bourgeoises, régulières et proprettes. Peu de voitures. Sur de larges
trottoirs, çà et là, un groupe de promeneurs; sur les bancs espacés
entre les platanes, des arrière-neveux de Philémon et de Baucis,
lisant tranquillement leur journal. Aux fenêtres entr’ouvertes, à
travers de légers nuages de mousseline, des sourires de _mamans_, de
fins visages de _bébés_ agitant à la brise printanière les ballons
roses des magasins du Louvre. Dans les jardins encore épargnés par la
démolition universelle, dans l’épaisseur des marronniers de la cité
Malesherbes, que n’habitait pas encore M. Henri Rochefort, un merle
siffleur préludait aux sarcasmes du terrible _lanternier_. Derrière
la grille des petits hôtels, on voyait des volées de moineaux se
disputant les miettes de pain éparpillées par les élèves de l’École
commerciale ou ceux du collège Rollin. A la sortie des classes,
c’étaient des cris de joie, des gazouillements d’oiseaux délivrés de
leur cage, d’amusantes poussées d’adolescents en belle humeur. Presque
la campagne, au sortir du coin le plus tumultueux de la plus fiévreuse
des villes; une miniature de l’Éden à vingt pas d’un diminutif de
l’enfer; une vague sensation d’apaisement et de bien-être. J’ai passé
là huit ans, et je dois croire que j’y étais à peu près heureux,
puisque mes jours les plus néfastes étaient ceux où le _Siècle_ me
qualifiait d’idiot et où le _Charivari_ me traitait d’imbécile[310].
En même temps qu’il quittait la rue Saint-Lazare pour l’avenue
Trudaine, il transportait ses pénates littéraires à la _Gazette de
France_.
Pontmartin se trouvait un peu gêné à l’_Union_, où il était entré,
nous l’avons vu, en 1858. Grave, solennel d’allure, souvent dogmatique,
le journal de M. Laurentie n’était pas le cadre qui convenait à
sa verve exubérante, à ses vivacités de plume, à ses boutades
humoristiques. Dès qu’il put le faire honorablement et sans rupture,
il cessa sa collaboration. Je ne lui cachai pas mon regret de le voir
abandonner une feuille plus politique sans doute que littéraire, mais
qui, la première parmi les feuilles parisiennes, avait accueilli ses
causeries de province. Il me répondit, le 10 janvier 1863:
Ce qui m’a décidé, mon cher ami, c’est le désir de rendre service à
mon compatriote Frédéric Béchard[311], qui m’avait donné des preuves
de dévouement pendant la crise Charbonneau. Or, Béchard avait grande
envie d’être mis en possession d’un feuilleton dramatique, ce qui
est le _hoc erat in votis_ d’une certaine catégorie d’écrivains
parisiens. Nous ne voulions pas déloger le pauvre Escande[312], qui
en serait mort de chagrin, et Janicot[313] a mis pour condition que
nous entrerions ensemble, l’un portant l’autre. Cela durera tant que
je pourrai y suffire. Mais je sens que je vieillis. Je suis comme
ces ténors fatigués, qui ne peuvent plus donner que certaines notes.
Chose singulière! A mesure que je deviens vieux, les notes qui me
resteraient, ce serait la charge, la caricature, la fantaisie en prose
et même en vers, toutes choses qui ont besoin de jeunesse et qui, à
mon âge, ressemblent à des anachronismes ou à des grimaces.
Sa collaboration à la _Gazette de France_ devait durer vingt-huit ans.
Il l’inaugura, le samedi 13 décembre 1862, par un article sur le roman
de _Sibylle_, par Octave Feuillet.
Ses feuilletons de la _Gazette_—ils paraissaient sous le titre de
_Semaines littéraires_—ne se ressentent aucunement—est-il besoin
de le dire?—de la fatigue dont il se plaignait dans sa lettre du
10 janvier. Il est aussi en verve que jamais, qu’il parle de Louis
Veuillot ou de Lamartine, de M. Ernest Feydeau ou de M^{me} Sand, de
M. Guizot ou de M. Michelet. Il nous a dit tout à l’heure son goût,
très vif en effet—et très ancien—«pour la charge, la caricature,
la fantaisie en prose et en vers». Son article sur _la Sorcière_ de
Michelet[314] est, en ce genre, un modèle qui sera difficilement égalé.
Le jour où il écrivit ce feuilleton, il était en fortune, selon le mot
de M^{me} de Sévigné.
