Tous mes vœux sont pour M. de Pontmartin, et je crois l’avoir déjà

décidé à donner son consentement pour sa candidature. Je vais y

travailler encore...

Rentré à Orléans, il voulut bien, le 18 avril, m’envoyer ce nouveau

billet:

Monsieur,

Je suis l’admirateur et l’ami de M. de Pontmartin; et si cela

dépendait uniquement de moi, il serait demain de l’Académie française.

J’ai quitté cette Académie, mais j’emploierai ce qui me reste de

crédit auprès de mes confrères en faveur de M. de Pontmartin, et

en le faisant, je croirai faire une œuvre également honorable pour

l’Académie et pour M. de Pontmartin.

M^{gr} Dupanloup ne devait pas s’en tenir là. «Je ferai, m’écrivait-il

quelques jours plus tard, je ferai pour M. de Pontmartin ce que je ne

ferais pour personne autre. Je serai heureux de revenir à l’Académie

le jour où il s’agira de voter pour lui.» Et cela, il le lui écrivit

à lui-même. Être nommé dans de telles conditions, n’était-ce pas être

nommé deux fois? Pontmartin refusa[448].

Cette fois, tout était bien fini. A peu de temps de là, le 11 octobre

1878, l’évêque d’Orléans mourait, après une courte maladie, au château

de la Combe[449], par Domène (Isère). Après lui, nul ne pouvait plus

songer à parler encore de l’Académie à Pontmartin.

* * * * *

On a souvent répété que les _Jeudis de M^{me} Charbonneau_ avaient

jusqu’au dernier jour fermé à Pontmartin les portes de l’Académie.

Rien n’est moins exact, nous venons de le voir. Il n’a tenu qu’à lui,

et à plus d’une reprise, d’en franchir le seuil. S’il n’a pas été

académicien, c’est parce qu’il n’a pas voulu l’être. Est-ce à dire

qu’il dédaignait de figurer parmi les Quarante? Il était trop homme

d’esprit pour avoir ce sot orgueil. Il eût été, au contraire, très

heureux et très fier de s’asseoir auprès des maîtres et des amis qu’il

comptait dans l’illustre compagnie. S’il s’est obstiné jusqu’à la fin

à ne point poser sa candidature, ce n’est ni par excès d’orgueil, ni

par excès de modestie. Faut-il chercher la cause de ses refus dans

un détail minuscule qu’il se plaisait, il est vrai, à grossir, dans

le petit volume et la petite portée de sa voix qui lui faisait peur

d’avance? Je sais bien que dans ses _Mémoires_[450], c’est à cette

malheureuse voix aigrelette qu’il attribue tout le mal. C’est derrière

elle qu’il se retranchait, lorsque ses amis le pressaient de trop

près et lui reprochaient de se dérober, même quand l’occasion était

propice et le succès certain: «Comment ne devines-tu pas, écrivait-il

à Léopold de Gaillard, que le jour de la réception qui est, pour le

nouvel académicien, le jour du triomphe serait pour moi le jour de la

confusion? On viendrait à ma séance pour se moquer de moi!» Un autre

jour, comme M. de Gaillard lui énumérait la majorité certaine qui

l’attendait au palais Mazarin: «Oui, répondit-il, avec tristesse, il y

aurait même une voix de trop, c’est la mienne!»

L’obstacle pourtant,—et Pontmartin le savait bien—était de ceux qui

se peuvent tourner. Un académicien a le droit, comme un simple mortel,

d’avoir la grippe et de faire lire son discours par un confrère. Ainsi

avait fait Jules Janin dans la séance du 9 novembre 1871. Le comte

d’Haussonville était un des plus chauds partisans de Pontmartin. Il

lui fit dire par un ami commun qu’il se tenait à sa disposition pour

se mettre en rapport d’abord avec l’Académie pour sa candidature,

puis avec le public pour le jour de la réception. L’obstacle était

ainsi levé, et dans les meilleures conditions, puisque aussi bien

M. d’Haussonville était un admirable lecteur. Son offre pourtant ne

fut pas agréée. C’est que le véritable obstacle était ailleurs; il

était dans l’irrésolution et la nervosité de son caractère, dans son

éloignement pour tout ce qui ressemblait à une compétition et à une

lutte, dans la facilité avec laquelle trop souvent il jetait le manche

après la cognée. Il était surtout dans le sentiment qui, après les

désastres et les deuils de 1870 et 1871, le portait de plus en plus à

ne point avoir à Paris de résidence fixe, mais un simple campement,

et qui le décida à finir ses jours à la campagne. Peut-être, après

tout, choisissait-il la meilleure part, et je fus tout à fait désarmé,

je l’avoue, le jour où je reçus de lui ces lignes, où le sourire se

mouille d’une larme:

