Sainte-Beuve, qui ne l’aime pas et qui voudrait bien pouvoir faire le

silence autour de lui, est obligé, précisément à cette date où nous

sommes arrivés, de lui consacrer un de ses _Lundis_[279]. «J’ai eu,

dit-il, il y a quelque temps, maille à partir avec M. de Pontmartin;

je ne viens pas réveiller la querelle; mais _il m’est difficile

d’éviter de parler d’un écrivain qui se fait lire du public et que nous

rencontrons à chaque moment_.»

Tout lui sourit donc; le succès lui vient de tous les côtés: mais la

Fortune est traîtresse, et c’est à l’heure où il semble que Pontmartin

va entrer au port, que la tempête s’élève, et va l’en éloigner. Au mois

d’avril 1862, éclate la _crise Charbonneau_.

CHAPITRE X

LES JEUDIS DE MADAME CHARBONNEAU

(1862)

Jacques Lecoffre, Alfred Nettement et la _Semaine des

Familles_.—Le maire de Gigondas.—_Journal d’un Parisien en

retraite._—Modifications et retranchements.—L’Odyssée électorale

de _Strabiros_.—La mort de _Raoul de Maguelonne_.—Jules Sandeau et

H. de Balzac.—MM. Taxile Delord et Ernest Legouvé.—La lettre au

_Figaro_.—Léopold de Gaillard et Léo de Laborde.—Le _Diogène_ et

M. Jules Claretie.—Les _Jeudis de Madame Martineau_.—Philinte et

Alceste.—_Caritidès_ et ses _Cahiers_.—Où Sainte-Beuve adresse une

invocation à _Jupiter hospitalier_.—La visite chez _Marphise_.—M.

Ferdinand Brunetière.—Lettre de Jules Janin.—Les _Vrais jeudis de

Madame Charbonneau_.

I

A la suite de la publication, au mois d’avril 1855, du second volume

des _Causeries littéraires_, renfermant l’article sur Béranger,

Pontmartin, nous l’avons vu, avait eu à subir un furieux assaut.

Républicains et bonapartistes, _libéraux_ et parlementaires plus ou

moins victimes, cependant, du Deux-Décembre, tous avaient fait bloc

contre le malappris qui, avec une telle irrévérence, parlait du chantre

de _Frétillon_ et du _Dieu des bonnes gens_. Ce fut contre lui, dans

toute la presse et sur toute la ligne, depuis le _Charivari_ jusqu’au

_Siècle_, un feu roulant d’imprécations et d’injures. Quand l’orage

s’apaisait un peu, dans les moments d’accalmie, on se contentait de

le traiter de triple jésuite et d’ennemi invétéré de «nos gloires

nationales»!

L’année d’après, nouvelle bourrasque. En 1856, Balzac était passé à

son tour à l’état de fétiche. Ceux mêmes qui l’avaient insulté vivant

faisaient maintenant bonne garde autour de sa gloire. On ne l’adorait

pas seulement pour lui-même, dans son génie et dans ses œuvres, on

le saluait comme le précurseur, l’aïeul de l’école naturaliste, et

les tenants de cette école, déjà toute-puissante, voulaient qu’on

aimât Balzac, comme Montaigne aimait Paris, jusque dans ses verrues.

Pontmartin refusa son encens à la nouvelle idole. Sous ce titre: _les

Fétiches littéraires_, dans le _Correspondant_ d’abord[280], puis dans

le premier volume des _Causeries du Samedi_, il publia sur la _Comédie

humaine_ et son auteur une étude très éloquente, très vive, passionnée

même, injuste par endroits, mais, par plus d’un côté, pleine de vérité

autant que de courage. Et voilà que, après avoir protesté contre le

fétichisme-Balzac, Pontmartin, dans le même temps, s’élevait contre le

fétichisme-Hugo[281]. Cette fois, la mesure était comble. La tempête de

nouveau fit rage contre le malheureux critique. Il y eut, à ses dépens,

redoublement d’injures et de quolibets, d’insinuations venimeuses et

de gros mots. Pontmartin, très nerveux et très impressionnable, était

extrêmement sensible à la critique, trop sensible même. Il ne songea

pas pourtant à user de représailles. Ni en 1857, ni en 1858, l’idée

ne lui vint de tirer vengeance de ses ennemis. J’ai sous les yeux

sa Correspondance de cette époque, ses Lettres à Joseph Autran, à

Alfred Nettement, à Victor de Laprade, celles, très nombreuses, qu’il

m’écrivait et où il ne me cachait rien de ses sentiments et de ses

projets. Nulle part on ne trouve un seul mot qui permette de supposer

chez lui l’intention, le dessein de faire expier à ses adversaires les

libertés qu’ils ont prises à son endroit, de leur rendre, sinon injure

pour injure, du moins malice pour malice, ce qui lui était facile,

puisque aussi bien nul n’avait plus d’esprit que lui, et de plus

mordant.

Comment donc a-t-il été amené, deux ans plus tard, en 1859, à écrire

les _Jeudis de Madame Charbonneau_? La solution de ce petit problème ne

sera peut-être pas sans intérêt.

II

Au commencement de 1858, le chef d’une des plus importantes maisons de

librairie de Paris, M. Jacques Lecoffre, s’ouvrit à Alfred Nettement,

dont il était l’éditeur et l’intime ami, de son désir de créer une

Revue pour la jeunesse. Alfred Nettement en serait le directeur,

et comme à l’_Opinion publique_, en 1848, il aurait pour principal

lieutenant Armand de Pontmartin. Nettement accepta, Pontmartin, au

premier instant, fit de même; mais, à la réflexion, estimant que la

combinaison projetée n’allait pas sans de sérieuses objections, il en

fit part aussitôt à Nettement dans la lettre suivante:

Mercredi matin (3 février 1858).

Mon cher ami,

Vous allez me traiter de girouette, mais la nuit porte conseil et je

crois devoir vous soumettre quelques observations supplémentaires à

notre causerie d’hier au soir: il me semble que nous nous lançons

bien témérairement, en des circonstances bien défavorables, dans une

entreprise bien hasardeuse...

A l’âge où nous sommes parvenus, au point de notre carrière où nous

avons touché, nous ne devons pas nous dissimuler qu’un fiasco serait

pour nous deux un désastre irréparable, et il pourrait y avoir un

fiasco de bien des manières indépendantes de notre mérite. A quoi

tient l’existence et le succès d’un journal qui repose sur deux

personnes? Depuis un an, ma santé est chancelante et ma gastralgie

me remonte de l’estomac à la tête. Vienne une indisposition, une

inquiétude, et voilà le journal entravé et l’excellent M. Lecoffre

perdant le fruit de ses sacrifices. Il y a dans ma vie des obstacles

positifs et vous en avez ressenti les inconvénients dans l’_Opinion

publique_. Ainsi, pour m’en tenir au plus prochain, je suis obligé

d’aller passer huit ou dix jours à Avignon. J’ai mon syndicat des

bords du Rhône, dont je suis le président, et qui réclame ma présence

tous les ans au mois de mai. Je vais à Vichy en juin, et à partir du

10 août, jour de la distribution des prix au lycée Bonaparte, nous

nous enfuyons, ma femme, mon fils et moi, vers la montagne. Voilà

quatre mois dont je ne puis disposer pour un travail régulier.

Maintenant, mon ami, voici, selon moi, la plus grande des objections.

Que ferons-nous dans ce journal? Ici je ne parlerai que pour moi. Mes

causeries littéraires, paraissant dans un journal quotidien[282],

où il y avait mille autres choses, politique, agriculture, musique,

faits divers, pouvaient suffire et même plaire: pourvu que mon lecteur

y trouvât un peu de distinction et de grâce, un peu de malice, il

se tenait pour satisfait. Mais essayez de transporter une de ces

causeries courtoises, tempérées, louangeuses avec réserve, dans un

journal paraissant tous les quinze jours et ne vivant que de cela, et

ce plat bi-mensuel paraîtra fade. En d’autres termes, nous arriverons

à _éreinter_. Qui éreinterons-nous? Les impérialistes?... Oh! la

matière serait belle et riche, mais ceux-là seront protégés et nous

serions arrêtés avant notre troisième numéro. Les écrivains des

_Débats_, de la _Revue des Deux Mondes_? Ils y prêtent, mais, en ce

moment-ci, ils sont menacés. Les écrivains de l’école révolutionnaire,

démocratique, socialiste? Il y a beaucoup à dire, mais le gouvernement

prendra peut-être telle ou telle mesure, d’après laquelle ceux-là

aussi seront bâillonnés et proscrits. Nous ne voulons, nous ne

pouvons, nous ne devons être ni des..., ni des... Ceux-là s’appuient

sur le pouvoir. C’est du haut d’une citadelle qu’ils fusillent leurs

adversaires. Nous, nous serions en rase campagne, à découvert, avec

notre caractère naturellement poli et bienveillant que nous serions

obligés de violenter. Encore une fois, la lutte ne serait pas

possible, et cependant nos noms sont trop significatifs...

La fin de la lettre manque, mais la conclusion se devine aisément.

Pontmartin ne croyait pas devoir accepter. Quelques mois plus

tard, sans revenir sur son refus de donner à la Revue projetée une

collaboration régulière et suivie, il indiquait à Nettement dans

quelles conditions il lui serait cependant possible d’y écrire:

Les Angles, 5 juin 1858.

Mon cher ami,

L’événement n’a que trop justifié les appréhensions qui m’empêchèrent

en février dernier d’accepter les honorables offres de notre excellent

ami M. Lecoffre. Il s’agissait, vous le savez, d’une publication dont

l’avenir eût reposé presque tout entier sur la collaboration de deux

personnes. Or, je me sentais dans une mauvaise veine; et, en effet,

dès le mois de mars, j’ai été pris, sous le pseudonyme de grippe,

d’une irritation du larynx qui m’a forcé de quitter Paris dans un

assez triste état, le 20 avril. A présent, je vais mieux, mais mon

médecin veut absolument m’envoyer aux Eaux-Bonnes, sous peine, me

dit-il, de ne pouvoir, sans imprudence, affronter un nouvel hiver

parisien. Je partirai donc pour les Pyrénées le 20 ou le 25 juin;

j’y passerai un mois, puis je repasserai par Paris, afin d’assister

à la distribution des prix du lycée Bonaparte et de rejoindre, pour

les vacances, mon cher petit ménage, dont j’aurai été séparé bien

longtemps. Il n’y a guère moyen de fournir, à travers toutes ces

allées et venues entremêlées de verres d’eau chaude, un travail

régulier et à jour fixe. Je viens d’écrire à M. de Riancey[283] pour

le prier de me mettre la bride sur le cou à partir du 29 juin, et

de m’autoriser à remplacer mes causeries littéraires par quelques

articles de fantaisie, qui pourront paraître irrégulièrement. Je vous

en dirai autant pour M. Lecoffre. Du 15 juillet au 15 octobre, il me

serait difficile de lui promettre des articles de critique. Je n’ai

pas ici ma provision de livres, je mènerai une vie un peu nomade...

Mais je ferai, dans ce genre, ce que je pourrai, et je suppléerai au

reste par des articles qui me paraissent, soit dit entre nous, mieux

convenir à un journal ou _magazine_ illustré que des études purement

littéraires. Ce seraient des récits de chasse, impressions de voyage,

chroniques des eaux, scènes de la vie méridionale, en un mot de la

littérature d’été. Si, à la rentrée des classes, M. Lecoffre persiste,

je m’engagerai bien volontiers à lui donner, à son choix, une ou deux

_Causeries_ par mois...

Adieu, mon cher ami, que ne puis-je vous posséder ici quelques jours!

Vous me consoleriez du mistral qui nous ruine et nous causerions _de

omni re scibili_. Vous avez la bonté de me parler de mes articles sur

M. Guizot[284]; ils m’ont donné plus de peine qu’ils ne valent, et

l’illustre impénitent ne doit pas en être satisfait, car il n’a pas

écrit, lui si exact en pareilles circonstances; et pendant ce temps

beaucoup de royalistes me reprochaient trop de complaisance pour

l’écrivain aux dépens de la politique et de l’histoire.

Comment faire? Adieu encore; pardonnez-moi tout ce verbiage;

mettez-moi aux pieds de M^{me} Nettement et croyez-moi tout à vous de

cœur.

La petite Revue cependant, le _Magazine_, comme l’appelait Pontmartin,

achevait de s’organiser. Elle ne serait pas bimensuelle, comme il en

avait été d’abord question, mais hebdomadaire; elle aurait pour titre:

_La Semaine des Familles, Revue universelle sous la direction de_ M.

Alfred Nettement. Le premier numéro parut le samedi 2 octobre 1858.

Le 9 décembre, Nettement recevait la lettre suivante, qu’Armand de

Pontmartin lui écrivait de sa maison des Angles:

Mon cher ami,

Je me bornerai cette fois à vous répondre quelques lignes, parce

que je suis en train de faire mon article sur les _Souvenirs de la

Restauration_[285] et qu’il faut que je sois prêt après-demain au

plus tard. En lisant la _Semaine des Familles_, je me suis persuadé

que le genre de travaux auxquels nous avions songé était tout à

fait inapplicable à cette publication. Une _causerie littéraire_

approfondie et détaillée, consacrée à un seul ouvrage, telle que

je les écrivais dans la défunte _Assemblée_, telle que j’en écris

encore dans l’_Union_, n’aurait pas convenu à votre public, ne se

serait pas trouvée d’accord avec la physionomie du journal, et

aurait fait, ce me semble, une singulière figure au milieu des

articles signés _Curtius_[286], _Félix Henri_, _Nathaniel_[287], etc.

J’avais cru primitivement que vous vouliez faire une œuvre analogue

au RÉVEIL[288]... Au lieu de cela, vous nous donnez un _Musée des

Familles_ avec une nuance plus monarchique et plus chrétienne, mais

dont le but paraîtra surtout d’intéresser les jeunes personnes et

les jeunes gens. Dès lors, cher ami, je n’ai plus trop su ce que je

pourrais faire pour ce journal. Des articles de théâtre ou de causerie

mondaine, il n’y fallait pas songer, puisque je suis à deux cents

lieues du centre. J’ai pensé à _me rabattre sur la province_, et je

vous propose une série d’articles qui s’appelleraient les _Jeudis de

M^{me} Charbonneau_. Ce serait un cadre élastique où je ferais entrer

bien des choses ayant rapport à la littérature et à la société, sans

trop appuyer, puis quelques courts récits, quelques détails de mœurs

provinciales, quelques physionomies qui gardent leur couleur locale.

Nous pourrions nous étendre et faire un volume. Sinon, au bout de

quelques numéros, nous tournerions court. Qu’en dites-vous? En cas

d’affirmative, écrivez-moi _oui_, et je vous enverrai mon premier

article pour le jeudi 15 décembre...

Est-ce donc qu’enfin, à ce moment, en décembre 1858, l’idée lui

est venue de mettre à mal ses ennemis littéraires et de venger ses

vieilles querelles? En aucune façon. Seulement, il est arrivé ceci:

le 15 octobre 1858, il a été nommé maire de son village, maire des

Angles! Il peut bien avec ses amis plaisanter de sa nomination; au

fond, il est véritablement et sincèrement ému, parce que ces modestes

fonctions vont lui permettre de faire un peu de bien et d’empêcher

beaucoup de mal dans ce village qu’il aime et où il est aimé. Et puis,

à ce moment-là même, une illumination soudaine s’est faite en son

esprit. Depuis un an, il se demande quel genre d’articles il pourrait

bien donner à la _Semaine des Familles_, au _Magazine_ de M. Lecoffre.

Plus d’incertitudes maintenant, plus de difficultés! Le _Cadre_, si

vainement cherché, le voilà: Un écrivain de province, qui a eu des

succès à Paris, mais que n’ont épargné ni les mécomptes ni les orages,

quitte un beau jour la capitale et revient chez lui, l’aile blessée.

A peine est-il de retour en sa maison, qu’on le bombarde maire du

village; mais, au village, il retrouve ce qu’il vient de quitter,

les passions, les ambitions, les intérêts, les ridicules, l’homme,

enfin, à peu près le même partout. Pour se consoler de ses déceptions

parisiennes, il lui suffira de se donner tour à tour le spectacle des

scènes d’hier et de celles d’aujourd’hui, de mettre en regard les uns

des autres les épisodes de sa vie littéraire et ceux de sa mairie de

campagne. Sous des costumes et avec des acteurs différents, c’est au

fond la même pièce, la même comédie,—la comédie humaine,—qui se joue

sous ses yeux, à la ville et aux champs, à Paris et... à Gigondas!

Tel est le sujet que va traiter Pontmartin, et son dessein, à ce

moment, est de _ne pas appuyer_ sur «les choses ayant rapport à la

littérature», et de développer surtout ce qui a trait aux «mœurs

provinciales». Il a pour cela, d’ailleurs, deux bonnes raisons: d’une

part, ses articles s’adresseront à de jeunes lecteurs, peu familiers

avec les hommes et les choses littéraires, et, d’autre part, il se

fait une fête de peindre avec toutes sortes de détails ces scènes

villageoises si nouvelles pour lui; il est encore dans sa _lune de

miel_ administrative, et il lui plaît d’en savourer les douceurs.

Nous connaissons maintenant la genèse des _Jeudis de Madame

Charbonneau_. A l’heure où Pontmartin en jette sur le papier les

premières pages, il ne se propose nullement de composer un pamphlet

et de faire du scandale. Son unique but est d’écrire, en se jouant,

quelques articles qui amuseront les jeunes lecteurs de la petite Revue

de M. Lecoffre, et un peu aussi leurs parents.

III

Le 1^{er} janvier 1859, la _Semaine des Familles_ commença les _Jeudis

de Madame Charbonneau_, avec ce sous-titre: _Journal d’un Parisien en

retraite_. La publication dura près de deux ans. Le samedi 4 août 1860,

elle n’était pas encore terminée. Ce jour-là, la _Semaine_ contenait

le chapitre sur l’installation de George de Vernay (_aliàs_ Armand

de Pontmartin) comme maire de Gigondas. _La suite prochainement_,

lisait-on au bas de l’article. La _suite_, les abonnés de la petite

Revue ne devaient pas la lire. Elle a pour titre, dans le volume:

_Comme quoi il n’est pas nécessaire, pour faire un FOUR, d’être auteur

dramatique_. C’est le récit des amours de Madeleine Tournut et du jeune

et bel Hippolyte, le _fournier_ de la commune. L’idylle villageoise se

termine par un mariage... forcé. On était, à bon droit, très rigoriste

à la _Semaine des Familles_. Alfred Nettement mit son _veto_, et le

chapitre ne passa pas. La fin des _jeudis_ a paru dans l’_Univers

illustré_.

En écrivant ses articles, Pontmartin s’était laissé aller peu à

peu à modifier son plan primitif. Il comptait s’attacher surtout à

la peinture des mœurs provinciales et glisser rapidement sur les

scènes empruntées à la vie littéraire; mais, à peine a-t-il commencé

de les esquisser que sa verve l’entraîne, que son esprit le grise,

qu’il s’amuse tout le premier de ces scènes si amusantes, et qu’il ne

résiste pas au plaisir d’ajouter chaque semaine à sa galerie quelque

nouveau portrait. Lui qui d’abord ne voulait pas _appuyer_, il se

trouve maintenant qu’il appuie trop. Il a tort assurément, mais de ce

tort personne ne l’avertit; personne, sauf peut-être son jeune ami de

Bretagne, qui ne compte guère, à coup sûr, et qui n’est, après tout,

dans son coin de province, qu’un petit fabricant d’huiles et de savons.

La publication, je l’ai dit, dura près de deux ans, et dans ces deux

ans aucune plainte, aucune réclamation ne se fait entendre. Pontmartin

en tire naturellement cette conclusion, que l’œuvre est innocente et

la satire anodine. Il pourra m’écrire, en toute bonne foi, quelques

années plus tard: «... Nettement me demanda quelques articles pour

cette vertueuse _Semaine_. Pour me servir d’un mot dont on abuse, je

fus d’abord tout à fait _inconscient_ en écrivant ces chapitres qui me

semblaient avoir assez peu de valeur. Ce qui contribua à me tromper,

c’est que la _Semaine des Familles_, s’adressant à un public spécial,

faisait très peu parler d’elle dans la République des lettres[289]...»

Il avait si peu songé, en composant ses articles, à faire du bruit, à

casser les vitres, que, les _Jeudis_ une fois terminés, il les laissa

dormir dans le petit _Magazine_ de M. Lecoffre. Ils y restèrent en

sommeil pendant près de deux ans. Bien des amis cependant l’engageaient

à leur donner la publicité du livre, et lui disaient de temps en

temps: «Vous avez là les matériaux d’un bien joli volume; quand le

publierez-vous?» Le plus considérable de ces amis était Louis Veuillot;

ses conseils finirent par l’emporter. Je lis dans la lettre que je

citais tout à l’heure: «Ce fut Louis Veuillot qui me décida à publier

les _Jeudis_...»

Ils parurent le 4 avril 1862. Les modifications que leur avait fait

subir l’auteur ne laissaient pas d’être considérables; mais ces

changements, bien loin d’ajouter aux malices premières, les avaient, au

contraire, très notablement atténuées.

Il ne sera pas sans intérêt de relever ici les principales différences

qui existent entre les articles et le livre.

Le chapitre II, dans la _Semaine des Familles_[290], se termine

par l’indication, très sommaire, mais la plus suggestive et la plus

piquante du monde, de quelques-uns des dossiers renfermés dans le

portefeuille du terrible M. Toupinel: Dossier Jules Janin;—dossier

Alphonse Karr;—dossier Sainte-Beuve;—dossier des chroniqueurs: MM.

Paul d’Ivoi, Henri d’Audigier, Eugène Guinot, Auguste Villemot, etc.

Ces jolies pages ont été supprimées.

Au chapitre III, dans la lettre de Clérisseau à l’ami Toupinel,

suppressions très nombreuses encore, et dont bénéficient cette fois

Jules Janin et Auguste Villemot (déjà nommés), Ernest Feydeau et son

roman de _Fanny_, Octave Feuillet et son _Roman d’un jeune homme

pauvre_[291].

Lorsque George de Vernay retrace, au chapitre IX, ses souvenirs des

premiers temps du second Empire, il parle assez longuement—dans la

_Semaine des Familles_[292]—de la _Revue contemporaine_, de son

directeur, le généreux _Ariste_ (le marquis de Belleval), et du

successeur de ce dernier, le jeune _Cléon_ (Alphonse de Calonne). Tout

cela est écrit de verve. Supprimé dans le volume.

Jusqu’ici cependant, tout se borne à des suppressions partielles. En

voici de plus importantes.

Je trouve dans la _Semaine_ du 10 décembre 1859, tout un chapitre sur

le _Figaro,_ sur _Gorgias_ (M. de Villemessant), sur _Mâchefer_ (B.

Jouvin) et sur quelques autres. Figaro, ce jour-là, fut battu sur son

propre terrain et avec ses propres armes; le spirituel barbier était

rasé... gratis. De ces pages, pas une ligne n’a passé dans le livre.

Mais, de tous ces retranchements, les plus fâcheux, à coup sûr,

portent sur les chapitres parus les 2 et 16 juin 1860. Dans le premier,

George de Vernay raconte avec humour l’odyssée avignonnaise de

_Strabiros_, le directeur d’une Revue célèbre, candidat aux élections

de 1849 pour l’Assemblée législative[293]. Tout ce chapitre, l’un des

meilleurs du livre, a disparu.

Le chapitre suivant,—également supprimé dans le volume,—raconte la

mort de _Raoul de Maguelonne_ (Jules de la Madelène), l’auteur de cet

admirable roman, _le Marquis des Saffras_[294]. A l’époque où Armand

de Pontmartin était sorti du collège, le père de Jules de la Madelène,

colonel du régiment en garnison à Avignon, logeait dans l’hôtel où

habitaient ses parents, et les deux fils du colonel, Jules et Henry,

tout enfants alors, étaient la joie de la maison. Après vingt-cinq ans,

il se souvenait encore de leurs jolies têtes blondes, de leurs grands

cheveux bouclés, de leurs frais sourires, et jamais leur nom n’était

prononcé devant lui sans éveiller dans sa mémoire tout un cortège

d’images riantes et printanières.

Un jour, un ami vint lui dire: «Jules de la Madelène se meurt.» Une

heure après, il était dans la chambre du malade, à un cinquième étage

de la rue des Martyrs. Le récit des derniers instants du jeune et

malheureux écrivain est d’une émotion d’autant plus poignante, qu’il

contraste davantage avec les pages satiriques qui le précèdent. En

voici la fin:

«Raoul! Raoul! calme-toi! Aie pitié de nous!» s’écriait son frère avec

angoisse.

Cette voix fraternelle parut apaiser le moribond. Il nous regarda l’un

après l’autre. La sœur de charité priait; elle avait allumé un cierge,

et cette pâle lueur donnait à cette chambre un aspect plus désolé. Je

pris la main de Raoul; il ne me repoussa pas, mais il me dit d’une

voix qui s’éteignait de plus en plus: «Épargnez cette page... Je

l’aime... d’ailleurs le papier manque... et puis... tout finit!»

Ses lèvres s’agitaient encore; mais le murmure qui en sortait n’était

plus intelligible: bientôt ce murmure ne fut plus qu’un souffle; une

heure après, Raoul expira.

Armand de Pontmartin, sa vie et ses oeuvres, 1811-1890 · 第 13 / 35 段