En juillet, la chaleur étant devenue insupportable, il alla passer

quelques semaines chez son cousin le marquis de Besplas, au château de

la Garenne-Randon,—près de la station d’Épone-la-Garenne,—la bien

nommée, disait-il; car, dans une seule allée du parc, il avait compté

un matin 57 lapins. Jamais chasseur méridional ne s’était trouvé à

pareille fête! La bibliothèque du châtelain était un gîte très commode

pour ses écritures; c’est à peine cependant s’il pouvait, le mercredi

soir, aller jeter à la boîte de la poste son article hebdomadaire.

Aussi bien, la demeure de l’aimable M. de Besplas ne désemplissait

pas de comtes et de marquis, de baronnes et de duchesses. Élégants et

belles dames n’étaient point du reste pour effaroucher Pontmartin,

aussi à son aise, en ce château de Seine-et-Oise, qu’au restaurant

Caron ou à la Taverne de Londres. Il en était quitte, mélomane

incorrigible, pour se chanter à lui-même, sous les arbres du parc, la

romance du _Pré-aux-Clercs_:

Les rendez-vous de noble compagnie

Se donnent tous dans ce charmant séjour.

De retour aux Angles, il reprenait ses _écritures_ avec une activité

nouvelle. Le décès de M^{me} Volnys—la Léontine Fay du _Mariage de

raison_—morte pieusement à Nice le 29 août 1876, lui inspirait un

de ses meilleures feuilletons[408]. «Je vous recommande ma _Léontine

Fay_, qui vous intéressera, me mandait-il le 8 septembre. C’est encore

un chapitre de mes souvenirs de jeunesse, et je reconnais, chaque

fois que je touche à ces notes mélancoliques et vibrantes, que vous

avez bien raison et que ce genre mixte entre la critique, l’histoire

intime, l’impression personnelle et le roman, est peut-être ce qui me

conviendrait le mieux. Mais n’est-ce pas trop tard? Et les triomphes

de plus en plus décisifs de la démocratie radicale ne créeront-ils

pas bientôt une société nouvelle où les souvenirs de l’ancienne ne

trouveront plus d’écho?...»

Ces souvenirs, il y reviendra de plus en plus. Le moindre mot, le plus

petit détail, suffisent à les réveiller. Un jour,—c’était à quelques

semaines de la lettre qu’on vient de lire,—je lui annonce que j’ai

trouvé chez un bouquiniste de Nantes, dans leur édition originale[409],

la collection à peu près complète des comédies-vaudevilles de Scribe,

du Scribe de la Restauration, de 1824 à 1829. Pontmartin me répond, le

15 décembre 1876:

...Si vous saviez quelles images évanouies, quel monde de souvenirs

vous m’avez rendu en me parlant de cette jolie édition beurre frais,

rose ou abricot du _Répertoire du Théâtre de Madame_[410]. C’était

bien en 1829, et ce fut, après les austères années de catéchisme,

de collège et de lauriers bien éphémères au concours général, une

de mes premières jouissances profanes, avec une légère saveur de

fruit défendu. On en trouvait l’assortiment chez Masgana, galerie de

l’Odéon, et j’échangeais—_proh pudor!_—mon dictionnaire grec de

Planche contre quatre de ces élégantes brochures, _la Demoiselle à

marier_, _le Charlatanisme_, _l’Héritière_ et _les Dernières amours_.

Est-ce assez loin? Étions-nous assez jeunes, et sommes-nous assez

vieux? J’ai peine, cher ami, à retenir mes larmes en vous écrivant

ces dernières lignes; c’est que je pense à la France de 1829 et à la

France de 1876... Ah! l’abîme est encore plus large et encore plus

sombre pour elle que pour moi...

