Guizot lui-même l’a dit à Michel Lévy, en ajoutant que, cette fois,
il était heureux de pouvoir se joindre à ses excellents collègues,
Mignet, Thiers et Berryer. Ces deux derniers ont en ce moment une
telle prépondérance, un tel regain de popularité et de gloire, que,
s’ils le veulent bien, ce n’est pas la majorité que vous devez avoir,
mais la quasi-unanimité. De cette façon, la réparation, quoique
tardive, sera complète[345]...
Joseph Autran fut élu le 7 mai 1868 en remplacement de Ponsard.
A la fin de mai, après avoir publié la cinquième série de ses
_Nouveaux Samedis_, Pontmartin quitta Paris pour le Vivarais, où
l’appelait le mariage d’une de ses belles-sœurs. Les mariages de
province ne se font pas aussi vite que ceux de vaudeville, et il
resta près de deux mois, à la Mûre, aux environs d’Annonay. «Cette
ville, écrivait-il à un ami, offre ce trait particulier que tous les
habitants s’y occupent, jour et nuit, à manger du chevreau. Pourquoi?
Parce que le chevreau, complet, se vend 2 fr. 75 centimes; quand on
l’a mangé, la peau, si elle est réussie, se vend 3 francs: il y a donc
un bénéfice net de 25 centimes—le prix d’un londrès—à dévorer cet
animal innocent, qui n’est pas beaucoup plus mauvais que le chat, et
qui, en outre, rappelle une foule de souvenirs virgiliens, bibliques et
bucoliques[346]...»
La vie lui était du reste très douce à la Mûre. «Ma femme et ses sœurs,
écrivait-il encore, ont voulu me ménager ici un ou deux mois de repos,
de laitage, de fruits rouges, de promenades ou de haltes dans les bois
d’essences résineuses, et même d’installation dans une étable à vaches,
assez helvétique, où on m’a posé, dans un coin, une petite table avec
tout ce qu’il faut pour écrire. Je ne me plains pas; car la campagne
est délicieuse, et je réalise ici l’idéal qui me manque complètement
aux Angles: la vie rurale sans affaires.»
Il passa le mois de juillet aux eaux de Vals. Cette année 1868 paraît
d’ailleurs avoir été pour lui une année de repos... relatif. Quand
vint l’automne, il se livra tout entier à son plaisir favori. Chaque
matin, avec ses deux chiens, _Flore_ et _Diavolo_, il se lançait à la
poursuite de lièvres invisibles et de perdrix absentes. «Les lapins
se moquent de moi, écrivait-il, les tourdes se tiennent à distance,
les pies me volent ma poudre et les merles me sifflent. N’importe, je
poursuis, avec un courage digne d’un meilleur sort, ces promenades
hygiéniques[347]...» Il rentrait, le soir, avec une mauviette dans son
carnier, heureux du reste et répétant ce mot de l’un des auteurs de
l’Anthologie: «Je suis sorti ce matin pour chasser des sangliers et je
suis rentré ne rapportant que des cigales.»
Il lui arriva, cette année-là, de pousser ses expéditions cynégétiques
jusque dans la Crau et la Camargue. Au retour d’une de ces courses, le
29 septembre 1868, il écrit à Autran:
Mon cher ami, à qui le dites-vous? Il y a un mois que je suis
ici[348], et il y a aujourd’hui 31 jours que je voulais vous écrire.
Si vous n’avez pas de ma prose, c’est que je voulais faire quelque
chose de mieux. J’étais invité par un de mes amis[349], en pleine
Crau, non loin de la station de Raphèle; une fois là, je me disais,
comme le Crevel[350] de Balzac, que je n’en ferais ni une ni _deusse_,
et que j’irais vous faire une petite visite, soit rue de Montgrand,
soit à La Malle. Vous ne devineriez jamais, mon cher ami, ce qui
m’en a empêché; c’est le manque de linge, de chaussures, de bas et
de pantoufles. Par suite d’épisodes aussi peu intéressants que peu
prévus, ma malle était accrochée à la petite gare de Salaise, qui
correspond avec Serrières. D’autre part, mon ami m’attendait à Arles,
avec sa voiture, à jour et à heure fixes. Je suis donc parti avec le
strict nécessaire pour trois jours de chasse; mais j’avais compté sans
les instances d’un autre habitant de la Crau, un frère de M. Léo de
Laborde. Or, sa Crau à lui est à celle des environs de Raphèle ce que
les marais pontins sont à la rue de Rivoli. Vous figurez-vous votre
longissime ami pataugeant dans des flaques d’eau, poursuivant des
bécassines, ne rencontrant que des taureaux d’allure fort inquiétante,
surpris par la pluie et n’ayant pas de quoi changer de chaussettes et
de souliers? Je suis revenu dans un piteux état, et je dois remercier
le ciel de n’avoir pas attrapé une maladie.
