votre lettre m’a causé un vif plaisir, mais ne m’empêche pas de
regretter les moments trop courts que nous avons passés ensemble et
dont le souvenir restera lié, dans les archives de notre amitié,
aux grands événements du 24 mai 1873. A présent, le calme dont
nous jouissons ne me suffit pas; la hausse de la Bourse et le nom
de Mac-Mahon devraient servir de prélude à une série de mesures
contre-révolutionnaires; sans quoi le parti radical, revenu de sa
stupeur, usera et abusera des ressources légales qu’on lui laisse.
J’ai reçu plusieurs lettres de mon Midi. Le premier effet avait été
excellent; d’autant meilleur que l’on savait, à n’en pouvoir douter,
les projets de manifestations écarlates dans le cas où M. Thiers
aurait triomphé. Mais déjà, me dit-on, reparaissent quelques-uns des
symptômes qui inquiétaient les honnêtes gens. C’est tout simple. Les
démagogues jugent d’après eux-mêmes le parti conservateur. Ils savent
à quel point, quand ils sont maîtres du terrain, ils méprisent la
légalité et se font un jeu d’opprimer ceux qu’ils signalent au peuple
comme ses oppresseurs. Dans le premier instant, ils s’attendaient
à tout ce qu’ils feraient s’ils étaient les plus forts. Puis, à
mesure qu’on les laisse respirer, se reconnaître, échanger leurs
mots d’ordre, ils reprennent leurs trames en attendant une nouvelle
crise qui peut assurer leur revanche. C’est ainsi que les choses
se sont passées après les élections du 8 février 1871 et la chute
de la Commune; c’est ainsi qu’elles se passeront, si l’Assemblée,
satisfaite de sa victoire, se borne à prendre de nouvelles vacances,
à prolonger son règne et à traiter des questions secondaires. Mais
laissons là cette triste et maussade politique, qui multiplie les
_points noirs_, alors même que le ciel semble éclairci et l’orage
apaisé... Quant à l’Académie, voici ce qui s’est passé avant-hier
soir, au Théâtre-Français (première représentation de _l’Absent_,
d’Eugène Manuel). Cuvillier-Fleury y était avec le vénérable M.
Patin. Je l’ai rencontré dans le couloir, et je lui ai trouvé un
air pincé qui ne présageait rien de bon. Il a commencé par me dire:
«Vous savez que M. Beulé se présentera, et qu’on le dit patronné par
M. Guizot?» Puis, il a ajouté: «Il y a, dans votre nouveau volume,
une page qui pourrait bien gâter vos affaires; c’est celle où, sous
le pseudonyme de M. Bourgarel, vous vous moquez de l’Académie[442].
Vous êtes donc incorrigible?» Tout cela était dit d’un ton très
amical; mais je n’en ai pas moins compris qu’il y avait là de quoi
offenser les susceptibilités académiques. Décidément, mon cher ami,
je suis trop indépendant, trop fantaisiste, pour me plier à toutes
ces diplomaties... Ici, mon cher ami, je m’interromps avec une très
vive et très sincère douleur. J’apprends à l’instant la mort de M.
Vitet. J’avais vu, samedi dernier, cet homme éminent et excellent à
l’Exposition des portraits de Gustave Ricard. Je l’avais trouvé un peu
sombre, un peu vieilli; mais rien ne faisait pressentir un dénouement
si prompt et si funeste. O mon ami! qu’est-ce donc que la vie? Ils
s’en vont tous; la France républicaine n’est pas digne de conserver
l’élite de ses enfants. Vitet six semaines après Saint-Marc Girardin!
Et pas un vide ne se fait dans les rangs de la gauche radicale!
Soumettons-nous à la volonté divine, Dieu nous a protégés le 24 mai;
il nous protégera encore...
Je partirai, suivant toute vraisemblance, lundi 16 juin... Il me
tarde, je dois vous l’avouer, de retrouver à la campagne un peu de
recueillement et de calme. Cette vie fébrile n’est bonne ni pour
l’esprit, ni pour l’âme, ni pour la conscience, ni pour le corps.
_O ubi campi!_ N’est-ce pas dans les temps troublés que ces images
virgiliennes nous reviennent avec le plus de mélancolie, de charme et
de douceur?...