Un jour que Pontmartin faisait visite à M. Silvestre de Sacy, celui-ci
le gronda doucement de son engagement hebdomadaire. «Quand on écrit un
article par semaine, lui disait l’académicien, c’est beaucoup s’il y en
a un de bon sur quatre!» Pontmartin n’en demandait pas tant,—ce qui ne
l’empêchait pas de mettre souvent quatre fois de suite dans le mille.
II
Au commencement de 1863, il écrivait encore dans le _Journal de
Bruxelles_. D’une de ses lettres de cette époque, je détache ces
lignes: «Le directeur du _Journal de Bruxelles_ a soin de me relancer
de temps en temps; les lettres que je lui adresse m’amusent, sauf à
ne pas produire le même effet sur les lecteurs belges. J’y trouve une
sorte de soupape pour les commérages parisiens qui ne peuvent trouver
place dans ma Causerie littéraire, et j’y mêle des assaisonnements qui
ne seraient pas toujours du goût de M. le comte Treilhard[315].»
Du 1^{er} janvier 1863 au 9 juin, jour où prit fin sa collaboration
au _Journal de Bruxelles_, Pontmartin n’envoya pas à la feuille belge
moins de onze articles.
Sa grande affaire, au demeurant, était la publication de ses Causeries
littéraires. Chaque année, il en donnait un nouveau volume. En 1862,
1863 et 1864, parurent les trois séries des _Semaines littéraires_.
Pendant que s’imprimait la troisième série, il tomba très gravement
malade et force lui fut d’interrompre ses Samedis. Le 27 février 1864,
il fut atteint d’une fluxion de poitrine, qui mit ses jours en danger.
Ce fut seulement le 10 mai qu’il put quitter Paris et se rendre chez
sa belle-mère, à la Mûre, où il n’avait pas à redouter l’invasion des
affaires et des visites qui, aux Angles, seraient venues contrarier sa
convalescence. Celle-ci ne dura pas moins de quatre mois, passés dans
l’Ardèche et coupés par une saison de trois semaines à Vichy.—«Vichy
est le lieu le plus ennuyeux de la terre, m’écrivait-il le 12 juillet,
et je déplore le sophisme médical qui m’a envoyé à des eaux digestives
sous prétexte de réparer d’une pleuro-pneumonie l’irréparable outrage:
je n’ai qu’une consolation, c’est de voir mon Empereur, dont l’état
empire, plus affaissé et plus déjeté que moi...» Comme sa lettre
renfermait deux ou trois calembours, j’en conclus que le mal était
décidément conjuré. La rentrée aux Angles n’eut lieu qu’à la fin
d’août, et il y resta six mois afin d’éviter l’hiver parisien.
Le 1^{er} mars 1865, il réintégrait l’avenue Trudaine et préparait
la publication de la première série des _Nouveaux Samedis_. Tandis
qu’autrefois à ses volumes de critique se venaient joindre des volumes
de contes et de nouvelles, depuis 1862 il semblait avoir renoncé à
écrire des œuvres d’imagination. Il avait bien donné au _Correspondant_
de 1863 un court récit, _Un Trait de lumière_[316]; mais c’était tout.
En 1865, il revint au roman, et il y fut ramené, on va le voir, par des
motifs qui n’avaient rien de romanesque.
Il m’écrivait, de Paris, le 27 avril 1865:
Laprade est parti vendredi; Gaillard annonce son départ pour mardi.
Ces chaleurs si précoces et si extraordinaires mettent en fuite tous
ceux qui n’ont pas à Paris une chaîne d’or, de fer ou de fleurs. Quant
à moi, mes chaînes littéraires se sont multipliées et compliquées.
Tous mes revenus méridionaux me manquant à la fois, je me suis
effrayé, et j’ai accepté les offres de l’_Illustration_, qui désirait
rompre avec le _Siècle_, son bateau remorqueur, et passer de gauche
à droite. Mais je me suis embarqué dans une _série fantastique_ qui
m’effraye et où, comme Petit-Jean, ce que je sais le mieux, c’est
mon commencement. Il me manque, pour y réussir, du poignet, une
connaissance suffisante de l’ancien et du nouveau Paris, et une foule
d’autres choses...
On était alors au plus fort des démolitions de Paris. L’œuvre était
grande, utile, nécessaire même; mais les poètes, les rêveurs, les
flâneurs n’y trouvaient pas leur compte. On leur donnait une belle
lampe toute neuve, propre et bien polie, en échange de leur vieille
lampe, pleine de rouille et passée de mode; mais ils se rappelaient le
conte des _Mille et une Nuits_, et ils se demandaient, comme Aladin,
s’ils n’allaient pas perdre au troc et si cette vieille lampe, dont
les débarrassait le Magicien africain,—c’est M. Haussmann que je veux
dire,—n’était pas précisément _la lampe merveilleuse_. A mesure que
le vieux Paris s’effaçait et que s’élevaient les nouvelles bâtisses,
leur imagination réagissait contre cette immense débâcle de toutes les
poésies du passé. Plus les boulevards s’allongeaient, plus les rues
s’élargissaient, plus les façades neuves rivalisaient de monotonie et
de blancheur, plus ils s’enfonçaient dans leurs souvenirs et leurs
songes. C’est cet état d’âme dont la description avait tenté Pontmartin.
Il supposait un vieillard, poète ou artiste en son temps, contemporain
des premiers récits d’Hoffmann et des promenades de Victor Hugo
à travers la cité ou la cathédrale du moyen âge. Le chevalier
Tancrède—ce sera le nom de son héros—revient à Paris après de longues
années d’absence; il regarde autour de lui et se demande avec angoisse
si l’âge a obscurci sa vue ou s’il est le jouet d’un cauchemar. Le
berceau de son enfance, le théâtre de ses plaisirs, le nid de ses
amours, le refuge de ses chagrins, tout a disparu; il ne sait pas même
où loger ses regrets; il lui semble que son exil recommence sur les
lieux mêmes où il vient de finir: c’était son corps qui n’avait plus de
patrie; maintenant, c’est son âme. Là où il ne se croyait qu’absent, il
se reconnaît étranger. Bien des images perdues au fond de sa pensée s’y
réveillent pour mourir encore; bien des liens qui s’étaient détendus se
resserrent un moment pour se briser à jamais. Ce quartier, cette rue,
cette maison, cet escalier, cette chambre, autant de figures aimées,
devenues des visages indifférents; s’ils ont encore des larmes dans les
yeux ou des sourires aux lèvres, ces sourires et ces larmes sont pour
d’autres que lui.
Sombre, pessimiste, morose, refusant de subir le _trop près_ et se
rejetant sans cesse dans le lointain, le chevalier Tancrède vit moins
avec les réalités du présent qu’avec les fantômes du passé. Les villes
ont des âmes comme les hommes. Le vieux Paris a une âme; le chevalier
la connaît, il l’aime, et c’est elle qu’il regrette et qu’il pleure.
C’est elle qu’il essaie de retrouver dans ses longues flâneries du
soir à travers un Paris bizarre, _entre chien et loup_, fantasque,
paradoxal, humoristique, railleur, sinistre, imaginaire.
J’avais applaudi aux premiers chapitres qui avaient pour titre, dans
l’_Illustration_, _Paris fantastique_, Pontmartin m’écrivit, le 9 juin
1865:
Je vous remercie de ce que vous me dites d’encourageant au sujet de
_Paris fantastique_. Je ne savais pas trop bien, au début, où j’allais
et ce que je pouvais faire; à présent, il me semble que mon idée se
dessine un peu plus clairement, et j’y mets un peu de passion, ce qui
est toujours une chance de réussir. Cela s’appellera, chez Michel
Lévy, _Entre chien et loup_, et si je ne m’essouffle pas trop vite, il
est possible que cette série suffise au volume tout entier...
Ce fut seulement au printemps de 1866 que le livre parut. «Savez-vous,
mon cher ami, me mandait Pontmartin le 8 avril, savez-vous de qui
dépend la date précise de la mise en vente de mon petit volume? Des
Apôtres; mais, hélas! des Apôtres revus, corrigés et naturalisés par
Ernest Renan. En d’autres termes, Michel Lévy prétend que, dans mon
intérêt même, je ne dois pas paraître dans la même semaine que ces
nouveaux _Apôtres_ qui absorberont, pendant huit jours, toute son
activité commerciale. Soit; mais j’aimerais mieux céder le pas à un bon
livre...»
D’une autre lettre, écrite quelques jours après la publication, qui eut
lieu le 19 avril, j’extrais ce passage:
...Je n’ai pas du tout prétendu faire un roman. Vous avez d’assez
bons yeux et vous êtes assez du métier pour avoir constaté, soit
dans l’_Illustration_, soit dans le volume, que j’étais arrivé à la
79^e page sans savoir où j’allais. Mon idée avait été d’abord de
faire une série de tableaux ou de croquis où le vieux et le nouveau
Paris auraient été mis en présence dans des cadres fantastiques.
Je ne tardai pas à reconnaître que l’entreprise était au-dessus de
mes forces, et que je n’avais pas d’ailleurs le pied assez parisien
pour m’en tirer. C’est alors que j’employai le coffret d’Adolphine
comme planche de sauvetage, et que je pus tant bien que mal arriver
jusqu’au port. J’avais paru dans de si mauvaise conditions, mon récit
avait été tellement haché et si peu remarqué dans l’_Illustration_,
que, sans vous et Michel Lévy, je ne l’aurais peut-être pas publié
en volume. Vous voyez que les remerciements que je vous dois sont de
plus d’un genre; certes, si j’avais reçu, l’an passé, le quart des
encouragements que je reçois aujourd’hui, je puis dire que je n’aurais
pas si souvent jeté le manche après la cognée et que le livre serait
meilleur[317]...
L’apparition d’_Entre chien et loup_ coïncidait avec les préliminaires
de la guerre austro-prussienne. Le petit volume allait donc avoir
contre lui, non seulement Renan et ses _Apôtres_, mais encore Bismarck
et la bataille de Sadowa, Le chevalier Tancrède contre le comte de
Bismarck, c’était le pot de terre contre le pot de fer. Le pauvre pot
de terre ne fut pourtant pas mis en éclats. Il résista si bien que,
peu de semaines après, il fallut procéder à une nouvelle édition. Ce
fut, pour l’auteur, l’occasion d’écrire une très spirituelle préface. A
ceux qui reprochaient à son livre de «n’être pas un roman dans l’exacte
acception du mot», il répondait:
...Est-il bien nécessaire que toute œuvre d’imagination et de
fantaisie soit un roman?... Faut-il croire, comme Sganarelle, que
_tout soit perdu_ si, de la première page à la dernière, ensemble
et détails ne sont pas combinés, calculés, ficelés, serrés comme la
cravate d’un garçon de noces, en vue du grand événement qui doit
combler les vœux d’Arthur, punir les fautes de Rodolphe, châtier les
faiblesses de Madeleine, et conduire le dénouement à la mairie ou au
cimetière? Qui dit imagination, dit la plus indépendante des facultés
humaines, et n’est-ce pas la condamner à une véritable servitude, que
de la forcer à s’ajuster toujours aux mêmes cadres, à entrer dans les
mêmes moules, à passer par le même chemin, à trébucher dans la même
ornière? Si vous aviez, comme moi, par goût de dix-huit à vingt-cinq
ans, par habitude de vingt-cinq à trente, et par état de trente à
cinquante-cinq, lu des myriades de romans, vous me pardonneriez
d’avoir essayé de faire un roman qui n’en soit pas un.
La vérité est que le livre manque d’unité. La fin ne correspond pas au
début. Commencé comme un conte fantastique, l’ouvrage se continue et se
termine comme un roman: _questa coda non è di questo gatto_.
Ce petit volume d’_Entre chien et loup_ n’en méritait pas moins
son succès. Le chapitre sur _Maria-Thérésa_, sur la Malibran du
Théâtre-Italien et sur la Thérésa du café _Bataclan_, eût suffi à le
justifier. Ce n’est qu’un pastel, mais dont les couleurs n’ont point
pâli, et que ne doit pas faire oublier l’eauforte glissée quelques mois
plus tard par Louis Veuillot dans les _Odeurs de Paris_[318].
III
L’auteur des _Causeries littéraires_ avait quitté la _Revue des Deux
Mondes_ en mai 1862. Buloz et Pontmartin ne pouvaient pas s’entendre
et ils ne pouvaient pas non plus se passer l’un de l’autre. Ils ne se
lassaient pas de se rechercher, de se brouiller et de se raccommoder.
Le 1^{er} juin 1866, la _Revue_ publiait un article intitulé:
_Symptômes du temps. La Curiosité en littérature. IDÉES ET SENSATIONS,
par MM. de Goncourt_. Il était signé: _F. de Lagenevais_. L’article
était de Pontmartin; nul ne pouvait s’y tromper. Comme je lui en avais
écrit aussitôt, il me répondit, le 7 juin:
...L’article sur les Goncourt est bien de moi, et vous le retrouverez
probablement dans mon douzième volume. Comme j’avais été obligé de
l’abréger pour des nécessités de pagination et comme je n’étais pas
bien sûr que le ton général ne fût pas çà et là en contradiction avec
quelques-uns de mes anciens articles sur les deux frères jumeaux de
la sensation et de l’idée, j’ai accepté la proposition de Buloz, qui
a été, pour la première fois, d’avis de recourir à cette élastique
signature de Lagenevais. Le Lagenevais en chair et en os n’existe
pas...
Le 1^{er} juillet et le 1^{er} août 1866, deux autres articles—l’un
sur les _Romans nationaux_(?) _de MM. Erckmann-Chatrian_, l’autre
sur le roman de Dumas fils: _Affaire Clemenceau; mémoire de
l’accusé_,—paraissaient également sous la signature _Lagenevais_. Dans
le tome IV des _Nouveaux Samedis_, à la suite de ces trois articles,
on en trouve un quatrième, sur _la Littérature pieuse_, qui a son
histoire. La voici, telle que l’a contée, dans une de ses lettres,
Pontmartin lui-même:
Puisque vous aimez, m’écrivait-il, à connaître nos dessous de cartes
littéraires, voici l’histoire de ce chapitre. Il devait paraître
dans la _Revue des Deux Mondes_ et faire suite, sous le titre de
_Symptômes du temps_, aux trois morceaux qui ouvrent ce nouveau
volume. Quand je quittai Paris en juillet 1866, Buloz, qui désirait
alors me rattacher tout à fait à la _Revue_, me demanda, presque en
forme de gageure, si je me croyais capable de faire un article où,
tout en restant chrétien bien sincère et bien net, je ne m’écarterais
pas trop des traditions de la rue Saint-Benoît. Il paraissait y voir
un moyen de conciliation; j’acceptai. D’autre part,—car je ne crains
pas de me montrer à vous dans toutes mes faiblesses,—j’en voulais
un peu à M^{gr} Dupanloup, qui, se donnant la peine de dresser un
catalogue de bibliothèque à l’usage des gens du monde, y avait mis M.
Roselly de Lorgues[319] (ma bête noire) et avait complètement passé
sous silence mes _Causeries littéraires_. C’est sous cette double
influence que j’écrivis mon article. Mais je perdis du temps; je fus
surpris chez un de mes beaux-frères par les terribles inondations de
septembre. Mon article ne partit des Angles que le 1^{er} octobre.
Buloz et ses fils étaient à la campagne; l’article tomba entre les
mains de M. Challemel-Lacour[320], démagogue et voltairien pur sang,
qui intercepta, pendant plus d’un mois, l’article et mes lettres, se
bornant à dire à ses patrons que _cela n’était nullement dans l’esprit
de la Revue_; si bien que M. Buloz m’a avoué en décembre ne m’avoir
pas lu: mais dans l’intervalle, et à la suite des inondations, étaient
arrivés les mandements et la brochure[321] de l’Évêque d’Orléans, et
la situation s’était tellement envenimée, que Buloz voulait attaquer
M^{gr} Dupanloup devant les tribunaux!!! Je repris mon manuscrit;
j’aurais dû peut-être le jeter au feu; mais vous connaissez les
secrètes faiblesses des auteurs; je le fis lire à mon fils, qui vaut
mieux que moi. Il n’y trouva rien ou presque rien qui dût m’empêcher
de le publier. Voilà toute l’historiette, mon cher ami, et maintenant
vous voyez combien je dois savoir gré à mes amis de laisser de côté
ces questions délicates pour lesquelles je ne pouvais donner au public
les explications que je vous donne. Ainsi donc, merci toujours! merci
pour ce que vous dites, et pour ce que vous ne dites pas[322]!...
IV
Le 1^{er} août 1866, nous venons de le voir, Pontmartin avait publié un
article sur Alexandre Dumas fils. A l’automne, il devait se rencontrer
avec l’auteur du _Demi-Monde_, à la campagne, chez leur ami commun, M.
Joseph Autran. Le 15 octobre, ce dernier lui écrivait de La Malle, l’un
de ses châteaux[323]; il en avait presque autant que le roi de Bohême:
...Dumas partira de Paris le 5 novembre et restera chez moi jusqu’au
20. Cette époque vous convient-elle, et puis-je espérer que vous serez
aussi généreux que lui? Vous pourriez l’être davantage en arrivant
plus tôt et en restant plus tard... Quelles intimes et charmantes
réunions cela va faire! Figurez-vous que nous aurons la primeur de
cette comédie que Dumas vient d’achever à peine. Il l’apporte dans sa
valise. «J’ai hâte, m’écrit-il, de vous lire cette curieuse étude qui
ne ressemble à rien de ce qui a été fait.» C’est à Pradine[324] que
nous vous recevrons. Cela vous est égal, n’est-ce pas?...
Pontmartin n’avait garde de ne pas répondre à ce gracieux appel. La
réunion eut lieu dans les premiers jours de novembre, non à Pradine,
mais à La Malle. L’auteur des _Jeudis_ et des _Samedis_ passa, dans
l’hospitalière maison du poète, une délicieuse semaine[325]. Dumas lut
sa comédie, _les Idées de M^{me} Aubray_. Il n’était pas seulement un
habile dramaturge, c’était aussi un merveilleux causeur. Pontmartin fut
charmé, mais il ne fut pas conquis. De retour aux Angles, il écrivait à
Joseph Autran:
Les Angles, mercredi soir, 14 novembre.
Mon cher ami, figurez-vous que je n’ai quitté Marseille que mardi
à onze heures, et encore ce diable de Dumas voulait m’emmener à
Toulon, à Cannes, à Nice, à Hyères, et en mille autres lieux! J’ai
triomphé de ce fascinateur et de ma propre faiblesse; je suis revenu
ici, et, comme la vertu est toujours récompensée, j’ai trouvé au
logis deux des plus ennuyeux visiteurs qui aient jamais franchi mon
seuil... Je n’avais pas besoin, cher ami, de ce contraste pour me
remémorer avec cette mélancolie inséparable de nos meilleures joies
des journées trop vite écoulées et pleines de votre image. Quelle
semaine! quels sujets de réflexions de toutes sortes! Je ne puis,
malgré mes sympathiques efforts, me rendre un compte bien net de
l’impression qu’a produite sur moi le héros de la fête. C’est à peine
s’il suffirait de me dédoubler pour faire le triage. L’esprit est
ravi, le cœur est attristé, l’âme n’est pas satisfaite. Ce type si
moderne, si profondément et si brillamment contemporain, intéresse et
émeut par la peine même qu’il prend pour troubler ou tarir les sources
les plus hautes et les plus pures d’intérêt et d’émotion. C’est un
plongeur intrépide et robuste qui a touché du pied le fond de la mer,
qu’un prodigieux élan a fait remonter à la surface, mais qui, au lieu
de regarder en l’air pour jouir de la vue du ciel, des étoiles et de
l’horizon, s’obstine à regarder, à travers cette onde perfide qui
n’a plus de secrets pour lui, les plantes marines et le sable, le
gravier et la vase où il a failli s’empêtrer et s’embourber. On lui
sait gré de ce qu’il est en songeant à ce qu’auraient pu le faire sa
naissance, son éducation, son premier entourage, les leçons qu’il a
reçues, les exemples qu’on lui a donnés. On l’admire, on l’aime...
et on le plaint... O mon ami! Nous à qui la vertu est apparue tout
d’abord sous les traits d’un père et d’une mère, songeons à ce qu’il y
a eu d’affreux dans cette situation où c’est une chose énorme, presque
héroïque, d’être tout à fait un honnête homme, un galant homme selon
le monde!
Victor de Laprade, invité lui aussi par Autran, n’avait pu se rendre à
La Malle. Pontmartin lui fit part de ses impressions dans une lettre du
22 novembre:
Savez-vous ce qui m’a guéri... pour quelques mois? La société de M.
Dumas fils... Voilà donc la perfection du bel esprit français de 1866,
le produit le plus complet, le plus brillant, et, pour être juste,
le plus _propre_ de la société moderne, une intelligence d’élite, le
Morny du coup de théâtre et de la scène filée, auquel il ne manque
plus que la patente et le brevet avec garantie du gouvernement! Et
remarquez qu’il est charmant, que je crois même qu’il se calomnie
quand il fait étalage de table rase et de matérialisme pratique; mais,
grand Dieu! que sont donc les autres? Et nous, remercions le ciel de
nous avoir fait naître loin de ces zones torrides, hors de portée de
ces pommes d’or croissant sur les bords d’un lac empesté. Il a, lui,
cinquante excuses pour une; nous, nous n’en aurions point.
Fils d’un père honnête homme et d’un fervent chrétien,
A ce Dunois du drame, ami, n’enviez rien!...
Le lendemain du jour où il écrivait cette lettre, un coup terrible
venait atteindre Pontmartin et le frapper au cœur. Sans que rien l’y
eût préparé, il apprenait la mort de Joseph d’Ortigue[326], l’éminent
critique musical, son compatriote et son plus intime ami. Il m’écrivit
le 28 novembre: