vite une correspondance qui aura été une des joies et une des forces
de ma vie littéraire. Commençons par un bulletin sommaire de nos
tristes santés. Ma femme, après avoir été, vers le 10 avril, presque
à l’agonie et avoir reçu tous les sacrements, va décidément mieux,
et comme ce mieux dure depuis six semaines, je crois que l’on peut
se reprendre à l’espérance. Quant à moi, j’étais revenu de Cannes
dès qu’il m’a été prouvé que ma femme ne pourrait pas venir m’y
rejoindre et que son état inspirait des inquiétudes. Nous étions
assistés, mon fils et moi, par une de mes belles-sœurs, et la malade
était bien soignée et entourée. Mais cette effroyable série de
désastres, d’angoies, de calamités publiques, de douleurs privées, de
souffrances physiques et morales, coïncidant avec l’échéance prochaine
de la _soixantième_ année, a produit en moi un effet singulier. Je
suis atteint d’une _anémie_ qui n’a rien de douloureux, sauf que
mes vieilles longues jambes ne peuvent plus me porter; et, en même
temps, comme pour rétablir l’équilibre,—ou plutôt, hélas! achever
de le rompre,—je me sens dans le cerveau, dans l’imagination, dans
le cœur un redoublement d’ardeur et de vie, que j’attribue, pour une
moitié, à l’excitation nerveuse, et, pour l’autre, à la grandeur
même des événements. J’éprouve à la fois le besoin d’exprimer des
idées que je crois vraies, et l’ardent désir de me dévouer à un idéal
patriotique et monarchique. Aussi, M. Charles Garnier[375], à la suite
d’un échange de lettres, m’ayant demandé ma collaboration, j’en ai
immédiatement profité pour commencer, dans la _Décentralisation_,
une seconde campagne, qui pourrait bien aboutir, en août, à un
nouveau petit volume, si les Communards de Paris et de la province
nous laissent un carré de papier et une bouffée d’air respirable.
Ce qui m’attriste, c’est que, tout près de moi, un de mes meilleurs
et de mes plus éloquents amis, Léopold de Gaillard, paraît avoir
reçu de ces mêmes événements une impression contraire. Il m’écrivait
avant-hier une lettre empreinte du plus morne découragement...
Certes, à ne considérer que les apparences, la France ressemble à un
malade incurable. Il faut qu’elle ait été mordue par un déma_dogue_
enragé pour remplir ses conseils municipaux d’hommes tarés, forcenés,
incorrigibles, qui applaudissent tout haut ou tout bas aux crimes
de la Commune; et cela au moment où cette insurrection communiste
retarde la reprise des affaires, et où les Prussiens nous écrasent
de leurs ruineuses exigences. Mais c’est justement le caractère
surhumain des épisodes qui se succèdent depuis un an, qui m’a rendu
ma force morale, et qui soutient mon courage. D’une part, il y a
dans ces épisodes quelque chose de si étrange, de si gigantesque,
de si _biblique_, nous avons si brusquement passé d’Horace Vernet
à Martin[376], qu’à moins de se déclarer athée, on ne peut pas ne
pas s’incliner devant une intervention divine qui, seule, peut tout
expliquer et tout réparer. De l’autre, je me dis qu’il faut que Dieu
ait ses desseins, supérieurs à la méchanceté des hommes, pour que de
pauvres âmes faibles et malades comme la mienne, en proie, pendant les
dernières années de l’Empire, à une sorte d’atonie, tentées presque
de traiter d’illusions leurs croyances et de se laisser envahir par
le doute, aient été tout à coup ravivées, fortifiées, retrempées pour
la lutte par des catastrophes qui semblaient devoir, au contraire,
achever de les abattre. Ceci, mon cher ami, me ramène à mes _moutons_,
interceptés une seconde fois par les Prussiens de Belleville et de la
Villette. Mon éditeur lyonnais, en m’annonçant la 3^e édition de mon
volume, m’écrit que, contre son attente, les journaux du Midi—Nimes,
Avignon, Montpellier, Marseille, etc.—ont accueilli le livre par un
silence de glace, tandis qu’il a été énergiquement soutenu par les
journaux de l’Ouest. Il ne m’a pas été difficile de deviner, dans ce
bienveillant concours, votre amicale influence, et je vous en remercie
du fond du cœur pour moi, pour Pitrat, notre ancien metteur en pages
du _Correspondant_, et pour les trop nombreuses victimes de la guerre,
auxquelles j’ai déjà pu donner 600 francs (j’espère que nous irons à
mille, et nous y serions sans les événements de Paris)... Écrivez-moi
de temps en temps, si vos travaux et vos affaires vous en laissent le
loisir, et soyez sûr que le plaisir de vous lire et le soin de vous
répondre compteront toujours parmi les consolations les plus douces
d’un affligé qui vous aime, d’un obligé qui vous remercie, d’un malade
qui se ranime pour vous serrer vigoureusement la main. Tout à vous.