Au lieu de quitter Paris le 16 juin, Pontmartin ne le quitta que dans
les premiers jours de juillet. Il me mandait le 17 juin:
...Je ne partirai qu’après avoir fait pour l’Académie plus que le
nécessaire. J’ai suivi toutes les indications de M. Cuvillier-Fleury.
J’ai remis _le Filleul de Beaumarchais_[443], avec ma carte, à la
porte d’une douzaine d’académiciens. J’ai revu ici Laprade, qui va
mieux et qui se montre fort passionné pour ma candidature. Autran
parle de moi à ses collègues, tous les mardis et tous les jeudis. J’ai
vu Camille Rousset, Marmier, Sandeau, Camille Doucet, Legouvé, qui
tous savent à quoi s’en tenir. Vous en conclurez, mon cher ami, que
ces préliminaires suffisent pour le moment, que je puis m’accorder
trois mois de vacances rustiques, et que, en revenant à Paris le 20
septembre, c’est-à-dire six semaines avant l’élection, je serai en
mesure de faire les démarches décisives. Au surplus, si j’en crois
toutes les personnes qui m’en parlent, la mort de M. Vitet et les
désastres parlementaires de M. Beulé multiplient mes chances, à ce
point qu’il suffira d’éviter soigneusement les imprudences et d’y
mettre, pendant les dernières semaines, un peu de résolution et
d’entrain...
Les choses paraissaient donc en bonne voie. Tout annonçait que
Pontmartin, cette fois, y allait _pour de bon_. Et pourtant il n’avait
pas encore fait la démarche décisive, la démarche nécessaire. Il
n’avait pas envoyé au secrétaire perpétuel sa lettre de candidature: il
n’avait pas brûlé ses vaisseaux, et besoin était qu’il le fît, prompt,
comme il l’était, à se décourager, à abandonner la partie, à jeter
les cartes au moment de tourner le roi, à dire à ses amis, quand ils
insistaient: «Un fauteuil? Bah! à quoi bon? J’ai ma _causeuse_!»
Septembre arrive et, au lieu de m’annoncer son départ pour Paris, il
me mande que son intention est d’aller en Provence chez Joseph Autran.
Il m’écrit, le 4 septembre:
...Je n’ai aucune nouvelle académique, malgré les promesses que
j’avais emportées de Paris, et je me demande si l’inexplicable
entêtement des Marmier, des Cuvillier-Fleury, des Legouvé, qui se
rangent bénévolement parmi les vaincus du 24 mai, ne change rien à
leurs bonnes dispositions pour l’auteur de certains articles contre
M. Thiers et son groupe. Ce qui est positif, mon cher ami,—puisque
vous avez la bonté de vous intéresser à ces petits détails,—c’est
que, si ma santé me le permet, j’irai, vers la fin de ce mois, passer
quelques jours chez M. Autran. Là, je me trouverai, pour ainsi dire,
dans une succursale de l’Académie, en mesure d’abord de consulter
le maître de la maison, puis de correspondre directement avec les
gros bonnets de l’Académie. Je pense donc que, dans ma prochaine
lettre, je pourrai vous renseigner d’une façon plus précise sur cet
épisode de ma vie littéraire, auquel vous vous intéressez plus que
moi; car, dussiez-vous m’accuser d’impénitence finale ou de rechute,
je dois vous avouer que, quand je me retrouve dans ce pays-ci, en
rase campagne, en pleine verdure, à mille lieues des échos du palais
Mazarin, et en face de misères trop réelles, dont quelques-unes
peuvent être atténuées par ma présence, je redeviens absolument
indifférent à la question de savoir si je porterai ou ne porterai
pas les palmes vertes. Mon moment est passé. Il fallait me présenter
entre cinquante et soixante ans, lorsque l’Empire mettait d’accord
la droite, le centre droit et le centre gauche. A cette époque,
d’ailleurs, la gloriole personnelle n’était pas absorbée dans ce
gigantesque ensemble de douleurs et d’inquiétudes publiques...
