plus grand des hasards, et en y lisant, sans préparation aucune, un
article de M. de Sacy qui annonçait la mort subite de mon pauvre vieil
ami d’Ortigue. Il y a de cela cinq jours, et je ne puis encore revenir
de ma douloureuse stupeur, je ne puis m’accoutumer à l’idée que je ne
reverrai plus ce compagnon si bon, si fidèle, si sympathique, de mes
saisons laborieuses et de mes vacances, l’homme dont les sentiments,
les goûts, les rêves s’accordaient si bien avec les miens qu’on nous
appelait les inséparables. Vous lirez dans la _Gazette_ de samedi
prochain l’hommage que j’ai essayé de lui rendre. Je n’ai pas dit la
moitié de ce que j’aurais dû et voulu dire: il m’aurait fallu une
feuille de _Revue_, et l’on m’aurait répliqué sans doute que d’Ortigue
n’était pas assez célèbre pour justifier une si longue notice. Enfin,
je suis allé au plus pressé.
Pardonnez-moi, mon cher ami, de vous parler si longuement d’un
homme que vous ne connaissiez pas, et d’une douleur que vous ne
pouvez partager. Je suis tellement plein de mon sujet qu’il m’arrive
plusieurs fois dans la journée de sentir des larmes me venir aux
yeux, de ne pouvoir les retenir et d’être obligé d’interrompre ce que
j’écris ou ce que je fais. En face de cet _avertissement_, je suis
bien peu tourné du côté des vanités littéraires, bien peu disposé
à vous écouter lorsque vous me parlez de l’Académie, comme vous le
faites encore dans votre dernière lettre...
Quelques jours après, je recevais l’article de la _Gazette_; je me
reprocherais de n’en pas reproduire ici les dernières lignes, si
vraiment belles et si touchantes:
...L’auteur de la _Messe sans paroles_, s’il a pu se reconnaître avant
de mourir—ce que j’ignore encore en écrivant ces lignes!—aura eu
le droit de se dire que, pendant trente-sept ans de journalisme, il
n’avait pas publié un mot offensant. Rassurante pensée, appréciable
surtout pour ceux à qui il sera impossible de se rendre le même
témoignage! Pour moi, aussi faible qu’il était fort, aussi nerveux
qu’il était doux, aussi mauvais qu’il était bon, sans renseignements
sur sa mort, exilé à deux cents lieues de cette maison en deuil,
je n’ose encore mesurer l’étendue de ma perte: je craindrais de le
pleurer en égoïste, au lieu de le pleurer en ami. A Paris, nous nous
quittions le moins possible, et ce que je connais le mieux dans la
grande ville, c’est la rue qui mène de ma porte à la sienne. Ici,
chaque année, aux vacances, il me _devait_ une longue visite; il était
heureux de s’acquitter de sa dette, et, depuis ma vieille servante
jusqu’à mon vieux chien, tout se mettait en fête pour le recevoir.
Journées radieuses et charmantes qui ne reviendront jamais! Échange
inépuisable d’idées, de sentiments, de récits, de confidences, de
raison et de folie! Perdu tout cela, perdu pour toujours! Une mort
comme celle-là, c’est un pas de plus que fait l’ombre de la nuit pour
envahir l’ami qui reste. Bon et cher Joseph! «Je n’ai plus ni soir ni
matin!» disait d’Alembert en perdant une de ses vieilles amies. C’est
avec un autre battement de cœur, un autre déchirement d’amitié et un
autre recours vers le ciel, que je te dis: «Sans toi, il me semble que
la ville et la campagne, que Paris et la province vont me manquer en
même temps[327]!»