Maintenant, je suis à votre disposition, où vous voudrez, quand vous
voudrez, tant que vous voudrez...
La lettre à laquelle répondait le châtelain des Angles était de la
main de madame Autran, ce qui inspirait à Pontmartin ces jolies
lignes: «Vous ne me dites rien de votre santé; mais _votre_ écriture
a parlé pour vous, et, quoi qu’elle soit charmante, quoique la main
qui a tenu la plume soit vôtre, j’ai le chagrin d’en conclure qu’il
n’y a pas encore de mieux bien sensible. Puissions-nous au moins vous
distraire!...»—Et plus loin, en terminant: «Ma femme et Henri sont à
Évian depuis le 15 septembre; je suis seul ici, accablé d’affaires,
me débattant avec des fermiers qui parcourent tous les degrés de
l’insolvabilité, et n’ayant, pour me consoler, que le plaisir de vous
écrire et le plaisir encore plus vif de songer que je vous verrai
bientôt. Adieu, mon cher ami, je baise respectueusement la main qui
écrit, et je réponds tendrement à la voix qui dicte, par l’expression
d’une fidèle et inaltérable amitié.»
II
En novembre, eut lieu, à Pradine, la réunion annuelle. Pontmartin,
cette fois, s’y rencontrait, non plus avec Dumas fils, mais avec M.
Jules Claretie, lui aussi futur académicien. Autran leur donna la
primeur de son discours de réception, consacré à François Ponsard. Il
n’y disait pas un mot de M^{lle} Rachel et du rôle de cette dernière
dans la renaissance classique qui rendit possible le triomphe de
_Lucrèce_. Cette lacune parut fâcheuse à Pontmartin, qui, en sa qualité
de vieux romantique, était très rebelle au _génie_ de Ponsard et se
refusait à voir en lui un initiateur et un chef d’École. De retour aux
Angles, il écrivit donc à Autran:
Vous êtes en veine, et quoique je ne sois ni sorcier ni prophète—dans
mon pays ni ailleurs—je crois pouvoir vous prédire un brillant hiver,
un glorieux prélude ou cortège[351] à votre discours de réception,
que je regarde d’avance comme un succès infaillible. A ce propos,
mon cher ami, permettez-moi une remarque d’après coup, qui n’a aucun
rapport avec le mérite de l’œuvre, et dont vous ferez ce qu’il vous
plaira. Une allusion de trois lignes à l’apparition de M^{lle} Rachel,
qui précéda de cinq ans la tragédie de _Lucrèce_ et lui prépara les
voies, ne serait-elle pas tout ensemble un acte de justice et un
moyen détourné, non pas de diminuer Ponsard, mais de rétablir ces
proportions et ces nuances que le très spirituel public des _premières
représentations_ de l’Académie comprend à demi-mot? Il est certain
que ce fut sous les traits de cette méchante fille[352] que Melpomène
fit vraiment sa rentrée. Rachel fut la Muse, Ponsard ne fut tout
au plus que le prêtre, arrivant au moment où l’autel et le temple
étaient déjà relevés. Il vous suffirait, je le répète, de trois lignes
pour indiquer ce sous-entendu, une date, un nom, une phrase, pas
davantage[353]...
Ces trois lignes, Autran se décida à les écrire. Les voici, telles
qu’on les trouve dans son discours de réception, prononcé le 8 avril
1869: «Qui ne se souvient de ces heureux débuts de Ponsard?... Quand
il apparut, c’était son heure: la foule, _ramenée aux anciens modèles
par une tragédienne inspirée_, commençait à se détacher de la poésie
aventureuse et sans frein, du drame turbulent et audacieux.»
