est le roi de ce festin,—et dans ses livres diamantés—sa plume d’or
vaut une épée[390].
_Entre voisins!..._ A peine Pontmartin était-il revenu de Barbentane,
que son _voisin_ le Rhône lui faisait la politesse de venir jusqu’au
seuil de sa porte. Après quatre mois de sécheresse, on avait eu,
depuis le 1^{er} octobre, pendant plus de quinze jours, des pluies
continuelles et torrentielles. On put craindre un moment une
inondation plus terrible que celles de 1840 et 1856. Pontmartin dut
faire transporter au premier étage de sa maison tout son mobilier du
rez-de-chaussée. Il en résulta, dans ses habitudes, durant quelques
semaines, un bouleversement complet, et un vrai serrement de cœur, en
face de cette plaine fertile, changée en un lac gigantesque.
Chose singulière, c’est au milieu de ces bouleversements et de ces
ennuis qu’il a écrit quelques-uns de ses plus jolis articles, ces
_Fantaisies et Variations sur le temps présent_[391], qu’il a placées
sous le couvert de _M. Bourgarel, ancien magistrat_, et au milieu
desquelles s’épanouit ce petit chef-d’œuvre d’_humour_ et d’ironie, _M.
Gambetta, membre de l’Académie française_[392].
VI
Ce fut seulement le 12 mars 1873, après un séjour de huit mois à la
campagne, qu’il revint à Paris. Il prit, cette fois, un appartement rue
de Rivoli, 172, au Pavillon de Rohan. Ce quartier lui convenait mieux
que le boulevard des Italiens, trop brillant, trop bruyant et trop
jeune pour son âge et pour ses goûts.
Le 5 avril, le _Gaulois_ annonça qu’il publierait, chaque semaine,
deux articles de l’auteur des _Samedis_. Pensant bien que cette
collaboration à une feuille bonapartiste me causerait quelque surprise
et quelque contrariété, Pontmartin m’écrivit le jour même:
Vous verrez dans le _Gaulois_ de ce matin l’annonce d’une
collaboration qui vous surprendra. Voici l’explication pour mes vrais
amis. En quittant les Angles, j’ai pu me convaincre que, grâce à nos
quatre inondations,—il y en a eu une cinquième le 16,—la récolte de
cette année serait à peu près nulle; sans compter les dégâts et les
réparations urgentes. User de mon droit strict, c’est-à-dire obliger à
me payer des gens qui ne récoltent rien, ce n’est nullement dans mes
habitudes, et j’ajoute qu’au milieu de notre _mal’aria_ républicaine
et méridionale, ce serait très impolitique, si ce n’était très peu
charitable. Or, M. Edmond Tarbé[393], gracieux et élégant _gentleman_,
m’a offert un prix si nouveau pour moi, tellement hors de proportion
avec mes honoraires habituels, que je n’ai pas cru devoir refuser.
J’essaierai de faire, dans le _Gaulois_, quelque chose d’intermédiaire
entre le _premier-Paris_ et la Causerie littéraire; une variante des
_Lettres d’un intercepté_ sous une forme plus parisienne; je garde le
droit d’y rester, si je veux, absolument légitimiste; mais, à tort ou
à raison, je crois que nous touchons à une phase où il sera plus utile
de démarquer le drapeau de la défense sociale contre les radicaux dont
la victoire approche. Le comte de Chambord,—et c’est, j’en suis sur,
l’opinion de M. de Falloux et la vôtre,—s’est arrangé de façon à
simplifier notre tâche. Réfugié dans le surnaturel, dans le sentiment
d’une mission providentielle qu’il croit être appelé à remplir tôt ou
tard, il ne nous laisse plus d’autre champ de bataille que celui où
peuvent s’unir tous les défenseurs de l’ordre, de la religion, des
grandes vérités sociales et morales, pour conjurer le péril urgent et
combattre l’ennemi commun. Sous ce rapport, le _Gaulois_, qui tire
à 25000 exemplaires et qui espère avoir, vers la fin du mois, 10000
abonnés de plus, m’est plus favorable que la _Gazette de France_...
Il n’abandonnait point, du reste, la _Gazette_, où ses _Samedis_ ne
subirent aucune interruption.