III

Nous ne nous étions plus rencontrés depuis le mois de mai 1873. Dans

ma dernière lettre de 1876, je le priai de me dire à quelle date nous

pourrions, après une aussi longue séparation, nous retrouver enfin à

Paris. Il me répondait, le 4 janvier 1877, au sujet de ce projet de

réunion:

...ous rayons, n’est-ce pas, le mois de janvier? Me voici en plein

dans ma 66^e année; je m’enrhume facilement, et si j’arrivais à Paris

pour le parcourir en _tous sens_ (pardonnez-moi celui-là; il est d’une

vieillesse qui a droit au respect), notre but ne serait pas atteint.

Savez-vous quelle avait été mon idée? Louer à Versailles une petite

maison meublée avec jardin, où j’aurais passé toute une saison, du 15

mars au 15 juin. Mon fils serait venu m’y retrouver un peu plus tard,

et, en attendant, vous auriez occupé sa chambre. J’ai un domestique

fort peu élégant, mais brave homme, qui nous aurait servis. Il y a

un train du soir pour les gens qui vont au spectacle. Nous aurions

pu passer à Paris une partie de nos journées, et, quand nous aurions

ressenti quelque fatigue, messieurs de l’extrême gauche ne nous

auraient pas empêchés de jouir des magnifiques ombrages du parc, et de

cette atmosphère de calme, de mélancolie, de majestueuse solitude, que

les violences ou les niaiseries parlementaires[411] n’ont pas réussi à

supprimer. Si cette idée vous déplaît, ne vous en effrayez pas trop.

Elle n’a rien de précis, de positif; c’est plutôt la vague impression

d’un _vieux_ qui commence à se trouver un peu dépaysé au milieu des

encombrements parisiens et du tapage des voitures...

Il était encore aux Angles, lorsque, le 7 mars, sans que rien l’eût

préparé à cette nouvelle tristesse, il apprit la mort de son ami

Autran, qu’il m’annonça, le jour même, en ces termes:

Mercredi matin. 7 mars 1877.

Je comptais ce matin vous écrire une longue lettre; mais je suis

foudroyé par une nouvelle que, très probablement, vous connaîtrez

déjà quand vous me lirez, la mort subite de M. Joseph Autran. Je

l’apprends, à l’instant, par un télégramme, qui, grâce à un retard

inexplicable, ne m’arrive qu’avec la _Gazette du Midi_, où ce

malheur est annoncé. Rien ne m’y préparait. Atteint, depuis six ou

sept ans, d’une cécité presque complète, le pauvre poète paraissait

d’ailleurs jouir d’une bonne santé. Son père avait vécu jusqu’à 84

ans. Une maladie de cœur, que personne ne soupçonnait, l’a emporté en

quelques minutes. Je vais partir pour Marseille, où j’espère arriver

à temps pour ses obsèques. En dehors de mes profonds regrets, quelles

douloureuses réflexions ne suggère pas cette mort si soudaine! Il y

a un mois, je perdais un ami intime, non moins intime ami de Léopold

de Gaillard, M. Louis de Guilhermier[412]; dans l’intervalle, j’ai

tremblé pour ce jeune homme[413] si bon, si pieux, si dévoué, dont

je vous avais parlé dans ma dernière lettre, et que nous appelions

ensemble le _Biré_ de la onzième heure; il n’est pas mort, il est hors

de danger; mais, pendant huit jours, on a cru qu’il serait impossible

de le sauver, et sa mère m’écrit ce matin qu’il est encore si faible

qu’elle me demande de retarder ma visite. Vous le voyez, mon cher

ami, cette année 1877, si menaçante pour la France et pour tous les

honnêtes gens, a pour moi des cruautés particulières, et ses coups de

foudre ressemblent à des coups de cloche. Il faut que ces tristesses

tiennent une bien grande place dans mon cœur, pour m’excuser de ne pas

vous avoir encore remercié de l’envoi de l’_Union de l’Ouest_ et de

cet article[414] où je me suis retrouvé, comme toujours, embelli par

votre amitié. Cette amitié est infatigable depuis près d’un quart de

siècle, et mon regret est de n’avoir pas un peu moins d’années et un

peu plus de talent pour la suivre et la justifier jusqu’au bout. Mes

remercîments, quoique vêtus de deuil, n’en sont pas moins sincères,

et, quoique tardifs, seront toujours prêts à rattraper le temps perdu.

Mais, hélas! quel néant que la vie! quel néant surtout que nos

glorioles! Hier, à propos de la _Biographie_ d’Alfred de Musset par

son frère Paul, je recueillais mes souvenirs, ces souvenirs qui

vous intéressent. Je _me voyais_, à la première représentation du

_Caprice_, puis, dix-huit mois après, au lendemain de la _première_

de _Louison_ (un petit four), quand nous nous demandions, Buloz, de

Mars, Alexis de Valon et moi, comment on pourrait s’y prendre pour

dire un peu de vérité sans offenser le poète favori de la _Revue des

Deux Mondes_. En ce moment, la porte s’ouvre, et nous voyons entrer

Musset nous apportant les _Trois marches de marbre rose_. Il y a de

cela 28 à 30 ans; la chute de Louis-Philippe, la seconde République,

le coup d’État, l’Empire, les désastres et les crimes de 1870 et

1871, les tentatives de Restauration monarchique, l’avortement de nos

espérances, les victoires de la République radicale, nos humiliations

du dedans et du dehors, ont passé sur ces souvenirs; Buloz, de Valon,

de Mars, Alfred de Musset, sont morts; et pourtant il me semble que

c’était hier! qu’est-ce que l’homme, ou plutôt qu’est-ce qu’un homme,

un individu, un atome, un grain de sable, autour duquel tourbillonnent

ces événements gigantesques, jusqu’à ce qu’il soit emporté lui-même

et disparaisse! Et dire qu’il y a des gens qui bouleversent le monde,

qui désolent leur pays, pour le plaisir de nous faire comparer leur

petitesse à ces grandeurs! Voilà le triomphe de la Religion; elle

agrandit et élève du côté du ciel cet horizon si étroit du côté de

la terre. En nous prêchant l’humilité qui devrait nous être aussi

naturelle que l’usage de nos cinq sens, elle nous rattache à la

seule idée de durée que nous puissions conserver ici-bas. Si je ne

craignais de commettre un paradoxe, presque une hérésie, je dirais que

l’orgueil, si anti-chrétien, le plus capital des péchés capitaux, ne

pourrait pourtant et ne devrait chercher sa pâture que dans la foi qui

lui promet l’infini. Pardonnez-moi, cher ami, ce verbiage qui n’est

peut-être que du pathos et du galimatias; car ma pauvre tête subit le

contre-coup de mes tristesses de cœur. J’y aurai du moins gagné de

prolonger avec vous une de ces causeries que je voudrais multiplier

sans compter, tant j’y trouve de consolation et de douceur! Adieu et

au revoir! ne renonçons pas à nos projets de réunion parisienne. Votre

poignée de main me sera plus nécessaire que jamais. A vous, bien à

vous de cœur.

Le 3 mai, il arrivait à Paris et descendait, comme l’année précédente,

à l’hôtel de Rivoli. Quelques jours après, éclatait le Seize-Mai,

le renvoi par le maréchal de Mac-Mahon de M. Jules Simon et de ses

collègues, et la constitution du cabinet de Broglie-Fourtou. J’allai,

à ce moment, rejoindre Pontmartin. Il était attristé, peu confiant

dans le succès de l’entreprise du maréchal: il n’avait jamais cru à la

République conservatrice, et il ne voyait dans le nouvel essai qu’on

en voulait faire qu’un acheminement plus prompt vers le triomphe de la

République radicale. Il venait du reste de tomber assez sérieusement

malade, et il dut, pendant deux mois, suspendre ses _Samedis_ de

la _Gazette_. En juillet, sa santé rétablie, il s’installa, pour

quelques semaines, comme il l’avait fait en 1876, au château de la

Garenne-Randon, où il se rencontra, cette fois, sans préjudice des

grandes dames et des _clubmen_ obligés, avec un héros, le général de

Charette, et un grand compositeur, Charles Gounod.

La dissolution de la Chambre des députés avait été votée par le

Sénat[415]. De nouvelles élections étaient imminentes, et elles

emprunteraient aux circonstances une gravité exceptionnelle. Pontmartin

ne voulut pas s’en désintéresser. Avant de quitter La Garenne, il

publia, dans la _Gazette de France_, en août, une réplique au manifeste

des sénateurs et députés républicains de Seine-et-Oise, réplique qui

fut répandue dans tout le département par les soins de M. de Besplas.

«Si tous les conservateurs, m’écrivait-il, suivaient l’exemple de ce

vaillant octogénaire, nous aurions beaucoup plus à espérer et beaucoup

moins à craindre. Le matin, dès 6 heures et demie, je le trouve

dans sa bibliothèque, assis à sa table, écrivant aux maires de son

arrondissement, abrégeant mon article pour qu’il puisse être propagé

dans tous les cafés du pays, puis recevant quelques braves paysans

qu’il associe à son œuvre et se concertant avec eux.»

Parti de La Garenne le 17 août, il prit le _rapide_ jusqu’à Marseille

pour éviter la fête votive de son village et une séance de syndicat,

suivie d’un énorme dîner. A Marseille, il écrivit pour la _Gazette

du Midi_ un article électoral qui, dans sa pensée, devait être la

contre-partie méridionale de sa Réplique au manifeste des sénateurs et

députés de Seine-et-Oise.

Rentré aux Angles, il continuera la campagne. En dehors de ses

_Samedis_, il envoie à la _Gazette de France_ quatre articles sur

M. Thiers[416], écrits en vue des élections. Il me mande, à cette

occasion, le 30 septembre: «J’avais pensé à faire de mon travail sur M.

Thiers une petite brochure, et je vois que vous avez eu la même idée;

mais je suis si peu secondé! si peu encouragé! Il y a six mille lieues

de mon allée de marronniers au boulevard des Italiens... Je viens

pourtant d’écrire quelques lignes à Léon Lavedan[417], qui dispose,

m’a-t-il dit, de plus de deux cents journaux, et qui nous les a

offerts, à Léopold de Gaillard et à moi, pour la période électorale. Je

lui livre mon œuvre, soit pour en faire reproduire des fragments, soit

pour la colliger en un format économique et portatif.»

Les élections, à ce moment, étaient proches; elles avaient été fixées

au 14 octobre. Pontmartin ne s’illusionnait guère sur leur résultat. Sa

lettre du 30 septembre se terminait par ces lignes: «Que le bon Dieu

nous protège! Quel chaos, mon cher ami, et peut-être quelle débâcle

si les élections sont encore radicales! N’importe! restons fidèles;

restons sur la brèche! Faire son devoir, tout son devoir, c’est

beaucoup, quand on réussit; l’avoir fait, c’est quelque chose quand on

succombe.»

IV

Après les tristesses de 1877, l’année 1878 allait lui apporter une

grande consolation, une des meilleures joies de sa vie. Au commencement

de février, il s’était installé à Hyères, l’avait quittée pour

Cannes, où l’appelaient Léopold de Gaillard et Victor de Laprade;

puis, après quelques jours passés avec eux, était revenu à Hyères,

où M^{gr} Dupanloup faisait un séjour, par ordre de ses médecins.

Les relations de l’évêque d’Orléans et de l’auteur des _Samedis_

n’avaient été jusque-là qu’intermittentes, mais l’entente ne fut pas

longue à s’établir entre eux, grâce à leur attrait réciproque l’un

pour l’autre et à une foule de souvenirs communs: «On écoutait, ravi,

a dit un de leurs auditeurs, l’intarissable critique et le grave et

souriant évêque, se laissant aller tous les deux au charme de ces

souvenirs[418].»

Ils se voyaient chaque jour, soit chez le comte et la comtesse de

Rocheplatte, soit chez le baron et la baronne de Prailly, en cette

villa de Costebelle, où vivait la mémoire du P. Lacordaire.

Pontmartin accompagnait souvent l’évêque à quelques lointaines

promenades. «C’est pendant ces promenades, écrira-t-il plus tard, au

bruit de cette voiture alourdie sur un lit de poussière, avec vingt

minutes d’arrêt et de silence pour le bréviaire, que s’ouvrait pour moi

ce livre vivant, cette inappréciable collection de chapitres d’histoire

contemporaine, où je reconnaissais tour à tour la douceur de l’évêque,

la sagacité du politique, la résignation du chrétien, l’enjouement du

causeur, l’éloquence de l’orateur, le suprême langage de l’expérience

et de la sagesse, l’âme du grand citoyen, la cicatrice des jours de

désastres, la conviction que tout aurait pu être sauvé et la crainte

que tout ne soit perdu. Je prononçais presque au hasard un nom célèbre,

je rappelais une date mémorable: il ne m’en fallait pas davantage pour

voir passer devant moi tel ou tel de ces personnages qui ont figuré un

moment sur la scène du monde politique...»

Dans la rade d’Hyères stationnait, avec ses douze cents hommes

d’équipage, le grand vaisseau-école le _Souverain_. Le commandant

était un marin aussi chrétien que brave, M. Lefort, l’inventeur des

torpilles, et le commandant en second, M. de Montesquiou, dont la

belle-sœur, M^{me} Standish, née des Cars, appartenait à une famille

depuis longtemps en relation avec M^{gr} Dupanloup. Tous les deux se

rencontraient avec lui chez M. le comte de Rocheplatte. Ils eurent

la pensée de lui faire les honneurs de leur bâtiment. Le dimanche 10

mars, la messe fut dite à bord du _Souverain_ par l’évêque d’Orléans.

Pontmartin y assistait. Il quitta Hyères quelques jours plus tard, non

sans avoir envoyé à la _Gazette de France_ le compte rendu de cette

cérémonie, si majestueuse à la fois et si émouvante. Sa Causerie, qu’il

n’a pas reproduite dans ses _Samedis_ et qui est pourtant une des plus

belles pages qu’il ait écrites, n’arriva à Costebelle qu’après son

départ. Il reçut de l’évêque la lettre suivante:

Hyères, 21 mars 1878.

Monsieur et bien excellent ami, il faut donc se résigner à ne plus

vous voir à Hyères! C’est ce que je viens d’apprendre avec grande

tristesse. Oh! le méchant homme! qui, comme le Parthe, lance en fuyant

une flèche empoisonnée de toutes les douceurs les plus mortelles

à l’amour-propre des pauvres gens, et ne leur laisse même pas le

temps de protester pour la forme! C’est affreux de s’en aller ainsi,

quand on vous aime. Mais, du moins, on est heureux de vous avoir vu,

entendu, connu de près, et apprécié, comme le méritent votre charmant

esprit et votre excellent cœur; et on espère bien vous retrouver

quelquefois, à Paris: ce qui n’est pas la même chose que sur les bords

de cette mer enchantée, que vous savez si bien peindre, et aux doux

feux de ce soleil, dont votre style est un rayon. Mes hôtes, et tous

ceux à qui ils vous ont lu, ont été émerveillés, éblouis. Moi, je

garde, par-dessus tout, le souvenir de cette exquise bienveillance;

et j’espère bien qu’il n’en sera pas de ces relations qui m’ont été

si douces comme de ces brumes colorées qui flottent en ce moment

sur les îles d’Hyères, et qui s’évanouissent. Je les redemanderai

toujours[419].

A Hyères, où ses heures de travail lui étaient disputées par une foule

d’aimables prétextes d’oisiveté, Pontmartin avait vite reconnu qu’il

lui serait impossible de continuer sous leur forme habituelle ses

articles de critique qui n’allaient pas sans beaucoup de lectures. Il

eut l’idée de composer de courts récits qu’il pouvait rêver pendant la

nuit et improviser le matin. C’est ainsi que furent écrits l’_Olivier

qui parle_, conte fantastique, le _Pigeon qui parle_, le _Colonel

Herbert_[420].

Les _Samedis_ cependant succédaient aux _Samedis_. Dès son retour aux

Angles, il s’était remis à ses Causeries littéraires. Le 20 mai, il est

à Paris. Trois ou quatre ans plus tôt, en 1874, il lui était arrivé

d’écrire: «Voici bientôt trente ans que je rêve, comme le _hoc erat in

votis_, un petit chalet à Passy, au milieu de cette colonie charmante

où je compte des amis, non loin de mon cher Saint-Genest et de son

adorable famille, à deux pas de Jules Janin et de Cuvillier-Fleury,

dans cette oasis où je retrouve la trace des deux enchanteurs de ma

jeunesse, Rossini et Lamartine. Il est infiniment probable que ce doux

rêve ne se réalisera jamais; mais je le reprends avec un mélancolique

plaisir, chaque fois que je reviens à Paris. Le latin n’est-il pas

admirablement connaisseur du cœur humain, quand il exprime par le même

mot _désir_ et _regret_[421]?»

Son rêve se réalisa au mois de mai 1878. Il prit un appartement à

Passy, dans une maison meublée de la rue de ce nom, au n^o 82, tout

près de la gare de la Muette. Nos plus beaux rêves nous déçoivent, même

quand ils semblent s’accomplir. Celui de Pontmartin vint se briser

contre la plus brutale des réalités. On était en pleine Exposition

universelle. Logé à deux pas du Trocadéro et en face du Champ de Mars,

il lui fallut vivre au milieu du tapage et de la cohue, assourdi

par les _tramways_ et les voitures, contemplant chaque jour cet

incroyable fourmillement, cette foule inouïe qui semblait avoir fait

de la curiosité sa religion, sa politique et sa littérature, et qui

paraissait croire que tout était sauvé, si elle voyait le matin un

tambour-major, à midi un shah, le soir une opérette.

Au milieu du tapage de l’Exposition de 1867, après l’audition de cette

cantate du vieux Rossini, exécutée par mille musiciens, un orgue,

deux pièces de canon et douze cloches, Augustin Cochin s’écriait: «_O

Mozart! O flûte enchantée!_» Pontmartin, en 1878, songeait, lui aussi,

au divin Mozart et au divin Racine. Une fois sur cette pente, obéissant

à la loi des contrastes, il se revoyait en idée sur cette terrasse de

Costebelle, où il était assis à côté de M^{gr} Dupanloup, et d’où ils

contemplaient ensemble l’horizon merveilleux qui se déroulait sous

leurs regards, le vaste ciel, la mer et les montagnes.

V

Heureusement pour lui, à côté de l’Exposition des machines, il y

avait l’Exposition des Beaux-Arts. Il y trouva le sujet de deux grands

articles, publiés dans le _Correspondant_ sous le titre de _Promenade

au Salon de 1878_[422]. Dans la _Mode_, nous l’avons vu, et dans

l’_Univers illustré_, il avait déjà fait plusieurs _Salons_. Celui de

1878 fut le dernier qu’il écrivit.

Les _Salons_ de Pontmartin sont encore des _Causeries_. Il n’essaie

point, comme Théophile Gautier ou Paul de Saint-Victor, de faire de

sa plume un pinceau et de son encrier une palette; il se promène tout

simplement le matin à travers les tableaux et les statues, et, le soir,

dans son propre salon, il en parle avec goût, avec agrément, en homme

du monde qui ne se pique pas d’avoir du métier. Que de jolis morceaux

il y aurait à extraire de cette _Promenade au Salon de 1878_, qu’il n’a

pas recueillie dans ses œuvres!