IV
Ce n’était pas encore une renonciation définitive, mais c’était déjà un
mauvais son de cloche. Septembre, octobre se passent: Pontmartin est
toujours aux Angles et ne donne pas signe de vie aux _gros bonnets_ de
l’Académie. M. de Falloux m’écrit, le 31 octobre: «Que devient M. de
Pontmartin? Connaissez-vous ses intentions pour l’Académie? Les plus
graves événements politiques ne font point trêve pour les candidats;
je vois que les parties se nouent, que les engagements se prennent, et
M. de Gaillard ne m’a pas répondu sur mes questions académiques. Le
scrutin approche pendant ce temps-là, et l’on parle de nous y appeler
pour la fin de décembre, immédiatement après la réception de MM. de
Loménie, Taillandier et Viel-Castel.»
Je suppliai l’_Ermite des Angles_ (s’il eût été l’_Ermite de la
Chaussée d’Antin_, il aurait été académicien depuis longtemps), je le
suppliai de sortir enfin de sa retraite. Mes lettres devinrent de plus
en plus pressantes. Pontmartin répondit en ces termes à celle que je
lui avais écrite le 22 novembre:
Les Angles, le 25 novembre 1873.
Je reçois votre lettre, mon cher ami, et je m’afflige sincèrement
de dissonances auxquelles notre amitié, presque majeure déjà, n’est
pas habituée. Ce n’est pas sur le fond même de la question académique
que nous pouvons être en désaccord; car j’y suis plus intéressé que
vous, et je conviens de bonne ou de mauvaise grâce que ma longue et
laborieuse vie n’a plus beaucoup de sens si elle n’aboutit pas à
l’Académie. C’est donc tout à fait malgré moi que je vais vous opposer
quelques raisonnements, d’autant plus sérieux et sincères que, croyant
être dans le vrai, je désire pourtant me tromper.
D’abord, êtes-vous bien sûr de mes chances? Sont-elles aussi bonnes
qu’elles l’auraient été si l’Empire avait duré quelques années de
plus? Au premier plan je vois M. Thiers groupant autour de lui MM. de
Rémusat, Duvergier de Hauranne, Dufaure, Mignet, Littré, Jules Favre
et—ne vous récriez pas—Legouvé, Marmier et Cuvillier-Fleury. Je ne
veux pas dire pour cela que ce dernier, mon ancien patron académique,
soit désormais contre moi; non, mais il est singulièrement refroidi,
et je n’en veux pour preuve que son silence absolu depuis les premiers
jours de juillet. M. de Viel-Castel, dont la réception est annoncée
pour jeudi, a contre moi des préventions inexplicables. Il prétend
que j’ai _éreinté_ son _Histoire de la Restauration_, tandis que je
suis certain de ne pas en avoir parlé. Hostiles aussi MM. de Sacy,
Émile Augier et Octave Feuillet. Absolument inconnus Claude Bernard,
Patin, Auguste Barbier. Je ne dis rien de Victor Hugo, qui, si je
me présente, est disposé, dit-on, à venir par extraordinaire à
l’Académie, pour voter contre moi.
Maintenant, supposez que Jules Janin, de plus en plus cloué sur son
fauteuil par la goutte, ne puisse pas venir; que Laprade soit retenu
à Lyon par le déplorable état de sa santé; que Joseph Autran n’ait
pas le courage de quitter sa chère Provence, que me restera-t-il?
Assurés: Camille Rousset, Camille Doucet, Jules Sandeau, Guizot, le
duc de Broglie, d’Haussonville, comte de Falloux, comte de Carné, qui
ne peuvent pourtant pas, pour diverses causes, y mettre beaucoup de
chaleur: 8.
Non moins probables, mais presque étrangers pour moi, le duc de
Noailles, D. Nisard, de Champagny, duc d’Aumale: 4.
Vous le voyez, les calculs les plus favorables ne peuvent me donner
plus de 11 à 13 voix; car il faudrait admettre que, parmi les
académiciens que je viens de nommer, aucun n’ait pris des engagements
pendant ma longue absence et mon long silence.