Pontmartin se défendait, nous venons de le voir, d’être «sorcier ou
prophète». A ce moment-là même pourtant, il se laissait aller à faire
une prophétie qui allait bientôt se réaliser. A l’occasion du poème de
_Pernette_, par Victor de Laprade, il avait publié deux articles[354]
où, tout en rendant justice aux beautés de l’œuvre, il ne taisait pas
son regret de voir l’auteur mêler la politique à la poésie et faire
de son héros l’interprète de ses haines contre le premier et, par
ricochet, contre le second Empire. En envoyant ces articles à Laprade,
il lui écrivait, le 1^{er} décembre 1868:
Je n’aime ni n’estime le gouvernement actuel; mais je ne puis pas
vous suivre, Léopold de Gaillard et vous, sur les roches escarpées de
l’opposition _quand même_; je redoute plus que tout une Révolution;
j’en ai trop vu! J’ai gardé un trop fidèle souvenir de l’incroyable
sentiment d’humiliation et d’angoisse que je ressentis, le 25
février 1848, lorsque, après dix-huit ans d’une opposition furieuse
et insensée contre Louis-Philippe, je me vis tombé dans les bras de
Caussidière et de Louis Blanc! _Si l’Empire tombe, sur vingt chances
il y en a trois ou quatre pour les d’Orléans et le reste pour une
troisième République, moins formidable que la première, mais moins
débonnaire que la seconde..._
Dans cette étrange et douloureuse position, que faut-il faire? Se
rallier? Nullement; mais revenir, tout en gardant le _decorum_, à un
idéal plus désintéressé des incidents de la vie politique; les poètes
à la poésie; les prosateurs à ces créations qui vivent d’une vie
imaginaire, à mille lieues de nos tristes réalités...
Six jours auparavant, le 25 novembre, il avait écrit, sur le même
sujet, à Joseph Autran:
...La haine contre le premier, c’est-à-dire contre le second Empire,
finit par être, chez Laprade, une véritable obsession, et si elle lui
vaut les applaudissements de quelques coteries, il y perdra toute
l’élévation, toute la pureté, toute l’idéalité de son talent. Je ne
suis ni fonctionnaire, ni courtisan ni journaliste officieux; mais
je dis franchement aux poètes: Prenez garde! Un siècle ne défait
pas dans sa seconde moitié la poésie qu’il s’est faite dans la
première. _Il y a des pourvois contre les surprises ou les erreurs de
l’histoire; il n’y en a pas contre les créations, même mensongères,
de l’imagination des peuples._ Bonaparte, même condamné au nom de
la vérité et de l’humanité, restera poétique. Si des génies ou des
talents bien divers, Byron, Manzoni, Lamartine, Victor Hugo, Béranger,
Casimir Delavigne, ont vibré presque en même temps, c’est que, depuis
Brienne jusqu’à Sainte-Hélène, jamais destinée ne fut un plus riche
texte de poésie. Si la légende de gloire napoléonienne a pu prévaloir
à l’époque où les plaies de la France étaient encore saignantes, où
retentissaient encore les sanglots et les imprécations des mères, ce
n’est pas au bout de cinquante ans que vous effacerez ce prestige,
sous prétexte que M. Rouher vous trompe, que M. de Morny vous vola ou
que M. Haussmann vous démolit...
III
Le 29 décembre 1868, le théâtre du Gymnase représenta une comédie de
M. Victorien Sardou, _Séraphine_, qui avait dû s’appeler d’abord _la
Dévote_, titre que la censure avait refusé. Très habilement faite,
renfermant deux ou trois scènes vraiment dramatiques, la pièce réussit.
Quelques naïfs du parterre, qui ne connaissaient peut-être que de nom
le _Tartufe_ du grand Poquelin, avaient même crié: _Bravo, Molière!_
Hélas! ce n’était pas _Tartufe_ que rappelait la comédie de M. Sardou,
c’était tout bonnement le _Fils de Giboyer_. Séraphine, la présidente
de l’œuvre pour le rachat des petits Patagons, n’était qu’une copie,
très poussée au noir, de la baronne Pfeffers, d’Emile Augier.
Rendant compte de la pièce dans _Paris-Journal_, Henri de Pène exprima
le regret que l’auteur n’eût pas consulté un homme du monde—tel M.
de Pontmartin—mis en contact par nécessité ou par goût avec de vrais
dévots et de vraies dévotes.
L’auteur des _Causeries littéraires_ était aux Angles. Piqué au
jeu par ce gracieux souvenir, il lut _Séraphine_ et improvisa en
quelques jours une réplique, qui n’était rien moins elle-même qu’une
petite comédie en deux actes et un prologue. Elle parut aussitôt dans
_Paris-Journal_ sous le titre de _la Revanche de Séraphine_.
Dans sa lettre d’envoi à Henri de Pène, Pontmartin disait:
..._Séraphine_ m’a paru, comme à la plupart de ses juges, plus
dramatique que juste, plus intéressante qu’impartiale. La véritable
question demeure intacte: Sardou ne l’a pas vue, ou il l’a redoutée.
