Dans les _Traqueurs de dot_, par exemple, qui transportent tour à tour

le lecteur des salons les plus parisiens sur les neigeuses Cévennes,

et des étroits horizons de la vie de province dans les immenses et

brûlantes savanes de l’Amérique du Sud, nous ne risquions ni l’un ni

l’autre, avouez-le, d’être gêné par le voisin.

Au surplus, cher monsieur, vous restez absolument libre de maintenir

la combinaison primitive. Nous vous soumettons seulement notre idée,

justifiée d’ailleurs par d’illustres et heureux précédents. C’est à

vous de choisir et de décider.

Tout à vous,

A. DE PONTMARTIN,

FRÉDÉRIC BÉCHARD.

Pressé par Frédéric Béchard, _traqué_ par Villemessant, Pontmartin

avait fini par céder. Lourde était la faute, car ce roman médiocre,

ces feuilletons auxquels il avait pris une si petite part,—_quorum

pars parva fuit_,—ne pouvaient que nuire à son bon renom d’écrivain et

de conteur. Il le sentait mieux que personne; à peine la publication

fut-elle commencée qu’il s’en désintéressa complètement. Le 27 juin, il

m’écrivait de Paris:

Un mot seulement, qui vous expliquera bien des choses. Ma femme est

malade depuis la fin d’avril; il n’y a jamais eu de danger, mais elle

est restée dans son lit près de six semaines, et nous n’en sommes pas

encore, malgré un mieux décisif, à la promenade en voiture. Il en est

résulté que j’ai complètement _lâché_ les _Traqueurs_: je n’ai pas

même revu le manuscrit; c’est Béchard qui a corrigé les épreuves...

Maintenant, au risque de vous trouver incrédule, je vous dirai que

je désire ardemment un _fiasco_, et que jusqu’à présent circonstances

extérieures, public, administration du journal et imprimeurs me

servent à souhait... La collaboration, chose désastreuse en elle-même,

anti-littéraire, ennemie de toute inspiration franche et personnelle,

ne peut avoir de prétexte ou d’excuse que lorsqu’elle est agréable.

Or, pour moi, c’est un cauchemar et un supplice.

En dépit de ces tristes _Traqueurs de dot_, ainsi laissés pour

compte par Pontmartin, sa campagne de 1869 n’en avait pas moins été

très brillante, puisqu’elle avait eu à son actif la _Revanche de

Séraphine_, une très remarquable nouvelle, _Françoise_, publiée dans

le _Correspondant_[363], le _Salon de 1869_ à l’_Univers illustré_, le

tome sixième des _Nouveaux Samedis_, et les Causeries hebdomadaires de

la _Gazette de France_. Au mois de juillet, ignorant que l’auteur des

_Samedis_ était encore à Paris, où le retenait la santé de sa femme,

Joseph Autran lui écrivait:

Est-ce aux Angles, ou à quelque port de l’Océan, est-ce à vos

montagnes du Vivarais qu’il faut aller vous demander? ou plutôt

n’est-ce point encore à cette avenue Trudaine où vous avez, ce

me semble, poussé de plus fortes racines que vous ne pensiez? Je

m’explique du reste à merveille cette recrudescence de tendresse pour

Paris. Vous venez d’y faire une de ces campagnes qui sont tout un

rajeunissement, et vous y avez cueilli de nouveau trop de charmants

succès pour en quitter sans regret le cher théâtre. En vérité, cher

ami, j’admire cette puissance de sève. Il n’y a que vous pour se

renouveler ainsi de saison en saison et pour dresser une tige toujours

plus haute et toujours plus verte au milieu de tant de jeunesses déjà

flétries...