Je ne vous parle plus de ma santé, puisque vous n’y trouvez pas
un obstacle suffisant. J’aime mieux vous dire que, cédant à
d’affectueuses instances, je vais partir après-demain pour Grambois,
près Pertuis, résidence de M. Autran[444]. Laprade a promis de
s’y trouver le 27, s’il n’est pas trop souffrant. Tous deux, à ma
demande, se sont arrangés pour avoir des renseignements exacts. Nous
_travaillerons_ sur la liste des immortels, comme les courtiers
électoraux sur la liste des électeurs. Nous examinerons le pour et le
contre, les chances bonnes et mauvaises. Si la réponse des oracles
est affirmative, je ne passerai à Grambois que cinq ou six jours et
je tâcherai de me mettre en mesure de partir pour Paris le lundi 8 ou
mardi 9 décembre. Quant à une candidature purement épistolaire, elle
ne pourrait être sérieuse; mes titres ne sont pas assez éclatants pour
me donner le droit de manquer aux traditions et aux usages et, d’autre
part, mes juges auraient à me répliquer que, si je suis trop vieux,
trop infirme ou trop malade pour faire ce trajet de dix-huit heures,
c’est une bien triste recrue que j’offre à l’Académie.
Adieu, mon cher ami; si les choses tournent autrement que le désire
votre amitié, je compte mériter votre indulgence en m’efforçant de
faire ici un peu de bien et en dépensant, au profit des pauvres, ce
que me coûteraient, à Paris, les hôtels, les restaurateurs et les
fiacres. Notre malheureux pays est si cruellement éprouvé! La misère
est si terrible! L’hiver sera si dur! Mais je ne veux pas ajouter un
mot de plus, vous croiriez que je cherche déjà des fauxfuyants et des
prétextes, et mieux vaut vous répéter que je suis à vous de tout cœur.
Pontmartin, on le voit, réduisait à 12 les voix sur lesquelles il
pouvait compter. Son pointage n’était rien moins qu’exact. Il mettait
tout d’abord hors de cause trois de ses plus chauds partisans, Victor
de Laprade, Joseph Autran, Jules Janin, sous prétexte qu’ils pourraient
être malades. Sans doute, mais la maladie ne pouvait-elle sévir aussi
dans l’autre camp? Il passait sous silence Loménie et Saint-René
Taillandier, qui devaient prendre séance avant le jour de l’élection et
qui lui étaient tout dévoués. Il tenait pour hostiles Cuvillier-Fleury
et Marmier, qui avaient été les premiers patrons de sa candidature
et ne pouvaient honorablement se tourner contre elle. En réalité,
il y avait là 7 voix à ajouter aux 12 qu’il reconnaissait lui être
acquises. Cela faisait, d’entrée de jeu, 19 voix à peu près assurées,
ce qui était superbe, puisque les Quarante étaient réduits à 36, depuis
la retraite de M^{gr} Dupanloup et la mort de MM. Pierre Lebrun,
Saint-Marc Girardin et Vitet. J’ajoutais dans ma réponse à la lettre
du 25 novembre: «Octave Feuillet vous a de très grandes obligations;
Auguste Barbier est l’ami de Laprade, qui a sur lui une grande
influence. M. de Viel-Castel suivra M. Guizot. J’écris aujourd’hui à
M. de Falloux et je lui demande s’il ne pourrait pas agir auprès de M.
Patin et de M. Claude Bernard.»
Pontmartin m’avait annoncé son départ pour Grambois, et c’est là que je
lui adressais ma lettre. Il ne s’y était pas rendu. M. Autran, à qui
j’avais aussi envoyé quelques lignes, me répondait le 4 décembre:
Mon cher monsieur,
M. de Pontmartin n’est pas auprès de moi, mais j’ai M. de Laprade
et je ne vous étonnerai pas en vous disant que nous exprimons
journellement le désir de voir notre ami se décider, enfin, à poser
sa candidature. Malheureusement, M. de Pontmartin, vous le savez
peut-être, est le plus fugitif et le plus détaché qui soit au monde.
Quand on croit le tenir, il vous échappe; quand il vous a dit _oui_
la veille, il vous écrit _non_ le lendemain. Ce n’est ni à moi, ni
à M. de Laprade qu’il convient de parler des titres de cet éminent
écrivain, et la plupart des membres de l’Académie partagent là-dessus
l’opinion de ses meilleurs amis. _Il entrera quand il voudra_, mais
encore faut-il qu’il ne se dérobe pas aux instances qui sont faites
auprès de lui. C’est donc à lui, mon cher monsieur, bien plus qu’à
nous, que vous devez vous adresser dans votre amicale entreprise...
