seuls un volume, et il a eu bien tort de ne pas en faire l’objet
d’une publication spéciale. A la différence des courriéristes
dramatiques,—ils s’appelaient alors Théophile Gautier, Jules Janin,
Paul de Saint-Victor, Édouard Thierry, Francisque Sarcey,—il ne se
borne pas à juger les pièces, abstraction faite de la société qui
les produit, les accepte ou les explique. Il montre, au contraire,
les rapports intimes et toujours croissants de cette société avec le
genre de littérature le plus bruyant, le plus lucratif et le plus
populaire. Ses articles ne sont pas de simples feuilletons, improvisés
le lendemain d’une _première_; ce sont des études faites à loisir, qui
embrassent parfois, à propos de la pièce nouvelle, l’ensemble même des
œuvres d’un auteur. Cette suite de chapitres, s’ils étaient réunis,
formerait une histoire de l’art dramatique en France de 1857 à 1866,
c’est-à-dire pendant la période la plus brillante que le théâtre ait
traversée au XIX^e siècle. Voici la table des matières de ce volume,
qui serait parfait... si on le pouvait trouver chez Calmann Lévy: _La
Question d’argent, M. Dumas fils[246]._—_La Société et le Théâtre,
M. Dumas fils._—_Un Père prodigue[247]._—_Octave Feuillet, auteur
dramatique[248]._—_Eugène Scribe[249]._—_M. Victorien Sardou et le
Théâtre en 1861[250]._—_Le Théâtre en 1863. Jean Baudry, Montjoye, les
Diables noirs, la Maison de Penarvan[251]._—_Le Lion amoureux et le
Théâtre de M. Ponsard[252]._—_La Contagion et le Théâtre de M. Émile
Augier[253]._
III
Pontmartin collaborait toujours à l’_Assemblée nationale_. Ses
_Causeries littéraires_ paraissaient régulièrement chaque semaine. Sans
les interrompre, il donna au journal de la rue Bergère un roman dont la
publication dura du 21 mai au 9 août 1856. Il portait dans le journal
ce titre: _les Deux Érostrates_, en attendant de s’appeler, dans les
éditions postérieures, _Pourquoi je reste à la campagne_, puis _les
Brûleurs de Temples_[254].
Le roman commence mal. Il s’ouvre par un long prologue qui ne se
rattache en rien à l’action. Félix Daruel, ancien lauréat du Concours
général et de l’École de droit, qui aurait pu être, s’il l’avait voulu,
un éminent avocat ou un écrivain distingué, et dont la _Revue des Deux
Mondes_ a déjà publié un ingénieux récit: _Eveline_,—j’allais dire
_Octave_,—habite depuis huit ans la province, où il s’est marié, où il
vit sur ses terres, et où rien ne manque à sa gloire et à son bonheur,
puisqu’il est conseiller municipal de sa commune et marguillier de sa
paroisse. Parfois pourtant il se demande s’il a eu raison de renoncer à
la littérature. Un jour,—c’est au moment de l’Exposition universelle
de 1855,—il se décide à louer un hôtel à Paris, à revoir ses anciens
camarades, à reprendre pendant quelques mois, et qui sait? peut-être
pour toujours cette vie brillante qui aurait pu être la sienne et à
laquelle il n’a pas renoncé sans regret. Parmi les amis qu’il retrouve,
il en est deux, Anselme Maynard et Julien Féraud, qu’il a perdus de
vue depuis qu’ils sont entrés dans le journalisme. Partis de deux
points extrêmes, et ayant employé des moyens contraires, ils se sont
rencontrés, au bout, dans le même mécompte et dans le même malheur,
Félix Daruel se fait raconter leur histoire,—et ce sera précisément
là le roman. Il apprend d’eux comment la société peut repousser à la
fois ceux qui l’attaquent et ceux qui la défendent. Leurs confidences
l’éclairent sur l’imprudence qu’il commettrait, s’il cédait à l’envie
d’entrer à son tour dans la lice et d’échanger contre une chance de
succès et d’éclat le calme de son existence; elles lui apprennent à
redouter l’épreuve, à retourner dans ses montagnes et à se contenter
d’être heureux.