Si j’étais de l’Académie, il me faudrait habiter Paris une partie de

l’année; force au moins me serait d’y aller aux époques d’élection ou

de réception... Depuis la mort de ma pauvre femme et depuis les dates

sinistres de 1870-1871, Paris ne m’attire plus, au contraire, je n’y

arrive que pour m’enrhumer; le théâtre, dont j’ai conservé le goût,

me fatigue et m’endort. Dans les maisons où je suis invité, on dîne

trop tard pour ma gastrite et on veille trop pour mes soixante-trois

ans. La campagne, mes vieilles servantes, mon vieux chien, un peu de

travail, un peu de charité, quelques amis à mes dîners maigres du

vendredi, quelques coups de fusil très peu meurtriers en septembre et

en octobre, et, en perspective, le cimetière de mon village, voilà

désormais, non seulement mon partage, mais mes préférences. Ce n’est

pas vous, mon cher ami, qui aurez le courage de me blâmer.

CHAPITRE XVI

LES ANGLES.—MES MÉMOIRES.—SOUVENIRS D’UN VIEUX CRITIQUE.—LE

MILLIÈME ARTICLE.—LES NOCES D’OR.

(1879-1887)

Description des Angles. Le cabinet de travail, les promenades, les

visiteurs. Soirées d’hiver. Évocation du passé.—_Delenda est res...

punica._ Pontmartin et la République conservatrice.—_Mes Mémoires._

Le chapitre sur Berryer. Les _Souvenirs d’un vieux critique_.—Le

Millième article. L’Encrier de la _Gazette de France_. Les deux

Bustes. Les souscripteurs. Lettres de M^{gr} de Dreux-Brézé, de

Belcastel, Edmond Rousse, Désiré Nisard, Emile Ollivier. Lettre de

Pontmartin au directeur de la _Gazette de France_.—Le critique et le

romancier. La Correspondance de Pontmartin.

I

Pontmartin maintenant ne quittera plus les Angles. Loin, bien loin de

Paris et de ses vaines rumeurs, il passera ses dernières années dans

cette maison où s’est écoulée son enfance et où il lui sera doux de

mourir.

L’heure est venue de la décrire.

Située sur la rive droite du Rhône, presque en face d’Avignon, mais

dans le département du Gard, la plaine des Angles, bornée d’un côté

par le fleuve, est entourée de tous les autres côtés d’une chaîne de

collines formant hémicycle. La maison est au fond de la plaine, à

l’endroit le plus éloigné du Rhône, au pied de la colline, qui s’élève

presque à pic derrière elle. C’est une construction à deux étages, à

contrevents verts, datant du milieu du XVIII^e siècle, ainsi que le

rappellent quelques ornements Louis XV. Logis modeste, en somme, et

dont l’aspect n’a rien de seigneurial, bien que dans toute la région on

l’appelle couramment _le château_. Ce qui en fait le charme, ce sont

de nombreuses sources d’eau vive, de riantes prairies, de magnifiques

arbres, parmi lesquels les marronniers célèbres et un platane qui n’est

pas moins légendaire dans le pays. L’été, c’est un nid de verdure

et une fraîche retraite; l’hiver, le soleil ne manque pas, et ses

rayons ont encore un éclat et une tiédeur que la ville ne connaît pas.

Derrière la maison, se dresse sur la colline calcaire dénudée, à une

cinquantaine de mètres de hauteur, le village des Angles, avec son

prieuré du XIV^e siècle et son église du XV^e. Vu du bout de l’allée

des marronniers, il ressemble d’étonnante façon à ces nids d’aigle des

environs de Nice et de Monaco, tels qu’Éza, que leurs habitants avaient

bâtis sur des cimes presque inaccessibles, par crainte des Sarrasins.

Tous ceux des visiteurs de Pontmartin qui connaissaient la Corniche

étaient frappés de cette ressemblance. L’ascension du _château_ à ce

village perché sur son rocher est très fatigante; mais, parvenu au

sommet, on découvre une vue merveilleuse sur le Rhône, la Durance, la

chaîne des Alpines, le tout inondé de cette lumière intense et douce à

la fois, qui donne tant de charme aux paysages méridionaux.

Pontmartin avait fait du grand salon du rez-de-chaussée son cabinet

de travail. C’était une très vaste pièce, percée de trois fenêtres

donnant au midi. Aucune élégance dans l’ameublement, demeuré tel

qu’il était au temps de M. Eugène de Pontmartin et de l’oncle Joseph:

deux canapés[451] et six fauteuils Restauration garnis de toile perse

assortie aux rideaux des fenêtres; deux fauteuils Louis XVI; deux

chaises de cuir Louis XIII; deux fauteuils modernes plus confortables;

quelques chaises de paille ou de canne; une vieille table de trictrac,

supportant un plateau garni de porcelaines de Chine; entre les

fenêtres, deux consoles surmontées de deux étagères-bibliothèques;

sur la cheminée, une belle pendule Louis XIII de la forme dite

_religieuse_, flanquée de quatre potiches et de deux bronzes de Chine.

Aux murs, quatre grandes gravures d’Audran, d’après les tableaux de

Jouvenet: _la Pêche miraculeuse_, _la Résurrection de Lazare_, _les

Noces de Cana_, _la Guérison du paralytique_. Au milieu de la pièce,

une grande table ovale, toujours submergée de papiers, de livres, de

journaux. C’est là que, tous les matins, assis en face de la fenêtre

du milieu, il écrivait lettres et articles avec une régularité, une

facilité et une abondance qui ne connaissaient pas la fatigue.

Après le déjeuner, il visitait son jardin, il franchissait son enclos

et, quand ses forces le lui permettaient, il promenait ses rêveries

dans ces champs familiers et ces sentiers connus, à travers ce petit

coin de terre où s’étaient écoulées ses premières années. Il reprenait

une à une les impressions de son enfance et de sa jeunesse. Ce chêne

vert lui avait prêté son ombre quand il étudiait l’_Epitome_ ou

le _De Viris_. Sous cet ormeau, il avait lu pour la première fois

_Indiana_, _la Peau de chagrin_, _Barnave_, _Stello_, _le Rouge et le

Noir_. Il avait relu Lamartine, Hugo, Vigny, Musset, _Childe Harold_,

_Don Juan_, _Parisina_, _Faust_, _Hamlet_, _Roméo et Juliette_. Si

la chaleur n’était pas trop grande, il poussait jusqu’au Rhône, ce

terrible voisin, dont il redoutait les visites, mais qu’il ne pouvait

se défendre d’aimer, malgré ses débordements et ses colères.

Le printemps surtout lui était, chaque année, une fête nouvelle, et

il se demandait alors comment il avait pu autrefois quitter sa maison

quand Avril ramenait les beaux jours. Ce renouveau le rajeunissait.

Comment eût-il regretté le boulevard ou même le jardin de la _Revue des

Deux Mondes_, quand il passait la revue de ce petit monde—arbres, nids

et fleurs—sur lequel il régnait et qui tenait à toutes les fibres de

son cœur? «Pas un de ces amis ne manque à l’appel, dit-il quelque part.

Voici le cytise des Alpes, dont les grappes élégantes étalent plus

d’or que notre budget n’en réclame. La pervenche se tapit entre les

dernières violettes et les premiers lilas. Les églantiers s’entrelacent

aux aubépines à fleurs roses. Les panaches des acacias, plus pressés

d’habitude, ont attendu que les tilleuls fussent prêts. Les marronniers

ont leurs aigrettes. Les clématites, aux vagues parfums, me sont

dénoncées par un essaim d’abeilles, qui vont leur demander leur miel.

Les plantes grimpantes montent à l’assaut de mon toit. Et les nids! Je

les reconnais. On dirait que ce sont les mêmes. Les pères et mères ne

se défient pas de mon hospitalité... Je les vois tous à leur place: le

nid de tourterelles sur le grand pin; le nid de loriots sur le peuplier

de Virginie. A une branche de l’érable, le nid de merles; dans le

massif de noisetiers, le nid de fauvettes; dans une touffe de fusains,

le nid de chardonnerets[452].»

L’hiver même n’interrompait pas tout à fait ses promenades, bien

que l’anémie dont il avait été atteint en juillet 1870 et dont il ne

s’était jamais très bien guéri, l’eût rendu extrêmement frileux. Il y

avait, de sa maison au pont d’Avignon, un chemin abrité par une colline

boisée de chênes verts, de micocouliers et surtout d’oliviers, en

plein midi, en plein soleil. Il l’appelait _le Cagnard_, et, même en

décembre, même en janvier, il allait y faire concurrence aux lézards et

y rêvasser à ses articles.

Hiver comme été cependant, la plupart de ses après-midi se passaient

dans son salon, où il lisait le livre du jour et d’un crayon rapide

l’annotait pour le mieux juger à l’occasion. Le vendredi seulement,

laissant là livres et crayon, il recevait ses amis. Dans ces réunions,

qui étaient une fête pour la société avignonnaise, il déployait toutes

les grâces de son esprit. Aux Angles, comme autrefois à Paris, on lui

pouvait appliquer le mot de Montaigne: «Il n’est rien à quoy il semble

que la nature l’aye plus acheminé que pour la Société.»

Les autres jours de la semaine, d’ailleurs, les visiteurs n’étaient pas

rares, et pas n’était besoin qu’ils portassent un nom connu dans le

monde ou dans les lettres, pour qu’ils fussent assurés de recevoir un

gracieux accueil. Je laisse à l’un de ceux qui l’ont vu alors le plus

souvent et de plus près le soin de nous dire ce qu’était Pontmartin

dans ce salon des Angles, où il avait désormais renfermé sa vie:

...Dès qu’on entrait, quel cordial accueil, quelle poignée de main

bien franche et bien sincère, et comme il était facile de lire

sur cette physionomie intelligente et fine, dans cet œil souriant

presque avec gratitude: Soyez le bienvenu. Il jetait le livre

commencé, semblant dire: A demain les affaires sérieuses, et venait

invariablement se placer dans son grand fauteuil adossé au mur et

au coin de la cheminée. Il affectionnait cette place, d’où son œil

pouvait embrasser le parc merveilleux qui se déroulait sous ses

fenêtres, les vertes pelouses baignées par l’ombre des marronniers

séculaires. Peu à peu la conversation s’engageait à bâtons rompus,

comme une de ces parties de chasse où on jette une pierre dans les

touffes que l’on rencontre. C’était l’événement du jour, l’actualité,

une anecdote du temps jadis à propos d’un souvenir évoqué par une

ligne de journal. Puis la conversation s’élevait peu à peu, elle

gagnait les hauteurs par des méandres capricieux, par des chemins

détournés, s’arrêtant dans une clairière pour y cueillir un mot, un

trait d’esprit, comme une fleur aux chatoyantes couleurs, s’enfonçant

sous bois et arrivant enfin sur un plateau découvert, d’où l’on

pouvait voir de vastes horizons. L’éminent écrivain jugeait alors d’un

mot ou d’un aperçu une œuvre, un auteur, une époque littéraire, mais

brièvement, sans tirades, d’un trait, sans la moindre pédanterie.

Car Armand de Pontmartin était un merveilleux causeur. Il déployait

dans la causerie les grâces naturelles de son esprit si fin et si

primesautier. Il avait beaucoup vu et beaucoup retenu. Sa mémoire

était des plus fidèles, et il y puisait comme dans un inépuisable

répertoire. Il avait connu presque toutes les illustrations

littéraires du siècle, et un sténographe n’eût pas perdu son encre à

recueillir les anecdotes et les menus faits qu’il égrenait au cours

de la conversation. Il a comparé lui-même la causerie de certaines

grandes dames des salons qu’il avait fréquentés, à de la dentelle

fine. La sienne était bien de la dentelle, mais une dentelle tissée

d’un fil aussi solide que délié et où il laissait percer la grâce

aristocratique du gentilhomme unie à la finesse du lettré. C’était,

en un mot, le plus séduisant des causeurs. Et ce qui ajoutait

plus de charmes à la séduction qu’il exerçait sur l’esprit de son

interlocuteur, c’est qu’on n’y apercevait pas la moindre trace de

coquetterie. La grâce était toute naturelle et sans le moindre

effort[453].

Longue serait la liste des visiteurs, des amis, pour qui c’était une

fête de faire le pèlerinage des Angles.

L’évêque de Nîmes, M^{gr} Besson, lui-même écrivain très

distingué[454], était particulièrement fier de son diocésain; toutes

les fois que s’offrait à lui l’occasion de l’aller voir, il était

heureux de la saisir. Quand Pontmartin avait l’honneur de recevoir

son évêque, il ne manquait jamais de me l’écrire et de m’associer—de

loin—à sa joie. Elle était complète lorsqu’il pouvait faire asseoir

à sa table, le même jour, M^{gr} Besson et son vieil ami Léopold de

Gaillard.

Par une heureuse fortune pour Pontmartin, en même temps qu’il

abandonnait définitivement Paris, M. de Gaillard renonçait également

à la capitale; le 25 février 1879, il donnait sa démission de

conseiller d’État et venait habiter son château de Bellevue, près

Bollène (Vaucluse), à quelques lieues seulement des Angles. Si les deux

amis, retenus chez eux par des occupations diverses, n’allaient guère

qu’une fois ou deux par an l’un chez l’autre, dans l’intervalle de ces

visites, que de bonnes rencontres à Avignon! Une ou deux fois au moins

chaque mois, jusqu’à la fin de 1887, époque où la fatigue de Léopold de

Gaillard devint trop grande, on se donnait rendez-vous à l’_Hôtel de

l’Europe_. A ces déjeuners mensuels, à ces «rendez-vous de l’omelette»,

ajoutez des lettres sans nombre, si bien qu’en réalité leur amitié ne

connais-pas l’absence.

Dirai-je maintenant tous ceux qui, habitant à Avignon ou dans le

voisinage, étaient les hôtes habituels du salon des Angles? Je n’en

veux citer que quelques-uns, parmi les plus fidèles: le docteur Cade,

M. Augustin Canron, un journaliste et un érudit (ceci n’est point

un pléonasme), le bon poète Roumanille, M. de Roubin, M. Alfred

Coulondres, ancien magistrat, homme grave, spirituel et savant, M.

François Seguin, imprimeur et directeur de l’_Union de Vaucluse_, pour

lequel Pontmartin, qui avait tant fait gémir la presse, éprouvait

une particulière sympathie, en raison surtout de sa fidélité à des

principes héréditaires dans sa famille, on pourrait dire sa dynastie;

car il y a deux siècles que les Seguin pratiquent l’art de Guttemberg,

et toujours pour en faire un usage bon et sain.

Le soir venu, quand ses hôtes étaient partis, Pontmartin éprouvait

un charme mélancolique à évoquer les jours évanouis, ses souvenirs de

jeunesse, et surtout ces deux dernières années de la Restauration, dont

rien n’égala jamais la douceur et l’éclat. Il se reporte par la pensée

à ses promenades sous les arbres du Luxembourg ou sous les galeries de

l’Odéon, aux leçons de Villemain ou de Cousin, ou encore à cette soirée

de novembre 1829, où il alla, avec un de ses camarades de collège,

entendre _Guillaume Tell_ à l’Opéra. Il revoit le rideau qui se lève

sur le chœur _Quel jour serein pour nous s’apprête!_ Il croit entendre

encore l’exquise romance du pêcheur, _Accours dans ma nacelle!_ puis

le foudroyant appel de Guillaume: _Il chante et l’Helvétie pleure sa

liberté!_ Et le lendemain, il écrit:

Doux et lointain souvenir! Il y a de cela cinquante-huit ans. Depuis

longues années, je n’entends plus d’autre musique que celle de

mes rossignols et de mes cigales. Mais souvent, le soir, dans ce

demi-sommeil où l’âme se détache des choses présentes, où ne veillent

plus que les songes, j’évoque ces images du passé. Plongé dans mon

vieux fauteuil, je me chante à moi-même, sans ouvrir la bouche,

ces airs, ces _duos_, ces cantilènes, dont se berça ma jeunesse.

On me croit endormi, tandis que défilent devant moi les créations

pathétiques ou riantes, tragiques ou bouffonnes, mais toujours

mélodieuses, de Rossini, de ses émules et de ses meilleurs disciples:

Sémiramide et Desdemona, Ninetta et Rosine, Assur et Otello, Figaro

et don Magnifico, Edgardo et Lucia, Norina et don Pasquale, Elvino

et Amina, Alice et Robert, Valentine et Raoul, Fidès et Sélika; et,

avec eux, leurs interprètes, Rubini et Lablache, Ronconi et Mario,

Tamburini et Julia Grisi, M^{me} Malibran et sa sœur Pauline Viardot,

Garcia et Alboni. Si la musique était belle, les auditoires n’étaient

pas moins beaux. Où sont-elles, les célébrités de l’élégance, de

l’art, de la poésie, du théâtre, du blason, de la richesse? Dans

quelle nécropole faut-il les chercher? Les robes de soie et de velours

sont devenues des suaires; les figures sont des fantômes, les fantômes

sont des spectres, les spectres sont des squelettes, les squelettes

sont des ombres. C’est à peine si les petites-filles savent les noms

de leurs aïeules, qui inspirèrent les poètes, les romanciers et les

artistes, qui eurent elles-mêmes leurs romans, qui firent battre les

cœurs des _dandys_ les plus éblouissants, des plus brillants officiers

de la garde royale et de l’armée, et qui constellaient les loges de

leur beauté, de leurs sourires. Où sont les fleurs de leur corsage,

les diamants et les perles de leurs colliers? O vanité! ô néant! C’est

triste; ce serait lugubre et navrant, si, au bout de ces mélodies

profanes, on ne récitait un _Pater_ et un _Ave_, si, après ces

litanies mondaines, on ne répétait les véritables: «_Rosa mystica!_

Rose mystique, qui fleurit dans le ciel, et ne se fanera jamais!

_Stella matutina!_ Étoile du matin, d’un matin qui n’aura pas de soir,

d’un jour qui n’aura pas de nuit[455]!»

II

Pontmartin avait soixante-sept ans quand il se retira ainsi aux

Angles. L’âge est venu, mais non la _paresse de la vieillesse_, celle

dont Tacite a dit: _Invisa primum desidia postremo amatur_. Avec

une régularité plus grande encore que par le passé, il enverra à la

_Gazette de France_ sa causerie hebdomadaire. S’il lui arrive parfois

d’avoir une heure de découragement, ce ne sont pas seulement ses amis

les plus anciens, ses vieux coreligionnaires et à leur tête Léopold

de Gaillard, qui lui demandent de ne pas interrompre ses Semaines

littéraires; c’est Cuvillier-Fleury, qui lui écrit: «Non, vous ne

renoncerez pas à cette tribune littéraire, bien souvent politique de

la _Gazette_, où vous vous honorez si grandement par le talent, la

vivacité et la sincérité de l’esprit, l’originalité souvent familière,

toujours spirituelle[456].» Et Cuvillier-Fleury ajoutait, à propos

d’un article de Pontmartin en réponse à une attaque de M. Émile

Zola[457]: «Vous avez traité Zola avec une douceur féline qui a dû

faire sortir toutes ses griffes, _suaviter in modo, fortiter in re_.

Voilà le _Figaro_ qui vous complimente après vous avoir immolé. C’est

le Capitole après la Roche Tarpéienne. N’importe, j’aime mieux cela. On

vous a beaucoup lu, et on a beaucoup admiré cette grande possession que

vous avez montrée de vous-même. On attendait de vous un éreintement de

première grandeur; vous avez préféré un enterrement de première classe.»

C’est précisément parce que la _Gazette de France_ était une tribune

_politique_, ainsi que l’écrivait Cuvillier-Fleury, que Pontmartin ne

pouvait pas, ne voulait pas la déserter. Il combat la République depuis

le jour où elle est née; il la combattra jusqu’à la fin. Il continuera

donc de parler encore littérature, roman, poésie, mais à la condition

de terminer chacun de ses articles par un mot, par un cri, toujours le

même: _Delenda est res... punica_. Même quand la République se présente

sous des apparences modérées, il refuse d’être dupe; ni la houlette et

la panetière, dont parfois elle s’affuble, ne le trompent, et sous le

déguisement de ce faux berger il a vite reconnu Guillot le sycophante.

Quand des Religieux, comme le Père Didon ou le Père Maumus, prêchent

le ralliement et annoncent le prochain avènement d’une République

chrétienne, il leur répond:

C’est là un beau rêve, qui pourrait être, au besoin, contresigné par

M. de La Palice, mais c’est un rêve. La République ressemble à ces

vins frelatés qui s’aigrissent en vieillissant... L’expérience prouve

que la République est forcée de marcher toujours, soit à reculons,

pour refluer vers la dictature, soit en avant pour verser dans le

radicalisme et le jacobinisme. Je me souviens d’une très amusante

pièce de M. Labiche, où Hyacinthe jouait le rôle d’un fabricant

de bougies de l’_Aurore boréale_. On lui faisait observer que ses

bougies coulaient et n’éclairaient pas.—«Si elles éclairaient et

ne coulaient pas, répliquait-il avec un sang-froid superbe, elles

ne seraient pas de l’_Aurore boréale_.»—Si la République pouvait

se fixer dans un programme d’amabilité, d’honnêteté, de modération,

d’équité, de tolérance, de libéralisme sincère, elle ne serait pas la

République[458].

Armand de Pontmartin, sa vie et ses oeuvres, 1811-1890 · 第 25 / 35 段