Il n’y a, selon moi, que deux manières de traiter ce sujet, si actuel,
de la _Dévote_: ou le léger croquis à la plume qui nous montre une
femme à la fois catholique et mondaine, allant le matin à l’église,
le soir au bal ou au spectacle, se passionnant pour le prédicateur à
la mode et inventant de bonnes œuvres pour le plaisir d’organiser une
fête, où elle inaugure une nouvelle toilette: mais on ne fera rien
de mieux, en ce genre, que la _Vie parisienne_; la veine me semble
épuisée, et ce n’est d’ailleurs que la surface du sujet.
Ou bien—et c’est ici que le drame pourrait prendre de plus larges
proportions—la _Dévote_ vraie, sincère, émouvante et irritante tout
ensemble: avec son bien et son mal, les embarras qu’elle entraîne
dans la vie d’un homme d’imagination, mais aussi la sécurité qu’elle
apporte au foyer d’un homme d’honneur. De là des conflits, des
contrastes, des alternatives de comique et de pathétique, dont un
maître tel que Victorien Sardou pourrait, je crois, tirer un grand
parti.
Je me couvrirais de ridicule, mon cher ami, si je vous disais que,
dans la _Revanche de Séraphine_, j’ai eu la prétention de faire ce
que je viens d’indiquer. Déclarer que cette esquisse est _injouable_,
ce n’est pas assez. J’ai voulu seulement répondre à votre appel, en
écrivant une page de critique dialoguée, vivante, résumée en quelques
personnages, ou mieux encore, comme dirait un joueur de whist, une
_invite_ à un véritable auteur dramatique—et pourquoi pas à Sardou
lui-même?—pour s’emparer de mon germe d’idée et en faire une vraie
pièce.
Pontmartin faisait trop bon marché de son _esquisse_. La _Revanche de
Séraphine_ n’était pas si _injouable_ que cela. C’est une vraie pièce,
bien conduite, émouvante par endroits, toujours spirituelle. Peut-être,
s’il l’avait voulu, s’il eût récidivé, s’il s’y était appliqué
sérieusement et avec suite, peut-être l’auteur des _Samedis_ aurait-il
réussi au théâtre, comme il avait réussi dans le roman.
IV
Le 1^{er} mars 1869, Lamartine mourait à Passy, pauvre, oublié, dans
l’ombre et le silence,—heureux pourtant, car il avait à son chevet
des amis véritables, une nièce, ou plutôt une fille, digne de porter
son nom, M^{me} Valentine de Lamartine, un prêtre qui allait mériter
bientôt la palme du martyre, celui-là même qui avait reçu le dernier
soupir de Chateaubriand, l’abbé Deguerry, curé de la Madeleine. Il
mourait fidèle au _Dieu de son berceau_, pressant sur ses lèvres
ce _Crucifix_ qu’il avait célébré, dans ses _Méditations_, en vers
impérissables.
Quatre jours après, Pontmartin me mandait ce qui suit:
Paris, vendredi 5 mars 1869.
...Je reçois à l’instant votre lettre, et je vous écris ces
quelques lignes pour me reposer le cœur et l’esprit. Je viens de
passer trois jours écrasants pour un homme d’âge. Lundi, à cinq
heures, mon fils, en rentrant, m’annonce la mort de Lamartine.
A sept, visite du directeur de l’_Illustration_, qui me demande
d’urgence un Lamartine pour mardi soir; ce même mardi, à 8 heures
du matin, lettre de Janicot, qui m’adjure de devancer de deux jours
_ma_ semaine littéraire et de faire _mon_ Lamartine[355] pour jeudi
soir. Engagement et promesse de ma part, que M. Janicot récompense
immédiatement par l’envoi d’un fauteuil d’orchestre pour la première
de _Faust_ à l’Opéra. Cette brillante représentation, embellie, à ma
gauche, de la présence de notre Empereur, à ma droite de celle de S.
M. la Reine d’Espagne; nous applaudissions encore et nous rappelions
mademoiselle Nilsson[356] à une heure 1/2 du matin. Hier j’étais moulu
comme si on m’avait jeté du haut de la Gemmi dans une écritoire. Mais
enfin me voilà sorti de ce coup de feu et rentré dans les conditions
de la vie ordinaire...
