...Le 23, j’ai été foudroyé en ouvrant le _Journal des Débats_, par le

plus grand des hasards, et en y lisant, sans préparation aucune, un

article de M. de Sacy qui annonçait la mort subite de mon pauvre vieil

ami d’Ortigue. Il y a de cela cinq jours, et je ne puis encore revenir

de ma douloureuse stupeur, je ne puis m’accoutumer à l’idée que je ne

reverrai plus ce compagnon si bon, si fidèle, si sympathique, de mes

saisons laborieuses et de mes vacances, l’homme dont les sentiments,

les goûts, les rêves s’accordaient si bien avec les miens qu’on nous

appelait les inséparables. Vous lirez dans la _Gazette_ de samedi

prochain l’hommage que j’ai essayé de lui rendre. Je n’ai pas dit la

moitié de ce que j’aurais dû et voulu dire: il m’aurait fallu une

feuille de _Revue_, et l’on m’aurait répliqué sans doute que d’Ortigue

n’était pas assez célèbre pour justifier une si longue notice. Enfin,

je suis allé au plus pressé.

Pardonnez-moi, mon cher ami, de vous parler si longuement d’un

homme que vous ne connaissiez pas, et d’une douleur que vous ne

pouvez partager. Je suis tellement plein de mon sujet qu’il m’arrive

plusieurs fois dans la journée de sentir des larmes me venir aux

yeux, de ne pouvoir les retenir et d’être obligé d’interrompre ce que

j’écris ou ce que je fais. En face de cet _avertissement_, je suis

bien peu tourné du côté des vanités littéraires, bien peu disposé

à vous écouter lorsque vous me parlez de l’Académie, comme vous le

faites encore dans votre dernière lettre...

Quelques jours après, je recevais l’article de la _Gazette_; je me

reprocherais de n’en pas reproduire ici les dernières lignes, si

vraiment belles et si touchantes:

...L’auteur de la _Messe sans paroles_, s’il a pu se reconnaître avant

de mourir—ce que j’ignore encore en écrivant ces lignes!—aura eu

le droit de se dire que, pendant trente-sept ans de journalisme, il

n’avait pas publié un mot offensant. Rassurante pensée, appréciable

surtout pour ceux à qui il sera impossible de se rendre le même

témoignage! Pour moi, aussi faible qu’il était fort, aussi nerveux

qu’il était doux, aussi mauvais qu’il était bon, sans renseignements

sur sa mort, exilé à deux cents lieues de cette maison en deuil,

je n’ose encore mesurer l’étendue de ma perte: je craindrais de le

pleurer en égoïste, au lieu de le pleurer en ami. A Paris, nous nous

quittions le moins possible, et ce que je connais le mieux dans la

grande ville, c’est la rue qui mène de ma porte à la sienne. Ici,

chaque année, aux vacances, il me _devait_ une longue visite; il était

heureux de s’acquitter de sa dette, et, depuis ma vieille servante

jusqu’à mon vieux chien, tout se mettait en fête pour le recevoir.

Journées radieuses et charmantes qui ne reviendront jamais! Échange

inépuisable d’idées, de sentiments, de récits, de confidences, de

raison et de folie! Perdu tout cela, perdu pour toujours! Une mort

comme celle-là, c’est un pas de plus que fait l’ombre de la nuit pour

envahir l’ami qui reste. Bon et cher Joseph! «Je n’ai plus ni soir ni

matin!» disait d’Alembert en perdant une de ses vieilles amies. C’est

avec un autre battement de cœur, un autre déchirement d’amitié et un

autre recours vers le ciel, que je te dis: «Sans toi, il me semble que

la ville et la campagne, que Paris et la province vont me manquer en

même temps[327]!»