V
Au milieu de décembre, Pontmartin regagnait Paris, où il ne devait
plus, hélas! retrouver son cher d’Ortigue. Il reprenait ses chaînes et
multipliait plus que jamais sa _copie_. On retrouvait un peu partout sa
signature, même dans un petit journal dirigé par Aurélien Scholl[328],
_le Camarade_. Autran ne laissa pas d’être surpris et quelque peu
scandalisé. Une lettre de Pontmartin, du 20 février 1867, lui donna le
mot de l’énigme:
Mon cher ami,
_Tu quoque_...et vous aussi, vous avez cru que j’écrivais dans le
_Camarade_! Hélas! j’expie encore, en 67, mes sottises de 62. Après
cette crise, cherchant quelques appuis dans la petite presse dont les
piqûres avaient fini par être pour moi ce que sont les _tavans_ et
les moustiques pour les rosses les plus paisibles, cédant d’ailleurs
aux instances de Frédéric Béchard, je consentis à donner cinq ou six
articles au _Nain Jaune_: quelques mois plus tard, la chose tomba
d’elle-même. Mais M. Aurélien Scholl, que je n’ai pas vu depuis deux
ans, et qui est devenu le fondateur ou le rédacteur du _Camarade_,
trouve commode et économique d’y répéter, sans me consulter, les vieux
articles du _Nain Jaune_; voilà toute l’histoire...
Le beau-père d’Autran, M. Bec, était célèbre sur tout le littoral de
la Méditerranée par l’exquise finesse de son goût et le génie de son
cuisinier; il aurait rendu des points à Brillat-Savarin et à Grimod
de la Reynière, et c’est lui qui fut l’inventeur des trois côtelettes
grillées l’une sur l’autre, et dont un gourmand ne mange que celle du
milieu. Le poète avait hérité du Chef de son beau-père, et c’est sans
doute en souvenir des plantureux menus de La Malle, de Pradine et de
l’hôtel de la rue de Montgrand, que Pontmartin ajoutait, dans sa lettre
du 20 février:
Là-dessus, cher ami, je vous quitte; voici, d’aujourd’hui au 20 mars,
date mémorable! mon menu qui ne vaut pas ceux du baron Brisse:
Samedis de la _Gazette_, purée à la Chambord.
Mercredis de l’_Univers illustré_, sauce aux câpres, pointes
d’asperges au gros sel.
Une notice sur M. Thiers pour l’_Illustration_; salade composée (se
mange avec des oublis).
Un roman pour le _Figaro_, flanqué de _petits fours_!
Et tout cela parce qu’un chimiste a inventé la fuchsine, parce que
pour moi fuchsine rime avec ruine, en ce sens que cette poudre tue à
tout jamais nos garances.
Pontmartin parle ici de ses _mercredis_ de l’_Univers illustré_,
où il faisait à ce moment le _Courrier de Paris_, pour suppléer le
courriériste en titre, M. Paul Parfait[329], absent ou empêché.
Outre qu’il obligeait ainsi son éditeur et ami M. Michel Lévy, le
propriétaire du Magazine, ces chroniques, où il excellait, l’amusaient.
Trois ans de suite—1866, 1867, 1868—il lui arriva de faire, pendant
plusieurs mois ou plusieurs semaines, l’intérim de M. Parfait. Son
nom, d’ailleurs, ne paraissait pas. Les _Courriers de Paris_ étaient
uniformément signés _Gérôme_. Mais quand Pontmartin tenait la plume,
les lecteurs s’apercevaient bien vite qu’on leur donnait, non plus
seulement du Parfait, mais du plus que parfait.