Ce prologue n’est pas seulement inutile; par son caractère factice
et conventionnel, il met le lecteur en défiance. Le roman, qui est
excellent et qui peut, certes, se suffire à lui-même, gagnerait
beaucoup à être débarrassé de ce cadre un peu vieillot.
La Révolution de 1848, survenant à l’heure où Pontmartin, après des
débuts remarqués à la _Mode_ et à la _Revue des Deux Mondes_, pouvait
se croire assuré d’un succès brillant et d’une vie heureuse,—cette
Révolution avait produit sur lui une impression qui ne devait plus
s’effacer. Jeté soudain au fort de la mêlée, lui qui était fait pour le
rêve plus que pour l’action, il avait vécu, pendant quatre ans, d’une
vie ardente, fiévreuse, passionnée. Les spectacles et les émotions
de ces quatre années, il les a retracés dans ce roman des _Deux
Érostrates_, qui commence à la veille du 24 février 1848 et qui se
termine au lendemain du 2 décembre 1851. Aussi bien son livre est-il
moins un roman qu’une page de _Mémoires_. On éprouve en le lisant (pour
peu qu’on oublie le fâcheux prologue) la sensation que donnent les
_choses vues_ et les _choses vécues_.
Sans renoncer à ces analyses du sentiment et de la passion dans
lesquelles il excellait, l’auteur, cette fois, avait accordé à l’action
et au mouvement du drame une part plus large; sans verser dans le
réalisme, il avait donné à ses personnages une _individualité_ plus
forte et plus accentuée. M. Servais, le député, Julien Féraud, le
journaliste, Nathalie Duvivier, la directrice des postes, sont des
types saisis sur le vif, si réels et si vrais qu’après plus d’un
demi-siècle nous les retrouvons, sous la troisième République, tels que
l’auteur les avait représentés sous la seconde. Dans cette peinture
de quelques-unes de nos plaies sociales, Pontmartin avait déployé des
qualités de vigueur et d’énergie qu’on ne lui soupçonnait pas et qui
le plaçaient, au moins pour une fois, très au-dessus de son ami Jules
Sandeau. Son ennemi Balzac, s’il eût vécu, aurait applaudi à ces scènes
de la vie politique, à ce roman royaliste et catholique.
* * * * *
L’_Assemblée nationale_ cependant n’avait plus longtemps à vivre.
_Un bien averti en vaut deux._ De ce proverbe, Pontmartin avait
tiré une de ses nouvelles[255]; mais, sous l’Empire, au moins en
matière de presse, le vieux proverbe avait cessé d’être une vérité. Un
journal bien _averti_, loin d’en valoir deux, n’en valait plus même
la moitié d’un. Il était comme un condamné mis en chapelle, et il
n’avait plus qu’à attendre la venue de l’exécuteur. Ainsi en fut-il
pour l’_Assemblée nationale_. Déjà frappée d’un double avertissement,
elle fut, en juillet 1857, suspendue pour trois mois, avec défense,
si elle reparaissait, de garder son titre qui avait trop l’air d’un
défi lancé aux vainqueurs du 2 décembre. Lorsqu’elle reparut en
octobre, elle s’intitula _le Spectateur_. Pontmartin y reprit ses
Causeries littéraires, mais ce sera seulement pour quelques semaines.
Le 14 janvier 1858, avait lieu l’attentat d’Orsini. Le lendemain, le
_Spectateur_ publia un article où il laissait entendre, en termes
très légèrement voilés, que l’Empire, n’ayant pas de racines dans le
pays et ne tenant qu’à un homme, aurait cessé d’exister si les bombes
d’Orsini avaient atteint Napoléon III. Vingt-quatre heures après, le
_Spectateur_ avait vécu.