Le clou de l’Exposition était le _Barabbas_ de Charles Muller, l’auteur

de l’_Appel des condamnés_[423] et d’une _Messe sous la Terreur_[424].

Pontmartin lui consacre deux ou trois pages dont voici le début:

La physionomie de Barabbas est une vraie trouvaille: tout y est, sur

cette figure, le vice, le crime, le cynisme, l’abjection gouailleuse,

la joie de la délivrance, l’éblouissement du grand jour succédant

tout à coup à l’obscurité de la prison, la stupeur d’une ovation

aussi peu prévue que peu motivée, et aussi une forte envie de rire

aux dépens de son cortège; car en sa qualité de brigand, Barabbas a

un peu plus d’esprit que ceux qui le portent en triomphe.—Il nous

faut Barabbas! Entendez-vous bien?—Mais c’est un misérable, un

gibier de potence: il a volé, il a assassiné peut-être et celui que

vous lui sacrifiez ne s’est révélé à vous que par des bienfaits.—Il

nous faut Barabbas!—Mais réfléchissez! voilà, d’un côté, la vertu,

l’innocence, la bonté, la charité, le dévouement, la piété, l’honneur;

de l’autre...—C’est tout réfléchi; il nous faut Barabbas!—Mais

il a un dossier, un lourd dossier!—C’est justement pour cela que

nous le voulons; s’il valait mieux que nous, où serait le plaisir

de l’acclamer, d’en faire notre élu et notre idole?... Plus vous

nous en direz de mal, plus nous nous obstinerons à le choisir... Un

individu taré, flétri, dépravé, pourri jusqu’aux moelles, condamné

pour inceste, exécuté à la Bourse de Jérusalem, qui nous donne la

joie de le mépriser en le nommant, de chercher, pour le découvrir,

au-dessous de notre niveau, de rester ses maîtres en le couronnant de

lauriers et de fleurs, c’est ce qu’il nous faut! Mort à Jésus! vive

Barabbas!—Pardon! je crois en vérité, que j’allais parler politique!

Le peintre Vibert avait exposé l’_Apothéose de M. Thiers_, et

Pontmartin d’écrire, au risque de faire encore de la politique:

Rien ne s’accorde plus mal que ces allégories mythologiques et

emphatiques avec la physionomie spéciale, typique, de cet homme

illustre et discutable, dont le portrait, malgré Bonnat et M^{lle}

Nélie Jacquemart, est encore à faire: figure essentiellement

bourgeoise et moderne dans ses qualités comme dans ses défauts;

intelligence merveilleusement douée, esprit alerte, souple, varié,

_dextre_ plutôt que droit, avisé, agile, ouvert, plus riche

d’expédients que de principes, prêt aux éventualités, fertile en

ressources; imagination sans élan, sans couleur, sans chaleur et

sans style; rebelle à toute tentative d’idéalisation poétique ou

fantasmagorique; patriote avec économie et calcul, insensible aux

joies sublimes du sacrifice; politique égoïste, parcimonieux et

incomplet, dont l’art consista tout entier à tempérer la Révolution

par la bourgeoisie, à réconcilier la bourgeoisie avec la Révolution,

à neutraliser les partis les uns par les autres, à se créer une

popularité tardive en persuadant tour à tour aux conservateurs qu’ils

pensaient comme lui et aux républicains qu’il travaillait pour eux.

En somme, le contraire d’un héros dans la moins héroïque des époques,

avec un visage, une taille et une tournure de Joseph Prudhomme

infiniment spirituel...

Avec M^{lle} Sarah Bernhardt, nous passons de la peinture à la

sculpture. En 1878, sa célébrité comptait déjà plusieurs lustres. Elle

avait exposé un buste de M. Émile de Girardin. Déployant vis-à-vis

d’elle la politesse de l’ancienne cour, Pontmartin lui dédiait ces

lignes:

Armand de Pontmartin, sa vie et ses oeuvres, 1811-1890 · 第 21 / 35 段