Hélas! mon «amicale entreprise» était vouée au plus lamentable échec;
au moment où je croyais enfin toucher au port, ma pauvre barque allait
couler à pic. Le 12 décembre, je reçus cette lettre:
Mon cher ami,
Je m’étonne que M. Autran, à qui vous avez cru devoir écrire, ne
vous ait pas purement et simplement envoyé ma lettre à M. de Laprade.
Voici, en abrégé, ce que je disais à l’auteur de _Pernette_: Le samedi
22 novembre, j’ai fait une chute qui aurait pu être très grave, et
comme, à mon âge, un accident de ce genre ne saurait être absolument
insignifiant, j’ai appelé mon médecin, qui est mon ami depuis trente
ans. Il a constaté que ma chute n’était rien ou presque rien, mais que
j’étais atteint d’une gastrite nerveuse passée à l’état chronique,
à laquelle il fallait attribuer mes insomnies nocturnes et mes
assoupissements diurnes. Mes violentes quintes de toux ont la même
cause. Le vieil adage médical: _Sanguis moderator nervorum_, ne fut
jamais plus applicable. Mon sang, appauvri en 1870 et 1871 par des
misères et des chagrins de toutes sortes, ne _modère_ plus mes nerfs
et ils en profitent pour bouleverser ma pauvre machine. J’ajoute,
pour en finir sur ce sujet, et _afin qu’il n’en soit plus question_,
que, lorsque j’ai demandé à mon docteur s’il serait sage, dans ce
triste état, de partir pour Paris et d’affronter les soucis d’une
candidature, il m’a regardé avec stupeur et m’a répondu que, en pareil
cas, je ne ferais pas mal de m’arrêter à la station de Charenton, pour
ne pas arriver jusqu’au Père-Lachaise. Je crois même, en ma qualité
d’incorrigible, avoir ébauché un pitoyable calembour sur la chaise et
sur le fauteuil.
Voilà, mon cher ami, sinon le texte, au moins le sens de ce que
j’ai écrit à M. de Laprade, en le priant de communiquer ma lettre
à son hôte et collègue, M. Autran. Maintenant, toute insistance
serait une véritable cruauté. Je ne puis même songer à des démarches
qui engageraient l’avenir; car je veux rester libre de me soigner,
d’acheter un petit chalet à Cannes, d’éviter tout ce qui pourrait
me forcer de retourner à Paris, et de donner au recueillement, à
la retraite et au repos le peu de temps qui me reste à vivre. J’ai
à Avignon des amis d’enfance avec lesquels je pourrais célébrer la
cinquantaine. Quelques-uns sont suffisamment lettrés, et désireraient,
ne fût-ce qu’à titre de compatriote, me voir académicien. Pas un
n’oserait, en ce moment, me donner un autre conseil que celui de mon
docteur. Pas un n’oserait prendre une responsabilité qui se changerait
en regrets et en remords si, en arrivant à Paris, je tombais tout
à fait malade. Laissez-moi vous le dire avec la rude franchise
d’une fidèle amitié. Votre acharnement académique, vos persécutions
incessantes, votre système de sommations directes, tantôt à M. de
Falloux, tantôt à M. Cuvillier-Fleury, tantôt à M. Autran, tout cela
m’attriste et finirait par m’exaspérer. Il y a des moments où je
suis tenté de regarder comme une légende fantastique ce que je sais
de vous, de votre famille, de vos enfants, du soin avec lequel vous
dirigez leur éducation, de vos infatigables travaux, de vos patientes
recherches, et où j’ai envie de croire que vous êtes un vieux garçon
bien oisif, dont les vingt-quatre heures appartiennent à une idée
fixe. D’ici à peu d’années, vous verrez l’Académie dégringoler d’une
telle façon, tomber dans un tel discrédit, être entourée d’une telle
indifférence (cela commence déjà), que vous serez tout étonné d’avoir
attaché tant d’importance à faire de moi le collègue de MM. Jules
Favre et Littré, en attendant Renan et About. Donc, n’en parlons
plus; vous compromettriez notre amitié, vous me rendriez ridicule
et vous atteindriez le but diamétralement contraire à celui que
vous vous proposez. La question me semble tellement épuisée que, si
vous y reveniez dans vos prochaines lettres, je ne vous répondrais
plus. J’aurais dû peut-être m’expliquer plus tôt aussi nettement
qu’aujourd’hui; mais, d’abord, j’étais moins souffrant; ensuite,
j’espérais toujours que vous lâcheriez prise et que vous adopteriez
ma méthode, que je crois bonne: quand je devine que quelque chose est
désagréable à un ami, et quand ce quelque chose n’intéresse ni son
honneur, ni sa vie, ni sa conscience, je ne lui en dis plus un mot,
et, généralement, je m’en trouve bien. Être plus royaliste que le roi
n’est bon ni dans la vie publique, ni dans la vie privée. Pardonnez,
mon cher ami, à la liberté de mon langage; il fallait en finir, et
cette fois je me flatte que c’est bien fini. Notre affection, soyez-en
certain, n’en sera que plus vive et plus douce quand nous serons
débarrassés de ces éternels tiraillements. Votre tout dévoué de
cœur[445].
