Quant à moi, il m’est impossible, en ce moment, de me diriger vers le

Nord et je me sentirais plutôt attiré vers la plage de Cannes. Quoique

ma santé semble se rétablir, j’ai encore un reste d’anémie qui me rend

horriblement frileux. Je m’enrhume à tout propos. Songez d’ailleurs

que je serais obligé, en arrivant à Paris, de loger à l’hôtel, n’ayant

plus d’appartement. Tout cela m’effraie, et, en attendant, je me

console avec _le Filleul de Beaumarchais_, dont la première partie

sera expédiée, aujourd’hui même, à M. de Gaillard. J’ai fini par me

passionner pour mon sujet, au point de ne plus pouvoir penser à autre

chose...

Après m’avoir entretenu de la situation politique, de ses inquiétudes

et de ses craintes, de ses tristesses depuis la mort de sa femme, il

ajoutait:

Voilà, mon cher ami, ce qui m’empêche d’attacher un bien vif intérêt à

ce qui, dans une situation différente, aurait été l’_objectif_ de ma

vie littéraire. Je me dis: A quoi bon? Pourquoi introduire un nouvel

élément de trouble dans une existence qui va finir et qui a eu à subir

bien des épreuves? Acceptons la loi du travail que les progrès de la

démagogie nous rendent plus obligatoire que jamais, et qui est pour

les affligés une consolation, un devoir et un refuge; mais cessons

d’y mêler une ambition qui pourrait amener de nouveaux froissements

et de nouveaux mécomptes!... Il est bien entendu, mon cher ami, que

tout ceci n’est pas définitif. Si, au lieu de sentir un commencement

d’onglée et d’entendre le mistral mugir dans mon corridor, j’avais sur

ma table une lettre de Joseph Autran et une lettre de Cuvillier-Fleury

m’annonçant qu’ils ont préparé les voies et que l’enfant se présente

bien, peut-être changerais-je d’avis et de langage. Quoi qu’il en

soit, continuons ce doux échange d’idées, de sentiments, de projets,

de conseils; chaque jour, j’y trouve plus de charme; quand le

malheur ne rend pas égoïste, il ajoute à cette faculté que nos pères

appelaient la sensibilité, et que nous avons bien mal remplacée...

A peine en possession de cette lettre, j’écrivais à Cuvillier-Fleury,

qui me répondait aussitôt:

...Il y a déjà bien longtemps, Monsieur, que notre cher, aimable,

spirituel et loyal ami (en dirai-je jamais assez?) Armand de

Pontmartin est mon candidat _in petto_ pour l’Académie. Mais voici

très exactement comment jusqu’ici les choses se sont passées. Nous

avons passé par la phase de bon accord; il ne demandait pas mieux;

on attendait les bonnes occasions; elles arrivaient, il n’était plus

là; cependant, on était près de s’entendre; puis, de plus actifs que

lui, plus Parisiens, plus _près du Jeu_, se produisaient, faisaient

récolte et réussissaient. Ensuite,—tout ceci entre nous,—nous avons

eu la phase de l’abstention, du renoncement absolu. Le candidat, non

seulement ne voulait pas remuer un doigt à l’intention de l’Académie,

mais nous écrivait (j’ai les lettres) qu’il se fâcherait et se

brouillerait avec nous si nous faisions mine de remuer seulement une

_phalange_. Nous nous résignons, les habiles se présentent et passent.

Vient une série fatale de morts académiques, notre ami ne donne pas

signe de vie; à peine si on le voit à Paris (ceci avant la guerre).