Les _Idées de M^{me} Aubray_, dont les hôtes de La Malle avaient eu la
primeur, furent jouées au Gymnase le 16 mars 1867. Quelques semaines
plus tard, Pontmartin rendait compte en ces termes, à Autran, de la
première représentation et de ses suites:
...Vous parlez d’Alexandre Dumas fils et de sa pièce; ne croyez
pas à un succès aussi complet que celui qu’on pourrait supposer
d’après certains articles et d’après l’effet voulu de la première
représentation. La salle avait été admirablement composée; les deux
premiers actes avaient charmé, mais les deux derniers rencontraient
une résistance qui n’a cédé que lorsque le rideau s’est relevé et
qu’on a nommé l’auteur. A dater de la quatrième représentation, la
réaction a commencé et dure encore; l’impression du public raisonnable
est celle que nous avions vaguement éprouvée et dont je vous faisais
l’aveu, le lendemain de la lecture: un sujet impossible, révoltant
même, traité avec une habileté prodigieuse. Si le rôle de Barantin
n’avait pas été joué par Arnal, qui est merveilleux, et si la pièce
avait été terminée, comme elle l’était en novembre, par le mot
enfantin de Lucienne: «Mon bouvreuil est guéri!» je ne sais pas trop
ce qui serait arrivé. Le: «C’est égal, c’est raide!» adopté à la
dernière répétition générale, a tout sauvé; le public, voyant qu’Arnal
était de son avis, s’est tenu pour satisfait.
Croiriez-vous, mon cher ami, que je n’ai plus revu le triomphateur?
D’une part, j’ai eu honte de ne pas être chargé, comme il s’y était
attendu, de rendre compte de _Madame Aubray_ dans la _Revue des Deux
Mondes_[330]; de l’autre, j’étais écrasé de travail pendant qu’il
passait, du moins je le suppose, des fatigues du Gymnase aux émotions
de sa nouvelle paternité; et puis l’avenue Trudaine est bien loin
de l’avenue de Wagram; et puis les courants de la vie parisienne et
littéraire nous entraînent en sens divers; le Père Félix vient de
me citer en chaire dans la même conférence où il éreinte l’_Affaire
Clemenceau_; et puis les vitrines des papetiers, sous ce titre
ébouriffant: _Menken, sa mère et Alexandre Dumas père_, nous montrent
une série de photographies d’une telle indécence, que ce nom populaire
en est encore compromis... Tout cela rend bien difficile ce qui nous
semblait si simple sous le beau soleil de Provence, dans ce cadre
offert par votre charmante hospitalité. Mais me voilà, mon cher ami,
en plein bavardage, et j’oublie que vous aurez peut-être quelque peine
à me lire[331]; j’ai tant de plaisir à vous écrire! Guérissez-vous
vite, arrivez-nous! L’Exposition paraît mieux tourner depuis quelques
jours et devenir intéressante; le temps s’adoucit; le soleil ne garde
plus l’anonyme; Gaillard est ici jusqu’au 15 mai, et Laprade va
revenir[332]...
Le Père Félix, en effet, dans sa quatrième conférence de 1867, qui
fut prononcée le 31 mars et qui traitait des _causes de la décadence
artistique_, avait cité Pontmartin et l’avait fait en ces termes: «Pour
assurer ces succès deux et trois fois honteux qui humilient ensemble
la littérature, l’art et l’humanité, vous savez les puissances qu’on
invoque: entre toutes, ces quatre choses qu’un critique justement
illustre[333] a si bien nommées ‘les quatre grandes puissances de
la littérature contemporaine: l’Annonce, l’Affiche, la Prime et la
Réclame[334]’».
Etre cité en chaire, devant un auditoire tel que celui de Notre-Dame,
c’était pour l’auteur des _Causeries littéraires_, la plus enviable des
récompenses. Presque au même moment lui arrivaient d’autres éloges qui,
pour venir de moins haut, ne laissaient pas d’être de quelque prix.
Au mois de juin 1867, il publia le tome IV des _Nouveaux Samedis_.
Le très spirituel Arthur de Boissieu[335] lui consacra une de ces
_Lettres d’un Passant_ qui obtinrent, à la fin du second Empire, un
si légitime succès, si fines, si vivantes, si sérieuses sous leurs
airs d’enjouement et de badinage. Il louait en Pontmartin «le goût
qui choisit, l’esprit qui charme et l’art d’écrire aussi juste qu’il
pense». Il vantait «son amour des lettres humaines, sa fidélité aux
croyances embrassées, et cette noblesse native qui, dans le cours d’une
vie honorable et longue, l’avait tenu à l’abri des défaillances et
au-dessus du soupçon». Puis venait cette page:
M. de Pontmartin est un incomparable charmeur. Il prend le lecteur par
la confiance qu’il inspire et le retient par la grâce qu’il déploie.