V
Ce petit dissentiment n’était pas pour altérer en rien notre vieille
amitié. Lorsque mourut Jules Janin, au mois de juin 1874, Pontmartin
me permit de lui reparler de l’Académie. Il persistait, il est vrai, à
ne pas vouloir se présenter; mais sa réponse ne respirait, cette fois,
aucune irritation. Dans une lettre qu’il m’adressait de Marseille, le 4
avril 1875, il me disait:
...Un mot encore sur l’Académie. Mes chances seraient aussi mauvaises
qu’elles auraient été bonnes en 1873. Je n’ai plus M. Guizot[446]; M.
Autran n’est pas en état de retourner à Paris; les apparitions de M.
de Laprade parmi ses collègues sont trop rares et trop courtes pour
qu’il puisse avoir la moindre influence. M. Thiers dispose de quatorze
voix qui toutes me seraient hostiles. En fait de bonapartistes, je ne
pourrais compter que sur Jules Sandeau. Vous le voyez, mon cher ami,
la peau de chagrin s’est singulièrement amincie; ce chagrin-là est le
moindre des miens...
Joseph Autran mourut le 7 mars 1877. Pontmartin paraissait si bien
indiqué pour le remplacer, que ses adversaires eux-mêmes parlèrent
aussitôt de sa candidature et la combattirent préventivement. Ainsi
fit le _Sémaphore_, journal républicain de Marseille, qui avait
pour _correspondant parisien_ M. Émile Zola. Pontmartin était alors
à Marseille; il répondit sur-le-champ au _rédacteur en chef du
«Sémaphore»_:
Monsieur,
Avant d’attaquer une candidature, il faudrait, ce me semble, s’assurer
qu’elle existe. Depuis la mort de M. Autran, je n’ai quitté la
campagne que pour venir à Marseille; je puis me rendre cette justice
que, en pleurant mon illustre ami, en m’associant au deuil de sa
famille et de sa ville natale, je n’ai pas mêlé à mes regrets la
moindre arrière-pensée académique. Je défie que l’on cite un mot de
moi, une démarche, une ligne d’écriture qui trahisse des velléités de
candidat. Votre correspondant prétend que «j’en meurs d’envie». Je
crois avoir prouvé le contraire. Cette envie, d’ailleurs, me paraît
peu compatible avec l’épithète de _provincial_ qu’il me décerne, dont
je suis loin de me défendre, et qui, soit dit en passant, produit
un singulier effet dans la correspondance d’un journal de province.
Oui, depuis sept ans, depuis les désastres de la France, j’ai
cessé d’habiter Paris; je suis redevenu, non seulement provincial,
mais villageois. Est-ce là le fait d’un homme atteint de nostalgie
académique? J’en appelle à votre justice.
Cette attaque m’étonne d’autant plus que mes relations avec le
_Sémaphore_ avaient toujours été fort amicales. Permettez-moi donc,
monsieur le rédacteur, de l’attribuer ou aux inquiétudes d’un candidat
pressé d’écarter même les concurrents imaginaires, ou peut-être aux
rancunes d’un romancier désireux d’accaparer à lui tout seul les
privilèges de l’_Assommoir_.