Ses meilleurs amis, et les _plus haut placés_, nous disent à nous,

invariables dans notre préférence: «Mais où est-il? Il ne se montre

pas. Veut-il, ne veut-il pas?» Les intermédiaires les plus habituels,

sans me compter, Léopold de Gaillard, Victor de Laprade, d’autres

encore, sont réduits à attendre, à interroger la brise qui souffle de

Vaucluse... «Ne vois-tu rien venir?» Depuis, Monsieur, et dans cette

concurrence du moment très vive, et qui s’accroît chaque jour, le

nom de notre ami n’a été prononcé par personne, parce qu’il n’a pas

été mis en avant par lui-même. Je n’ose dire qu’il soit _trop tard_

pour moi. Ce mot des révolutions n’a rien à faire dans nos paisibles

rapports de confrères entre eux, ou de candidats à pourvoir. Mais s’il

n’a rien d’absolu, il peut se trouver sur le chemin des meilleurs

et entraver la voie. C’est ma crainte en ce moment. Je me hâte de

vous l’écrire, non sans vous prier de me garder le secret de cette

confidence, sinon de mon entier dévouement à notre ami et de ma haute

considération pour vous.

Rien ne vint de Vaucluse. Au lieu de partir pour Paris, Pontmartin

partit pour Cannes. C’était tourner délibérément le dos à l’Académie:

et pourtant, à cette heure-là même, si tardive qu’elle fût, il lui eût

suffi de poser nettement sa candidature pour qu’elle eût encore chance

de triompher. Voici, en effet, ce que m’écrivait Joseph Autran, le 10

décembre:

La lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser à l’institut,

ayant fait plusieurs ricochets, me parvient à Marseille aujourd’hui

seulement... Je suis heureux que nous nous rencontrions, vous et

moi, dans un sentiment de commune amitié pour M. de Pontmartin. J’ai

eu, en effet, le plaisir de le voir cet automne. Quand nous nous

quittâmes il paraissait fort incertain entre le projet d’aller passer

l’hiver à Cannes et celui de se rendre immédiatement à Lyon ou à

Paris. Il acceptait bien l’idée d’une candidature à l’Académie; mais

il avait, depuis nombre d’années, opposé aux plus vives instances de

ses amis des refus si persistants que je doutais encore un peu de

sa résolution. C’est dans ce doute que je vins à Marseille pour y

faire mes préparatifs de départ. De tristes obstacles, sans compter

les rigueurs excessives d’un hiver prématuré, m’y ont retenu plus

longtemps que je n’eusse voulu. J’ignore, d’ailleurs, où se trouve en

ce moment M. de Pontmartin. Une lettre que je lui ai écrite, il y a

plusieurs semaines, étant restée sans réponse, je me demande s’il est

encore aux Angles ou s’il est déjà à Paris et peut-être même à Cannes.

Vous me parlez, Monsieur, des titres de M. de Pontmartin. Est-ce

à moi qu’il convient de les rappeler, à moi qui, depuis plus de

vingt-cinq ans, n’ai pas cessé de suivre avec autant d’admiration que

de sympathie les travaux de cette plume si facile, si élégante, si

ingénieuse et souvent même si éloquente? M. de Pontmartin est un des

brillants écrivains de ce temps. S’il n’est pas encore de l’Académie,

c’est qu’il n’a pas encore voulu en être. Il n’avait qu’à se présenter

depuis longtemps, les portes se seraient ouvertes devant lui.

Aujourd’hui encore, quelle que soit la date des prochaines élections

(et jusqu’ici j’avais cru qu’elles seraient ajournées au printemps),

aujourd’hui encore, il n’aurait qu’à dire: Me voici, et je suis

convaincu qu’il n’aurait pas à attendre.

Je vous parle sciemment, car je n’avais pas attendu jusqu’à ce jour

pour sonder les dispositions de quelques-uns de nos plus éminents

confrères. Tous ceux que j’ai interrogés m’ont répondu d’une façon qui

ne laissait aucun doute et qui réjouissait la très ancienne et très

vive amitié que je porte au célèbre auteur des _Samedis_...

La quadruple élection eut lieu le samedi 30 décembre. Pontmartin

n’était pas au nombre des candidats. Le duc d’Aumale fut élu, au

premier tour, par 28 voix sur 29 votants. Les autres fauteuils furent

plus disputés. M. Littré fut nommé, en remplacement de Villemain, par

17 voix contre 9 données à Saint-René Taillandier et 3 données à M. de

Viel-Castel. M. Camille Rousset et M. Louis de Loménie remplacèrent

Prévost-Paradol et Prosper Mérimée. Au scrutin pour le fauteuil de

Mérimée, Edmond About avait obtenu 14 suffrages.