* * * * *
Il ne se pouvait pas que les Causeries littéraires de Pontmartin
cessassent de paraître, précisément à l’heure où il était devenu, sans
conteste, le maître du genre. Plusieurs journaux sollicitèrent aussitôt
sa collaboration. Celui qui était le moins riche et qui lui faisait
les offres les plus modestes fut précisément celui dont il accueillit
les propositions. L’_Union_ ne peut lui donner que 75 francs par
article; n’importe, il écrira dans l’_Union_. N’est-elle pas la feuille
royaliste entre toutes, le journal de Laurentie et d’Henry de Riancey,
l’ancienne _Quotidienne_, qui publia jadis ses _Causeries provinciales_?
Son premier article parut le 23 mars 1858. De même qu’il avait
autrefois consacré sa première causerie de l’_Assemblée nationale_ à
M^{me} Émile de Girardin, de même il consacra sa première causerie de
l’_Union_ à M. Émile de Girardin, qui venait de perpétrer une comédie
ridicule, intitulée _la Fille du Millionnaire_. L’article avait pour
titre: _le Fils du Millionnaire_ ou _les Délassements d’un homme fort_.
C’est une des pages les plus spirituelles de Pontmartin[256].
IV
Si vifs qu’il fussent, ses succès parisiens ne faisaient point oublier
à Pontmartin sa province natale, son petit village et la maison
paternelle, sa maison des Angles. Il continuait d’y habiter la plus
grande partie de l’année. Chaque année aussi, en août et septembre,
il venait à la Mûre[257], avec son fils, passer les vacances chez
l’aïeule maternelle. A vingt minutes de la Mûre se trouvait le beau
château de Gourdan, appartenant au comte de Vogüé. L’intimité régnait
entre la modeste villa et la demeure seigneuriale, où grandissait
Eugène-Melchior de Vogüé, de trois ans plus jeune qu’Henri de
Pontmartin. L’auteur des _Causeries littéraires_ assistait avec bonheur
aux jeux de son fils et du futur académicien, dont il pressentit de
bonne heure le brillant avenir et dont il eut la grande joie d’être le
premier à saluer les éclatants débuts[258].
Ainsi commencées dans l’Ardèche, les vacances se terminaient toujours
dans le Vaucluse et dans le Gard, où de nouveaux devoirs allaient
retenir de plus en plus Pontmartin. En cette année 1858, où nous a
conduits notre récit, il devenait maire des Angles. Comment la chose
arriva, lui-même le raconte en ces termes dans une lettre à son ami
Autran:
Les Angles, le 18 octobre 1858.
Voilà, cher et excellent ami, une bien longue lacune dans notre
correspondance. Si je vous dis comment je l’ai remplie, il faudra ou
que vous cessiez d’être poète, ce qui vous est impossible, ou que
vous cessiez de m’aimer, ce qui, je l’espère, vous est presque aussi
difficile. Depuis un mois, j’ai été absorbé par une crise municipale
et rustique d’où je crois que je vais sortir... maire des Angles! Oui,
mon ami, voilà comment finissent les ambitions humaines. On part,
le bâton à la main, pour le pays de l’idéal. On rêve littérature,
critique et roman; on détourne superbement sa pensée des vils intérêts
de la terre. Mais les années passent; la lassitude arrive; on revient
chez soi, l’aile blessée; et alors on s’aperçoit que, pendant que l’on
courait le monde des idées et des songes, deux ou trois intrigants de
village se sont complètement emparés du pays où l’on avait eu jadis
de l’influence, et que, si on les laissait faire, ils mèneraient tout
doucettement à sa ruine une fortune territoriale et riveraine sans
cesse exposée et menacée. C’est ce qui m’est arrivé cette année,
et il s’y est joint la conviction que, si cet état de choses se
prolongeait, toute religion, toute morale, toute honnêteté étaient
perdues dans cette pauvre commune que j’aime, et où j’avais toujours
tâché de faire un peu de bien. Alors je suis allé me plaindre, j’ai