...Quant à mon petit volume[357] (qui paraît jeudi prochain), c’est
lui faire beaucoup d’honneur que de publier la petite note que je
vous envoie. Tout l’intérêt et peut-être tout le péril de ce volume
résideront, je m’y attends, dans l’étude de 55 pages sur Berryer[358].
Je ne suis pas tout à fait rassuré de ce côté-là. L’expression d’une
tendre admiration obtiendra-t elle grâce pour les restrictions et
les réserves? L’hommage chaleureux à la Restauration me fera-t-il
pardonner certaines nuances de désabusement mélancolique? Les
anecdotes artistiques et les notes familières paraîtront-elles dignes
de ce grave sujet? Je doute, et, dans le doute, je demande à mes amis
de ne pas me juger avec trop de rigueur. Peut-être y a-t-il de la
vanité dans mon inquiétude, et la solution de ce petit problème sera
tout simplement qu’on laissera passer le volume sans y prendre garde:
Gresset se trompe, il n’est pas si coupable!
Pontmartin était coupable pourtant, et il avait raison de n’être point
rassuré. Son chapitre sur Berryer est une erreur et une faute,—une
faute qu’il aggravera encore quinze ans plus tard, en attendant de la
réparer par un suprême et définitif hommage.
La lettre du 5 mars se terminait ainsi:
Je n’ai pas besoin de vous dire, mon cher ami, avec quelle impatience
j’attends les bonnes et très bonnes feuilles de votre _Victor
Hugo_[359]. Votre point de vue de l’éreintement dans l’admiration me
semble excellent, et soyez sûr que vous aurez bien des gens de votre
côté. La mort de Lamartine, sans être tout à fait un événement (car on
le savait envahi déjà par les ombres de la mort, _morte futurâ_), a
cependant attendri les imaginations et les âmes, ramené les souvenirs
vers des époques où nul ne lui aurait disputé le sceptre de la
poésie moderne, et j’aperçois çà et là des indices, des velléités de
comparaison qui laisseraient l’avantage au poète des _Harmonies_.
Quant à moi, je ne dissimule pas mes préférences lamartiniennes[360]...
S’il pleura Lamartine, je crois bien qu’il n’a pas pleuré
Sainte-Beuve, mort à quelques mois de là le 13 octobre 1869. Depuis
longtemps déjà rien ne subsistait plus de leur ancienne amitié. Nul
plus que Pontmartin ne prisait le talent de l’auteur des _Lundis_;
mais il admirait Sainte-Beuve en le mésestimant. «En dehors des crises
passagères, dit-il quelque part, des bourrasques et des gourmades de
la vie littéraire, le sentiment dont j’ai toujours eu à me défendre
à l’égard de Sainte-Beuve, ce n’est pas l’aversion, l’animosité ou
le dépit; c’est, au contraire, l’irrésistible attrait qu’un homme
rempli de bonnes intentions, mais faible et peccable, éprouve pour une
splendide et spirituelle courtisane[361].»
Pontmartin était à deux cents lieues de Paris lorsque mourut
Sainte-Beuve et que son corps, comme il l’avait demandé, fut transporté
de son domicile au cimetière Mont-Parnasse, sans passer par l’église.
Son article, publié dans la _Gazette de France_ dès le 17 octobre,
n’était forcément qu’une première esquisse, un simple crayon; il se
terminait par ces lignes:
Remarquez que j’ai fini, et que je n’ai pas dit un mot de religion.
Au comble de ses vœux, sénateur, bien en cour, parvenu aux dignités
et à la gloire, admis dans la plus intime familiarité des princesses,
Sainte-Beuve était cruellement froissé de se sentir impopulaire; il
s’est délivré du pli de rose du sybarite en embrassant la religion de
l’épicurien. Il a fini par obtenir ce qui lui manquait: il est parvenu
à la popularité par l’athéisme; désormais, il pouvait traverser sans
crainte le Luxembourg; il aurait même pu remonter en chaire. La libre
pensée est accommodante: elle permet de donner beaucoup à César,
pourvu qu’on refuse tout à Dieu. N’importe! Cette mort serre le cœur:
elle est effrayante et sinistre; cela _vous fait froid dans le dos_.
Mais nous sommes encore trop près de ce cercueil sans consolation,
de ces funérailles sans prières, de cette tombe sans espérance. Le
chrétien aurait trop à dire; l’homme du monde doit se taire. A la
religion du néant on ne peut opposer que le silence[362].