Jusqu’à la dernière heure, M^{gr} Dupanloup avait combattu M. Littré,

dans lequel il voyait «l’apôtre des doctrines les plus subversives de

tout ordre religieux, moral et social». Il disait à ses confrères:

«Quoi! vous voulez sauver la France, et c’est ainsi que vous vous y

prenez! Une glorification solennelle du matérialisme et du socialisme,

voilà ce que vous imaginez pour elle, en ce moment où elle penche au

bord de tous les abîmes! On a tout enlevé à ce malheureux pays, la

paix, la sécurité, les croyances, Jésus-Christ, la Rédemption, la

croix; et le peu qui lui reste: Dieu, l’âme, la loi, la liberté morale,

la vie future, vous le livrez? Que voulez-vous donc, et quels coups

faut-il que vous receviez[433]!...»

Le soir même de l’élection, l’évêque d’Orléans écrivit au directeur de

l’Académie ce simple mot: «J’ai le regret de ne pouvoir plus continuer

de faire partie de l’Académie française.»

L’élection de Littré, la quasi-élection d’Edmond About, semblaient

donner raison à Pontmartin. N’avait-il pas bien fait de ne se point

mettre sur les rangs? Profitant de ses avantages, il m’écrivit, le

19 janvier 1872, de Cannes, du _Pavillon des jasmins_, où il était

installé depuis quelques semaines:

J’admets parfaitement, avec Léopold de Gaillard et avec vous, que les

catholiques laïques, qui sont de l’Académie, aient pu et dû y rester,

malgré la splendide démission de l’évêque d’Orléans et le conseil

de M. Veuillot; mais que les catholiques, qui ne sont pas encore

académiciens et qui n’ont même pas risqué une candidature, ne doivent

pas être singulièrement _refroidis_ par les élections du 30 décembre;

que M. Thiers[434], s’il reste au pouvoir, ne soit pas à peu près sûr

d’amener MM. Marmier, Janin, Camille Rousset et Littré à voter pour M.

About; enfin, que l’Académie, en nommant successivement Émile Ollivier

en avril 1870, Littré en décembre 1871, et en accueillant Edmond About

à la meilleure place de son antichambre, n’ait pas affaibli pour très

longtemps ce prestige, cette autorité morale qui l’avaient jusqu’ici

placée au-dessus de toutes les critiques et de toutes les épigrammes,

ceci est une autre question, et il n’y a pas d’illusion à se faire;

ce qui est tout à fait positif, c’est que voilà six académiciens qui

vont attendre leur tour de réception (j’oubliais M. Duvergier de

Hauranne[435], tout acquis d’avance au candidat de M. Thiers); que,

suivant toute probabilité, il n’y aura pas d’élection nouvelle avant

avril 1873; que, d’ici là _le Roi, l’âne ou moi_, nous mourrons, ou,

en d’autres termes, qu’il y aura de tels événements que cette pauvre

Académie pourrait bien sombrer dans le naufrage universel; que, par

conséquent, il y a lieu de la laisser provisoirement reposer, et

d’en délivrer notre correspondance, où elle occupe, soit dit sans

reproche, au moins une page sur quatre: moins d’honneur à en faire

partie, moins de chance d’y entrer, plus de lointain et de vague dans

les perspectives, en faut-il davantage pour nous décider à chercher

d’autres sujets de causerie?...

III

Pontmartin, comme on le voit, m’avait donné poliment mon congé

d’_incitateur_ académique. Il l’avait déjà précédemment donné à Léopold

de Gaillard, et aussi à Victor de Laprade, auquel il avait écrit:

Je suis à la fois, mon cher ami, profondément touché et sincèrement

désolé de la façon dont vous avez pris, Léopold et vous, une

confidence qui ne devait rien vous apprendre. Mon devoir est de

trancher dans le vif ces illusions de l’amitié et de ne pas vous

préparer, dans l’avenir des déceptions et des regrets. C’est une chose

dite, arrêtée, irrévocable, et la meilleure marque d’affection que

puissent me donner ceux qui m’aiment, c’est de ne plus m’en parler.