V

Au milieu de décembre, Pontmartin regagnait Paris, où il ne devait

plus, hélas! retrouver son cher d’Ortigue. Il reprenait ses chaînes et

multipliait plus que jamais sa _copie_. On retrouvait un peu partout sa

signature, même dans un petit journal dirigé par Aurélien Scholl[328],

_le Camarade_. Autran ne laissa pas d’être surpris et quelque peu

scandalisé. Une lettre de Pontmartin, du 20 février 1867, lui donna le

mot de l’énigme:

Mon cher ami,

_Tu quoque_...et vous aussi, vous avez cru que j’écrivais dans le

_Camarade_! Hélas! j’expie encore, en 67, mes sottises de 62. Après

cette crise, cherchant quelques appuis dans la petite presse dont les

piqûres avaient fini par être pour moi ce que sont les _tavans_ et

les moustiques pour les rosses les plus paisibles, cédant d’ailleurs

aux instances de Frédéric Béchard, je consentis à donner cinq ou six

articles au _Nain Jaune_: quelques mois plus tard, la chose tomba

d’elle-même. Mais M. Aurélien Scholl, que je n’ai pas vu depuis deux

ans, et qui est devenu le fondateur ou le rédacteur du _Camarade_,

trouve commode et économique d’y répéter, sans me consulter, les vieux

articles du _Nain Jaune_; voilà toute l’histoire...

Le beau-père d’Autran, M. Bec, était célèbre sur tout le littoral de

la Méditerranée par l’exquise finesse de son goût et le génie de son

cuisinier; il aurait rendu des points à Brillat-Savarin et à Grimod

de la Reynière, et c’est lui qui fut l’inventeur des trois côtelettes

grillées l’une sur l’autre, et dont un gourmand ne mange que celle du

milieu. Le poète avait hérité du Chef de son beau-père, et c’est sans

doute en souvenir des plantureux menus de La Malle, de Pradine et de

l’hôtel de la rue de Montgrand, que Pontmartin ajoutait, dans sa lettre

du 20 février:

Là-dessus, cher ami, je vous quitte; voici, d’aujourd’hui au 20 mars,

date mémorable! mon menu qui ne vaut pas ceux du baron Brisse:

Samedis de la _Gazette_, purée à la Chambord.

Mercredis de l’_Univers illustré_, sauce aux câpres, pointes

d’asperges au gros sel.

Une notice sur M. Thiers pour l’_Illustration_; salade composée (se

mange avec des oublis).

Un roman pour le _Figaro_, flanqué de _petits fours_!

Et tout cela parce qu’un chimiste a inventé la fuchsine, parce que

pour moi fuchsine rime avec ruine, en ce sens que cette poudre tue à

tout jamais nos garances.

Pontmartin parle ici de ses _mercredis_ de l’_Univers illustré_,

où il faisait à ce moment le _Courrier de Paris_, pour suppléer le

courriériste en titre, M. Paul Parfait[329], absent ou empêché.

Outre qu’il obligeait ainsi son éditeur et ami M. Michel Lévy, le

propriétaire du Magazine, ces chroniques, où il excellait, l’amusaient.

Trois ans de suite—1866, 1867, 1868—il lui arriva de faire, pendant

plusieurs mois ou plusieurs semaines, l’intérim de M. Parfait. Son

nom, d’ailleurs, ne paraissait pas. Les _Courriers de Paris_ étaient

uniformément signés _Gérôme_. Mais quand Pontmartin tenait la plume,

les lecteurs s’apercevaient bien vite qu’on leur donnait, non plus

seulement du Parfait, mais du plus que parfait.

Les _Idées de M^{me} Aubray_, dont les hôtes de La Malle avaient eu la

primeur, furent jouées au Gymnase le 16 mars 1867. Quelques semaines

plus tard, Pontmartin rendait compte en ces termes, à Autran, de la

première représentation et de ses suites:

