Je me joignis à son frère, à ses amis, pour lui rendre les devoirs

suprêmes. Un prêtre qui l’avait connu enfant et qui, par un coup de la

Providence, avait été amené chez lui au commencement de cette maladie

qui tourna si court, prononça les dernières prières. Pendant que nous

pleurions notre ami en plaignant ses expériences déçues et son talent

flétri dans sa fleur, il priait pour ce pauvre et faible cœur qui

n’avait pas su résister à une déception littéraire, et recommandait à

Dieu l’âme immortelle qui venait de briser ses liens. Le lendemain, à

huit heures du soir, un fiacre nous déposait, ma sœur Ursule et moi,

à la gare du chemin de fer, et je disais un adieu, éternel peut-être,

à cette ville perfide et abhorrée où la mort de Raoul de Maguelonne

venait de donner une consécration sinistre à mes déceptions et à mes

souffrances[295].

Ce chapitre était le morceau capital des _Jeudis_; il était de plus

le lien qui en reliait les deux parties. Il forme le nœud même de

l’ouvrage, puisque c’est à la suite de la scène à laquelle il vient

d’assister que George de Vernay se décide à quitter Paris et à regagner

Gigondas. Pourquoi dès lors l’avoir sacrifié?

Les suppressions que je viens de signaler n’étaient pas seulement

regrettables en elles-mêmes; elles avaient, en outre, cet inconvénient

de créer, dans le livre, assez de vides pour que l’auteur n’eût plus

la matière de ce que les anciens appelaient un juste volume, _justum

volumen_. Ces vides, il les fallait combler. Pontmartin se trouva ainsi

conduit à intercaler dans son ouvrage de véritables hors-d’œuvre, comme

l’_Homme bien informé_ et l’_Invalide de lettres_, et d’autres pages

encore qui n’avaient vraiment rien à y faire.

En voulant «rajuster» les _Jeudis_, Pontmartin les avait gâtés. N’y

aurait-il pas lieu aujourd’hui, dans une édition définitive, de les

donner tels qu’ils furent primitivement composés, tels que Pontmartin

les avait écrits de verve et de premier jet, tels enfin que les avaient

publiés, en 1859 et en 1860, la _Semaine des Familles_ et l’_Univers

illustré_?

IV

Les _Jeudis_ firent un bruit terrible, selon le mot de Sainte-Beuve

lui-même[296]. Les amours-propres avaient été blessés, et les amours

propres ne pardonnent pas. Ce fut un déchaînement général, une tempête

furieuse, auprès de laquelle les orages qui avaient précédemment

accueilli l’auteur des _Causeries littéraires_ et des _Causeries du

Samedi_ n’étaient que des brises légères et de simples bonaces.

Seize ans auparavant, Pontmartin avait dédié à Jules Sandeau son

premier ouvrage; il avait de même inscrit son nom à la première page

des _Jeudis_. L’auteur de _Marianna_ n’était pas un méchant homme, mais

il était faible, et il y avait déjà longtemps que Balzac avait dit de

lui, dans une de ses lettres à M^{me} Hanska: «Jules Sandeau a été une

de mes erreurs... Il est sans énergie, sans volonté. Les plus beaux

sentiments en paroles, rien en action ni en réalité. Nul dévouement de

pensée ni de corps[297]...» Quand il vit Pontmartin attaqué de toutes

parts, il écrivit aux journaux qu’il ne le connaissait plus. Ce fut le

coup le plus cruel, le seul cruel, à vrai dire, que reçut Pontmartin au

cours de cette longue et tumultueuse crise,—la _crise Charbonneau_.

Il affectionnait sincèrement Jules Sandeau; il se réconciliera bientôt

avec lui et il lui donnera jusqu’à la fin de nouvelles et éclatantes

preuves de sa fidèle amitié.

Balzac, en son temps, avait traversé une crise analogue. «Dans la

lutte actuelle, écrivait-il en 1836, je suis seul... Je dois même

rendre justice à la presse, il y a chez elle une quasi-unanimité

contre moi[298].» Cela aussi, Pontmartin l’eût pu dire. Les injures

pleuvaient sur lui comme grêle. Ceux qui étaient nommés dans son livre

poussaient des cris de paon. Ceux qu’il n’avait pas nommés et qui se

voyaient ainsi privés de leur part de célébrité, ne se montraient pas

moins animés, et peut-être étaient-ils les plus violents. Ils prenaient

des airs de mépris, et allaient répétant partout: _Il n’a pas osé

s’attaquer à moi! il eût trouvé à qui parler; il le savait bien et il

s’est gardé des représailles!_ Mais si les attaques se multipliaient,

les réclamations, en revanche, étaient rares. Il n’y en eut que deux.

M. Taxile Delord et M. Ernest Legouvé demandèrent deux rectifications,

portant sur deux erreurs de fait, d’ailleurs de médiocre importance.

L’auteur leur donna aussitôt satisfaction, comme il convenait à un

galant homme. Cela fait, et les attaques continuant, Pontmartin adressa

au directeur du _Figaro_ la lettre suivante:

Paris, le 8 mai 1862.

Monsieur,

Puisque vous ouvrez généreusement à un homme seul contre tous la

porte du _Figaro_, j’entre sans façon, et je vous demande une courte

audience.

Que l’on attaque mon livre et son auteur, je serais très ridicule de

m’en plaindre. Je n’ai fait qu’user du droit de représailles: qu’on

en use à mes dépens sur une échelle plus grande que celle de Jacob!

Liberté, liberté complète, pourvu que les blessures s’arrêtent là où

l’amour-propre change de nom.

La réclamation de M. Taxile Delord a été accueillie par moi parce

qu’elle portait sur un fait que j’ai reconnu vrai et qu’attestaient

nos amis communs.

J’ai été mou, très mou, vis-à-vis de M. Jules Sandeau, parce qu’il me

faut plus de cinq minutes pour m’accoutumer à voir dans un de mes amis

les plus chers mon ennemi le plus cruel.

J’ai autorisé trois hommes particulièrement honorables à régler mon

débat avec M. Legouvé, débat qui ne reposait que sur une erreur

de date, étrangère à la sincérité du récit; ils avaient constaté

d’ailleurs, sur des preuves irrécusables, que spontanément, sans y

être invité, et pour une raison que dira ma nouvelle préface, j’avais

fait, dix jours d’avance, trois fois plus que M. Legouvé ne me

demandait.

Les amis de M. Taxile Delord et ceux de M. Legouvé savent et peuvent

dire si je leur ai fait l’effet d’un homme qui recule devant la

conséquence la plus extrême de ses actes ou de ses écrits.

En somme, pour expier mes excès de _méchanceté_, trois excès de

modération.

Maintenant, à ceux qui seront tentés de m’en demander un quatrième, je

répondrai ceci:

Voulez-vous attendre la seconde édition du livre? C’est l’affaire de

quelques jours.

Êtes-vous pressé? Je le suis plus que vous; il serait inutile de

réclamer d’autres explications que celles qu’on trouvera dans ma

préface. Épargnez-vous donc la peine de prendre le plus long, et

contentez-vous de me demander le nom et l’adresse des amis chargés de

répondre pour moi: ils sont désignés d’avance et ils sont prêts.

Encore une fois, Monsieur, veuillez agréer mes remerciements et croyez

à mes cordiales sympathies.

Armand DE PONTMARTIN.

Les deux amis choisis par Pontmartin étaient Léopold de Gaillard et Léo

de Laborde, ancien représentant de Vaucluse, l’un des plus énergiques

députés de la droite à la Législative. L’honneur de l’auteur des

_Jeudis_ était en bonnes mains. Aucune réclamation nouvelle ne lui fut

adressée, aucune demande d’explications ne se produisit.

Sa lettre du 8 mai lui avait valu parmi les _jeunes_ de chaudes

sympathies. Jules Claretie s’en fit l’interprète dans un petit journal

qui ne laissait pas de tenir alors assez brillamment sa place au

soleil, le _Diogène_. Très touché de son article, Pontmartin l’en

remercia aussitôt:

Dimanche matin, 11 mai.

En toute circonstance, Monsieur et jeune confrère, je vous aurais

chaleureusement remercié de votre article si bienveillant et si

sympathique. Mais j’en suis particulièrement touché dans un moment

critique où mes amis les plus dévoués me blâment, où les tièdes

s’éloignent de moi comme d’un homme compromettant et où ceux que j’ai

offensés se livrent à une irritation trop naturelle. Vous êtes jeune

et courageux, mon cher confrère; vous vous êtes généreusement placé

en dehors de ces colères pour juger un livre excessif, imprudent,

qui peut même, çà et là, me faire passer pour méchant, mais où il

y a, je crois, un fond d’honnêteté et de vérité. Si je sors intact

de cette crise, j’espère bien, mon cher Confrère, que nos relations

n’en resteront pas là, et vous verrez peut-être, à l’user, que je ne

suis pas aussi noir que j’en ai l’air. Agréez, en attendant, mon cher

défenseur, avec mes remerciements bien sincères, l’expression de mes

cordiales sympathies.

La petite guerre cependant continuait. Il m’écrit le 25 mai:

...Je me reprochais déjà mon silence comme une ingratitude; et voici

que je reçois votre lettre, nouveau témoignage de vos attentives et

fidèles sympathies. Je vous assure que j’ai bien besoin d’être ainsi

soutenu par quelques amis; car ici chaque jour amène quelque alerte,

quelque incident désagréable; hier soir, par exemple, on m’a annoncé

que le théâtre des Variétés allait jouer, sous le titre des _Jeudis

de Madame Martineau_, une parodie aristophanesque de mon livre, où je

serai très maltraité. Ceci n’est rien, et me semble de bonne guerre;

mais ce sera tout naturellement l’occasion d’un éreintement collectif

dans les feuilletons du lundi suivant, et la _crise Charbonneau_, que

je regardais comme arrivée à son terme, en sera peut-être renouvelée...

Je crains qu’il ne me soit maintenant comme impossible de faire de

la critique sage et tempérée, de la littérature sérieuse, dans ces

tons mixtes, fins, un peu gris, que je cherchais de préférence sur

ma palette. Ce diable de petit livre rose (il est bleu à présent)

sera toujours là, sur ma conscience, sinon comme un remords, du moins

comme un regret, et aussi comme un de ces points lumineux et enflammés

qui font paraître tout le reste froid et crépusculaire. Mais, pour

le moment, je n’aspire qu’à une chose, à la campagne, au repos. Dès

que je pourrai décemment quitter Paris, c’est-à-dire dans quatre ou

cinq jours, j’irai, non pas chez moi,—j’y trouverais encore trop de

mouvement et d’affaires,—mais chez ma belle-mère, où je tâcherai

de vivre, pendant quelques semaines, d’une vie purement végétative

et contemplative: car je suis exténué, accablé, brisé, à bout de

forces... Quoi qu’il en soit, j’espère, mon cher ami, que cet orageux

épisode resserrera encore nos liens de bonne confraternité: ceux qui,

dans cette circonstance, me sont demeurés fidèles, peuvent d’autant

plus compter sur ma reconnaissance, qu’ils ont été plus rares. Léopold

de Gaillard est à mes côtés, et m’a rendu de grands services. Nous

dînons ensemble ce soir, et je m’acquitterai de vos commissions, ou

plutôt je lui lirai votre lettre...

On le voit, Pontmartin, en face du prodigieux succès de son livre, au

lieu d’en être enivré, en ressentait du regret, presque du remords. On

le peignait comme vindicatif et méchant; il était, en réalité, l’homme

le plus doux du monde, le plus bienveillant, le plus prompt à l’éloge.

S’il avait mérité un reproche comme critique, c’était d’être trop

indulgent, de se montrer trop coulant à dire: «Beau livre, charmant

livre, excellent livre!» On l’appelait communément le _Philinte_ de la

littérature. Un jour, il est vrai, il avait remplacé ses rubans roses

par les _rubans verts_ d’Alceste; mais cela, en dépit des apparences,

n’avait rien changé au fond, et le fond, chez lui, c’était la bonté.

Comme Philinte, du reste, ou, si on le veut, comme Alceste, Pontmartin

était un gentilhomme. A la fin de son livre, laissant là tous les

pseudonymes, à la La Bruyère ou par _à-peu-près_, dont il s’était servi

au cours du volume, il avait mis sous chacun de ces noms de fantaisie

le nom véritable.—Qui entendez-vous par _Argyre_? M. Edmond About.—Et

_Porus Duclinquant_? M. Taxile Delord.—Et _Polycrate_? M. Gustave

Planche.—Et _Molossard_? M. Barbey d’Aurevilly.—Et _Caritidès_? M.

Sainte-Beuve.—Et ainsi pour tous les autres. Après tout, c’était assez

crâne, et on me permettra bien de mettre en regard de cette attitude

les agissements de... _Caritidès_.

Il n’est pas un homme de son temps, illustre dans les lettres ou la

politique, que Sainte-Beuve n’ait encensé, ou au moins ménagé. Il

n’en est pas un qu’il n’ait dénigré, ridiculisé, criblé d’épigrammes.

Seulement, les dithyrambes étaient publics, les épigrammes, les

méchancetés restaient secrètes. Il les confiait prudemment à des

_cahiers_, soigneusement renfermés dans ses tiroirs. Ainsi a-t-il

fait pour Chateaubriand, Hugo, Lamartine, Alfred de Vigny, Alfred

de Musset, Charles Nodier, Montalembert, Guizot, Cousin, Villemain,

Thiers, Saint-Marc Girardin, Tocqueville et vingt autres. Ces notes

clandestines devaient sortir de l’ombre, un jour venant, mais seulement

quand leur auteur serait à l’abri de toutes représailles. C’est d’autre

sorte qu’agissait Pontmartin. S’il a satirisé,—non pas ceux qu’il

célébrait en public,—mais ceux qui étaient ses adversaires et qui,

pour la plupart, ne lui avaient pas ménagé les attaques; s’il les

attaquait à son tour, c’était en plein soleil, en face et visière levée.

Je viens de nommer Sainte-Beuve. Le 25 juillet 1862, alors que la

querelle semblait enfin épuisée, il publia un grand article, dans

lequel il s’efforçait de la raviver. L’article est très habile, très

spirituel, très brillant, mais les accusations qu’il renferme ne

sont rien moins que justifiées. Le célèbre critique insiste d’abord

sur la _préméditation_, qui ne lui paraît pas douteuse. «Il y a eu,

dit-il, préméditation, s’il en fut jamais, et ruse; vous n’êtes pas un

enfant, ni nous non plus; nous savons vos finesses... Vous aviez en

portefeuille des portraits méchants, et, selon vous, jolis: comment les

produire? C’était une affaire de tactique. Vous les avez fait d’abord

filer un à un, presque _incognito_, sans le masque et sans _clef_, dans

un journal honnête qui colportait vos brûlots ou pétards sans s’en

douter[299]...»

Rien n’est moins exact. Pontmartin,—les faits que j’ai rappelés au

début de ce chapitre, les lettres que j’ai citées, le démontrent sans

réplique,—Pontmartin a entrepris son livre sans savoir quel livre il

ferait, sans même savoir s’il ferait un livre. Quand il a commencé,

il s’agissait tout simplement pour lui d’envoyer de la _copie_ à

la _Semaine des Familles_, qui lui en demandait: il ne s’agissait

en aucune façon de mettre au jour des portraits qu’il _avait en

portefeuille_. Il n’avait jamais rien en portefeuille, il ne savait pas

ce que c’était que d’avoir une _gardoire_. Improvisateur merveilleux,

il n’attendait jamais au lendemain pour _produire_ l’œuvre de la

veille. Envoyer sans retard à l’imprimeur la page dont l’encre était

à peine séchée, c’était là toute sa _tactique_. Qu’il eût raison de

toujours la suivre, je me garderai bien de le dire, mais enfin c’était

la sienne. Il laissait à d’autres,—que Sainte-Beuve connaissait

bien,—les manœuvres savantes, les temporisations habiles et les

longues préparations.

Le second reproche, ou plutôt la seconde accusation de l’auteur des

_Nouveaux Lundis_ n’est pas plus fondée que la première: «Les Anciens,

honnêtes gens, écrit-il, avaient un principe, une religion: tout ce

qui était dit à table entre convives était sacré et devait rester

secret; tout ce qui était dit sous la rose, _sub rosâ_ (par allusion

à cette coutume antique de se couronner de roses dans les festins),

ne devait point être divulgué et profané. Oh! que cela ne se passe

pas ainsi avec M. de Pontmartin et sous ses marronniers[300]!» Et,

continuant, il parle d’«abominable procédé», de «vraie traîtrise»,

de «manquement à tous les devoirs et à toutes les obligations envers

Jupiter hospitalier». Et savez-vous pourquoi toute cette belle

indignation, toute cette éloquente invocation aux Anciens et à _Jupiter

hospitalier_; pourquoi Sainte-Beuve _remonte_, cette fois encore,

_sur ses grands chevaux_[301]? Eh! mon Dieu, tout bonnement parce que

Pontmartin a répété le joli mot de M. Buloz sur les marronniers des

Angles, un mot d’homme d’esprit et qui n’était pas pour nuire à la

réputation du directeur de la _Revue_!

Mais voilà qu’après avoir invoqué Jupiter, Sainte-Beuve invoque... le

comte d’Orsay: «Un jour qu’il était ruiné, un libraire de Londres lui

offrit je ne sais combien de guinées pour qu’il écrivît ses Mémoires et

qu’il y dît une partie de ce qu’il savait sur la haute société anglaise

avec laquelle il avait vécu.»—«Non, dit le comte après y avoir pensé

un moment, je ne trahirai jamais les gens avec qui j’ai dîné[302].»

Ce que le comte d’Orsay n’avait pas voulu faire, Pontmartin ne l’a

pas fait davantage. Le seul des personnages de son livre avec lequel

il eût dîné, c’était «le célèbre conteur _Eutidème_»,—Jules Sandeau.

Il n’en parle qu’avec la plus vive sympathie. «Dieu merci! dit-il, je

suis heureux de commencer par celui-là; car, de toutes mes illusions

provinciales à l’endroit de la littérature et des écrivains en renom,

il en est peu qui me soient restées plus intactes. C’est une âme

honnête et délicate qu’Eutidème[303]...»

Dans les _Jeudis_, Eutidème conduit un soir George de Vernay chez

_Marphise_ (M^{me} Émile de Girardin), qui est à la veille de faire

représenter au Théâtre-Français sa tragédie de _Cléopâtre_, avec Rachel

pour interprète. Nous assistons à la lecture de la tragédie, et ce

n’est pas la moins jolie scène du volume et la moins malicieuse. Les

juges les plus indulgents s’étonnèrent que Pontmartin eût persiflé M.

et M^{me} Émile de Girardin après leur avoir été présenté et avoir

passé quelques heures sous leur toit. La vérité est que l’auteur des

_Jeudis_ n’avait jamais mis les pieds dans le salon du petit hôtel de

la rue de Chaillot. «Jamais, dit-il dans ses _Souvenirs d’un vieux

critique_[304], jamais je ne me serais permis ces railleries si j’avais

été vraiment reçu par l’illustre Delphine, si j’étais resté cinq

minutes dans son salon, si j’avais pris un verre d’eau chez elle! Dans

mon récit, où la fantaisie alternait avec la satire, il m’avait semblé

que je pouvais déplacer cette scène, qui avait eu réellement lieu le 12

novembre 1847, au foyer du Théâtre-Français, à la répétition générale

de _Cléopâtre_. Là, j’étais strictement dans mon droit, puisque M.

Buloz[305] m’avait amené pour me mettre en mesure de rendre compte de

la tragédie nouvelle dans la _Revue_ du 15.»

Au fond, dans tout cela, il y avait plus d’épigrammes que

d’indiscrétions, plus de malices que de méchancetés, du sel à poignées,

et souvent du plus fin, mais peu ou point de fiel. C’était une satire,

très vive à coup sûr, ce n’était point un pamphlet. Un critique, qui ne

pèche point par excès de faiblesse et d’indulgence, mais qui a un sens

droit et une ferme raison, M. Ferdinand Brunetière, a pu dire, en toute

justice et vérité, au lendemain de la mort d’Armand de Pontmartin:

«Il fut de ceux à qui la vie littéraire n’a pas été clémente; et on

ne peut s’empêcher de philosopher en songeant de quel prix ce galant

homme, cet écrivain de race et ce critique de talent a payé jadis les

indiscrétions, _qui paraîtraient bien innocentes aujourd’hui_, de ses

fameux _Jeudis de Madame Charbonneau_[306].»

En finissant, je ne veux retenir de cet orageux épisode des _Jeudis_

qu’une très belle lettre de Jules Janin. Le _lundiste_ des _Débats_

avait été quelque peu égratigné dans le volume sous le nom de _Julio_;

il n’en écrit pas moins à un jeune littérateur de province, M. Émile

Fages, qui venait de publier un article sur le livre de Pontmartin:

Passy, 9 octobre 1862.

J’ai déjà lu, Monsieur, ces aimables pages, très ingénieuses, d’une

critique indulgente et de la meilleure compagnie. Elles me sont

arrivées hier; votre lettre arrive aujourd’hui comme une confirmation

de vos déférences pour un bel esprit qui se trompe, et qui bien vite

est revenu au respect de la profession.

Soyons des premiers, les uns et les autres, à honorer l’art de bien

dire et de bien faire; et si, par malheur, quelqu’un des nôtres

insulte à l’art même qu’il exerce, ayons soin de jeter sur sa faute un

pan de notre manteau, gardant le reste du manteau pour nos jours de

défaillance!

Et vous avez eu raison, même en lui donnant tort pour cette fois, de

bien parler de M. de Pontmartin: son mérite et son talent, tout ce

qu’il a fait, tout ce qu’il doit faire encore, plaident en sa faveur.

C’est un grand esprit, mieux encore, un homme d’honneur, grand ennemi

des forces injustes, grand partisan des libertés que nous avons

perdues, opposé à toutes les usurpations de toute espèce. Les lettres

françaises feraient une grande perte en perdant M. de Pontmartin.

Encore une fois, vous êtes dans les bons sentiers; vous y marchez d’un

pas léger, et votre parole a l’accent vrai.

Soyez le bien remercié pour votre sympathie, et comptez sur toutes les

déférences de votre _ancien_[307].

Toutes ces choses sont bien loin. Quand un combat s’émeut entre deux

essaims d’abeilles, il suffit, pour le faire cesser, de leur jeter

quelques grains de poussière. Cette bruyante mêlée, provoquée par

les _Jeudis de Madame Charbonneau_, et à laquelle prirent part les

abeilles—et les frelons—de la critique, a pris fin, elle aussi, il y

a longtemps. Il a suffi, pour la faire tomber, d’un peu de ce sable que

nous jettent en passant les années:

_Hi motus animorum atque hæc certamina tanta

Pulveris exigui jactu compressa quiescunt._

De tout ce bruit, de cette querelle littéraire autrefois si fameuse,

il ne reste plus aujourd’hui qu’un souvenir à demi effacé et un «diable

de petit livre»,—non le volume rose ou bleu édité par Michel Lévy,

mais celui qui parut dans la _Semaine des Familles_, où il faudra bien

qu’on aille le chercher un jour,—un petit livre ingénieux, charmant,

spirituel au possible,—et qui vivra.

CHAPITRE XI

LA GAZETTE DE FRANCE.—ENTRE CHIEN ET LOUP.—LES NOUVEAUX

SAMEDIS.—LES CORBEAUX DU GÉVAUDAN.

(1862-1867)

L’Avenue Trudaine.—Frédéric Béchard et Amable Escande.—L’entrée

à la _Gazette de France_.—M. Silvestre de Sacy.—_Entre chien

et loup._—La _Revue des Deux Mondes_ et la signature _F. de

Lagenevais_.—M. Challemel-Lacour et M^{gr} Dupanloup.—A Pradine,

chez Joseph Autran.—Alexandre Dumas fils et les _Idées de M^{me}

Aubray_.—Mort de Joseph d’Ortigue.—Aurélien Scholl, le _Nain jaune_

et le _Camarade_.—Les menus de M. Bec.—Les _Courriers de Paris_,

de l’_Univers illustré_.—Pontmartin est cité par le P. Félix en

chaire de Notre-Dame.—Les _Nouveaux Samedis_, Arthur de Boissieu

et les _Lettres d’un Passant_.—Les _Corbeaux du Gévaudan_.—Joseph

Joubert.—Une lettre en vers.

I

Il faut bien croire que la _Crise Charbonneau_ n’avait pas été trop

meurtrière pour Pontmartin, puisque, dès le mois de juillet 1862, alors

que les derniers bruits de la bataille n’étaient pas encore éteints,

il publiait dans le _Correspondant_, sur les _Misérables_ de Victor

Hugo[308], une longue étude qui est un de ses morceaux les plus achevés.

A la fin des _Jeudis_, George de Vernay, le maire de Gigondas, retourne

dans la capitale, qu’il avait juré de ne plus revoir, et il reprend

«cette vie littéraire contre laquelle tous les serments ressemblent à

des serments d’ivrogne et de joueur». Ainsi fait également le maire

des Angles. Il choisit même ce moment pour s’installer dans un coquet

appartement, au n^o 8[309] de l’avenue Trudaine. Comme au 51 de la rue

Saint-Lazare, il y habitera pendant huit ans, de 1863 à 1870.

L’avenue Trudaine était alors une oasis d’honnêtes gens et de maisons

correctes à l’extrémité de cette montée des Martyrs, bruyante,

tapageuse, mal famée, où se rencontraient, sur un trottoir étroit et

boueux, toutes les variétés de vareuses rouges, de chapeaux mous,

de barbes hirsutes, de chevelures en broussailles, de camisoles

fripées, de pantoufles éculées, de corsages équivoques, de maquillages

déteints, de chignons suspects; tout un monde de rapins, de modèles

et de bohèmes, de rôdeurs de barrières et de piliers de brasserie, de

_déclassés_, de _fruits-secs_ et de _ratés_,—où la Commune recrutera

plus tard ses colonels, ses _chimistes_ et ses pétroleurs. Au haut

de cette rude et orageuse montée, vous vous trouviez dans une large

avenue, plantée d’une double rangée de platanes, et aussitôt il vous

semblait que vous respiriez un autre air:

Armand de Pontmartin, sa vie et ses oeuvres, 1811-1890 · 第 14 / 35 段