Quelques jours après, le 7 juin, nouvelle lettre, mais toujours même
ardeur, même résolution de combattre, avec ce qui lui restait de
forces, la mauvaise littérature et l’esprit révolutionnaire:
J’ai eu hier la visite de Léopold de Gaillard, que j’ai réchauffé et
rasséréné de mon mieux. Il était consterné, entre autres horreurs
communardes et pétroliennes, de la mort du R. P. Captier, qui, après
avoir commencé, à Arcueil, l’éducation de son fils, était devenu
son ami. Mais je n’ai pas eu de peine à lui prouver que la douleur
la plus légitime et la plus intense n’avait rien de commun avec le
découragement et l’abandon de ce qui peut encore se tenter dans
l’intérêt du vrai et du bien. Il doit partir lundi pour Paris, où il
va reprendre la direction du _Correspondant_, qui reparaîtra le 25
juin. Je lui ai promis pour une des deux premières livraisons, un
article où j’essaierai de profiter de mes tristes avantages et de
déterminer la nouvelle situation faite à la critique par les calamités
sans nom qui nous écrasent...
Après avoir rapidement esquissé le plan de l’article[377] qu’il
projetait d’écrire pour le _Correspondant_, il terminait ainsi sa
lettre:
...Le cadre est immense; c’est tout au plus si j’aurais la force de
remplir un des coins; mais, mon cher ami, quel horizon pour un homme
de trente ans, ayant le talent, la foi, le feu sacré! _Exoriare
aliquis!..._ Ce qui m’afflige et m’inquiète, c’est l’attitude de
la jeunesse, du moins dans nos villes du Midi. Il y a eu de braves
et intrépides jeunes gens qui se sont enrôlés sous les drapeaux de
Charette et sont morts héroïquement en combattant les Prussiens.
Y en aura-t-il pour se roidir contre les humiliations de la Paix,
s’associer à une restauration morale et sociale, travailler à une
œuvre de réparation, chercher une revanche ailleurs que dans ces
hasards de la guerre, qui nous ont si cruellement trahis, qui
pourraient nous trahir encore? L’abominable épisode de la Commune, les
nouveaux milliards qu’il nous coûte, les ruines qu’il nous laisse,
retardent indéfiniment cette revanche militaire à laquelle je ne
crois guère, et que je désire peu. Il ouvre, au contraire, la voie à
tout homme de cœur qui recherchera les causes de nos désastres et les
moyens de les réparer...
Pontmartin reprit donc sa tâche. D’avril à octobre 1871, il publia,
dans la _Décentralisation_, une suite d’articles qui parurent en
volume, au mois de janvier 1872, sous ce titre: _le Radeau de la
Méduse_.
L’insurrection du 18 mars, l’assassinat du général Lecomte et de
Clément Thomas, le renversement de la colonne Vendôme sous les yeux
des Prussiens, les incendies de Paris, le massacre des otages: que
de leçons à tirer de ces terribles événements! Pontmartin les fit
ressortir avec force. _La Prusse et la Commune_, _Paris_, _Cri
de détresse_, _la colonne Vendôme_, _Sommations respectueuses à
l’Assemblée nationale_, autant de chapitres qu’il est impossible de
relire aujourd’hui sans rendre hommage au bon sens de l’écrivain qui
nous donnait de si fermes conseils, sans déplorer l’aveuglement qui
nous a empêchés de les suivre.
En nous signalant toute l’étendue du mal et en nous indiquant le
remède, Pontmartin n’avait eu garde de mettre en oubli le précepte du
Tasse, qui recommande d’enduire de miel et de sucre les bords du vase
que l’on présente au malade:
Cosi all’egro fanciul porgiamo aspersi
Di soave licor gli orli del vaso.
Ici, le miel et le sucre, ce sont les traits charmants et les mots
heureux. Rien de plus piquant que les _Épaves académiques_, et en
particulier le récit de la réception de M. Émile Ollivier,—réception
qui n’a jamais eu lieu[378].—Le discours du successeur de Lamartine
est, comme il convient, écrit en vers, et, naturellement, les strophes
du récipiendaire rappellent les strophes du _Lac_:
Un jour, t’en souvient-il? nous gardions le silence:
On n’entendait, au sein du Corps législatif,
Que le bruit des couteaux qui frappaient en cadence
Le pupitre plaintif...
_Se non è vero..._ Les lecteurs du nouveau _Lac_ durent se dire que
rien n’était désespéré, puisque l’on pouvait trouver d’aussi bons
morceaux sur le _Radeau de la Méduse_.
III
Les douleurs et les deuils se succédaient sans relâche au cours de
cette horrible année 1871. En avril, M^{me} de Pontmartin avait été
presque à l’agonie; puis une apparence de mieux qui avait permis à son
mari de reprendre sa vieille plume. Puis une rechute, six semaines
de cruelles souffrances, et la fin. M^{me} de Pontmartin était morte
le 19 août, à 51 ans, conservant jusqu’au dernier moment sa pleine
connaissance et son courage: pas une plainte, pas un murmure, une foi
ardente, une résignation incomparable. Son âme s’était élevée depuis
longtemps vers cette vie surnaturelle qui, pour les chrétiens (et
M^{me} de Pontmartin était une chrétienne des anciens temps), est la
vie véritable.
* * * * *
Sous la deuxième République, Pontmartin avait représenté le canton de
Villeneuve-lès-Avignon au conseil général du Gard. Au mois d’octobre
1871, ses amis lui firent un devoir de poser de nouveau sa candidature.
Les chances de succès étaient nulles, puisque, le 2 juillet précédent,
à une élection partielle pour l’Assemblée nationale, le canton de
Villeneuve avait donné 400 voix de majorité aux candidats démagogiques.
Il accepta sans enthousiasme, fit bravement campagne et obtint un
demi-succès: le dimanche 8 octobre, la majorité ultra-républicaine
du 2 juillet se trouva diminuée des trois quarts. Il n’en était pas
moins battu, et, quelques jours après, il m’écrivait: «J’ai été, je
l’avoue, navré de cet échec, non pas pour moi—j’y gagne de pouvoir
rendre à la littérature un temps que m’auraient pris les attributions
singulièrement agrandies du conseil général—mais pour ce pays que
j’aime malgré ses ingratitudes et ses folies[379].»
Les électeurs lui faisaient des loisirs; il en profita pour réaliser
enfin un projet longtemps caressé, pour écrire ce _Filleul de
Beaumarchais_, auquel il songeait depuis le 2 décembre 1851 et
qui avait dû s’appeler d’abord _les Mémoires de Figaro_[380]. Il
m’écrivait, le 6 novembre 1871: «Je commence ce soir»;—et, un mois
plus tard, le 5 décembre: «En attendant, je me console avec le _Filleul
de Beaumarchais_, dont la première partie sera expédiée aujourd’hui
même au _Correspondant_[381]. J’ai fini par me passionner pour mon
sujet au point de ne plus pouvoir songer à autre chose, et j’ai écrit
à la _Gazette de France_ que décidément je ne reprendrais mes articles
qu’après le jour de l’an. Pourtant, mon cher ami, ne vous figurez pas
que je vous prépare un récit de longue haleine, une page d’histoire; ce
sera tout au plus un tableau de genre. Le colosse rêvé en 1852 s’est
réduit peu à peu à des proportions de statuette...»
Né le 27 avril 1784, le soir même de la première représentation du
_Mariage de Figaro_, le héros du roman, dans la donnée primitive, était
tué, le 4 ou le 5 décembre 1851, au cours de cette émeute plus ou moins
factice qui suivit le coup d’État. Entre ces deux dates, qui ne lui
donnaient en somme que soixante-sept ans, il allait d’étape en étape,
personnifiant une sorte de Gil Blas sérieux, aux prises avec autant de
déceptions qu’il y avait eu d’illusions à son baptême.
De cette donnée première, il reste peu de chose dans le roman de 1871,
lequel finit en 1809, ou plutôt dès 1804. J’étais, pour ma part,
quelque peu déçu: je ne le cachai pas à Pontmartin, qui me répondit le
19 janvier 1872:
Ce que vous me dites du _Filleul de Beaumarchais_ m’a un peu étonné.
Je vous avais averti que je ne prétendais faire qu’un tableau de
genre, une esquisse, et non pas du tout une grande page historique
et romanesque. Mes deux modèles ont été _Paul et Virginie_ et
_Graziella_; or ces deux récits ne mènent pas bien loin leurs
personnages. Virginie et Graziella meurent à dix-sept ans; les deux
romans finissent au seuil de la jeunesse, à l’aube de la vie. Je vous
avoue d’ailleurs que je me suis attaché surtout aux caractères de
Geneviève et du docteur Berval, qui, pendant cette phase terrible de
1784 à 1804, personnifiaient à mes yeux quelque chose comme le chœur
antique,—la pitié, l’humanité, la vérité, la justice, s’efforçant de
se faire leur part dans ce chaos de passions violentes et criminelles,
dans ces alternatives d’anarchie et de dictature. Si j’avais réussi,
c’est là ce qui donnerait une valeur un peu plus sérieuse à cette
chaste et quasi enfantine histoire...
La chaste idylle de Pierre Goudard—le _Filleul_—et de Jeanne
d’Erlange a pour cadre la Révolution, la Terreur, le Directoire et le
Consulat de Bonaparte. Il y avait là un premier péril. Louis David
disait un jour: «Si je veux peindre deux amants dans les Alpes, je suis
forcé ou de faire mes amants tout petits pour que mes Alpes aient une
certaine grandeur, ou de réduire mes Alpes à l’état de miniatures, pour
que mes amants soient grands comme nature.» L’écrivain a ici plus de
ressources que le peintre, et Pontmartin a su très habilement vaincre
la difficulté. Son récit côtoie l’histoire, sans jamais y verser,
sans se heurter non plus à un autre écueil, qui était également à
redouter. Puisque aussi bien son idée première avait été de montrer
que la Révolution a fait banqueroute, qu’elle n’a ni tenu sa promesse
ni rempli ses engagements, n’était-il pas à craindre que le roman ne
souffrît du voisinage de la thèse? Il n’en a rien été. L’auteur a
même eu le bon goût, dans ce récit franchement royaliste, de peindre
sous les couleurs les plus sympathiques le docteur Berval, qui est
républicain: il est vrai qu’il l’est si peu! En revanche, le romancier
ne ménage guère l’oncle de Jeanne, un _ci-devant_ pourtant, le marquis
de Trévières. C’est que l’âme de son livre n’est pas l’esprit de
parti, mais l’esprit de réconciliation, de justice, de concorde et de
paix,—sans préjudice de l’esprit tout court, l’esprit qui ne pouvait
pas ne point tenir une grande place dans un ouvrage en tête duquel
figure le nom de Beaumarchais, et qui est signé: Pontmartin.
IV
Commencé aux Angles, le _Filleul de Beaumarchais_ avait été terminé
à Cannes, où Pontmartin s’était rendu dès le commencement de
janvier 1872, et où il avait pris gîte au _Pavillon des Jasmins_.
Il eut la bonne fortune d’y rencontrer M. d’Haussonville[382] et
Saint-Genest[383], du _Figaro_, qu’il ne connaissait pas encore et qui
allait devenir un de ses plus chers amis. Il m’écrivait, le 28 mars:
«Saint-Genest (dont le vrai nom est Bucheron, mais qui ne débite pas
de fagots) est ici pour quinze jours; nous avons fraternisé dès la
première séance.»
C’était le moment où M. Paul Dalloz, directeur du _Moniteur
universel_, proposait de payer les cinq milliards de notre rançon au
moyen d’une souscription nationale. Si l’idée était peu pratique, elle
était du moins généreuse et patriotique. Pontmartin l’adopta aussitôt
avec enthousiasme. Seulement, sentant bien qu’elle ne pouvait réussir
parce que le chiffre était effrayant; comprenant que, pour obtenir le
difficile, il ne faut pas demander l’impossible, il voulait que l’on se
bornât à demander aux souscripteurs cinq cents millions, c’est-à-dire
l’intérêt de la dette prussienne pendant deux ans.
Même avec cet amendement, le projet n’aboutit pas. Il en conçut un réel
chagrin, dont je retrouve la trace dans une de ses lettres:
Forcé d’ajourner indéfiniment nos espérances légitimistes,
m’écrivait-il le 13 mars 1872, je m’étais un moment rabattu sur la
souscription nationale pour la délivrance du territoire. Cette noble
idée m’avait passionné, bien moins à cause du résultat matériel,
qui ne pouvait, hélas! qu’être incomplet, que parce que j’y voyais
une revanche morale, une réhabilitation, un moyen de diriger vers
une œuvre commune et indiscutable des milliers de volontés et
d’intelligences, divisées sur tous les autres points. Inscrits sur
les mêmes listes, associés à la même entreprise, nous ne pouvions
plus nous haïr. Le peuple, voyant les riches se saigner aux quatre
veines et le protéger, par ces nouveaux sacrifices, contre les chances
d’une nouvelle invasion, y aurait perdu ou adouci quelques-unes de
ses préventions et de ses haines. Que fallait-il, après tout, pour
arriver à ce chiffre de 500 millions, qui eût paru suffisant aux
plus pessimistes? 14 francs par habitant. En distribuant cet impôt
volontaire sur un espace de dix-huit mois, c’est-à-dire de 550
jours environ, il eût suffi que les pauvres donnassent un sou par
semaine, les familles aisées 25 centimes, et que les riches, les
grands propriétaires, les grands industriels, les grandes compagnies
eussent assez de patriotisme pour se charger du reste. Ce n’était
ni impossible, ni même difficile. J’ai exposé tous ces calculs dans
une réunion de la Colonie française au Cercle de Cannes, et ils ont
paru limpides. Mais notre gouvernement de Gérontes parlementaires, de
Mathusalem d’opposition dynastique, ne comprend et n’aime rien de ce
qui touche à la grandeur morale, à l’esprit de sacrifice. Il ne nous a
pas même fait l’aumône d’une neutralité silencieuse, et maintenant, il
faut renoncer à cette illusion—comme à toutes les autres...
Ses mécomptes et ses tristesses avivaient de plus en plus ses
sentiments chrétiens, sa foi religieuse. A la veille des fêtes de
Pâques, le 28 mars, il m’écrit:
...La Semaine sainte! que de devoirs elle m’impose, que de sentiments
elle réveille, en cette lugubre et sinistre année 1872, où je suis
seul, un pied dans la tombe, séparé par la mort de ma pauvre femme
que j’avais cru destinée à me survivre un quart de siècle, séparé
par l’absence de mon fils qui est à Rome! Comment, pendant ces jours
de deuil, assombris par d’autres deuils, ne pas s’absorber dans des
pensées de douleurs, de soumission et de piété, quand Dieu nous
frappe, quand les hommes nous menacent, quand les événements les plus
terribles semblent n’être que le prélude de calamités plus effroyables
encore!...
Dans cette lettre du 28 mars, répondant à ce que je lui avais écrit
de M. de Falloux, de la sagesse de ses vues, de l’habileté de sa
politique, Pontmartin ajoutait:
Tout ce que vous me dites dans votre lettre est d’une grande justesse;
oui, Dieu nous châtie, mais méritons-nous qu’il nous épargne? Les
chefs nous manquent; mais sommes-nous dignes d’en avoir? L’esprit de
parti, l’envie, la haine, notre manie d’opposition épigrammatique et
frondeuse, n’ont-ils pas tour à tour appliqué leurs dissolvants aux
gouvernements, aux hommes d’État, à toutes les garanties d’autorité
matérielle et morale? Personne n’admire plus que moi M. de Falloux. Il
est, depuis la mort de Berryer, le représentant le plus élevé, le plus
éloquent, le plus pur, le plus parfait des idées qui auraient pu nous
sauver, et il possède en surcroît une sagesse, un esprit de conduite,
une régularité de mœurs et d’habitudes que Berryer n’avait jamais eus.
L’a-t-on assez calomnié! assez déchiré! Et moi-même, en un jour de
folie bohémienne, ne l’ai-je pas bêtement égratigné; pourquoi? pour le
plus misérable de tous les motifs; parce que, lors de son ministère,
je l’avais trouvé ou avais cru le trouver trop froid, quand je lui
adressais quelque demande!
Le 6 avril 1872, il quitta Cannes, où il avait fait un séjour de trois
mois. La veille de son départ, il écrit à M. Jules Claretie:
Je quitte demain Cannes la pluvieuse, où habitent beaucoup
d’Anglaises, entre autres Miss-tification. Figurez-vous, en trois
petits mois, 49 grandes journées de pluie et d’innombrables rafales de
vent d’Est. Aussi ma santé qui n’était que mauvaise est-elle devenue
détestable. J’espère pourtant avoir la force et le courage de partir
le 17 ou le 18 pour Paris, où je dois rendre compte du Salon dans
l’_Univers illustré_. Jugez de mon empressement à aller me jeter dans
vos bras. Hélas! quel abîme entre nos dernières causeries de mai 1870,
et ce serrement de mains et de cœur... Aimons la France, mon cher
ami, aimons-la avec une passion qui nous soutienne, nous réconcilie
et nous console. Aimons-la une fois pour elle-même, dix fois pour ses
fautes, cent fois pour ses malheurs. Unissons-nous dans cet amour,
comme des enfants qui se seraient disputés pour des vétilles et qui
s’embrasseraient en regardant leur mère en pleurs.
V
Le _Filleul de Beaumarchais_ parut en volume le 9 avril, et Pontmartin
en consacra le produit à l’_Œuvre du Sou des chaumières_. Il avait
dû, d’ailleurs, laisser son livre aller seul à Paris, où il n’arriva
lui-même que le 8 mai. Comme il n’avait plus son appartement de
l’avenue Trudaine, il logea hôtel Byron, 20, rue Laffitte[384]. J’eus
le plaisir d’y passer quelques semaines avec lui; nous prenions
d’ordinaire nos repas, à l’angle de la rue Favart et de la place de
l’Opéra-Comique, chez des restaurateurs qui s’appelaient, je crois,
Édouard et Félix, et dont l’établissement était parfaitement français,
quoiqu’il s’intitulât «Taverne de Londres». Là se rencontraient,
presque tous les soirs, avec Pontmartin, des journalistes, des hommes
de lettres et des artistes, Xavier Aubryet, Albéric Second, Alphonse
Royer, Robert Mitchell, Mario Uchard, Nuitter, Mermet, Vaucorbeil.
La vie d’hôtel et la vie de restaurant ne sont guère propices au
travail, surtout lorsque l’on a soixante ans bien sonnés. Pontmartin
pourtant trouvait moyen de travailler comme par le passé. «Je ne puis,
disait-il, renoncer au travail qui me semble aussi nécessaire à ma vie
que le pain que je mange et l’air que je respire.»
Dès son arrivée, il avait repris à la _Gazette de France_ sa
collaboration hebdomadaire, suspendue depuis le 12 août 1870. Son
article de rentrée parut le 15 mai 1872, avec ce titre: _Notre
conversion_[385]. En même temps, il faisait, à l’_Univers illustré_,
le compte rendu du _Salon_, auquel il ne consacra pas moins de neuf
articles. Il fera encore chez Michel Lévy les _Salons_ de 1873
et de 1874. Son dernier _Salon_, celui de 1878, paraîtra dans le
_Correspondant_.
Littérature et beaux-arts sont bien loin, du reste, à ce moment, de
l’absorber tout entier. L’avenir de la France, les périls qu’elle
traverse, les calamités qui la menacent, voilà sa grande, presque son
unique préoccupation; elle n’est absente d’aucun de ses feuilletons
de la _Gazette_; elle le suit même au _Salon_, elle tient surtout une
large place dans ses lettres. A de certaines heures, le découragement
le gagne. Il m’écrit par exemple, le 15 juin 1872, après mon retour en
Bretagne:
...A quoi bon combattre? Nous ressemblons à des naufragés, à des
nageurs qui, d’une part, verraient s’éloigner de plus en plus le
rivage ou le port, et, de l’autre, sentiraient la vague grossir,
monter, d’abord sur leurs épaules, puis sur leurs têtes. Les quelques
députés que j’ai vus depuis dimanche assurent que M. Thiers paraît
enchanté des dernières élections[386]. Ah! si nous n’étions tous dans
la poêle à frire, comme je rirais le jour où cette miniature, cette
contrefaçon de grand homme, ce Cromwell de Lilliput, ce Washington
de buvette parlementaire sera avalé, d’une bouchée, par l’ogre
démagogique! Vous pouvez aisément vous figurer, mon cher ami, ce que
devient dans tout cela cette malheureuse littérature...
Le 12 juillet, il revenait aux Angles, juste à temps pour y recevoir,
comme un dernier écho de Paris, l’étrange livre de Dumas fils,
_l’Homme-Femme_, qui lui inspira aussitôt un très bel article[387],
sans préjudice de cette vigoureuse page, que je détache de sa lettre du
21 juillet:
...C’est un mélange effroyable et incroyable d’aspirations chrétiennes
et de malpropretés réalistes; l’Évangile annoté par le D^r Ricord, la
pathologie expliquant le catéchisme, une goutte d’eau bénite dans une
cuvette d’eau de lavande, Vénus et Lucine fraternisant avec sainte
Anne et sainte Élisabeth. Si l’auteur a spéculé sur ce contraste
pour avoir un grand succès de vente, il doit être content; mais quoi
de plus triste et quel douloureux indice! Au fait, dans un temps et
dans un pays qui falsifient tout, pourquoi l’auteur du _Demi-Monde_
ne serait-il pas un père de l’Église et un prophète? S’il faut faire
de la politique tarée pour être accepté comme grand citoyen et grand
patriote, pourquoi serait-il défendu de passer par la littérature
tarée pour arriver au rôle d’apôtre? M. Gambetta, grand homme de
guerre et Washington de l’avenir; M. Hugo, poète national; M. Dumas,
prédicateur d’une régénération sociale; M. de X., défenseur du trône
et de l’autel, tout cela se tient, se ressemble, et, quoique peu
enclin à la politique du surnaturel, je commence à comprendre qu’une
société favorable à de tels mensonges ne doit pas être modifiée par
un expédient, améliorée par une transaction, mais transformée par un
coup de foudre. On ne corrige pas un tonneau de vin sophistiqué en
y versant une bouteille de médoc ou de chambertin, mais en vidant
tout le tonneau. Adieu, mon cher ami; je tâcherai, sans préjudice de
notre correspondance, de vous donner, chaque samedi, de mes nouvelles
par la _Gazette de France_. Mes appréhensions, mes angoisses ne font
que redoubler en moi la conviction que nous devons lutter jusqu’au
bout, donner l’exemple du travail à bien des paresseux démocratiques
et communards qui nous accusent d’être oisifs. Sous ce rapport,
nos désastres m’ont rendu service—hélas! un service acheté bien
cher.—Car, je dois vous l’avouer, trois mois avant la chute de
l’Empire, je me voyais ou je me croyais au bout de mon rouleau de
papier; énorme rouleau dont vous connaissez la première feuille sous
forme de vers latins ou de version grecque (1826) et dont la plus
récente (20 juillet 1872) s’achemine vers la rue Coq-Héron. Total, 46
ans, qui ont consommé deux Royautés, deux Républiques, un Empire et
plus d’argent qu’il n’en faudrait pour que tous les Français missent
au pot, non pas la poule, mais le faisan doré.
L’automne de 1872 fut marqué pour Pontmartin par une heureuse
rencontre. Le 3 octobre, il était à la villa de Barbentane[388], chez
le marquis Léon de Robin-Barbentane. Frédéric Mistral s’y trouvait en
même temps que lui. A table, le chantre de _Mireille_ porta un toast
en vers, recueilli depuis dans les _Iles d’Or_, et dont voici la
traduction:
ENTRE VOISINS
Pour faire bien ce qui est dû—comme au temps de la reine Jeanne—et
de René le roi féal—aux nobles dames du château—je bois ce vin de
Barbentane.
Je bois ensuite au marquis d’Andigné[389]—qui, dans la guerre âpre
et farouche—lorsque s’éteignait toute gloire—sous le feu des
canonniers,—lui, se ramassait une couronne.