...Vous parlez d’Alexandre Dumas fils et de sa pièce; ne croyez

pas à un succès aussi complet que celui qu’on pourrait supposer

d’après certains articles et d’après l’effet voulu de la première

représentation. La salle avait été admirablement composée; les deux

premiers actes avaient charmé, mais les deux derniers rencontraient

une résistance qui n’a cédé que lorsque le rideau s’est relevé et

qu’on a nommé l’auteur. A dater de la quatrième représentation, la

réaction a commencé et dure encore; l’impression du public raisonnable

est celle que nous avions vaguement éprouvée et dont je vous faisais

l’aveu, le lendemain de la lecture: un sujet impossible, révoltant

même, traité avec une habileté prodigieuse. Si le rôle de Barantin

n’avait pas été joué par Arnal, qui est merveilleux, et si la pièce

avait été terminée, comme elle l’était en novembre, par le mot

enfantin de Lucienne: «Mon bouvreuil est guéri!» je ne sais pas trop

ce qui serait arrivé. Le: «C’est égal, c’est raide!» adopté à la

dernière répétition générale, a tout sauvé; le public, voyant qu’Arnal

était de son avis, s’est tenu pour satisfait.

Croiriez-vous, mon cher ami, que je n’ai plus revu le triomphateur?

D’une part, j’ai eu honte de ne pas être chargé, comme il s’y était

attendu, de rendre compte de _Madame Aubray_ dans la _Revue des Deux

Mondes_[330]; de l’autre, j’étais écrasé de travail pendant qu’il

passait, du moins je le suppose, des fatigues du Gymnase aux émotions

de sa nouvelle paternité; et puis l’avenue Trudaine est bien loin

de l’avenue de Wagram; et puis les courants de la vie parisienne et

littéraire nous entraînent en sens divers; le Père Félix vient de

me citer en chaire dans la même conférence où il éreinte l’_Affaire

Clemenceau_; et puis les vitrines des papetiers, sous ce titre

ébouriffant: _Menken, sa mère et Alexandre Dumas père_, nous montrent

une série de photographies d’une telle indécence, que ce nom populaire

en est encore compromis... Tout cela rend bien difficile ce qui nous

semblait si simple sous le beau soleil de Provence, dans ce cadre

offert par votre charmante hospitalité. Mais me voilà, mon cher ami,

en plein bavardage, et j’oublie que vous aurez peut-être quelque peine

à me lire[331]; j’ai tant de plaisir à vous écrire! Guérissez-vous

vite, arrivez-nous! L’Exposition paraît mieux tourner depuis quelques

jours et devenir intéressante; le temps s’adoucit; le soleil ne garde

plus l’anonyme; Gaillard est ici jusqu’au 15 mai, et Laprade va

revenir[332]...

Le Père Félix, en effet, dans sa quatrième conférence de 1867, qui

fut prononcée le 31 mars et qui traitait des _causes de la décadence

artistique_, avait cité Pontmartin et l’avait fait en ces termes: «Pour

assurer ces succès deux et trois fois honteux qui humilient ensemble

la littérature, l’art et l’humanité, vous savez les puissances qu’on

invoque: entre toutes, ces quatre choses qu’un critique justement

illustre[333] a si bien nommées ‘les quatre grandes puissances de

la littérature contemporaine: l’Annonce, l’Affiche, la Prime et la

Réclame[334]’».

Etre cité en chaire, devant un auditoire tel que celui de Notre-Dame,

c’était pour l’auteur des _Causeries littéraires_, la plus enviable des

récompenses. Presque au même moment lui arrivaient d’autres éloges qui,

pour venir de moins haut, ne laissaient pas d’être de quelque prix.

Au mois de juin 1867, il publia le tome IV des _Nouveaux Samedis_.

Le très spirituel Arthur de Boissieu[335] lui consacra une de ces

_Lettres d’un Passant_ qui obtinrent, à la fin du second Empire, un

si légitime succès, si fines, si vivantes, si sérieuses sous leurs

airs d’enjouement et de badinage. Il louait en Pontmartin «le goût

qui choisit, l’esprit qui charme et l’art d’écrire aussi juste qu’il

pense». Il vantait «son amour des lettres humaines, sa fidélité aux

croyances embrassées, et cette noblesse native qui, dans le cours d’une

vie honorable et longue, l’avait tenu à l’abri des défaillances et

au-dessus du soupçon». Puis venait cette page:

M. de Pontmartin est un incomparable charmeur. Il prend le lecteur par

la confiance qu’il inspire et le retient par la grâce qu’il déploie.