Il a la force de se contenir et l’art de se diriger. Il se développe
avec calme comme une rivière au long parcours qui ne retarde sa marche
qu’afin de donner à ses flots plus d’espace pour féconder la terre
et réfléchir les cieux. Il sait son chemin, et s’il s’en détourne
parfois, c’est pour décrire plus de terrains et embrasser plus
d’horizons. Sa critique observe, découvre, conclut et crée. J’oserais
lui reprocher quelques faiblesses amicales et certaines indulgences
partielles qui partent de son cœur et non de son esprit; mais comme il
revient vite à l’impartialité première qui est le fond de sa nature
et le signe de son talent! En parlant de ses amis, il ne cesse pas
d’être vrai, mais il devient prodigue; sans leur retrancher aucune des
qualités qu’ils possèdent, il leur suppose celles qui leur manquent ou
leur prête celles qu’il a. Même en supposant, il reste juste; même en
prêtant, il reste riche[336].
VI
Dans sa lettre à Autran, du 20 février, Pontmartin lui parlait d’un
roman qu’il écrivait pour le _Figaro_. Il s’agissait des _Corbeaux du
Gévaudan_ qui furent publiés en feuilleton, dans le journal de la rue
Rossini[337], du 26 avril au 3 juin 1867.
Le 19 août 1858, dans son rapport à l’Académie française sur les prix
de vertu, M. Saint-Marc Girardin avait raconté une touchante histoire:
En 1821, disait-il, un affreux assassinat fut commis à Joucas
(Vaucluse), sur la personne de la veuve Boyer. Un paysan de ce
village, nommé Durand, fut accusé d’avoir commis le crime.
Beaucoup de témoignages se réunirent contre lui; cependant, il fut
acquitté à une voix de majorité. Durand, pendant les débats, avait
toujours protesté de son innocence. Quand le verdict du jury fut
prononcé, la femme de Durand, qui était convaincue que son mari
n’était pas coupable, s’avança devant le siège des magistrats, et, la
main levée, prenant le Christ à témoin, elle s’écria:
«—Mon pauvre mari est acquitté, mais il n’est pas lavé; il est
complètement étranger, je le jure, au crime affreux qu’on lui a imputé
par suite de machinations infernales, et je prends ici l’engagement
solennel, devant Dieu qui m’entend, et devant vous, messieurs, qui
êtes les représentants de sa justice sur la terre, d’amener bientôt
sur ce banc d’infamie les véritables auteurs de l’assassinat de madame
veuve Boyer.»
...Pendant sept années entières, la femme Durand a partout épié et
surveillé ceux qu’elle soupçonnait d’être les coupables, allant dans
les foires, dans les marchés, causant, questionnant, interrogeant tout
le monde, rassemblant patiemment tous les indices, et, chaque jour de
marché, allant à Apt communiquer ses découvertes aux magistrats. Un
jour enfin en 1828, ayant surpris par hasard un signe d’intelligence
entre les nommés Chou et Bourgue, qui, plus tard, furent condamnés
comme étant les vrais assassins de la veuve Boyer, elle les vit
s’acheminer vers une maison isolée, près du village de Joucas; ils y
entrèrent et s’y renfermèrent.
