M^{lle} Sarah Bernhardt est le contraire d’une académie de province

(je ne cite que moitié du mot de Voltaire). Elle fait énormément

parler d’elle. On vante les élégantes originalités, les raffinements

merveilleux de son petit hôtel de l’avenue de Villiers, qui a eu,

j’aime à le croire, Melpomène et Thalie pour seuls architectes. Nous

savons en outre que, malgré ses talents et ses succès de toutes

sortes, en dépit des rivalités de théâtre et d’atelier, la charmante

artiste a été ciselée par la prodigue nature de façon à ne faire

ombrage à personne. Ce qui désolerait ses nombreux admirateurs,

c’est le bruit que l’on a fait courir, c’est la crainte de la voir

renoncer à l’art dramatique, si elle réussissait assez sérieusement

sa sculpture pour prendre définitivement un rang parmi nos statuaires

illustres. C’est donc dans l’intérêt de sa gloire et de nos plaisirs,

de la Comédie-Française et de ses habitués, que nous oserons lui dire:

«Vous êtes adorable; vous jouez Zaïre mieux que la Gaussin, et Phèdre

mieux que M^{lle} Rachel. Mais nous vous devons une sensation bien

plus extraordinaire. Vous aviez à perpétrer le buste de M. E... de

G..., c’est-à-dire du plus laid, du plus sinistre, du plus odieux de

tous les modèles. Eh bien! vous êtes parvenue à surpasser la réalité.

Vous avez vengé du même coup toutes les victimes de M. E... de G...

D’un masque effrayant vous avez fait une grimace simiesque; votre

œuvre est à deux fins. L’original était bronzé; le buste est coulé!»

Les tableaux militaires avaient été exclus de l’Exposition: ils

s’étaient disséminés sur plusieurs points, derrière les vitrines de

nos marchands les plus accrédités: rue Taitbout, dans l’emplacement de

l’ancien théâtre, et surtout chez Goupil. Pontmartin écrit à ce sujet

cette dernière page, plus vraie encore après vingt-cinq ans qu’elle ne

l’était en 1878:

Nous les avons revues, ces toiles de MM. de Neuville, Detaille,

Dupray, Berne-Bellecour, Protais, Bellanger, Maigret, et nous avons

éprouvé, en les revoyant, un sentiment étrange. Nous n’en sommes plus

à compter nos humiliations; nous ne voulons pas savoir si cette mesure

émolliente et lénitive nous protège, nous honore ou nous humilie. Non!

une émotion plus douloureuse encore, une idée plus _actuelle_ et plus

poignante nous serrait le cœur devant ces tableaux où revivent les

scènes sanglantes de l’invasion et de la guerre... Ces témoignages et

ces souvenirs devaient nous rester présents, éternellement présents,

non pas, à Dieu ne plaise! pour nous exciter à des haines stériles,

à des représailles insensées, à des revanches impossibles, mais

pour entretenir et renouveler sans cesse en nous le feu sacré du

patriotisme, le dévouement à cette France mutilée, plus chère et

plus aimée dans sa faiblesse que dans sa force, dans ses malheurs

que dans ses prospérités. Ces souvenirs, qu’en avons-nous fait?

Qui s’en occupe aujourd’hui? Dans cette foule affolée de curiosité

banale et béate, dans l’étourdissant chaos de cette Exposition

universelle, de ce _tournoi pacifique_, qui nous fait—à nous et à

bien d’autres—l’effet du sursis de quarante jours accordé jadis

aux condamnés dont on avait rejeté le pourvoi, sur quels fronts ces

navrantes images amènent-elles un pli? Dans quels yeux une larme? Qui

songe à Reichshoffen et à Gravelotte, à Sedan et à Metz, à la Lorraine

démembrée, à l’Alsace perdue, aux provinces envahies, au siège et à

la Commune, aux otages massacrés, à Paris incendié? C’est tout au

plus un songe de tragédie dont on se réveille pour aller parier aux

courses, s’extasier devant une porcelaine anglaise ou un paravent

japonais. Peu s’en faut que les républicains radicaux, les hommes

du 4 septembre, désormais en pleine possession de leur victoire, ne

transforment ces anniversaires néfastes en fêtes nationales et ne

confondent le deuil de leur patrie avec la date de leur avènement. Ils

s’y prennent si bien qu’ils réussissent à décourager, à pervertir ou

à éteindre jusqu’aux sentiments qui nous avaient soutenus dans cette

crise épouvantable, qui avaient donné à l’élite de la nation la force

de résister, de souffrir, de mourir, de nous indemniser en détail de

tant de calamités et de désastres. Ils énervent, ils flétrissent, ils

dénaturent, ils suppriment tout ce qui est nécessaire à un peuple

pour se relever quand on l’abaisse, pour se réhabiliter quand on

l’outrage, pour se redresser quand on le menace, pour se maintenir ou

se retrouver à la hauteur des grandes luttes, des grandes infortunes,

des grands sacrifices et des grands périls. Ces coups de foudre de

1870, ces journées d’angoisses, de détresse et de désespoir, ils

nous réduisent presque à les regretter. C’était la défaite, c’était

l’écrasement, c’était l’agonie; mais c’était aussi le patriotisme,

c’était l’honneur; c’était un même battement de cœur, une passion

commune devant un _SEUL_ ennemi. Aujourd’hui, si nous avions à subir

une nouvelle épreuve, nous n’aurions plus même de quoi être vaincus.

Pour protester à sa façon contre cette Exposition universelle, qu’il

voyait peut-être trop en noir et qui lui apparaissait surtout comme le

triomphe de la matière sur l’esprit et sur l’art, il publia, pendant

qu’elle battait son plein, deux nouveaux volumes; au commencement de

juillet, la seizième série des _Nouveaux Samedis_; à la fin d’octobre,

les _Souvenirs d’un vieux Mélomane_. Ce fut un jeune, un très jeune

dilettante, qui se chargea de présenter les _Souvenirs_ aux lecteurs du

_Correspondant_: «Pourquoi _vieux_? écrivait-il; l’auteur aura beau le

dire; personne ne le croira, car il se dément lui-même par l’entrain

juvénile et la verve chaude de tableaux et de récits où palpite

l’enthousiasme d’un cœur de vingt ans. _Vieux!_ qu’il accumule tant

qu’il voudra les lustres sur sa tête; il ne le deviendra jamais! Ce

n’est pas fait pour lui, heureusement pour nous... Mais s’il n’est pas

vieux, comme il est mélomane! On devine, en le lisant, qu’il ne peut

écrire le nom seul des divas qui l’ont enchanté naguère sans ressentir

encore le frisson des représentations fameuses dont il réveille le

souvenir. L’écho lointain du timbre d’or de la Malibran, de l’archet

de Paganini, des accords passionnés de Duprez ou de Mario, le fait

tressaillir et l’enflamme comme aux jours heureux où ils soulevaient

les auditoires transportés!... En sa qualité de _jeune_, l’auteur a

le premier don de cet âge heureux: la fantaisie, et c’est elle qui a

surtout inspiré ce volume chatoyant où s’entremêlent le sourire et les

larmes, la malice et le sentiment, où trouvent à se satisfaire tous les

goûts et tous les caprices...» Le jeune critique, qui devait revêtir un

jour—s’en doutait-il alors?—le frac à palmes vertes, terminait ainsi

son article: «On raconte que Brillat-Savarin ne s’asseyait jamais à un

repas fin et succulent qu’après avoir endossé son habit le plus coquet

et mis ses bas de soie les plus moelleux. Eh bien! les raffinés et les

gourmets littéraires devraient aussi se mettre en habit et en cravate

blanche pour savourer les _Souvenirs d’un Mélomane_[425]...»

A l’heure où parut son volume, Pontmartin avait regagné les Angles. Il

était revenu si assourdi par le bruit, si fatigué par la cohue, qu’il

se promit de ne plus retourner à Paris: il s’est tenu parole.

CHAPITRE XV

PONTMARTIN ET L’ACADÉMIE

(1868-1878)

La _fièvre verte_. Le fauteuil de M. Empis. Lettre au _Figaro_. Le

fauteuil de Sainte-Beuve. Une page des _Jeudis_.—Lettres de M. de

Falloux, de Cuvillier-Fleury et de Joseph Autran. Le _Non possumus_

de Pontmartin.—Le fauteuil de Saint-Marc Girardin. _Fantaisies et

Variations_ anti-académiques de M. Bourgarel.—Nouvelle lettre de M.

de Falloux. Où l’on voit que Pontmartin était moins fort en calcul

que feu Barrême.—Le fauteuil de Jules Janin. La peau de chagrin...

académique. Le fauteuil d’Autran. M. Émile Zola se met en marche vers

le Palais-Mazarin. M^{gr} Dupanloup s’efforce de décider Pontmartin à

poser sa candidature. Pourquoi il ne s’est jamais présenté.

I

Alors que Pontmartin abandonne Paris pour n’y plus revenir, c’est

peut-être le moment de se demander s’il y a quelque chose de vrai dans

l’opinion qui assigne pour cause à sa retraite définitive aux Angles le

refus qu’aurait fait l’Académie de lui donner un de ses fauteuils. On

le représente essayant d’entrer au Palais-Mazarin, grattant à la porte,

et, dépité de ne pas la voir s’ouvrir, quittant la capitale et jurant

de n’y plus remettre les pieds.

C’est là une pure _légende_, que je crois être en mesure de combattre,

pièces en mains.

Armand de Pontmartin ne fut point de ceux qui attaquent l’Académie et

qui lancent contre elle des épigrammes, d’ailleurs faciles. Rien ne lui

paraissait plus enviable que d’en faire partie. Toutes les fois que,

pendant ses séjours à Paris, avait lieu une séance de réception, il ne

manquait jamais d’en rendre compte, en toute liberté sans doute, avec

une entière indépendance, mais aussi avec une réelle sympathie, comme

quelqu’un qui n’est pas encore de la maison, mais qui, en attendant, se

montre un bon voisin et un fidèle ami.

A fréquenter ainsi chez les académiciens, il était difficile que

l’auteur des _Samedis_ échappât complètement à la contagion, et qu’il

n’eût pas, lui aussi, de temps à autre, un accès, plus ou moins fort,

de cette fièvre qu’il nomme quelque part la _fièvre verte_, et qu’il a

si bien décrite:

Savez-vous, écrivait-il un jour, ce que c’est que la _fièvre verte_?

C’est une maladie bizarre que l’on risque d’attraper en se promenant,

le jeudi, sur le pont des Arts, entre deux et cinq heures. On y

rencontre, ce jour-là, des hommes vénérables que l’on peut, au premier

abord, prendre pour de simples mortels, et qui ne sont pourtant ni

mortels ni simples, car ce sont des académiciens.

Méfiez-vous! Si le manteau d’un de ces favoris des dieux effleure

votre redingote, si son regard s’abaisse sur vous d’un air de bonhomie

narquoise, s’il pousse encore plus loin la condescendance, si, pour

imiter en tout les gracieux exemples de son secrétaire perpétuel[426],

il vous dit en vous montrant certaine coupole: «Quand donc serez-vous

des nôtres?» vous voilà pris; les plus savants docteurs y perdraient

leur latin et leur quinine; vous êtes livrés, plume et papier liés,

aux tyranniques caprices de la _fièvre verte_... Je vous plains si

la maladie est aiguë, et je vous plains encore plus si elle passe à

l’état chronique[427]...

Il y a là, dans cette Causerie du 20 février 1864, cinq ou six pages

d’une fantaisie charmante. Heureusement, quand on badine ainsi avec son

mal, c’est que la fièvre est légère et l’accès passager. La «fièvre

verte» n’a jamais été, chez Pontmartin, une fièvre continue, mais

seulement une fièvre intermittente. Ses velléités académiques, nous

allons le voir, n’ont jamais tenu bien longtemps. Plus d’une fois, ses

amis ont obtenu de lui qu’il acceptât l’idée d’une candidature; jamais

ils n’ont pu le décider à faire les démarches nécessaires, à se mettre

officiellement sur les rangs: en réalité, _il ne s’est jamais présenté_.

J’en éprouvais, pour ma part, un réel chagrin. Bien souvent, avec une

insistance qui allait parfois, je le reconnais, jusqu’à l’indiscrétion,

je l’ai pressé de poser sa candidature. Rien ne m’est donc aujourd’hui

plus facile que de tracer, à l’aide de ses lettres, et aussi un peu

à l’aide des miennes, qu’il avait bien voulu conserver, l’odyssée

académique—ou plutôt, hélas! anti-académique—de l’auteur des

_Samedis_.

A la fin de 1868, il y avait trois fauteuils vacants: ceux de Viennet,

de Berryer et d’Empis. Le 24 décembre, j’écrivais à Pontmartin: «Voilà

trois places vacantes à l’Académie. Quand commencerez-vous vos visites?

Je ne vous tiendrai quitte que le jour où vous me donnerez la joie de

vous applaudir au palais Mazarin. Mais le sujet vaut qu’on y revienne

et nous y reviendrons.»

Moins de huit jours après, en effet, le 31 décembre, je lui adressais

ce nouvel appel:

Arrivons maintenant par le chemin le plus court à l’Académie. Depuis

ma dernière lettre, j’ai lu dans le _Gaulois_,—qui n’est pas

toujours _Français_,—et dans le _Français_,—qui est quelquefois

_Gaulois_,—que vous étiez décidé à poser le pied sur le pont des

Arts, qui vient d’inspirer à Sainte-Beuve un bien détestable sonnet.

Il me tarde de recevoir de vous la confirmation de cette nouvelle. Je

persiste à penser que le moment est venu pour vous de prendre rang. A

la distance où je suis du champ de bataille, il m’est bien difficile

d’apprécier quelles peuvent être vos chances actuelles; mais je tiens

pour certain que, si votre succès n’est pas immédiat, il ne se fera

cependant pas longtemps attendre.

Pontmartin était alors aux Angles, et c’est de là qu’il me répondit, le

2 janvier 1869:

Un mot seulement, mon cher ami, pour répondre à vos deux dernières

lettres. La mienne vous a appris que j’étais encore aux Angles, à 180

lieues du pont des Arts, et beaucoup plus loin, je crois, de la salle

des séances du palais Mazarin. Je ne pourrai partir pour Paris que le

1^{er} ou le 2 février, et là seulement je pourrai savoir de quoi il

retourne. La note du _Français_, si elle est, comme je le suppose,

de Léon Lavedan, ne signifie pas grand’chose; c’est son amitié qui

a voulu risquer ce ballon d’essai. D’autre part, on m’écrit, au

contraire, que les trois places vacantes sont déjà prises, que les

politiques patronnent M. Duvergier de Hauranne, que M^{gr} l’évêque

d’Orléans protège M. Franz de Champagny, et que, pour le fauteuil de

l’insignifiant Empis, la majorité se décidera à faire une concession

du côté des auteurs dramatiques ou autres candidats portés par la

minorité. Vous voyez, cher confrère et ami, que, même sans tenir

compte de _mon penchant invétéré à l’abstention_, la plus grande

réserve est ici de rigueur, surtout si ceux que je dois regarder comme

mes patrons naturels ont déjà jeté les yeux sur d’autres candidats...

La triple élection fut fixée au 29 avril; le 2, le _Figaro_ annonçait,

dans ses _Échos de Paris_, la candidature de Pontmartin au fauteuil

d’Empis; il prit aussitôt la plume et rectifia en ces termes la

nouvelle:

Vendredi, 2 avril 1869.

Monsieur et cher confrère,

Je lis à l’instant dans vos spirituels _Échos de Paris_: «Les autres

candidats sérieux à l’Académie sont, en première ligne, MM. Duvergier

de Hauranne et Armand de Pontmartin.»

J’ignore si je suis sérieux; mais je puis vous affirmer que je ne suis

pas candidat. Pourtant je me serais contenté du plaisir de vous lire,

sans vous donner l’ennui de recevoir ma réponse, si je n’avais deux

motifs et deux excuses.

D’abord, si _bien pensant_, si catholique et si voltigeur de 1815

que je sois, mon abstention me donne le droit de ne pas servir de

_repoussoir_ à Théophile Gautier, dont j’ai pu quelquefois combattre

les doctrines, mais dont j’appelle l’élection de tous mes vœux, et

dont j’admire le prodigieux talent.

Ensuite, parce que mes parents et mes amis de province, ne voyant pas

même figurer mon nom, escorté d’une _minorité consolante_, dans le

scrutin du 29 avril, pourraient croire à la plus radicale et à la plus

grotesque des défaites, là où il n’y aura pas eu même de lutte et de

tentative.

Je vous saurai beaucoup de gré si vous voulez bien accueillir et

publier ma réponse dans vos _Échos de Paris_, et je vous prie de

croire aux cordiales sympathies de votre dévoué

A. DE PONTMARTIN.

Comme il avait été décidé, il fut pourvu, le 29 avril, aux trois

vacances. Le fauteuil de Berryer échut à M. de Champagny, celui de

Viennet à M. d’Haussonville et celui d’Empis à M. Auguste Barbier. Ce

dernier fut élu par 18 voix contre 14 données à Théophile Gautier.

Deux académiciens, et non des moindres, moururent en cette même année

1869, Lamartine le 1^{er} mars et Sainte-Beuve le 13 octobre.

Le 16 octobre, j’écrivis à Pontmartin:

...Qui remplacera Sainte-Beuve à l’Académie? J’ai lu ce matin au

cercle, dans le journal _la France_, une petite note où il est dit

que l’hésitation n’est pas possible, et que l’Académie doit élire,

à la place de Lamartine, M. Théophile Gautier, et à la place de

Sainte-Beuve, M. Armand de Pontmartin. Si je puis, en sortant de chez

moi, mettre la main sur ce numéro de la _France_, j’en détacherai

l’entrefilet en question et le glisserai dans ma lettre. J’ignore si

c’est Caro qui a rédigé cette note; qu’elle vienne de lui ou d’un

autre, elle n’en a pas moins une valeur et une portée à laquelle

vous ne sauriez vous soustraire. Il faut absolument que vous vous

présentiez. Je ne sais si, ces années passées, il était _trop tôt_; ce

qui est certain, c’est qu’aujourd’hui le moment est venu, l’heure a

sonné, et il ne faut pas vous exposer à ce que l’on vous dise ce que

l’on a dit à Charles X et à Louis-Philippe, ce que l’on dira un jour,

bientôt peut-être, à Napoléon III: _Il est trop tard!..._

Pontmartin était alors en Provence et songeait d’autant moins à

rentrer à Paris que sa femme était gravement malade. Il ne se souciait

d’ailleurs aucunement de succéder à Sainte-Beuve. Dans les _Jeudis de

Madame Charbonneau_, n’avait-il pas tracé de lui ce portrait, sous le

nom de _Caritidès_?

Caritidès a reçu du Ciel, auquel il ne croit plus, un goût exquis,

une finesse de tact extraordinaire, de merveilleuses aptitudes de

critique relevées et comme fertilisées par de rares facultés de

poésie. Il possède et pratique en maître l’art des nuances, des

sous-entendus, des insinuations, des infiltrations, des évolutions,

des circonlocutions, des précautions, des embuscades, des chatteries,

de la haute école, de la stratégie ou de la diplomatie littéraire. Il

excellerait à distiller une goutte de poison dans une fiole d’essence,

de manière à rendre l’essence vénéneuse ou le poison délicieux. Sa

prose est attrayante et magnétisante comme une femme un peu compromise

qui ne dit pas tous ses secrets et s’enjolive à la fois de ce qu’elle

montre et de ce qu’elle cache. Caritidès a voulu être un pèlerin

d’idées, moins la première des qualités du pèlerin, c’est-à-dire la

foi. Il a fait, en amateur, le tour de toutes les doctrines de son

temps sans s’y fixer jamais, et, en les abandonnant, il a eu l’air de

les trahir. Accusé injustement de traîtrise et d’apostasie, il a tenu

à justifier sa réputation et il a fini par devenir l’ennemi de ceux

dont il n’était que le déserteur. Son erreur a été de sophistiquer ce

qu’il aurait pu faire tout simplement, avec tant de grâce, d’esprit et

de supériorité naturelle, de traiter la littérature comme une mauvaise

guerre où il faudrait constamment avoir un fleuret à la main et un

stylet sous ses habits. On assure qu’il passe son temps à colliger une

foule d’armes défensives et offensives, de quoi accabler ceux qu’il

aime aujourd’hui et qu’il pourra haïr demain, ceux qu’il déteste à

présent et dont il veut se venger plus tard. Caritidès aurait pu être

la plus irrécusable des autorités, il n’est que la plus friande des

curiosités littéraires[428].

Il parut à Pontmartin qu’il ne pouvait, en conscience, même avec les

sous-entendus académiques, faire l’éloge de l’homme sur lequel il avait

écrit cette page. Il avait raison, et je n’insistai pas.

II

Jules Janin fut nommé à la place de Sainte-Beuve le 7 avril 1870; son

discours de réception ne devait être prononcé que le 9 novembre 1871.

Dans l’intervalle, la guerre, la chute de l’Empire, le siège de Paris,

la Commune, avaient comme suspendu la vie de l’Académie. Lorsque, dans

les derniers mois de 1871, elle put enfin reprendre régulièrement ses

séances, il se trouva qu’elle avait à pourvoir à quatre vacances: il

lui fallait remplacer Montalembert, Villemain, Prévost-Paradol et

Prosper Mérimée[429].

L’occasion, certes, était propice, et il convenait de ne la pas

laisser échapper. Avant même d’agir auprès de Pontmartin, j’écrivis

à M. de Falloux pour m’assurer de ses intentions, et j’en reçus la

réponse suivante, datée du 8 août 1871:

Je vous remercie, cher monsieur, de votre aimable souvenir et de

l’appréciation, si juste à mon sens, de notre vraie situation. Du

reste, si je suis affligé par la conduite de M. Thiers, je n’en suis

plus surpris depuis un certain nombre de mois, et je puis dire loin

de lui ce que je lui ai dit à lui-même: il se trompe aujourd’hui sur

l’état de la France, comme il s’est trompé sur l’état de Paris avant

le 18 mars. Ces illusions-là nous ont coûté déjà bien cher: elles

peuvent entraîner encore de plus épouvantables catastrophes.

En attendant, l’Académie reste une de nos dernières épaves et je

ne demande pas mieux que de me joindre à ceux qui essaieront de

la sauver. On parle de M. le duc d’Aumale pour le fauteuil de M.

de Montalembert; celui de M. Villemain irait parfaitement à M. de

Pontmartin, et il sait d’avance que mon suffrage ne peut lui faire

défaut. Plusieurs d’entre nous le lui avaient déjà fait dire, au

triple scrutin d’il y a dix-huit mois[430], et, à cette époque,

il résistait à toutes les instances. Si vous pouvez le décider

aujourd’hui, vous obtiendrez un succès que n’ont pu remporter de très

anciens amis, et cette difficulté est faite pour vous tenter. Recevez

donc d’avance mes remerciements avec mes vœux, et pardonnez-moi leur

trop brève expression. Malheureusement, ma tête revient bien surmenée

par le spectacle et les tristesses de Versailles[431], et je paie

aujourd’hui mon voyage comme s’il eût été un plaisir. Veuillez n’en

pas moins demeurer convaincu de mon très fidèle et très reconnaissant

attachement.

FALLOUX.

Caradeuc, près Bécherel (Ille-et-Vilaine).

Pontmartin parut assez bien disposé. Il m’écrivait des Angles, le 6

novembre:

...Pour me consoler de mon échec[432], je suis allé passer, au pied du

Luberon, chez M. Joseph Autran, huit ou dix jours qui se sont changés

en trois semaines. Le pauvre-riche poète est presque aveugle, et d’une

tristesse voisine du désespoir. Pour le tirer de cette prostration

désolante, sa femme va l’emmener à Paris. Il est convenu entre nous

qu’il arrivera vers le 15 novembre; que, sitôt installé, il s’assurera

des dispositions de ses confrères, et m’écrira si je dois venir à

Paris en décembre, ce qui serait académique, ou attendre la fin de

février, ce qui serait hygiénique. En attendant, je vais me remettre

au travail ou, comme vous le dites si bien, au _devoir_; le même mot

pour les vieux journalistes qui finissent que pour les jeunes écoliers

qui commencent!...

Les candidatures cependant commençaient à se dessiner. M. de Falloux

m’écrivait, du Bourg-d’Iré, le 28 novembre: «Je ne crois pas que MM.

Littré, Gautier et Dumas aient chance de succès; je n’ai entendu

parler jusqu’ici, en dehors du duc d’Aumale, qui paraît n’avoir pas

de concurrent, que de MM. Camille Rousset, de Loménie, Wallon et

Saint-René Taillandier. M. de Pontmartin va certainement prendre rang

parmi les candidats les plus sérieux, et vous pouvez être bien sûr que

mon concours ne lui fera pas défaut.»

Le mois de décembre arrivait, et Joseph Autran ne partait pas;

Pontmartin, de son côté, restait aux Angles, et c’est de là qu’il

m’adressait, le 5 décembre, la lettre suivante:

Hélas! fidèle ami, nous sommes loin de compte!

A se déterminer la Provence est moins prompte...

En d’autres termes, et en vile prose, je crois, sans en être

positivement sûr, que M. Autran, intercepté par les rigueurs précoces

de l’hiver, est encore à Marseille, en vraie marmotte provençale, et

qu’il n’ose pas m’informer de ce retard indéfini. Autrement, comment

expliquer son silence? Je l’ai quitté le 4 novembre; il comptait

partir le 14 au plus tard, et il était convenu que, sitôt arrivé à

Paris, il m’écrirait pour me donner son adresse, et commencer notre

correspondance académique. Or, il m’écrit de Marseille, le 18, en

me parlant d’irrésolution, de la peur que lui faisait un voyage de

Paris dans cette saison, des bronches de M^{me} Autran, qui exigent

les plus grandes précautions, etc. Depuis lors, rien, et nous sommes

au 5 décembre! Et le froid, déjà fort vif il y a trois semaines, est

devenu intolérable! J’en conclus que notre poète n’a pas bougé de son

bel hôtel de la rue de Montgrand, qu’il y vit au jour le jour, plus

indécis que jamais, et qu’il craint de me contrarier en m’apprenant

que son départ est probablement retardé jusqu’au mois de février.

* * * * *

Voilà, mon cher confrère, à quel point nous en sommes!

Armand de Pontmartin, sa vie et ses oeuvres, 1811-1890 · 第 22 / 35 段