V
Quelques mois auparavant, en décembre 1868, M. de Villemessant avait
annoncé à ses lecteurs la prochaine publication d’un roman spécialement
écrit pour le _Figaro_ par MM. A. de Pontmartin et Frédéric Béchard, et
qui aurait pour titre: _les Traqueurs de dot_. J’avais aussitôt écrit
aux Angles pour demander ce qu’il y avait de vrai dans cette nouvelle,
et Pontmartin m’avait répondu le 19 décembre:
Je regrette que vous ayez pris au sérieux ces _Traqueurs de dot_.
Voici leur histoire. Au mois de septembre, Frédéric Béchard m’écrivit
une lettre vraiment touchante, où il m’exprimait ses scrupules et
ses remords sur ce qu’il y avait d’illusoire dans son semblant de
collaboration aux _Corbeaux_, et il ajoutait que, pour s’acquitter
envers moi, il me priait de consentir à une contre-partie exacte des
_Corbeaux_, c’est-à-dire à un roman dont il serait l’auteur, et que
je corrigerais en détail, avant qu’il le livrât aux imprimeurs. J’ai
résisté, il a insisté, et nous avons fini par transiger. Il a été
convenu qu’il m’enverrait le _scenario_, que je lui communiquerais
mes idées, et que j’ébaucherais, à moi tout seul, la première partie
(il y en aura trois). Mais surtout il avait été stipulé que mon nom
ne paraîtrait pas. Malheureusement, M. de Villemessant, outre sa
légèreté proverbiale, a des préventions contre le talent de Béchard,
et celui-ci lui ayant demandé, comme une gracieuseté, d’insérer dans
le _Figaro_ la note relative aux traductions allemande et espagnole
des _Corbeaux_, il a profité de cette occasion pour commettre cette
première indiscrétion, qui sera probablement suivie de quelques
autres. J’ai immédiatement écrit, et on m’a promis qu’il n’y aurait
plus que des indiscrétions verbales, boulevardières, et que, dans tous
les cas, mon nom ne figurerait jamais au bas des feuilletons. Quant à
moi, je n’ai pas moins de deux romans et de trois nouvelles dans la
tête.
Les romans: _l’Épée à deux tranchants_, _l’Auberge du Vivarais_.
Je n’ai pas encore trouvé le titre des nouvelles; dès que je serai
à Paris, j’en écrirai une; car ici je perds un temps énorme, et dans
des conditions hébétantes. Puis je verrai si, avec cette nouvelle,
et les quelques esquisses que j’ai en portefeuille, je pourrai faire
mon volume, _les Miettes du pauvre_. Mais, dans tout cela, je mourrai
sans avoir réalisé mon grand rêve: un livre gigantesque, une épopée
intellectuelle qui se serait appelée _les Mémoires de Figaro_ et
serait allée de 1784 à 1851 (coup d’État).
Six mois après cependant, le 8 juin 1869, le _Figaro_ publiait le
premier chapitre des _Traqueurs de dot_, avec la double signature
d’Armand de Pontmartin et de Frédéric Béchard. La veille avait paru, en
tête du journal, la lettre suivante, adressée au rédacteur en chef:
Cher monsieur de Villemessant,
Voici nos _Traqueurs de dot_, vous vous étonnerez peut-être d’y
trouver nos deux noms.
Lorsque nous avons publié, dans le _Figaro_, les _Corbeaux du
Gévaudan_, signés d’un seul de nous, nous avons cédé, selon votre
désir, au préjugé qui frappe de discrédit la collaboration. Cette
fois, celui des deux auteurs qui avait gardé l’anonyme pour le
premier roman était naturellement désigné pour assumer à lui seul la
responsabilité du second. Mais nous avons fini par apprécier si bien
les avantages du travail en commun que ces cachotteries nous ont paru
puériles et que, bien loin de dissimuler notre collaboration, nous
désirons l’affirmer.
Pourquoi n’en serait-il pas du roman comme du théâtre? L’essentiel,
c’est qu’au fond les deux collaborateurs soient liés par la communauté
absolue des idées générales. Nous comprenons que des écrivains,
partant de principes contraires, n’obtiennent que des effets
disparates. S’ils se trouvent placés, pour observer la société, au
même point de vue, leur observation ne peut que se compléter au lieu
de se contredire, et leur œuvre, en son ensemble, est forcément
homogène.
Quant aux détails, la nature même du roman nous paraît la meilleure
justification de ce procédé littéraire. Une fois le plan bien arrêté,
le champ y reste encore assez vaste pour que l’imagination des deux
conteurs puisse s’y déployer librement.