J’écrirai dans ce sens à Autran et à Cuvillier-Fleury. Je résume dans

le _gnôthi séauton_ et dans le _non possumus_ ce petit débat et je ne

vous demande plus, cher poète, que la _Voix du silence_[436]...

Les Bretons sont têtus, et, dès la fin de cette même année 1872, je

revenais à la charge.

Le P. Gratry était mort, à Montreux, le 7 février 1872. L’élection de

son successeur devait avoir lieu le 16 janvier 1873. J’adressai un

nouvel appel à l’auteur des _Samedis_. Voici sa réponse:

Les Angles, mercredi soir 25 décembre 72

(le beau jour de Noël).

Mon cher ami,

Vous avez compris que nos deux lettres s’étaient croisées et que

j’avais à peine eu le temps de vous remercier des deux journaux...

Passons maintenant, non pas au déluge,—il nous a noyés pendant

deux mois,—mais à l’Académie. Je dois vous avouer que je n’y

songeais plus du tout. Je savais mes principaux patrons dispersés,

malades, réfractaires ou morts; Autran retenu à Marseille par une

bronchite de sa femme; Laprade à Montpellier, entre les mains de la

Faculté de médecine et dans un état à faire pitié; M^{gr} d’Orléans,

démissionnaire; M. de Falloux sédentaire; Cuvillier-Fleury passé

du centre droit au centre gauche; M. Guizot engagé avec M. de

Viel-Castel, ainsi que les de Broglie, d’Haussonville, Saint-Marc

Girardin, Vitet, etc. De tout cela, il résultait que mes chances me

semblaient bien faibles, et j’en profitais pour continuer ma campagne

dans la _Gazette de France_. J’ai fini par m’attacher à ce travail,

plus honorable que brillant, que je serais forcé d’abandonner si je

m’endormais journaliste, pour me réveiller candidat et me réendormir

académicien. Vos deux lettres m’ont donc trouvé dans une espèce de

laborieuse torpeur, oubliant le palais Mazarin, préparant mon neuvième

volume[437], et me disant, avec une résignation philosophique ou

une répugnance pour les raisins trop verts, que, depuis la chute de

l’Empire, les désastres de la France, la nomination successive de

MM. Jules Favre, Émile Ollivier et Littré, la démission de M^{gr}

Dupanloup, l’Académie n’avait plus sa raison d’être, qu’elle serait

emportée, un de ces matins, par le flot démagogique, que la majorité

sur laquelle j’aurais pu autrefois m’appuyer est complètement

désorganisée, et que, à dater du fauteuil du P. Gratry, que, par

pudeur, on n’osera pas donner à un libre penseur, il faut s’attendre

à l’invasion des Edmond About, des Taine[438], des Renan et des

Dumas fils, favorisés par le salon et l’entourage de M. Thiers.

Sérieusement, mon cher ami, j’ai manqué le bon moment. Il fallait

ne pas faire les _Jeudis de M^{me} Charbonneau_, me mettre en

ligne immédiatement après Jules Sandeau et Albert de Broglie, et

profiter de ces années où l’Académie servait de centre et de point

de ralliement à l’opposition de bonne compagnie. J’avais alors mon

intérieur et mon ménage à Paris, ma santé meilleure et un peu plus

d’horizon. Un ou deux échecs, et même trois ou quatre avant le succès,

n’auraient eu aucun inconvénient. J’étais Parisien, je ne changeais

rien à mes habitudes, et il me restait assez de marge pour attendre.