Comptant sur votre bienveillante impartialité pour l’insertion de
cette lettre, je vous en remercie d’avance et je vous prie, monsieur
le rédacteur, d’agréer l’assurance de ma parfaite considération, de
mes cordiales sympathies.
A. DE PONTMARTIN.
Marseille, 24 mars 1877
Cette lettre ne préjugeait rien sur le fond de la question. Il lui
eût été doux de louer son ami, et peut-être n’était-il pas sans
désirer qu’on le chargeât de ce soin. La veuve du poète, de son côté,
souhaitait vivement que son éloge fût confié à l’auteur des _Samedis_,
à l’écrivain qui, en tant de rencontres, avait si bien parlé de son
mari. Ni son propre désir, ni les instances de M^{me} Autran, ni
celles de M. Léopold de Gaillard, ne purent le faire revenir sur son
parti pris d’abstention et d’absentéisme. Cette fois encore, il laissa
aller les choses. Le 17 avril, M. le duc d’Audiffret-Pasquier posa
sa candidature; celle de Pontmartin dès lors devenait impossible,
puisqu’ils avaient, l’un et l’autre, mêmes amis et mêmes électeurs.
M. de Gaillard, qui voulait bien me tenir au courant de la situation,
m’écrivit de Paris, le 25 avril:
...Je vous aurais répondu depuis longtemps si j’avais eu à vous dire
quelque chose de bon pour la candidature à l’Académie de notre ami
Pontmartin. Trois fois, déjà, à ma connaissance, il a été l’objet
d’avances aussi flatteuses que peu écoutées. Deux fois je lui ai
écrit de la part de M. Guizot pour lui dire: _Votre moment est venu;
posez votre candidature, nous la soutiendrons._ Cette fois encore,
M. d’Haussonville lui a fait porter les propositions les plus
séduisantes. Jamais notre cher indécis n’a daigné répondre: _Je vous
remercie, j’accepte et j’arrive._
Depuis plus de dix ans, il serait en possession du fauteuil qu’il
mérite si bien, s’il avait voulu écrire sa lettre de demande et
laisser agir ses amis. Il y a un mois, après une visite au duc de
Broglie, je lui faisais connaître la situation d’alors: Sardou seul
en avant; le duc Pasquier sollicité, mais refusant et préférant se
réserver pour le prochain fauteuil politique. Je ne mets pas en doute
que si notre ami avait aussitôt pris son parti et posé sa candidature,
jamais on n’eût parlé de celle du président du Sénat. Celui-ci, en
effet, n’a écrit qu’à la date du 17 _avril_. Maintenant que l’occasion
est manquée, je ne conseillerai pas à Pontmartin de se jeter en avant.
Évidemment, la moitié des voix sur lesquelles il pourrait compter sont
engagées au candidat politique. Si l’élection est renvoyée à l’hiver
prochain, il faudra voir, et tout pourrait peut-être s’arranger
comme nous le désirons, vous et moi, et même _lui_, en dépit de ses
hésitations. Si l’élection a lieu tout de suite, on croit à deux ou
trois voix de majorité pour le duc Pasquier. Je suis assez peu duc et
assez peu homme de lettres pour avoir une opinion désintéressée sur
la matière. Je suis hardiment pour l’Académie _Salon_ politique et
littéraire, contre l’Académie _Société des Gens de lettres_. C’est
pour cela que notre ami qui est, par excellence, un _gentleman_ et un
écrivain devrait se décider...
Au commencement de 1878, Pontmartin passa deux mois à Hyères, où se
trouvait l’évêque d’Orléans. Nous avons vu quel caractère de cordialité
prirent bien vite leurs relations[447]. Il y avait alors trois vacances
à l’Académie, par suite de la mort de MM. Thiers, Claude Bernard et
Louis de Loménie. Le fauteuil de ce dernier semblait revenir de droit
à Pontmartin. M^{gr} Dupanloup insista auprès de lui pour qu’il se
mît sur les rangs. Seul, l’illustre évêque pouvait triompher de cette
résistance que n’avaient pu vaincre ni M. Guizot, ni M. d’Haussonville,
ni M. Léopold de Gaillard. Il put croire un instant qu’il avait partie
gagnée. Le 7 avril 1878, étant encore à Hyères, que Pontmartin venait
de quitter, il me faisait l’honneur de m’adresser ces lignes:
Monsieur,