Il a la force de se contenir et l’art de se diriger. Il se développe

avec calme comme une rivière au long parcours qui ne retarde sa marche

qu’afin de donner à ses flots plus d’espace pour féconder la terre

et réfléchir les cieux. Il sait son chemin, et s’il s’en détourne

parfois, c’est pour décrire plus de terrains et embrasser plus

d’horizons. Sa critique observe, découvre, conclut et crée. J’oserais

lui reprocher quelques faiblesses amicales et certaines indulgences

partielles qui partent de son cœur et non de son esprit; mais comme il

revient vite à l’impartialité première qui est le fond de sa nature

et le signe de son talent! En parlant de ses amis, il ne cesse pas

d’être vrai, mais il devient prodigue; sans leur retrancher aucune des

qualités qu’ils possèdent, il leur suppose celles qui leur manquent ou

leur prête celles qu’il a. Même en supposant, il reste juste; même en

prêtant, il reste riche[336].

VI

Dans sa lettre à Autran, du 20 février, Pontmartin lui parlait d’un

roman qu’il écrivait pour le _Figaro_. Il s’agissait des _Corbeaux du

Gévaudan_ qui furent publiés en feuilleton, dans le journal de la rue

Rossini[337], du 26 avril au 3 juin 1867.

Le 19 août 1858, dans son rapport à l’Académie française sur les prix

de vertu, M. Saint-Marc Girardin avait raconté une touchante histoire:

En 1821, disait-il, un affreux assassinat fut commis à Joucas

(Vaucluse), sur la personne de la veuve Boyer. Un paysan de ce

village, nommé Durand, fut accusé d’avoir commis le crime.

Beaucoup de témoignages se réunirent contre lui; cependant, il fut

acquitté à une voix de majorité. Durand, pendant les débats, avait

toujours protesté de son innocence. Quand le verdict du jury fut

prononcé, la femme de Durand, qui était convaincue que son mari

n’était pas coupable, s’avança devant le siège des magistrats, et, la

main levée, prenant le Christ à témoin, elle s’écria:

«—Mon pauvre mari est acquitté, mais il n’est pas lavé; il est

complètement étranger, je le jure, au crime affreux qu’on lui a imputé

par suite de machinations infernales, et je prends ici l’engagement

solennel, devant Dieu qui m’entend, et devant vous, messieurs, qui

êtes les représentants de sa justice sur la terre, d’amener bientôt

sur ce banc d’infamie les véritables auteurs de l’assassinat de madame

veuve Boyer.»

...Pendant sept années entières, la femme Durand a partout épié et

surveillé ceux qu’elle soupçonnait d’être les coupables, allant dans

les foires, dans les marchés, causant, questionnant, interrogeant tout

le monde, rassemblant patiemment tous les indices, et, chaque jour de

marché, allant à Apt communiquer ses découvertes aux magistrats. Un

jour enfin en 1828, ayant surpris par hasard un signe d’intelligence

entre les nommés Chou et Bourgue, qui, plus tard, furent condamnés

comme étant les vrais assassins de la veuve Boyer, elle les vit

s’acheminer vers une maison isolée, près du village de Joucas; ils y

entrèrent et s’y renfermèrent.