Les chroniques de Pontmartin au _Gaulois_ parurent du 9 avril au 24
juillet 1873. Elles sont au nombre de vingt-trois. En voici les titres:
_La Première hirondelle_;—_Pilote habile_;—_Le Plat du jour_;—_Le
Second Favre_;—_Héloïse et Abélard_;—_Le Rouge et le Jaune_, ballade
parisienne;—_Le Secret des monarchistes_;—_Les Termites_;—_Leur
Modération_;—_La Revanche_;—_La Vraie recette_;—_La Confession
d’un... moine italien_;—_Les Hommes nécessaires_;—_Hé! donc?_—_Les
Vieilles lunes_;—_Libérateur du territoire_;—_La Rosière de
Draguignan_, saynète;—_Qui veut la fin veut les moyens_;—_Ce qu’ils
auraient fait, ce que vous faites_;—_Le Pour et le Contre_;—_La
Première du ROI S’AMUSE_;—_Lettre d’Usbek à son ami Rustan, à
Téhéran_;—_Les Pèlerinages_.
De ces vingt-trois chroniques, cinq seulement ont été reproduites par
Pontmartin dans ses _Nouveaux Samedis_[394]. Ce sont celles qui ont
pour titres: _Pilote habile_, _le Plat du jour_, _leur Modération_, _la
Confession d’un... moine italien_, _Qui veut la fin veut les moyens_.
S’il eût réuni en un volume spécial ces pages railleuses, fantaisistes,
humoristiques, ce volume eût été l’un de ses meilleurs. Les maîtres
du genre, Prévost-Paradol, Arthur de Boissieu, J.-J. Weiss, n’ont
peut-être jamais fait une campagne aussi brillante.
Au mois d’avril, précisément à l’heure où il commençait sa campagne
du _Gaulois_, Pontmartin avait publié un volume de nouvelles, _la
Mandarine_. La Mandarine, ce n’est pas ici cette espèce d’orange qui
nous est primitivement venue de Malte; c’est la femme du mandarin.
Rousseau demande quelque part à son lecteur ce qu’il ferait dans le
cas où il pourrait s’enrichir en tuant en Chine, par sa seule volonté
et sans bouger de Paris, un vieux mandarin. Sur ce thème, Pontmartin
a brodé un petit roman d’une invention originale et d’une singulière
vérité d’observation. Il nous a conté comment, dans un instant plus
rapide que l’éclair—le temps qu’il faut pour avoir une mauvaise
pensée—l’honnête et malheureux Albéric de Sernhac avait tué sa
mandarine.
Cet ingénieux et dramatique récit[395] forme la pièce principale du
volume, que complètent d’autres nouvelles, _Françoise_, _Un Trait de
lumière_, _Cent jours à Cannes_, _les Deux talismans_ et _Une Cure
merveilleuse_.
* * * * *
L’Assemblée nationale s’était séparée le 8 avril 1873 pour ne
reprendre ses séances que le 19 mai. Le 27 avril, l’ex-instituteur
Barodet, le maire révoqué de Lyon, fut nommé député de Paris, battant
de 40,000 voix M. de Rémusat, ministre des Affaires étrangères. Cette
élection démagogique était le coup de cloche qui annonçait la chute
prochaine de M. Thiers. J’avais quelque désir d’assister de près à
l’événement. Mes amis de Versailles m’engageaient à venir à Paris.
Pontmartin me mandait qu’il m’avait trouvé au Pavillon de Rohan une
chambre pas chère. Le 18 mai, je me décidai à l’aller rejoindre, et
nous passâmes ensemble une dizaine de jours, dont le souvenir m’est
resté très présent.
Je trouvai Pontmartin dans une véritable fièvre de travail. Il
écrivait quatre grands articles par semaine, une Causerie du samedi
à la _Gazette_, deux _premiers-Paris littéraires_ au _Gaulois_ et
une _Revue du Salon_ à l’_Univers illustré_. Joignez à cela une
correspondance active, force visites, déjeuners fréquents à Passy chez
Saint-Genest ou chez Cuvillier-Fleury, soirées passées tour à tour
chez Jules Sandeau ou chez Joseph Autran, et vous aurez une idée de
l’activité de ce sexagénaire qui se disait toujours mourant, rendu,
fini! Il composait en général ses articles le matin en se promenant
dans le jardin ou les galeries du Palais-Royal, alors à peu près
désertes. L’article une fois _fait_, et quand il ne restait plus qu’à
l’écrire, il l’écrivait de sa petite écriture fine et nette, sans
ratures et sans retouches. Si, à ce moment-là, j’entrais dans sa
chambre, et si je voulais prendre un livre ou une Revue: «Pourquoi
lisez-vous? disait-il; causons plutôt comme si de rien n’était. Ce
n’est rien du tout que mon article.» Et ce rien du tout, qu’il jetait
sur le papier tout en causant, c’était quelquefois une page exquise, un
morceau achevé, un chapitre fait de main d’ouvrier.