Autran finira pourtant par retrouver son ami et par l’attirer, cette

année encore, à Pradine, dans ce charmant pays que le Luberon abrite

contre le mistral et qui réunit les pittoresques beautés de la montagne

aux douceurs et aux agréments de la plaine. Pontmartin y passera tout

le mois de novembre, et quand il sera rentré aux Angles, Joseph Autran

lui écrira:

Mon cher ami, ce n’est pas à vous de m’écrire les souvenirs que vous

emportez de Pradine. C’est à moi plutôt de vous dire ceux que vous y

laissez. Croyez bien qu’une grande partie du charme de notre foyer

vient de ce que vous y apportez, et quand j’ai appelé ces douces

journées d’automne «l’été de la Pontmartin», je pensais moins à la

sérénité des jours qu’à ce rayonnement du cœur et de l’esprit qui

marque votre passage. Dieu nous accorde de les renouveler souvent

encore et de vieillir dans cette chère amitié qui, depuis trente ans,

n’a pas eu un nuage.

VI

L’année 1870 s’inaugura par la formation du ministère Ollivier. Ce

coup de théâtre était presque un coup d’État. Napoléon III biffait, _le

2 janvier_, ce qu’il avait écrit _le 2 Décembre_; il brûlait ce qu’il

avait adoré, il adorait ce qu’il avait brûlé. Le nouveau ministère,

en effet, avait pour mission de transformer l’Empire autoritaire en

Empire libéral. Il y eut, dans le camp de l’opposition conservatrice,

un applaudissement presque universel. Les hostilités s’arrêtèrent; à

la guerre ouverte succéda l’armistice, prélude d’une réconciliation

prochaine. M. Guizot reparut dans les salons officiels; M. Odilon

Barrot présida la commission de décentralisation; le duc Albert

de Broglie accepta d’entrer dans la commission de l’enseignement

supérieur, où figurait également l’_irréconciliable_ Léopold de

Gaillard. Encore quelques semaines, et Prévost-Paradol deviendra

ministre de France aux États-Unis, pendant que M. Émile Ollivier sera

appelé par l’Académie française à l’honneur de remplacer Lamartine: MM.

Thiers et de Falloux se chargeront d’aller annoncer à l’heureux élu le

vote presque unanime de l’illustre Compagnie[364]. Pontmartin fut moins

prompt à l’enthousiasme. Même au plus beau moment de cette _lune de

miel_, il ne pouvait se défendre de répéter:

Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille.

Le 25 février 1870, il m’écrivait des Angles:

...Je suis agacé de voir les choses tourner de façon à rassurer

peut-être l’égoïsme bourgeois, mais à frapper de prescription

indéfinie nos principes et nos espérances. L’Empire libéral, c’est

un pommier produisant des pêches; c’est Guillot le sycophante ou

le loup devenu berger. Ce n’est pas en greffant ainsi la liberté

sur le despotisme, l’économie sur la dilapidation, la justice sur

l’arbitraire, l’honnêteté sur la rouerie, que l’on refait l’esprit

public, le sens moral d’un peuple, ou, pour tout dire en un mot, son

âme...

Il avait du reste, à ce moment, de nombreux sujets de tristesse. De

cette même lettre du 25 février, je détache ces lignes:

Je lutte, depuis un certain temps, contre une _jettatura_ que tout

le corail napolitain ne réussirait pas à conjurer. Tombée malade au

mois de mai, ma femme commençait à peine à se remettre lorsque j’ai

été repris par cette gastralgie nerveuse qui m’a déjà fait de si

fréquentes et de si désagréables visites. Plus d’appétit, plus de

sommeil surtout. C’est comme un voile grisâtre, une brume de novembre

répandue sur ma pauvre imagination et, tant que ma femme n’est pas

tout à fait rétablie, nous ne pouvons pas songer à retourner à Paris,

où il paraît que l’on n’échappe à la glace et à la neige que pour

maudire le dégel, la boue et M. Chevreau[365]...

Le 1^{er} mars, il conduisit sa femme à Cannes et l’y laissa avec son

fils, pendant que lui-même revenait à Paris, comptant n’y rester que

quelques jours, le temps seulement de donner congé à son propriétaire

de l’avenue Trudaine et de publier le septième volume des _Nouveaux

Samedis_. Les nouvelles de Cannes étant devenues meilleures, il

prolongea son séjour de quelques semaines jusqu’au milieu de juin, et,

comme l’année précédente, il fit le _Salon_ à l’_Univers illustré_.

Il se disposait à retourner aux Angles, quand il rencontra, un soir,

à l’Opéra, Prévost-Paradol, lui-même à la veille de partir pour

Washington. Comme il regagnait sa place, Paradol l’arrêta amicalement

au passage et lui dit: «Si votre modestie vous empêche de songer à

la succession de M. Villemain[366], nous sommes menacés de perdre

bientôt un autre de nos collègues, le pauvre Prosper Mérimée[367]...»

L’ouverture qui commençait interrompit celle que l’auteur de la _France

nouvelle_ allait lui faire.

Un mois plus tard, la guerre éclatait. Pontmartin était aux Angles.

Il n’eut pas un instant d’illusion; dès la première heure, il comprit

l’immensité du péril. Tandis que les patriotes ou les dilettantes

de la capitale, bien installés dans leur fauteuil d’orchestre,

applaudissaient Faure ou M^{me} Marie Sass chantant la _Marseillaise_,

il disait aux Parisiens, aux ministres, aux généraux, à l’Empereur

lui-même: «Prenez garde, la _Marseillaise_ ne vous portera pas

bonheur!» Et peu de jours après, au lendemain de nos premiers

désastres, il ajoutait: «Des invités de Compiègne, des familiers du

Palais-Royal ont ouvert bravement le feu en attaquant les dieux et les

demi-dieux de l’Olympe officiel. Nous qui sommes constamment restés

à l’écart, loin des grandeurs et des flatteries de ce monde, nous

serons plus respectueux et plus humbles. Selon nous, si la fortune

a paru d’abord infidèle à nos armes, la faute n’en est ni au _chef

suprême_, ni au major-général, ni au Grouchy de 1870, ni au précepteur

dans l’embarras. Le vrai coupable, ou, pour parler plus exactement, le

véritable _jettatore_, c’est Rouget de Lisle; c’est l’hymne néfaste,

trop connu sous le nom de _Marseillaise_.» L’article se terminait

ainsi: «M. Émile Ollivier s’est écrié, du haut de la tribune: ‘Le

plébiscite[368] est la revanche de Sadowa!’» Non: le plébiscite a été

le prologue de Wissembourg, de Wœrth et de Forbach, ou, pour parler la

langue des joueurs, cette campagne de Prusse en France est le _paroli_,

le _banco_ du plébiscite.—«Sire, répondait Michaud à Charles X qui lui

reprochait son mutisme à la tribune, j’ai dit trois mots; ils m’ont

coûté trois mille francs: je ne suis pas assez riche pour continuer.»

La France n’a dit qu’un monosyllabe, et il lui a coûté beaucoup plus

cher.

Ces lignes paraissaient dans la _Gazette de France_ du 12 août. Deux

jours après, Pontmartin recevait un pli officiel lui annonçant qu’il

était nommé chevalier de la Légion d’honneur.

Voici ce qui s’était passé:

Lors de la formation du ministère Ollivier, M. Eugène Chevandier

de Valdrôme, député de la Meurthe et l’un des chefs du tiers-parti

libéral, avait reçu le portefeuille de l’Intérieur. Pontmartin était

lié de longue date avec le frère du ministre, Paul Chevandier de

Valdrôme, peintre de talent, qui aurait peut-être été un grand artiste,

un paysagiste de premier ordre, si les entraînements de la vie mondaine

ne l’avaient trop souvent éloigné de son bel atelier de la rue de la

Tour-d’Auvergne. Plus d’une fois, dans ses _Salons_ de la _Mode_ et

de l’_Univers illustré_, il avait signalé à ses lecteurs, en termes

particulièrement élogieux, les tableaux de son ami. Paul Chevandier

avait une dette à payer. Sans en rien dire à Pontmartin, il demanda

pour lui à son frère le ruban de chevalier. Le ministre n’éleva

aucune objection. Pontmartin sans doute était un homme des _anciens

partis_; c’était un adversaire, mais un adversaire courtois; souvent

même il avait dénoncé le ridicule de la petite guerre d’allusions et

d’épigrammes que ses amis de l’Académie faisaient à l’Empereur. Du

côté de M. Émile Ollivier, qui prisait très haut le talent de l’auteur

des _Samedis_, les choses allèrent toutes seules; il se montra plus

favorable encore que son collègue de l’Intérieur. L’affaire une fois

décidée, restait à obtenir l’adhésion du principal intéressé. Paul

Chevandier, dans les derniers jours de juin, donna un dîner où son

frère Eugène et Armand de Pontmartin se trouvaient tous les deux.