Madame Durand pensa que, si elle pouvait les entendre causer ainsi
tête à tête, elle parviendrait à surprendre dans leur entretien
le secret qu’elle poursuivait depuis si longtemps, le secret de
l’innocence de son mari. La nuit arrivait. Madame Durand se glisse
près de la maison, gravit un mur, arrive près de la chambre où se
tenaient les deux hommes, se suspend à un treillage en fer qui montait
près d’une croisée, et comme les contrevents n’étaient qu’à demi
fermés, elle voit et elle entend Chou et Bourgue, qui avaient une de
ces conversations qu’ont presque toujours entre eux les complices d’un
crime. Bourgue accusait Chou d’être bavard et d’avoir trop parlé; Chou
demandait à Bourgue de l’argent pour se taire, et Bourgue, qui était
le plus riche des deux assassins et le gendre même de la victime,
Bourgue payait cette fois encore le silence de son complice.
Enfin, madame Durand était maîtresse du secret des coupables; elle
pouvait justifier de l’innocence de son mari. Dès le lendemain,
elle allait à Apt tout révéler au procureur du roi. Une nouvelle
instruction avait lieu, onze accusés étaient traduits devant la cour
d’assises à Carpentras; deux de ces accusés, Chou et Bourgue, étaient
condamnés à mort, et les autres à des peines plus ou moins fortes.
Enfin, surtout, l’innocence de Durand, l’ancien acquitté, était
hautement proclamée par le magistrat qui portait la parole au nom de
la société.
L’acquittement de Durand était de 1822; la condamnation de Chou et de
Bourgue était de 1829. Madame Durand avait mis sept ans à rechercher
et à découvrir la vérité qui devait réhabiliter son mari; sept ans
de peines, de fatigues, de dangers, de soins, d’intelligence, de
courage, de dévouement,—et, au bout de sept ans, un jour de joie et
d’honneur!...
Joucas n’est pas loin d’Avignon, et Pontmartin, dans sa jeunesse, avait
entendu raconter bien souvent les péripéties de ce drame étrange, tous
les détails de cette enquête de porte en porte, poursuivie pendant sept
ans par une héroïque villageoise, ces nuits sans sommeil employées à
épier les coupables, cette maison isolée, cette croisée entr’ouverte,
ce treillage en fer. A ces détails romanesques, mais d’une stricte
vérité, l’imagination ou la tradition populaire avait ajouté un détail
plus extraordinaire encore que tout le reste, dont M. Saint-Marc
Girardin n’avait pas parlé, et qui eût été cependant à sa place à
l’Académie, puisqu’il était renouvelé des Grecs et rappelait l’épisode
des grues d’Ibicus.
Lorsque Chou et Bourgue avaient assassiné, au milieu d’un champ, la
veuve Boyer, un vol de ces corbeaux de passage aux ailes grisâtres,
qu’on appelle _graïo_ dans le pays, avait traversé l’espace, au-dessus
du champ maudit. La victime les vit:
—_Li graïo lou diran_[338], dit-elle d’une voix expirante, et ses
yeux se fermèrent.—Plus tard, à la cour d’assises, ce souvenir avait
arraché à l’un des assassins le suprême et décisif aveu. Tremblant la
fièvre, les yeux égarés, la face déjà couverte des pâleurs de la mort,
le misérable, fou de terreur, avait cru voir passer au fond de la salle
le vol de corbeaux. «Je les vois, dit-il, ils passent, ils passent...
_Li graïo lou diran._»
Pontmartin avait un peu modifié le drame de 1821. Du paysan Durand,
acquitté à une voix de majorité, il avait fait le garde-chasse Jacques
Boucard, condamné aux travaux forcés à perpétuité; de la femme
Durand, il avait fait Suzanne Servaz, la fiancée de Jacques. A cette
transformation, certes, le roman n’avait rien perdu. Courageuse et
touchante, sublimement sainte, pathétique et vraie, Suzanne rappelle,
sans avoir trop à souffrir de ce voisinage, la _Jeannie Deans_ de
Walter Scott et la _Colomba_ de Mérimée. Quand parut le volume, la
critique lui fut indulgente: Dat veniam _corvis_ nec vexat censura
_Columbas_.
Les _Corbeaux du Gévaudan_ sont dédiés à Frédéric Béchard. Béchard,
qui possédait à un assez haut degré le sentiment dramatique et qui
avait eu des succès au théâtre, avait donné à Pontmartin d’utiles
conseils; c’est un peu grâce à lui que l’auteur d’_Aurélie_ et du
_Fond de la Coupe_ avait compris qu’il avait, cette fois, à sortir
de ses habitudes d’analyse, qu’un pareil sujet ne comportait pas de
subtilités psychologiques, qu’il fallait aller droit au but, montrer
les événements et les personnages par le dehors; que c’était, en un
mot, par l’action que devait se dessiner le caractère.
Il y avait eu, au début, entre les deux écrivains, une ébauche de
collaboration, mais une ébauche seulement. Pontmartin m’écrivait, le 11
mai 1867: «Un mot, rien qu’un mot, car me voilà gagné de vitesse par le
_Figaro_ et ne sachant plus où donner de la tête. Ma collaboration avec
Béchard n’a été bonne qu’à me faire perdre plus de temps, de papier et
d’écritures. _En réalité, c’est moi qui ai tout fait_».
Un des principaux dramaturges de l’époque, M. Eugène Grangé[339],
fournisseur attitré de la Porte-Saint-Martin et de l’Ambigu, qui avait
déjà tiré d’une cause célèbre, celle de _Fualdès_, une pièce très
réussie, avait été frappé des éléments de succès que les _Corbeaux du
Gévaudan_ pourraient trouver à la scène. «Les _Corbeaux_ s’impriment,
m’écrivait Pontmartin le 1^{er} septembre... Je ne sais si je vous ai
dit qu’il est question d’en faire un drame, et que M. Eugène Grangé
m’a demandé pour cela des autorisations que je me suis empressé de lui
donner?»
Les _Corbeaux_ avaient des ailes; ils franchirent la frontière, et il
en parut des traductions en Espagne et en Allemagne.
* * * * *
L’année 1867 avait été bonne pour Pontmartin. Ses lettres de cette
époque respirent un vrai contentement; celles à Joseph Autran sont
particulièrement enjouées. Autran est à Vichy, où il voit tous les
jours madame V^{ve} Heine, qui lui parle souvent de Pontmartin, dont
elle achète religieusement et dont elle fait magnifiquement relier
tous les volumes. Le poète ne manque pas d’en informer son ami, qui
est resté à Paris malgré l’Exposition, malgré le Grand-Turc qui vient
d’arriver. Et Pontmartin de répondre aussitôt. Il date ainsi sa lettre:
_Paris-Byzance, je ne sais quelle date de l’Hégire, et, pour ces chiens
de Chrétiens, le 1^{er} juillet 1867_. Après quelques détails sur la
chronique parisienne, arrivant à madame Heine, il lance, sans crier
gare, un des plus énormes calembours qu’il ait jamais risqués: «Que
ne suis-je auprès de vous, dit-il, non loin de cette bonne veuve,
qui me paraît avoir autant d’indulgence que de millions! Vous savez
qu’elle a un intendant qui s’appelle Laroche. Si cet intendant lui
fait attendre l’argent qu’il doit lui envoyer, on pourra dire: _La
Roche-tard-paie-Heine_... Mais j’oublie que le Grand-Turc est dans
nos murs, et qu’on a étranglé des visirs ou jeté des femmes dans le
Bosphore pour moins que cela! C’est _in-sultant_, un pareil degré de
bêtise! donc, je me sauve, en vous remerciant encore...»