Madame Durand pensa que, si elle pouvait les entendre causer ainsi

tête à tête, elle parviendrait à surprendre dans leur entretien

le secret qu’elle poursuivait depuis si longtemps, le secret de

l’innocence de son mari. La nuit arrivait. Madame Durand se glisse

près de la maison, gravit un mur, arrive près de la chambre où se

tenaient les deux hommes, se suspend à un treillage en fer qui montait

près d’une croisée, et comme les contrevents n’étaient qu’à demi

fermés, elle voit et elle entend Chou et Bourgue, qui avaient une de

ces conversations qu’ont presque toujours entre eux les complices d’un

crime. Bourgue accusait Chou d’être bavard et d’avoir trop parlé; Chou

demandait à Bourgue de l’argent pour se taire, et Bourgue, qui était

le plus riche des deux assassins et le gendre même de la victime,

Bourgue payait cette fois encore le silence de son complice.

Enfin, madame Durand était maîtresse du secret des coupables; elle

pouvait justifier de l’innocence de son mari. Dès le lendemain,

elle allait à Apt tout révéler au procureur du roi. Une nouvelle

instruction avait lieu, onze accusés étaient traduits devant la cour

d’assises à Carpentras; deux de ces accusés, Chou et Bourgue, étaient

condamnés à mort, et les autres à des peines plus ou moins fortes.

Enfin, surtout, l’innocence de Durand, l’ancien acquitté, était

hautement proclamée par le magistrat qui portait la parole au nom de

la société.

L’acquittement de Durand était de 1822; la condamnation de Chou et de

Bourgue était de 1829. Madame Durand avait mis sept ans à rechercher

et à découvrir la vérité qui devait réhabiliter son mari; sept ans

de peines, de fatigues, de dangers, de soins, d’intelligence, de

courage, de dévouement,—et, au bout de sept ans, un jour de joie et

d’honneur!...

Joucas n’est pas loin d’Avignon, et Pontmartin, dans sa jeunesse, avait

entendu raconter bien souvent les péripéties de ce drame étrange, tous

les détails de cette enquête de porte en porte, poursuivie pendant sept

ans par une héroïque villageoise, ces nuits sans sommeil employées à

épier les coupables, cette maison isolée, cette croisée entr’ouverte,

ce treillage en fer. A ces détails romanesques, mais d’une stricte

vérité, l’imagination ou la tradition populaire avait ajouté un détail

plus extraordinaire encore que tout le reste, dont M. Saint-Marc

Girardin n’avait pas parlé, et qui eût été cependant à sa place à

l’Académie, puisqu’il était renouvelé des Grecs et rappelait l’épisode

des grues d’Ibicus.

Lorsque Chou et Bourgue avaient assassiné, au milieu d’un champ, la

veuve Boyer, un vol de ces corbeaux de passage aux ailes grisâtres,

qu’on appelle _graïo_ dans le pays, avait traversé l’espace, au-dessus

du champ maudit. La victime les vit:

—_Li graïo lou diran_[338], dit-elle d’une voix expirante, et ses

yeux se fermèrent.—Plus tard, à la cour d’assises, ce souvenir avait

arraché à l’un des assassins le suprême et décisif aveu. Tremblant la

fièvre, les yeux égarés, la face déjà couverte des pâleurs de la mort,

le misérable, fou de terreur, avait cru voir passer au fond de la salle

le vol de corbeaux. «Je les vois, dit-il, ils passent, ils passent...

_Li graïo lou diran._»

Pontmartin avait un peu modifié le drame de 1821. Du paysan Durand,

acquitté à une voix de majorité, il avait fait le garde-chasse Jacques

Boucard, condamné aux travaux forcés à perpétuité; de la femme

Durand, il avait fait Suzanne Servaz, la fiancée de Jacques. A cette

transformation, certes, le roman n’avait rien perdu. Courageuse et

touchante, sublimement sainte, pathétique et vraie, Suzanne rappelle,

sans avoir trop à souffrir de ce voisinage, la _Jeannie Deans_ de

Walter Scott et la _Colomba_ de Mérimée. Quand parut le volume, la

critique lui fut indulgente: Dat veniam _corvis_ nec vexat censura

_Columbas_.

Les _Corbeaux du Gévaudan_ sont dédiés à Frédéric Béchard. Béchard,

qui possédait à un assez haut degré le sentiment dramatique et qui

avait eu des succès au théâtre, avait donné à Pontmartin d’utiles

conseils; c’est un peu grâce à lui que l’auteur d’_Aurélie_ et du

_Fond de la Coupe_ avait compris qu’il avait, cette fois, à sortir

de ses habitudes d’analyse, qu’un pareil sujet ne comportait pas de

subtilités psychologiques, qu’il fallait aller droit au but, montrer

les événements et les personnages par le dehors; que c’était, en un

mot, par l’action que devait se dessiner le caractère.

Il y avait eu, au début, entre les deux écrivains, une ébauche de

collaboration, mais une ébauche seulement. Pontmartin m’écrivait, le 11

mai 1867: «Un mot, rien qu’un mot, car me voilà gagné de vitesse par le

_Figaro_ et ne sachant plus où donner de la tête. Ma collaboration avec

Béchard n’a été bonne qu’à me faire perdre plus de temps, de papier et

d’écritures. _En réalité, c’est moi qui ai tout fait_».

Un des principaux dramaturges de l’époque, M. Eugène Grangé[339],

fournisseur attitré de la Porte-Saint-Martin et de l’Ambigu, qui avait

déjà tiré d’une cause célèbre, celle de _Fualdès_, une pièce très

réussie, avait été frappé des éléments de succès que les _Corbeaux du

Gévaudan_ pourraient trouver à la scène. «Les _Corbeaux_ s’impriment,

m’écrivait Pontmartin le 1^{er} septembre... Je ne sais si je vous ai

dit qu’il est question d’en faire un drame, et que M. Eugène Grangé

m’a demandé pour cela des autorisations que je me suis empressé de lui

donner?»

Les _Corbeaux_ avaient des ailes; ils franchirent la frontière, et il

en parut des traductions en Espagne et en Allemagne.

* * * * *

L’année 1867 avait été bonne pour Pontmartin. Ses lettres de cette

époque respirent un vrai contentement; celles à Joseph Autran sont

particulièrement enjouées. Autran est à Vichy, où il voit tous les

jours madame V^{ve} Heine, qui lui parle souvent de Pontmartin, dont

elle achète religieusement et dont elle fait magnifiquement relier

tous les volumes. Le poète ne manque pas d’en informer son ami, qui

est resté à Paris malgré l’Exposition, malgré le Grand-Turc qui vient

d’arriver. Et Pontmartin de répondre aussitôt. Il date ainsi sa lettre:

_Paris-Byzance, je ne sais quelle date de l’Hégire, et, pour ces chiens

de Chrétiens, le 1^{er} juillet 1867_. Après quelques détails sur la

chronique parisienne, arrivant à madame Heine, il lance, sans crier

gare, un des plus énormes calembours qu’il ait jamais risqués: «Que

ne suis-je auprès de vous, dit-il, non loin de cette bonne veuve,

qui me paraît avoir autant d’indulgence que de millions! Vous savez

qu’elle a un intendant qui s’appelle Laroche. Si cet intendant lui

fait attendre l’argent qu’il doit lui envoyer, on pourra dire: _La

Roche-tard-paie-Heine_... Mais j’oublie que le Grand-Turc est dans

nos murs, et qu’on a étranglé des visirs ou jeté des femmes dans le

Bosphore pour moins que cela! C’est _in-sultant_, un pareil degré de

bêtise! donc, je me sauve, en vous remerciant encore...»

Joubert, l’ami de Chateaubriand, écrivait parfois ses lettres en vers,

mais en vers libres[340]. Il arrive à Pontmartin, quand il est en belle

humeur, de remplacer sa prose par des alexandrins auxquels la rime, et

même la rime riche, ne manque pas plus que la mesure. Ainsi fit-il, par

exemple, le 6 décembre 1867. Le 2 mai précédent, les _cléricaux_ de

l’Académie avaient préféré M. Jules Favre au royaliste Autran, et voilà

que le nouvel élu venait de prononcer, au Corps législatif, un violent

discours contre Pie IX et le pouvoir temporel[341]. Pontmartin en

informe aussitôt Joseph Autran; il conserve à sa lettre la physionomie

de la prose; il se trouve pourtant qu’elle est écrite en vers. En voici

la fin:

...Comment rester fidèle à ma cause, à ma foi? On me parle de Dieu, du

Pape et de mon Roi... Bien; mais voici venir un détail qui me navre:

On nomma, l’an passé, le fameux Jules Favre. Qui le nomma? Falloux,

Montalembert, Berryer, Laprade, Dupanloup, tressèrent son laurier.

Aujourd’hui, son discours qui me froisse et me choque, du pouvoir

temporel publiquement se moque. Préférer ce bavard à mon poète Autran,

n’est-ce pas trop haïr l’infortuné _Tyran_, pauvre Machiavel compliqué

de Gribouille, dont l’étoile pâlit, dont le cerveau s’embrouille, et

qu’Arthur de Boissieu, l’homme du vendredi[342], persifla récemment

dans un conte hardi[343]? Pour notre âge de fer en contre-sens

fertile, le mal seul est fécond, et le bien est stérile. Un mensonge

s’accroche à chaque vérité. Vous êtes libéral... Vive la liberté!...

soit; mais que faites-vous de certaine Encyclique qui de quatorze

cent date sa politique? La Révolution vous blesse; ses abus vous

semblent révoltants? Alors le _Syllabus_ dit vrai; soumettons-nous,

dépouillons le vieil homme, et que 89 aille le dire à Rome!—ô cercle

vicieux, même pour la vertu! Dieu, que dois-je penser, et de moi que

veux-tu?... Un sphinx chaque matin veille devant ma porte. Faut-il

interroger l’énigme qu’il m’apporte? Il me dévorera, si je devine

mal, dût ma vieille carcasse être un maigre régal. Si je devine

bien, hélas! qu’y gagnerai-je? Pourrai-je triompher du trouble qui

m’assiège? Si le mot est _Peut-être_, il vaut mieux l’ignorer; mieux

vaut croire et bénir que maudire et pleurer. Plutôt que de hanter le

dangereux dédale, mieux vaut s’agenouiller humblement sur la dalle,

crier: _Meâ culpâ!_ je suis un grand crétin, puis dire à mon ami: Tout

à vous,

PONTMARTIN.

CHAPITRE XII

LA REVANCHE DE SÉRAPHINE

LES TRAQUEURS DE DOT

(1868-1870)

Élection d’Autran à l’Académie. Chasses dans la Crau et la

Camargue.—M^{lle} Rachel et Ponsard, _Pernette_ et Victor de

Laprade.—M. Victorien Sardou et la _Dévote_. La _Revanche de

Séraphine_.—Mort de Lamartine et de Sainte-Beuve.—Les _Traqueurs de

dot_ et le _Figaro_.—L’Empire libéral. Prévost-Paradol. La guerre

et la _Marseillaise_, Paul Chevandier de Valdrôme. Histoire d’une

décoration.

I

Au commencement de 1868, Pontmartin eut encore une vraie joie: elle

lui vint de l’Académie. Il n’avait pas voulu s’y présenter; il avait

repoussé toutes les avances que lui avaient faites les maîtres du

logis. Mais cette _immortalité_ dont il ne voulait pas pour lui-même,

il la désirait ardemment pour un autre, pour son cher Autran, que

minait depuis longtemps la _fièvre verte_ et qui tenait pour rien et

son hôtel de la rue de Montgrand[344], et La Malle et Pradine, et ses

autres domaines, tant qu’il ne serait pas assis sous la coupole du

Palais-Mazarin. Pontmartin qui, depuis plusieurs années, multipliait

en sa faveur les visites et les lettres, eut enfin la satisfaction de

pouvoir lui adresser, le 24 février 1868, ce bulletin de victoire:

Armand de Pontmartin, sa vie et ses oeuvres, 1811-1890 · 第 16 / 35 段