Au dessert, le peintre dit au critique: «Pourquoi ne portez-vous

jamais votre ruban rouge?—Mais je ne l’ai pas.—Impossible!—C’est

pourtant vrai.» Alors le ministre, qui jusque-là n’avait rien dit,

prit la parole et déclara que si M. de Pontmartin s’engageait à ne pas

refuser, lui-même se chargeait de mener l’affaire à bonne fin, sans

que l’écrivain eût à faire la moindre démarche. Était-il possible de

répondre par un refus à une offre faite de si bonne grâce? Pontmartin

promit de ne pas se montrer intransigeant. Quelques jours après, il

quittait Paris, pour apprendre bientôt la déclaration de guerre, nos

premières défaites et la chute du ministère Ollivier[369]. Absorbé par

ses angoisses patriotiques, il avait complètement oublié sa rencontre

avec le malheureux ministre de l’Intérieur et le double engagement qui

s’en était suivi, quand, le dimanche 14 août, au moment de se rendre à

la messe, il reçut une grande enveloppe cachetée de rouge: c’était un

brevet de chevalier de la Légion d’honneur, daté du 9 août 1870, signé

par l’Impératrice-Régente Eugénie, et contresigné par le ministre des

Lettres, Sciences et Beaux-Arts, Maurice Richard. Cette nomination

qui, dans un autre moment, l’eût sans doute réjoui, lui causa plus de

tristesse que de joie: elle coïncidait avec le deuil de notre armée;

elle lui arrivait entre Reichshoffen et Sedan!

CHAPITRE XIII

LES LETTRES D’UN INTERCEPTÉ.—LE RADEAU DE LA MÉDUSE.—LE FILLEUL DE

BEAUMARCHAIS.—LA MANDARINE.

(1870-1873)

La _Gazette de Nîmes_ et les _Lettres d’un intercepté_. M.

Gambetta. La _Journée d’un Proconsul_.—Cent jours à Cannes. La

_Décentralisation_ et le _Radeau de la Méduse_.—Mort de M^{me} de

Pontmartin. Le _Filleul de Beaumarchais_. Un mot de Louis David.—Le

comte d’Haussonville et Saint-Genest. Un Bûcheron qui ne débite pas de

fagots. La souscription nationale pour la libération du territoire.

Projet de Pontmartin. Le comte de Falloux.—Hôtel Byron, rue Laffitte.

La Taverne de Londres. M. Thiers. L’_Homme-Femme_ de Dumas fils.

Au château de Barbentane. Le toast de Mistral. _Entre voisins._

L’inondation du Rhône en 1872.—Au Pavillon de Rohan. Une campagne au

_Gaulois_. La _Mandarine_. Le 24 mai 1873, Si le Roi n’avait rien dit!

I

Après son article du 12 août, Pontmartin cessa ses envois à la

_Gazette de France_. Continuer à écrire, comme autrefois en pleine

paix, une Causerie littéraire, il n’y fallait pas songer. Les

Prussiens, d’ailleurs, allaient se charger de trancher eux-mêmes la

question. Ils investissaient Paris, et entre la rue Coq-Héron et les

Angles toute communication devenait impossible. Il écrira cependant; il

publiera dans un journal du Midi, _la Gazette de Nîmes_, des articles

où il essaiera une espèce de terme moyen entre le _premier-Nîmes_ et la

Causerie littéraire.

Ces articles parurent sous le titre de _Lettres d’un intercepté_. Il

m’en parle en ces termes dans sa lettre du 5 novembre 1870:

...On a fondé à Nîmes un journal, pour lequel on m’a demandé ma

collaboration. Il m’a paru que, dans un moment comme celui-ci,

l’important n’était pas de rechercher un succès littéraire, qui

d’ailleurs est impossible, mais d’exprimer rapidement quelques vérités

utiles. La proximité m’assurait presque le bénéfice de l’_à-propos_,

et, une fois en train, j’ai écrit seize articles presque sans

interruption. Comme ils sont reproduits dans un journal d’Avignon, me

voilà finissant par où j’ai commencé, et redevenant, après plus d’un

quart de siècle, journaliste du Gard et de Vaucluse.

Les _Lettres d’un intercepté_ sont au nombre de vingt-six; elles vont

du 29 septembre au 23 décembre 1870.

Pontmartin les écrivait en plein _pays rouge_, dans ces départements

du Midi où l’on menaçait—de loin—les Prussiens, et où l’on

faisait—sur place—la guerre aux moines et aux prêtres, au Pape et

à l’Église. Sous l’impression que lui causaient les scènes hideuses

d’Autun, de Lyon, de Saint-Étienne, de Toulouse, de Limoges, de

Marseille, il lui est arrivé de se montrer très dur, un peu trop

dur peut-être pour les hommes du 4 Septembre et en particulier pour

Gambetta. Si le dictateur de Tours eut le tort, l’impardonnable tort,

de mettre l’intérêt de la République au-dessus de l’intérêt de la

France,—_République d’abord!_—il n’est que juste de reconnaître que

son effort n’a pas été entièrement stérile, qu’il y a eu, à certaines

heures, au milieu de ses _hâbleries_, un souffle de vrai patriotisme,

et qu’il a su parfois, du haut de son balcon, esquisser de beaux gestes.

Ces beaux gestes, assez rares au demeurant, Pontmartin ne les a pas

voulu voir. Comme George Sand[370] et Pierre Lanfrey, et avant eux,

il a dénoncé sans ménagements, il a raillé, il a maudit la _dictature

de l’incapacité_[371]. C’est lui qui a _attaché le grelot_ à «cette

faconde d’estaminet, à cette célébrité de carton, à cet héroïsme de

clinquant, à cette dictature du balcon». Son livre se pourrait appeler

_l’Anti-Gambetta_. Pontmartin n’en a pas écrit de plus éloquent. Avec

quelle force il s’élève, au nom de la France de saint Louis, de Jeanne

d’Arc, de Fénelon, contre l’appel fait par le gouvernement de Tours à

ce fantoche italien, dont les mains étaient rouges de sang français,

_il signor Garibaldi_[372]! A côté de ces pages vengeresses, il y a des

pages prophétiques, telles que la suivante, écrite le 23 novembre 1870:

Le caractère si profondément anti-chrétien de la révolution du 4

septembre est ce qui m’épouvante le plus pour l’issue de la guerre et

l’avenir de mon pays. Ce pays a les reins solides. Quelle que soit

l’incroyable série de ses revers, il reviendra peut-être de l’état

désespéré où l’ont plongé les fautes de l’Empire, aggravées par ceux

qui devaient les réparer; mais ce dont il ne se lavera jamais, c’est

d’avoir laissé outrager cette chose sainte qu’on appelle la religion,

sous prétexte de défendre cette chose sacrée qu’on nomme la patrie;

c’est d’avoir permis qu’un vieux forban, justement exécré de tous

les catholiques, à la tête de quelques bandes de mécréants et de

coupe-jarrets, nous infligeât l’immonde parodie des interventions

étrangères; c’est de n’avoir pas compris que déclarer la guerre à Dieu

sous l’étreinte d’un ennemi vainqueur, c’était à la fois une honte, un

crime, une bêtise et un suicide.

Le vent est aux prophéties, et je suis d’autant plus tenté de risquer

la mienne que, depuis quatre mois, les événements ne m’ont que

trop donné raison. J’écrivais, le 1^{er} août: «Prenez garde! la

_Marseillaise_ ne vous portera pas bonheur.»—Et, six jours après,

les sinistres échos de Wissembourg, de Forbach et de Reichshoffen

répondaient au refrain de Rouget de Lisle.—Aujourd’hui, je dis:

«Prenez garde! la _guerre au bon Dieu_ vous portera malheur. Ne bravez

pas Celui qui peut seul vous sauver par un miracle, vous qui n’êtes

pas et qui ne faites pas des prodiges!»

Avec un écrivain tel que Pontmartin, l’esprit ne perd jamais ses

droits. Vous venez de lire ces beaux chapitres: _Après Sedan_; _Si

Pergama! Garibaldi_; _le Talion_; _l’Ile d’Elbe et Wilhelmshœhe_;

_les Honnêtes gens_; _Que faut-il croire? la Guerre au bon

Dieu_;—tournez le feuillet, et donnez-vous la fête de savourer les

pages sur les _Préfets hommes de lettres_,—MM. Challemel-Lacour et

Alphonse Esquiros,—et surtout la _Journée d’un Proconsul_, fragment

de manuscrit trouvé par un élève de l’École des Chartes dans la

bibliothèque de _Cahors_.

II

Ses angoisses patriotiques, les victoires de la Prusse, aggravées et

envenimées par les victoires de la démagogie, le mauvais état de sa

santé, tout se réunissait pour accabler Pontmartin.

Il dut obéir à l’ordre de son docteur, qui voulut absolument le

renvoyer à Cannes. Le 7 janvier 1871, il s’y installait, à la villa

des Dames de la Présentation; peu de jours après, je recevais de lui

une lettre où il me disait: «Nous sommes venus nous réfugier sur cette

plage, presque déserte cet hiver, comme de véritables naufragés. Je

sens que je ne résisterai pas à ces cruelles épreuves. A bout de

forces, atteint d’_anémie_, le cœur déchiré par les malheurs de notre

chère France, ayant vu sombrer tout ce qui fait le bonheur ou, du

moins, le repos du père de famille et du citoyen, je me fais à moi-même

l’effet de mon propre spectre, errant sur ce littoral où je retrouve

les ombres de Cousin et de Mérimée[373]...»

Il devait y rester jusqu’au 17 avril 1871, ce qui lui permettra de dire

plus tard: «J’ai eu, moi aussi, mes _Cent Jours_[374].»

Au commencement de mars, les _Lettres d’un intercepté_ parurent à

Lyon, chez les libraires Josserand et Pitrat. La vente avait lieu _au

bénéfice des blessés et prisonniers de l’armée française_. Pontmartin

écrivit, à cette occasion, au directeur du _Figaro_:

Cannes (Alpes-Maritimes), 12 mars 1871.

Mon cher chef,

La réapparition du _Figaro_, au cercle de Cannes, a été pour nous

tous une joie, si toutefois ce mot est encore français. Je vois que

votre journal se porte mieux que jamais: en quoi je ne lui ressemble

guère. N’importe! mon indignation contre les hommes du 4 Septembre a

suppléé à mes forces absentes, et il en est résulté, sous le titre de

_Lettres d’un intercepté_, un volume que je vous recommande, parce

que vous aimez à traduire en bonnes œuvres la popularité du _Figaro_,

et que le volume se vend au bénéfice des victimes de la guerre. La

succursale lyonnaise de la maison Hachette a dû, sur ma recommandation

expresse, vous en adresser deux ou trois exemplaires. Je n’ajoute

rien; les grandes douleurs ne doivent pas être bavardes. Je me borne

à vous demander la charité pour des blessés, des prisonniers et un

malade, et je suis tout à vous.

Lorsqu’il revint aux Angles, le 18 avril, sa santé ne s’était guère

améliorée, mais le courage et la force morale lui étaient revenus,

comme en témoigne la lettre suivante, qu’il m’écrivait le 24 mai:

Armand de Pontmartin, sa vie et ses oeuvres, 1811-1890 · 第 18 / 35 段