Joubert, l’ami de Chateaubriand, écrivait parfois ses lettres en vers,
mais en vers libres[340]. Il arrive à Pontmartin, quand il est en belle
humeur, de remplacer sa prose par des alexandrins auxquels la rime, et
même la rime riche, ne manque pas plus que la mesure. Ainsi fit-il, par
exemple, le 6 décembre 1867. Le 2 mai précédent, les _cléricaux_ de
l’Académie avaient préféré M. Jules Favre au royaliste Autran, et voilà
que le nouvel élu venait de prononcer, au Corps législatif, un violent
discours contre Pie IX et le pouvoir temporel[341]. Pontmartin en
informe aussitôt Joseph Autran; il conserve à sa lettre la physionomie
de la prose; il se trouve pourtant qu’elle est écrite en vers. En voici
la fin:
...Comment rester fidèle à ma cause, à ma foi? On me parle de Dieu, du
Pape et de mon Roi... Bien; mais voici venir un détail qui me navre:
On nomma, l’an passé, le fameux Jules Favre. Qui le nomma? Falloux,
Montalembert, Berryer, Laprade, Dupanloup, tressèrent son laurier.
Aujourd’hui, son discours qui me froisse et me choque, du pouvoir
temporel publiquement se moque. Préférer ce bavard à mon poète Autran,
n’est-ce pas trop haïr l’infortuné _Tyran_, pauvre Machiavel compliqué
de Gribouille, dont l’étoile pâlit, dont le cerveau s’embrouille, et
qu’Arthur de Boissieu, l’homme du vendredi[342], persifla récemment
dans un conte hardi[343]? Pour notre âge de fer en contre-sens
fertile, le mal seul est fécond, et le bien est stérile. Un mensonge
s’accroche à chaque vérité. Vous êtes libéral... Vive la liberté!...
soit; mais que faites-vous de certaine Encyclique qui de quatorze
cent date sa politique? La Révolution vous blesse; ses abus vous
semblent révoltants? Alors le _Syllabus_ dit vrai; soumettons-nous,
dépouillons le vieil homme, et que 89 aille le dire à Rome!—ô cercle
vicieux, même pour la vertu! Dieu, que dois-je penser, et de moi que
veux-tu?... Un sphinx chaque matin veille devant ma porte. Faut-il
interroger l’énigme qu’il m’apporte? Il me dévorera, si je devine
mal, dût ma vieille carcasse être un maigre régal. Si je devine
bien, hélas! qu’y gagnerai-je? Pourrai-je triompher du trouble qui
m’assiège? Si le mot est _Peut-être_, il vaut mieux l’ignorer; mieux
vaut croire et bénir que maudire et pleurer. Plutôt que de hanter le
dangereux dédale, mieux vaut s’agenouiller humblement sur la dalle,
crier: _Meâ culpâ!_ je suis un grand crétin, puis dire à mon ami: Tout
à vous,
PONTMARTIN.
CHAPITRE XII
LA REVANCHE DE SÉRAPHINE
LES TRAQUEURS DE DOT
(1868-1870)
Élection d’Autran à l’Académie. Chasses dans la Crau et la
Camargue.—M^{lle} Rachel et Ponsard, _Pernette_ et Victor de
Laprade.—M. Victorien Sardou et la _Dévote_. La _Revanche de
Séraphine_.—Mort de Lamartine et de Sainte-Beuve.—Les _Traqueurs de
dot_ et le _Figaro_.—L’Empire libéral. Prévost-Paradol. La guerre
et la _Marseillaise_, Paul Chevandier de Valdrôme. Histoire d’une
décoration.
I
Au commencement de 1868, Pontmartin eut encore une vraie joie: elle
lui vint de l’Académie. Il n’avait pas voulu s’y présenter; il avait
repoussé toutes les avances que lui avaient faites les maîtres du
logis. Mais cette _immortalité_ dont il ne voulait pas pour lui-même,
il la désirait ardemment pour un autre, pour son cher Autran, que
minait depuis longtemps la _fièvre verte_ et qui tenait pour rien et
son hôtel de la rue de Montgrand[344], et La Malle et Pradine, et ses
autres domaines, tant qu’il ne serait pas assis sous la coupole du
Palais-Mazarin. Pontmartin qui, depuis plusieurs années, multipliait
en sa faveur les visites et les lettres, eut enfin la satisfaction de
pouvoir lui adresser, le 24 février 1868, ce bulletin de victoire: