silence autour de lui, est obligé, précisément à cette date où nous
sommes arrivés, de lui consacrer un de ses _Lundis_[279]. «J’ai eu,
dit-il, il y a quelque temps, maille à partir avec M. de Pontmartin;
je ne viens pas réveiller la querelle; mais _il m’est difficile
d’éviter de parler d’un écrivain qui se fait lire du public et que nous
rencontrons à chaque moment_.»
Tout lui sourit donc; le succès lui vient de tous les côtés: mais la
Fortune est traîtresse, et c’est à l’heure où il semble que Pontmartin
va entrer au port, que la tempête s’élève, et va l’en éloigner. Au mois
d’avril 1862, éclate la _crise Charbonneau_.
CHAPITRE X
LES JEUDIS DE MADAME CHARBONNEAU
(1862)
Jacques Lecoffre, Alfred Nettement et la _Semaine des
Familles_.—Le maire de Gigondas.—_Journal d’un Parisien en
retraite._—Modifications et retranchements.—L’Odyssée électorale
de _Strabiros_.—La mort de _Raoul de Maguelonne_.—Jules Sandeau et
H. de Balzac.—MM. Taxile Delord et Ernest Legouvé.—La lettre au
_Figaro_.—Léopold de Gaillard et Léo de Laborde.—Le _Diogène_ et
M. Jules Claretie.—Les _Jeudis de Madame Martineau_.—Philinte et
Alceste.—_Caritidès_ et ses _Cahiers_.—Où Sainte-Beuve adresse une
invocation à _Jupiter hospitalier_.—La visite chez _Marphise_.—M.
Ferdinand Brunetière.—Lettre de Jules Janin.—Les _Vrais jeudis de
Madame Charbonneau_.
I
A la suite de la publication, au mois d’avril 1855, du second volume
des _Causeries littéraires_, renfermant l’article sur Béranger,
Pontmartin, nous l’avons vu, avait eu à subir un furieux assaut.
Républicains et bonapartistes, _libéraux_ et parlementaires plus ou
moins victimes, cependant, du Deux-Décembre, tous avaient fait bloc
contre le malappris qui, avec une telle irrévérence, parlait du chantre
de _Frétillon_ et du _Dieu des bonnes gens_. Ce fut contre lui, dans
toute la presse et sur toute la ligne, depuis le _Charivari_ jusqu’au
_Siècle_, un feu roulant d’imprécations et d’injures. Quand l’orage
s’apaisait un peu, dans les moments d’accalmie, on se contentait de
le traiter de triple jésuite et d’ennemi invétéré de «nos gloires
nationales»!
L’année d’après, nouvelle bourrasque. En 1856, Balzac était passé à
son tour à l’état de fétiche. Ceux mêmes qui l’avaient insulté vivant
faisaient maintenant bonne garde autour de sa gloire. On ne l’adorait
pas seulement pour lui-même, dans son génie et dans ses œuvres, on
le saluait comme le précurseur, l’aïeul de l’école naturaliste, et
les tenants de cette école, déjà toute-puissante, voulaient qu’on
aimât Balzac, comme Montaigne aimait Paris, jusque dans ses verrues.
Pontmartin refusa son encens à la nouvelle idole. Sous ce titre: _les
Fétiches littéraires_, dans le _Correspondant_ d’abord[280], puis dans
le premier volume des _Causeries du Samedi_, il publia sur la _Comédie
humaine_ et son auteur une étude très éloquente, très vive, passionnée
même, injuste par endroits, mais, par plus d’un côté, pleine de vérité
autant que de courage. Et voilà que, après avoir protesté contre le
fétichisme-Balzac, Pontmartin, dans le même temps, s’élevait contre le
fétichisme-Hugo[281]. Cette fois, la mesure était comble. La tempête de
nouveau fit rage contre le malheureux critique. Il y eut, à ses dépens,
redoublement d’injures et de quolibets, d’insinuations venimeuses et
de gros mots. Pontmartin, très nerveux et très impressionnable, était
extrêmement sensible à la critique, trop sensible même. Il ne songea
pas pourtant à user de représailles. Ni en 1857, ni en 1858, l’idée
ne lui vint de tirer vengeance de ses ennemis. J’ai sous les yeux
sa Correspondance de cette époque, ses Lettres à Joseph Autran, à
Alfred Nettement, à Victor de Laprade, celles, très nombreuses, qu’il
m’écrivait et où il ne me cachait rien de ses sentiments et de ses
projets. Nulle part on ne trouve un seul mot qui permette de supposer
chez lui l’intention, le dessein de faire expier à ses adversaires les
libertés qu’ils ont prises à son endroit, de leur rendre, sinon injure
pour injure, du moins malice pour malice, ce qui lui était facile,
puisque aussi bien nul n’avait plus d’esprit que lui, et de plus
mordant.
Comment donc a-t-il été amené, deux ans plus tard, en 1859, à écrire
les _Jeudis de Madame Charbonneau_? La solution de ce petit problème ne
sera peut-être pas sans intérêt.
II
Au commencement de 1858, le chef d’une des plus importantes maisons de
librairie de Paris, M. Jacques Lecoffre, s’ouvrit à Alfred Nettement,
dont il était l’éditeur et l’intime ami, de son désir de créer une
Revue pour la jeunesse. Alfred Nettement en serait le directeur,
et comme à l’_Opinion publique_, en 1848, il aurait pour principal
lieutenant Armand de Pontmartin. Nettement accepta, Pontmartin, au
premier instant, fit de même; mais, à la réflexion, estimant que la
combinaison projetée n’allait pas sans de sérieuses objections, il en
fit part aussitôt à Nettement dans la lettre suivante:
Mercredi matin (3 février 1858).
Mon cher ami,
Vous allez me traiter de girouette, mais la nuit porte conseil et je
crois devoir vous soumettre quelques observations supplémentaires à
notre causerie d’hier au soir: il me semble que nous nous lançons
bien témérairement, en des circonstances bien défavorables, dans une
entreprise bien hasardeuse...
A l’âge où nous sommes parvenus, au point de notre carrière où nous
avons touché, nous ne devons pas nous dissimuler qu’un fiasco serait
pour nous deux un désastre irréparable, et il pourrait y avoir un
fiasco de bien des manières indépendantes de notre mérite. A quoi
tient l’existence et le succès d’un journal qui repose sur deux
personnes? Depuis un an, ma santé est chancelante et ma gastralgie
me remonte de l’estomac à la tête. Vienne une indisposition, une
inquiétude, et voilà le journal entravé et l’excellent M. Lecoffre
perdant le fruit de ses sacrifices. Il y a dans ma vie des obstacles
positifs et vous en avez ressenti les inconvénients dans l’_Opinion
publique_. Ainsi, pour m’en tenir au plus prochain, je suis obligé
d’aller passer huit ou dix jours à Avignon. J’ai mon syndicat des
bords du Rhône, dont je suis le président, et qui réclame ma présence
tous les ans au mois de mai. Je vais à Vichy en juin, et à partir du
10 août, jour de la distribution des prix au lycée Bonaparte, nous
nous enfuyons, ma femme, mon fils et moi, vers la montagne. Voilà
quatre mois dont je ne puis disposer pour un travail régulier.
Maintenant, mon ami, voici, selon moi, la plus grande des objections.
Que ferons-nous dans ce journal? Ici je ne parlerai que pour moi. Mes
causeries littéraires, paraissant dans un journal quotidien[282],
où il y avait mille autres choses, politique, agriculture, musique,
faits divers, pouvaient suffire et même plaire: pourvu que mon lecteur
y trouvât un peu de distinction et de grâce, un peu de malice, il
se tenait pour satisfait. Mais essayez de transporter une de ces
causeries courtoises, tempérées, louangeuses avec réserve, dans un
journal paraissant tous les quinze jours et ne vivant que de cela, et
ce plat bi-mensuel paraîtra fade. En d’autres termes, nous arriverons
à _éreinter_. Qui éreinterons-nous? Les impérialistes?... Oh! la
matière serait belle et riche, mais ceux-là seront protégés et nous
serions arrêtés avant notre troisième numéro. Les écrivains des
_Débats_, de la _Revue des Deux Mondes_? Ils y prêtent, mais, en ce
moment-ci, ils sont menacés. Les écrivains de l’école révolutionnaire,
démocratique, socialiste? Il y a beaucoup à dire, mais le gouvernement
prendra peut-être telle ou telle mesure, d’après laquelle ceux-là
aussi seront bâillonnés et proscrits. Nous ne voulons, nous ne
pouvons, nous ne devons être ni des..., ni des... Ceux-là s’appuient
sur le pouvoir. C’est du haut d’une citadelle qu’ils fusillent leurs
adversaires. Nous, nous serions en rase campagne, à découvert, avec
notre caractère naturellement poli et bienveillant que nous serions
obligés de violenter. Encore une fois, la lutte ne serait pas
possible, et cependant nos noms sont trop significatifs...
La fin de la lettre manque, mais la conclusion se devine aisément.
Pontmartin ne croyait pas devoir accepter. Quelques mois plus
tard, sans revenir sur son refus de donner à la Revue projetée une
collaboration régulière et suivie, il indiquait à Nettement dans
quelles conditions il lui serait cependant possible d’y écrire:
Les Angles, 5 juin 1858.
Mon cher ami,
L’événement n’a que trop justifié les appréhensions qui m’empêchèrent
en février dernier d’accepter les honorables offres de notre excellent
ami M. Lecoffre. Il s’agissait, vous le savez, d’une publication dont
l’avenir eût reposé presque tout entier sur la collaboration de deux
personnes. Or, je me sentais dans une mauvaise veine; et, en effet,
dès le mois de mars, j’ai été pris, sous le pseudonyme de grippe,
d’une irritation du larynx qui m’a forcé de quitter Paris dans un
assez triste état, le 20 avril. A présent, je vais mieux, mais mon
médecin veut absolument m’envoyer aux Eaux-Bonnes, sous peine, me
dit-il, de ne pouvoir, sans imprudence, affronter un nouvel hiver
parisien. Je partirai donc pour les Pyrénées le 20 ou le 25 juin;
j’y passerai un mois, puis je repasserai par Paris, afin d’assister
à la distribution des prix du lycée Bonaparte et de rejoindre, pour
les vacances, mon cher petit ménage, dont j’aurai été séparé bien
longtemps. Il n’y a guère moyen de fournir, à travers toutes ces
allées et venues entremêlées de verres d’eau chaude, un travail
régulier et à jour fixe. Je viens d’écrire à M. de Riancey[283] pour
le prier de me mettre la bride sur le cou à partir du 29 juin, et
de m’autoriser à remplacer mes causeries littéraires par quelques
articles de fantaisie, qui pourront paraître irrégulièrement. Je vous
en dirai autant pour M. Lecoffre. Du 15 juillet au 15 octobre, il me
serait difficile de lui promettre des articles de critique. Je n’ai
pas ici ma provision de livres, je mènerai une vie un peu nomade...
Mais je ferai, dans ce genre, ce que je pourrai, et je suppléerai au
reste par des articles qui me paraissent, soit dit entre nous, mieux
convenir à un journal ou _magazine_ illustré que des études purement
littéraires. Ce seraient des récits de chasse, impressions de voyage,
chroniques des eaux, scènes de la vie méridionale, en un mot de la
littérature d’été. Si, à la rentrée des classes, M. Lecoffre persiste,
je m’engagerai bien volontiers à lui donner, à son choix, une ou deux
_Causeries_ par mois...
Adieu, mon cher ami, que ne puis-je vous posséder ici quelques jours!
Vous me consoleriez du mistral qui nous ruine et nous causerions _de
omni re scibili_. Vous avez la bonté de me parler de mes articles sur
M. Guizot[284]; ils m’ont donné plus de peine qu’ils ne valent, et
l’illustre impénitent ne doit pas en être satisfait, car il n’a pas
écrit, lui si exact en pareilles circonstances; et pendant ce temps
beaucoup de royalistes me reprochaient trop de complaisance pour
l’écrivain aux dépens de la politique et de l’histoire.
Comment faire? Adieu encore; pardonnez-moi tout ce verbiage;
mettez-moi aux pieds de M^{me} Nettement et croyez-moi tout à vous de
cœur.
La petite Revue cependant, le _Magazine_, comme l’appelait Pontmartin,
achevait de s’organiser. Elle ne serait pas bimensuelle, comme il en
avait été d’abord question, mais hebdomadaire; elle aurait pour titre:
_La Semaine des Familles, Revue universelle sous la direction de_ M.
Alfred Nettement. Le premier numéro parut le samedi 2 octobre 1858.
Le 9 décembre, Nettement recevait la lettre suivante, qu’Armand de
Pontmartin lui écrivait de sa maison des Angles:
Mon cher ami,
Je me bornerai cette fois à vous répondre quelques lignes, parce
que je suis en train de faire mon article sur les _Souvenirs de la
Restauration_[285] et qu’il faut que je sois prêt après-demain au
plus tard. En lisant la _Semaine des Familles_, je me suis persuadé
que le genre de travaux auxquels nous avions songé était tout à
fait inapplicable à cette publication. Une _causerie littéraire_
approfondie et détaillée, consacrée à un seul ouvrage, telle que
je les écrivais dans la défunte _Assemblée_, telle que j’en écris
encore dans l’_Union_, n’aurait pas convenu à votre public, ne se
serait pas trouvée d’accord avec la physionomie du journal, et
aurait fait, ce me semble, une singulière figure au milieu des
articles signés _Curtius_[286], _Félix Henri_, _Nathaniel_[287], etc.
J’avais cru primitivement que vous vouliez faire une œuvre analogue
au RÉVEIL[288]... Au lieu de cela, vous nous donnez un _Musée des
Familles_ avec une nuance plus monarchique et plus chrétienne, mais
dont le but paraîtra surtout d’intéresser les jeunes personnes et
les jeunes gens. Dès lors, cher ami, je n’ai plus trop su ce que je
pourrais faire pour ce journal. Des articles de théâtre ou de causerie
mondaine, il n’y fallait pas songer, puisque je suis à deux cents
lieues du centre. J’ai pensé à _me rabattre sur la province_, et je
vous propose une série d’articles qui s’appelleraient les _Jeudis de
M^{me} Charbonneau_. Ce serait un cadre élastique où je ferais entrer
bien des choses ayant rapport à la littérature et à la société, sans
trop appuyer, puis quelques courts récits, quelques détails de mœurs
provinciales, quelques physionomies qui gardent leur couleur locale.
Nous pourrions nous étendre et faire un volume. Sinon, au bout de
quelques numéros, nous tournerions court. Qu’en dites-vous? En cas
d’affirmative, écrivez-moi _oui_, et je vous enverrai mon premier
article pour le jeudi 15 décembre...
Est-ce donc qu’enfin, à ce moment, en décembre 1858, l’idée lui
est venue de mettre à mal ses ennemis littéraires et de venger ses
vieilles querelles? En aucune façon. Seulement, il est arrivé ceci:
le 15 octobre 1858, il a été nommé maire de son village, maire des
Angles! Il peut bien avec ses amis plaisanter de sa nomination; au
fond, il est véritablement et sincèrement ému, parce que ces modestes
fonctions vont lui permettre de faire un peu de bien et d’empêcher
beaucoup de mal dans ce village qu’il aime et où il est aimé. Et puis,
à ce moment-là même, une illumination soudaine s’est faite en son
esprit. Depuis un an, il se demande quel genre d’articles il pourrait
bien donner à la _Semaine des Familles_, au _Magazine_ de M. Lecoffre.
Plus d’incertitudes maintenant, plus de difficultés! Le _Cadre_, si
vainement cherché, le voilà: Un écrivain de province, qui a eu des
succès à Paris, mais que n’ont épargné ni les mécomptes ni les orages,
quitte un beau jour la capitale et revient chez lui, l’aile blessée.
A peine est-il de retour en sa maison, qu’on le bombarde maire du
village; mais, au village, il retrouve ce qu’il vient de quitter,
les passions, les ambitions, les intérêts, les ridicules, l’homme,
enfin, à peu près le même partout. Pour se consoler de ses déceptions
parisiennes, il lui suffira de se donner tour à tour le spectacle des
scènes d’hier et de celles d’aujourd’hui, de mettre en regard les uns
des autres les épisodes de sa vie littéraire et ceux de sa mairie de
campagne. Sous des costumes et avec des acteurs différents, c’est au
fond la même pièce, la même comédie,—la comédie humaine,—qui se joue
sous ses yeux, à la ville et aux champs, à Paris et... à Gigondas!
Tel est le sujet que va traiter Pontmartin, et son dessein, à ce
moment, est de _ne pas appuyer_ sur «les choses ayant rapport à la
littérature», et de développer surtout ce qui a trait aux «mœurs
provinciales». Il a pour cela, d’ailleurs, deux bonnes raisons: d’une
part, ses articles s’adresseront à de jeunes lecteurs, peu familiers
avec les hommes et les choses littéraires, et, d’autre part, il se
fait une fête de peindre avec toutes sortes de détails ces scènes
villageoises si nouvelles pour lui; il est encore dans sa _lune de
miel_ administrative, et il lui plaît d’en savourer les douceurs.
Nous connaissons maintenant la genèse des _Jeudis de Madame
Charbonneau_. A l’heure où Pontmartin en jette sur le papier les
premières pages, il ne se propose nullement de composer un pamphlet
et de faire du scandale. Son unique but est d’écrire, en se jouant,
quelques articles qui amuseront les jeunes lecteurs de la petite Revue
de M. Lecoffre, et un peu aussi leurs parents.
III
Le 1^{er} janvier 1859, la _Semaine des Familles_ commença les _Jeudis
de Madame Charbonneau_, avec ce sous-titre: _Journal d’un Parisien en
retraite_. La publication dura près de deux ans. Le samedi 4 août 1860,
elle n’était pas encore terminée. Ce jour-là, la _Semaine_ contenait
le chapitre sur l’installation de George de Vernay (_aliàs_ Armand
de Pontmartin) comme maire de Gigondas. _La suite prochainement_,
lisait-on au bas de l’article. La _suite_, les abonnés de la petite
Revue ne devaient pas la lire. Elle a pour titre, dans le volume:
_Comme quoi il n’est pas nécessaire, pour faire un FOUR, d’être auteur
dramatique_. C’est le récit des amours de Madeleine Tournut et du jeune
et bel Hippolyte, le _fournier_ de la commune. L’idylle villageoise se
termine par un mariage... forcé. On était, à bon droit, très rigoriste
à la _Semaine des Familles_. Alfred Nettement mit son _veto_, et le
chapitre ne passa pas. La fin des _jeudis_ a paru dans l’_Univers
illustré_.
En écrivant ses articles, Pontmartin s’était laissé aller peu à
peu à modifier son plan primitif. Il comptait s’attacher surtout à
la peinture des mœurs provinciales et glisser rapidement sur les
scènes empruntées à la vie littéraire; mais, à peine a-t-il commencé
de les esquisser que sa verve l’entraîne, que son esprit le grise,
qu’il s’amuse tout le premier de ces scènes si amusantes, et qu’il ne
résiste pas au plaisir d’ajouter chaque semaine à sa galerie quelque
nouveau portrait. Lui qui d’abord ne voulait pas _appuyer_, il se
trouve maintenant qu’il appuie trop. Il a tort assurément, mais de ce
tort personne ne l’avertit; personne, sauf peut-être son jeune ami de
Bretagne, qui ne compte guère, à coup sûr, et qui n’est, après tout,
dans son coin de province, qu’un petit fabricant d’huiles et de savons.
La publication, je l’ai dit, dura près de deux ans, et dans ces deux
ans aucune plainte, aucune réclamation ne se fait entendre. Pontmartin
en tire naturellement cette conclusion, que l’œuvre est innocente et
la satire anodine. Il pourra m’écrire, en toute bonne foi, quelques
années plus tard: «... Nettement me demanda quelques articles pour
cette vertueuse _Semaine_. Pour me servir d’un mot dont on abuse, je
fus d’abord tout à fait _inconscient_ en écrivant ces chapitres qui me
semblaient avoir assez peu de valeur. Ce qui contribua à me tromper,
c’est que la _Semaine des Familles_, s’adressant à un public spécial,
faisait très peu parler d’elle dans la République des lettres[289]...»
Il avait si peu songé, en composant ses articles, à faire du bruit, à
casser les vitres, que, les _Jeudis_ une fois terminés, il les laissa
dormir dans le petit _Magazine_ de M. Lecoffre. Ils y restèrent en
sommeil pendant près de deux ans. Bien des amis cependant l’engageaient
à leur donner la publicité du livre, et lui disaient de temps en
temps: «Vous avez là les matériaux d’un bien joli volume; quand le
publierez-vous?» Le plus considérable de ces amis était Louis Veuillot;
ses conseils finirent par l’emporter. Je lis dans la lettre que je
citais tout à l’heure: «Ce fut Louis Veuillot qui me décida à publier
les _Jeudis_...»
Ils parurent le 4 avril 1862. Les modifications que leur avait fait
subir l’auteur ne laissaient pas d’être considérables; mais ces
changements, bien loin d’ajouter aux malices premières, les avaient, au
contraire, très notablement atténuées.
Il ne sera pas sans intérêt de relever ici les principales différences
qui existent entre les articles et le livre.
Le chapitre II, dans la _Semaine des Familles_[290], se termine
par l’indication, très sommaire, mais la plus suggestive et la plus
piquante du monde, de quelques-uns des dossiers renfermés dans le
portefeuille du terrible M. Toupinel: Dossier Jules Janin;—dossier
Alphonse Karr;—dossier Sainte-Beuve;—dossier des chroniqueurs: MM.
Paul d’Ivoi, Henri d’Audigier, Eugène Guinot, Auguste Villemot, etc.
Ces jolies pages ont été supprimées.
Au chapitre III, dans la lettre de Clérisseau à l’ami Toupinel,
suppressions très nombreuses encore, et dont bénéficient cette fois
Jules Janin et Auguste Villemot (déjà nommés), Ernest Feydeau et son
roman de _Fanny_, Octave Feuillet et son _Roman d’un jeune homme
pauvre_[291].
Lorsque George de Vernay retrace, au chapitre IX, ses souvenirs des
premiers temps du second Empire, il parle assez longuement—dans la
_Semaine des Familles_[292]—de la _Revue contemporaine_, de son
directeur, le généreux _Ariste_ (le marquis de Belleval), et du
successeur de ce dernier, le jeune _Cléon_ (Alphonse de Calonne). Tout
cela est écrit de verve. Supprimé dans le volume.
Jusqu’ici cependant, tout se borne à des suppressions partielles. En
voici de plus importantes.
Je trouve dans la _Semaine_ du 10 décembre 1859, tout un chapitre sur
le _Figaro,_ sur _Gorgias_ (M. de Villemessant), sur _Mâchefer_ (B.
Jouvin) et sur quelques autres. Figaro, ce jour-là, fut battu sur son
propre terrain et avec ses propres armes; le spirituel barbier était
rasé... gratis. De ces pages, pas une ligne n’a passé dans le livre.
Mais, de tous ces retranchements, les plus fâcheux, à coup sûr,
portent sur les chapitres parus les 2 et 16 juin 1860. Dans le premier,
George de Vernay raconte avec humour l’odyssée avignonnaise de
_Strabiros_, le directeur d’une Revue célèbre, candidat aux élections
de 1849 pour l’Assemblée législative[293]. Tout ce chapitre, l’un des
meilleurs du livre, a disparu.
Le chapitre suivant,—également supprimé dans le volume,—raconte la
mort de _Raoul de Maguelonne_ (Jules de la Madelène), l’auteur de cet
admirable roman, _le Marquis des Saffras_[294]. A l’époque où Armand
de Pontmartin était sorti du collège, le père de Jules de la Madelène,
colonel du régiment en garnison à Avignon, logeait dans l’hôtel où
habitaient ses parents, et les deux fils du colonel, Jules et Henry,
tout enfants alors, étaient la joie de la maison. Après vingt-cinq ans,
il se souvenait encore de leurs jolies têtes blondes, de leurs grands
cheveux bouclés, de leurs frais sourires, et jamais leur nom n’était
prononcé devant lui sans éveiller dans sa mémoire tout un cortège
d’images riantes et printanières.
Un jour, un ami vint lui dire: «Jules de la Madelène se meurt.» Une
heure après, il était dans la chambre du malade, à un cinquième étage
de la rue des Martyrs. Le récit des derniers instants du jeune et
malheureux écrivain est d’une émotion d’autant plus poignante, qu’il
contraste davantage avec les pages satiriques qui le précèdent. En
voici la fin:
«Raoul! Raoul! calme-toi! Aie pitié de nous!» s’écriait son frère avec
angoisse.
Cette voix fraternelle parut apaiser le moribond. Il nous regarda l’un
après l’autre. La sœur de charité priait; elle avait allumé un cierge,
et cette pâle lueur donnait à cette chambre un aspect plus désolé. Je
pris la main de Raoul; il ne me repoussa pas, mais il me dit d’une
voix qui s’éteignait de plus en plus: «Épargnez cette page... Je
l’aime... d’ailleurs le papier manque... et puis... tout finit!»
Ses lèvres s’agitaient encore; mais le murmure qui en sortait n’était
plus intelligible: bientôt ce murmure ne fut plus qu’un souffle; une
heure après, Raoul expira.