Aujourd’hui toutes ces conditions accessoires sont changées. Si je me

décidais—bien tardivement—à être un des candidats du 16 janvier, je

serais obligé de descendre ou de _monter_ dans un hôtel, au milieu

du brouhaha du Jour de l’An, dans une saison où Paris n’a d’autre

alternative que la pluie ou la gelée. J’aurais à improviser mes

démarches et mes visites, sans conviction, sans espoir, sachant que

mes concurrents ont sur moi un trimestre d’avance. Je me connais, je

sais avec quelle facilité je me décourage et jette, comme on dit,

le manche après la cognée; surtout depuis que mes chagrins et nos

malheurs m’ont fait prendre en dégoût les intérêts et les vanités de

ce monde. Si ma défaite était trop complète, si je n’étais pas soutenu

par la presse, si mes amis me conseillaient, au dernier moment, un

désistement préventif, ce serait fini, et j’aurais le temps de mourir

de vieillesse—ce qui ne peut pas être bien long—avant de risquer une

seconde candidature.

Vous me dites, mon cher ami, qu’il y a là pour moi quelque chose

comme un devoir. Je ne suis pas de votre avis. Si, contre toute

vraisemblance, j’étais nommé, ce serait par quelques amitiés

étrangères à l’ancienne majorité; Jules Sandeau, par exemple, et

peut-être Camille Rousset. Mais je ne pourrais rien pour empêcher

ou retarder la transformation de droite à gauche, qui s’opère à

l’Académie depuis trois ans. L’élection de Littré, les 14 voix

obtenues par Edmond About, ne prouvent que trop où elle en est.

Montalembert, le P. Gratry et M^{gr} Dupanloup ne sont plus là.

Laprade se meurt; Autran n’est jamais à Paris; M. de Falloux se

tient en dehors. Le duc de Noailles, MM. de Carné et de Champagny

sont incapables de résister au courant contraire, du moment que le

débat se pose sur un autre terrain et que les candidats catholiques

et monarchiques sont condamnés désormais à avoir contre eux tout le

centre gauche et tout le groupe bonapartiste. C’est pourquoi il me

semble qu’au point de vue du devoir, je fais mieux de rester sur la

brèche et de continuer ma _littérature de combat_.

Vous voyez, mon cher ami, que, faute de mieux, je trouve, comme

vous, la question assez sérieuse pour lui consacrer mes quatre

pages. J’étais si éloigné de penser à un départ pour Paris et à une

candidature, que j’ai invité mes vieux amis d’Avignon à venir manger

aux Angles la dinde de Noël. Seulement, comme chacun avait sa dinde,

la mienne ne se mangera que le jeudi 2 janvier. Nous avons ici un

temps chaud et pluvieux, qui ne sèche pas nos terres et retarde

indéfiniment nos semailles. Que de soucis! que de tristesses à l’âge

où l’on aurait le plus besoin d’avoir autour de soi un peu de gaieté

et de soleil!...

Le 16 janvier, ce fut un ami de Pontmartin, M. Saint-René Taillandier,

qui fut nommé au fauteuil du P. Gratry.

Presque aussitôt se produisaient deux autres vacances. Le général

Philippe de Ségur mourait le 25 février 1873 et Saint-Marc Girardin,

le 12 avril suivant. Pontmartin se trouvait alors à Paris, installé

pour deux ou trois mois, rue de Rivoli, au pavillon de Rohan. Ses amis

le pressèrent de se présenter, sinon pour remplacer M. de Ségur, dont

la succession paraissait acquise à M. de Viel-Castel, du moins pour

remplacer Saint-Marc Girardin. Il entra dans leurs vues sans trop de

difficultés et, le 18 avril, il m’écrivait:

Mon cher ami, pardonnez-moi ce retard; j’ai été souffrant: pas assez

pour interrompre mon travail quotidien ou hebdomadaire; assez pour

que mon fils, qui est arrivé mardi, me forçât de voir un médecin; ce

n’est rien, un refroidissement que j’avais attrapé, jeudi soir, en

sortant de chez M. Autran sans avoir pris, en fait de paletot et de

cache-nez, toutes les précautions désirables; il n’en est pas moins

vrai que ma pauvre santé exige les plus grands ménagements; qu’il

m’est prouvé, pour la vingtième fois, que le climat de Paris ne me

convient pas; que cette vie d’hôtel et de restaurateur finirait par

me rendre tout à fait malade. Ce ne sont pas là, vous le voyez, des

préliminaires bien favorables à une candidature académique; j’ai

cependant causé avec plusieurs académiciens, Autran d’abord, puis

Legouvé, de Carné, Sandeau, Cuvillier-Fleury, Marmier. Tous sont du

même avis. Les démarches que je pourrais faire aujourd’hui seraient

à peu près stériles. L’élection[439] devant avoir lieu dans douze

jours, la plupart des académiciens étant engagés avec ou pour M. de

Viel-Castel, c’est tout au plus si j’aurais trois ou quatre voix.

Un pareil antécédent ne me créerait pas une chance de plus pour le

fauteuil de Saint-Marc Girardin, et j’aurais en plus tout l’ennui

matériel et moral à travers une existence déjà si encombrée que c’est

à peine si je puis trouver un moment pour écrire à mes meilleurs amis.

Mais voici une autre raison à laquelle je n’avais pas songé. J’étais

arrivé ici avec ma naïveté provinciale et mon amour-propre d’auteur,

contrarié que la _Gazette de France_ n’eût pas, à Paris surtout, plus

de publicité. J’avais donc cru pouvoir accepter sans inconvénient les

propositions ou plutôt les instances de M. Tarbé, décidé que j’étais

à faire une campagne contre la démagogie. Or il se trouve, au dire de

mes amis les mieux situés et les mieux informés, que ma collaboration

au _Gaulois_[440] est prise en mauvaise part, qu’on me blâme, non

seulement parce que le _Gaulois_ reste bonapartiste, mais parce qu’il

appartient, comme le _Figaro_, au demi-monde littéraire. Les plus

sévères vont jusqu’à dire que, par mes relations avec ce journal, je

me suis momentanément _déclassé_. Je dois maintenant songer à me tirer

de ce mauvais pas; mais il serait très impolitique de brusquer la

situation. Voici la marche que l’on me conseille: ne pas interrompre

mes articles tant que je suis à Paris; le 6 mai,—mon premier mois

fini,—annoncer à M. Tarbé que ce travail est au-dessus de mes

forces et que je vais partir pour la campagne; retourner aux Angles,

ce qui amènera une interruption toute naturelle; attendre là les

renseignements que me donneront les trois ou quatre académiciens que

je compte parmi mes amis, et, à leur premier signal, revenir à Paris.

Ce programme, qui me paraît fort sage, est d’accord, d’ailleurs,

avec mon état de fatigue, ma nostalgie champêtre et les crispations

nerveuses que me cause cet abominable pavillon de Rohan, où il me

faut cinquante coups de sonnette pour obtenir de l’eau chaude ou une

serviette. Mon second mois finit le 12 mai; il est donc infiniment

probable que je repartirai ce jour-là; car ce ne serait pas la

peine de faire, pour une quinzaine, une nouvelle installation et un

déménagement. Tandis que vous jouissez au Pouliguen d’une température

admirable, nous avons ici, à la suite de quelques journées chaudes

et malsaines, des pluies torrentielles. Les sombres tristesses de la

politique ajoutent encore à cet ensemble qui me serre le cœur et me

donne envie de m’enfuir, d’aller me cacher dans quelque solitude....

Il resta cependant à Paris, retenu par la gravité de la situation

politique et par la publication de son neuvième volume des _Nouveaux

Samedis_. J’allai le rejoindre, le 15 mai, au pavillon de Rohan, et je

passai avec lui quelques semaines, au cours desquelles se produisirent

deux événements d’inégale importance, la mort d’un académicien, M.

Pierre Lebrun[441] et le renversement de M. Thiers. A peine de retour à

Nantes, je recevais de Pontmartin la lettre suivante, datée de Paris,

le 6 juin:

Armand de Pontmartin, sa vie et ses oeuvres, 1811-1890 · 第 23 / 35 段