Le 21 mai, j’étais à Versailles, Pontmartin n’avait pu m’accompagner,
ayant à faire ce jour-là, pour la _Gazette de France_, un article sur
les _Sonnets capricieux_, de Joseph Autran. «J’entreprends, disait-il,
aujourd’hui mercredi, 21 mai, j’entreprends d’écrire une page à propos
de ce livre, sans être bien sûr que mes écritures ne se heurteront pas
en chemin à une révolution ou à un coup d’Etat[396].»
L’article parut le samedi 24 mai, à cinq heures du soir, au moment où
l’Assemblée nationale, en retard de deux ans, renversait M. Thiers.
Ce même soir, l’Opéra-Comique donnait la première représentation de
_LE ROI L’A DIT_, paroles d’Edmond Gondinet, musique de Léo Delibes.
J’y assistais avec Pontmartin et Léopold de Gaillard. On se disait
dans les entr’actes: «Thiers est battu, Mac-Mahon refuse, Mac-Mahon
accepte.» Malgré les préoccupations politiques, la pièce obtint un
éclatant succès. Hélas! quel succès plus éclatant, quel triomphe pour
les honnêtes gens, pour la France, si cinq mois plus tard, le 27
octobre 1873, _LE ROI_ n’avait _RIEN DIT_!
CHAPITRE XIV
LES ÉLECTIONS DE 1876.—L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1878.—SOUVENIRS
D’UN VIEUX MÉLOMANE.
(1874-1878)
L’_Union de Vaucluse_. La Politique en sabots. Mort de Jules Janin.
_Beati non possidentes!_—Les Élections de 1876. Rue et hôtel de
Rivoli. Le marquis de Besplas et le château de la Garenne-Randon.
Léontine Fay et le _THÉATRE DE MADAME_.—Mort de Joseph Autran. Le
Seize-Mai. Les articles sur M. Thiers.—Séjour à Hyères. M^{gr}
Dupanloup. La villa de Costebelle. La Messe à bord du vaisseau-école
le _Souverain_. Lettre de l’Évêque d’Orléans. L’Exposition universelle
et la rue de Passy.—_Promenade au Salon de 1878._ Le _Barabbas_ de
Charles Muller et l’_Apothéose_ de M. Thiers. M^{lle} Sarah Bernhardt
et le buste de M. Émile de Girardin. Les _Souvenirs d’un vieux
mélomane_. Article d’Henri Lavedan. Pontmartin quitte Paris pour n’y
plus revenir.
I
Pontmartin, après le 24 mai, avait cru au retour prochain de la
monarchie. La lettre du 27 octobre, qui détruisait toutes ses
espérances, lui causa une inexprimable douleur. Sa santé même en
reçut une grave atteinte. Il m’écrivait, le 4 novembre: «Depuis qu’a
paru la lettre néfaste, mes insomnies, qui n’étaient que fréquentes,
sont devenues continuelles, et il en résulte, chaque lendemain, un
assoupissement maladif, qui dérange même l’équilibre de mes facultés
intellectuelles. J’ai dû m’interdire tout travail.»
Mais, pour lui, ne plus écrire, c’était la chose impossible. Là,
d’ailleurs, était le devoir. Il me mandait des Angles, le 31 janvier
1874: «Je voudrais pourtant travailler encore; il me semble que, dans
un temps comme celui-ci, un écrivain n’est tout à fait libéré que
lorsqu’il est tout à fait mort.» Dès la fin de novembre 1873, sans
reprendre encore ses _Samedis_ de la _Gazette_, suspendus depuis le
mois d’août, il avait taillé de nouveau sa plume. «Voici plus de trois
mois, me disait-il, le 27 février 1874, que je me suis fait, non pas,
hélas! prophète, mais journaliste dans mon pays. j’ai eu parfois envie
de vous envoyer mes articles, mais il m’a paru qu’ils ne pouvaient
intéresser que les Vauclusiens. Pourtant un des derniers, intitulé
_Honorum dehonestamentum_, a eu quelque retentissement.»
C’est dans l’_Union de Vaucluse_ que paraissaient ces articles; deux
des plus réussis, _les Fantômes_ et _Marphurius ou les Superstitions_,
ont été recueillis dans le tome X des _Nouveaux Samedis_, où ils
forment les chapitres VII et VIII de la série qui a pour titre:
_la Politique en sabots_. Ils ont été écrits à l’occasion de
l’élection partielle dont le département de Vaucluse fut le théâtre
en février-mars 1874, et où se trouvaient en présence le citoyen
Ledru-Rollin et un ami de Pontmartin, le marquis de Biliotti[397].
Cette petite campagne de presse, dans sa ville natale, sur le terrain
même où avaient eu lieu ses débuts, avait sans doute ranimé ses forces;
il en profita pour envoyer au _Correspondant_ deux grands articles,
l’un sur Prosper Mérimée, à propos des _Lettres à une Inconnue_[398],
l’autre sur le _Quatre-vingt-treize_ de Victor Hugo[399], Autran lui
écrivait, le 27 mars, après la lecture du second de ces articles: «Vous
êtes vraiment un homme étonnant, vous qui trouvez ainsi ces flots d’une
prose éloquente, toujours plus pure et toujours plus abondante. _Il est
des écrivains qui sont des sources vives, vous êtes un de ceux-là._ Le
_Figaro_ disait, l’autre jour, par la plume de ce mystérieux François
Duclos[400], que vous n’aviez rien à envier à Sainte-Beuve. Je le crois
certes bien. Jamais, au grand jamais, Sainte-Beuve n’a eu cette ampleur
de vue et cette maëstria de style qui vous appartiennent. Il avait sans
doute des qualités de finesse incroyables; mais, si exquises qu’elles
fussent, elles étaient certainement d’un ordre inférieur aux vôtres...»
Cette lettre d’Autran alla trouver Pontmartin à Cannes, d’où il
m’écrivait à ce même moment:
Cannes, Hôtel de la Plage, 29 mars 1874.
Mon cher ami, si vous vous étonnez de mon long silence, ce seul mot,
_Cannes_, vous répondra pour moi. J’allais partir pour Paris quand,
tout à coup, un mistral furieux, imprégné de toutes les neiges du
Ventoux, du Luberon et des Alpines, est venu fondre sur nos bords du
Rhône, ménagés jusque-là par l’hiver 1873-1874. Je me suis enrhumé, et
mon médecin m’a ordonné de faire mon pacifique 20 mars, non pas quai
Malaquais ou sous le marronnier des Tuileries, mais sur le golfe de la
Napoule, à 4 kilomètres du golfe Jouan. Il est permis d’être un peu
girouette quand le vent est si violent, le terrain si peu solide et
la politique si variable. Je suis donc venu à Cannes, et j’y resterai
probablement jusqu’au 15 avril; un mois d’exil ou de vacances, suivant
qu’on est plus épris des beautés de la nature ou du bel-esprit
parisien. Au surplus, je dois vous avouer que, d’année en année, Paris
m’attire moins et m’effraie davantage. Qu’irais-je y faire?... Le vrai
nid, ou, hélas! pour parler plus exactement, la vraie retraite, quand
on a passé la soixantaine et qu’on n’est guère valide, c’est le pays
natal; c’est la maison des champs où l’on a grandi, où l’on a promené
ses premiers rêves après avoir lu _René_ et les _Méditations_, où l’on
a vécu, prié, pleuré, souri, espéré, aimé sous l’aile maternelle, où,
cinquante ans plus tard, on retrouve à chaque pas la trace des années
heureuses. Sans considérer les vanités de ce monde avec le pessimisme
hautain de Chateaubriand ou le dédain hiératique de Bossuet, y a-t-il
quelque chose de plus misérable que le spectacle auquel nous assistons?
* * * * *
Quel bon moment pour acheter des sabots et lire les _Géorgiques_!
En attendant, mon cher ami, Cannes m’inonde de soleil et réalise à
mes yeux ces deux lignes des _Lettres à l’Inconnue_: «Il y a tant
de fleurs et de si belles partout, que la verdure est une exception
dans le paysage.» Pendant que je vous écris, je n’ai qu’à lever les
yeux pour apercevoir, de ma fenêtre entr’ouverte, ces montagnes que
l’imagination des Grecs aurait peuplées de faunes et de dryades,
cette mer dont les vagues somnolentes viennent expirer sur la plage
dans leur frange d’écume, avec un murmure monotone et mélancolique;
c’est très beau et un peu triste; mais quoi de plus _humain_, de plus
en harmonie avec les cordes mystérieuses de l’âme, que ce mélange de
beauté et de tristesse? Tout ce qu’il faut pour charmer nos regards,
et pour nous avertir qu’il existe encore quelque chose au delà?...
Dans les premiers jours de mai, Pontmartin revient à Paris et
s’installe, comme en 1873, au pavillon de Rohan. Il publie le dixième
volume des _Nouveaux Samedis_ et fait sa rentrée à la _Gazette de
France_, le 5 juillet, par un article sur Jules Janin, qui venait de
mourir[401]. L’article est des plus élogieux, et c’était justice. Jules
Janin était, lui aussi, un écrivain de race, et Pontmartin eut raison
de célébrer sa verve intarissable, son amour sincère et constant pour
la belle littérature, ses _Lundis_, qui avaient été, pendant quarante
ans, une fête hebdomadaire. Lui-même, d’ailleurs, lors de la _crise
Charbonneau_, avait eu grandement à se louer du critique des _Débats_.
Il n’oubliait pas non plus qu’un jour Jules Janin, lui envoyant sa
traduction d’Horace, avait écrit sur la première page du volume ces
deux vers, délicate allusion aux opinions royalistes du critique de la
_Gazette_:
Prenez-la, mon ami, vous qui valez mieux qu’elle.
Pourquoi? me direz-vous.—Vous êtes plus fidèle.
Au lendemain de son article, Pontmartin regagna les Angles. De loin,
les Angles, c’était pour lui le repos, la tranquillité, le loisir, la
rêverie sous les grands arbres, la promenade au bord du fleuve, le
travail que rien ne trouble, sinon le chant des oiseaux dans le jardin
et le murmure du vent dans les vieux marronniers: _Angulus ridet_. De
près, ce n’est pas tout à fait cela. Il m’écrit, le 29 janvier 1875:
...C’est moi qui suis en retard, et je m’en accuse; mais je dois
ajouter que je suis débordé, écrasé, englouti, submergé. Figurez-vous
que _ma_ littérature n’est que le très petit accessoire de mes
journées; c’est ce qui devait nécessairement arriver dans un pays où
personne n’admet que mon temps n’appartienne pas aux solliciteurs,
aux fermiers, aux visiteurs, aux amis, aux affaires d’autrui
surtout, exactement comme si je n’avais jamais touché une plume de
fer ou d’oie. Tantôt c’est un syndicat que je préside, après avoir
préalablement donné à dîner à quelques-uns de mes collègues; ce qui
m’ahurit pour 24 heures; tantôt c’est l’ingénieur de notre chemin de
fer, chez qui je suis obligé de courir pour lui démontrer, un plan à
la main, que le _tracé_ qu’il a choisi ruinerait notre malheureuse
plaine...
Pour un peu, le pauvre propriétaire s’écrierait—ne fût-ce que
pour n’avoir rien de commun avec le comte de Bismarck—_Beati non
possidentes[402]!_ Une ressource pourtant lui restait; c’était, après
avoir fui Paris, de fuir les Angles, et de se réfugier sur le littoral
de la Méditerranée. En mars et avril, après quelques semaines passées
à Cannes, il fit un assez long séjour à Marseille. «Vous me demanderez
peut-être, m’écrivait-il de cette dernière ville, pourquoi je suis
resté si longtemps à Marseille. C’est d’abord parce que j’espérais
apporter quelque distraction à M. Autran, dont l’état m’attriste
profondément; c’est ensuite parce que j’ai été comblé de politesses et
de témoignages de sympathie. Sans le mistral, j’aurais pu me croire à
Nantes, au milieu d’un groupe auquel vous auriez appris à m’aimer, et
même à me lire. Invitations, déjeuners à la campagne, promenades sur
mer, parties de pêche, c’est une série d’honnêtes plaisirs qui
Chatouillent de mon cœur la secrète faiblesse.
Cette bonne vieille radoteuse, qu’on appelle la littérature, peut donc
servir à quelque chose? J’en avais douté bien souvent, mais non pas
quand je vous lisais[403].»
Nombreux, en effet, étaient là-bas, à Marseille, les amis de
Pontmartin. L’un des plus chers, après Autran, était un autre poète,
le traducteur de Catulle, l’auteur des _Poésies simples_ et des
_Sentiers unis_, M. Eugène Rostand, qu’il appelle quelque part «un
charmant causeur, un vaillant publiciste, un homme excellent, un
poète exquis[404]». Quelle délicieuse maison que celle de M. Rostand!
Pontmartin y voyait le mélodieux frère d’Eugène, Alexis, et aussi le
jeune Eddy[405], ses gentilles sœurs et leur aimable mère. Vingt-huit
ans plus tard, Eddy, devenu membre de l’Académie française, se
souviendra du vieux critique, de l’ami de son enfance, et il dira,
dans son discours de réception: «C’est élégant comme du Pontmartin».
Et Eugène-Melchior de Vogüé lui dira, dans sa réponse: «La demeure de
vos parents était accueillante aux écrivains, aux artistes. Vous vous
rappelez l’un de ces familiers, haute silhouette maigre, voix fluette
et spirituelle: vous aussi, vous avez joué sur les genoux de mon cher
maître, Armand de Pontmartin: donnons ensemble un souvenir respectueux
au vieil ami qui eût dû nous précéder dans cette Compagnie[406].»
Toute cette année 1875 se passa sans que Pontmartin revînt à Paris;
mais il n’interrompit pas pour cela ses _Semaines littéraires_[407], et
il publia deux nouveaux volumes de Causeries: en mars, le tome XI; en
octobre, le tome XII des _Nouveaux Samedis_.
II
Lorsque s’ouvrit l’année 1876, l’Assemblée nationale de Versailles
avait vécu.
Le 31 décembre 1875, elle avait décidé que l’élection des deux
cent vingt-cinq sénateurs, dont la nomination appartenait au corps
électoral, aurait lieu le 30 janvier 1876, celle des députés le 20
février; que les nouvelles Chambres se réuniraient le 8 mars, et que ce
serait ce jour-là seulement qu’expireraient théoriquement les pouvoirs
de l’Assemblée. Mais, en fait, la séance du 31 décembre fut sa dernière
séance. Elle se sépara le dernier jour de l’année 1875, pour ne jamais
plus se réunir.
Les élections du 30 janvier et du 20 février allaient décider des
destinées du pays; l’avenir, la prospérité, la vie même de la France
était l’enjeu. Pontmartin n’avait jamais manqué au devoir patriotique;
cette fois encore, il s’y dévouera tout entier. Vainement son médecin
insiste près de lui pour qu’il aille passer l’hiver à Cannes. Il s’y
refuse, et, le 6 janvier, il m’écrit; ou plutôt il dicte à son fils une
lettre à laquelle j’emprunte ces lignes:
...Certes, mes yeux, mes nerfs et mes poumons préféreraient la plage
de Cannes au pavé d’Avignon ou de Nimes; mais je ne crois pas devoir
m’éloigner du théâtre de la lutte, quand même je n’y gagnerais que
la douleur d’assister au triomphe de nos adversaires. Dussé-je ne
recruter qu’une voix pour le Sénat et vingt pour la Chambre, je
resterais jusqu’à la fin sur la brèche; j’ai la tête pleine de petites
vérités sociales, économiques, politiques, à l’usage de nos ruraux,
et il est possible que j’en fasse une brochure de 64 pages in-32 que
nous tâcherions de propager, surtout dans notre zone méridionale. La
littérature a du bon, mais je dois vous avouer que, pendant toute
cette crise électorale, il me semble bien difficile et bien inutile
de s’occuper des défauts et des mérites d’un roman et d’un volume de
poésie...
La brochure projetée parut en six fois dans l’_Union de Vaucluse_
et, sous ce titre: _les Élections de 1876_, fut répandue dans les
départements du Midi, de Toulouse à Marseille. Immédiatement après,
vinrent six articles contre Gambetta; puis, un appel aux Conservateurs,
en vue du scrutin de ballottage qui eut lieu le 5 mars. Et tout cela
presque en pure perte! Des scrutins du 20 février et du 5 mars sortit
cette majorité des 363, dont les exploits ne sont que trop connus.
Pontmartin m’écrivit aussitôt pour me dire—ce sont les dernières
lignes de sa lettre du 5 mars: «Serrons-nous l’un contre l’autre dans
la mauvaise fortune. Courage, si c’est une crise! résignation, si c’est
une fin! Notre Roi n’a pas voulu de nous; mais Dieu nous reste, et
peut-être aura-t-il pitié de la France.»
Dans les premiers jours de juin, il revenait à Paris, après une
absence de deux ans, descendait rue et hôtel de Rivoli, 203, et
publiait la treizième série des _Nouveaux Samedis_, où il y avait
heureusement assez d’esprit et de talent pour conjurer les mauvaises
chances du nombre 13.