lentement la pittoresque montagne, qui
lui faisait un cadre merveilleux, avec ses chemins sinueux, avec sa
verdure naissante, avec ses rochers aux plantes sauvages. Dans le ciel
limpide brillait un soleil de printemps, qui donnait un air de fête à
cette scène de deuil, mais d’un deuil chrétien tout rempli de saintes
consolations et d’immortelles espérances.
L’église était trop étroite pour recevoir la nombreuse assistance;
par une touchante attention, les habitants des Angles s’abstinrent
d’y pénétrer, la laissant tout entière à la disposition des amis
et connaissances du maître, venus du dehors pour assister à ses
funérailles.