eu affaire à un préfet[259], homme d’esprit, qui m’a dit en souriant
qu’il y avait moyen d’arranger les choses, mais que quand on avait
boudé pendant six ans, et que l’on demandait au gouvernement une
marque de confiance, il fallait payer une petite rançon... Bref,
mon cher ami, on m’a fait entendre poliment, et même avec quelques
compliments fort bien tournés, qu’en acceptant la mairie des Angles,
je lèverais toutes les difficultés. Je me suis récrié d’abord, puis
j’ai réfléchi, et j’ai fini par dire _oui_; si bien que j’attends ma
nomination d’un moment à l’autre. Eh bien! cher ami, vous connaissez
ma manie d’analyse. Je me suis convaincu, _de visu_, pendant toute
la durée de cette tempête dans un verre d’eau du Rhône, que la chose
à laquelle le cœur et l’esprit s’accoutumaient le plus aisément,
c’était l’amoindrissement du cadre. Le fait est que j’ai fini par
me passionner contre le sieur P..., mon féroce prédécesseur, comme
je me passionnais autrefois contre feu Gustave Planche, ou contre
Taxile Delord. Les marches et les contremarches de la troupe ennemie,
leurs courses à Uzès et à Nimes, les péripéties de la lutte, les
espérances des uns, les angoisses des autres, tout cela, mon cher
ami, avait pris, à la longue, pour moi, les proportions d’un drame
de la Porte-Saint-Martin ou du Gymnase, dont j’aurais été auteur
et acteur. Enfin, pour passer du plaisant au grotesque, je vous
dirai que tout mon sang, presque quinquagénaire, en a été tellement
fouetté, agité, chauffé, que j’y ai gagné une série de _clous_
horriblement mal placés, qui ont achevé d’accrocher ma littérature et
ma correspondance. Je ne puis pas m’asseoir et, dans ce moment-ci,
je vous écris sur une espèce de pupitre improvisé. Mais, grand Dieu!
c’est assez vous parler de moi. Votre changement d’adresse me prouve
que vous vous êtes établi à Paris, et que vous ne retournerez pas,
cet automne, en Provence... Quant à moi, je suis retenu au rivage,
non pas par ma grandeur, mais par mon écharpe. Je vais vous envoyer,
comme précurseurs, ma femme et mon Bonapartiste[260], et j’irai vous
retrouver dans le courant de décembre. Quand je songe que je perds une
grande partie de votre séjour à Paris, que j’allais publier, le 1^{er}
novembre, mon cinquième volume de _Causeries littéraires_, que Lévy
s’apprête sans doute à laisser tomber silencieusement dans son gouffre
hebdomadaire; que j’aurais pu profiter à la fois de votre charmante
et précieuse amitié, et de cette espèce de trêve littéraire que votre
salon m’a toujours offerte; quand je songe que je sacrifie tout cela
au plaisir d’administrer un village de 400 âmes..., je me demande
si on m’a tout à coup fait changer de nature, de goûts, d’idées,
d’habitudes, en vertu de quelque avatar rustique oublié par Théophile
Gautier[261]. Faut de la raison, mais pas trop n’en faut, et il me
semble cette fois que les extrêmes se touchent, que jamais je n’ai été
plus fou que depuis que je me crois plus sage... Adieu, je vous quitte
pour mon adjoint, qui m’apporte à signer un devis des réparations de
l’église; le malheureux! il a écrit réparation avec deux s, et comme
je veux rester populaire, je respecte sa faute d’orthographe. Que les
ambitieux sont lâches! _Omnia serviliter faciunt pro dominatione_.
Tout à vous; gardez-moi le secret de mes faiblesses grammaticales
auprès des illustres gardiens de la langue française, et croyez-moi
Bien à vous de cœur,
ARMAND DE PONTMARTIN.
_P. S._—Ma nomination m’arrive à l’instant. Mon émotion m’empêche
d’ajouter un seul mot[262].
L’installation de _Môsieu_ le maire eut lieu le dimanche 24 octobre,
avec accompagnement de salves, farandoles, bals rustiques, tonneaux en
perce et feux d’artifice, telle à peu près qu’elle est décrite dans les
_Jeudis de Madame Charbonneau_[263].
Ses amis de Paris raillèrent bien le triomphe rural et les lauriers
villageois du _Critique devenu berger_: quelques-uns cependant ne lui
ménagèrent pas les félicitations, et Louis Veuillot joignit aux siennes
de très nobles conseils. Il écrivait à Pontmartin, le 29 novembre 1858:
Mon cher ami,
J’ai reçu votre lettre par la poste d’Avignon, mais votre livre[264]
n’est venu par aucune voie. Je le relirai, mais je ne veux pas
l’attendre davantage pour vous remercier. Votre lettre est pleine de
l’amitié que je désire de vous, j’en ai le cœur trop heureux.
Je vous loue sincèrement d’avoir permis qu’on vous fît maire. Votre
curé et votre village y gagneront beaucoup, et j’ai la conviction
que nous n’y perdrons point. Ce petit maniement des hommes et ce
plus long séjour aux champs accroîtront votre force sans rien ôter à
votre charmante et merveilleuse agilité. J’ai toujours cru et j’ai
toujours un peu dit que vous étiez trop dans le monde. Vous avez été
diseur de grâces, il faut devenir diseur de vérités. Tournez par là
vos pensées, comme votre cœur y était dès longtemps. Vous voyez que
les vérités adoucies ne convertissent guère ceux qui haïssent la
vérité; elles énervent ceux qui l’aiment. A ce métier on se diminue,
et l’on ne fait pas le bien que l’on pourrait faire. Il faut être ce
que l’on est. Nous sommes des épées. Taillons, coupons, abattons,
non pour le plaisir du carnage, mais pour protéger tant de belles et
saintes choses que Dieu a voulu qui fussent derrière la beauté et la
sainteté de l’épée. Opposons la noble épée au stylet. Ne rendons pas
au monde l’arme que Dieu nous a donnée, mais à Dieu lui-même. Pour
n’être pas accrochée dans les musées académiques, elle n’en aura pas
moins son lustre, si nous aimons la gloire; et il y a une gloire qu’il
faut aimer. C’est la gloire d’avoir défendu la vérité, non suivant
nos intérêts ni suivant nos goûts, mais telle qu’elle est et contre
les amis tièdes autant que contre les ennemis. Si ce que je vous dis
là, très cher ami, vous paraît encore un peu fanatique, attendez un
peu, et songez-y la prochaine fois que vous irez à la messe. Voyez le
temps, voyez les hommes, voyez s’il leur faut des vérités nouvelles,
ou s’il y a quelque chose de trop dans la sève de la vieille vérité.
Ensuite, pensez que Dieu vous a donné une voix, et qu’il ne donne
rien qui ne doive servir à quelque chose. Or, il n’y a qu’une chose
qui soit quelque chose, c’est la vérité. Dieu nous a confié à tous un
travail à faire pour la vérité. Il nous interrogera et nous jugera
là-dessus. On me reproche souvent de manifester cette pensée: vous
ne me saurez pas mauvais gré de vous aimer assez pour vous la dire.
Franchement, si nous ne pensons point à cela, nous ne nous distinguons
guère des gens d’esprit qui font le _Figaro_.
Adieu, très cher ami, je désire bien que vous ne veniez à Paris que
très tard ou très tôt. Je serai absent du 5 janvier au 15 ou 20
février, et je voudrais vous voir avant de partir, ou vous trouver au
retour. Je ne vous dis pas où je vais. Où puis-je aller?
Votre bien dévoué en Notre-Seigneur,
LOUIS VEUILLOT.
29 novembre 1858.
Pardonnez-moi le retard de cette lettre que je viens de retrouver
sur mon bureau lorsque je la croyais dans votre poche. J’ai vu votre
jeune ami qui m’a paru fort bien. Il y a dans votre livre plusieurs
chapitres que je ne connaissais pas. Je l’emporte à Rome[265].
L’auteur des _Causeries littéraires_ n’eut point à regretter d’avoir
accepté l’écharpe municipale. Elle lui permit de faire un peu de bien,
et puis, outre la belle lettre de Louis Veuillot, elle lui valut de
recevoir, un peu plus tard, une épître en vers, de Joseph Autran, qui
figure en bonne place sous ce titre: _Mairie de village_, dans les
_Épîtres rustiques_ du poète[266].
La mairie de Pontmartin devait durer six ans. Le 7 août 1864, après une
longue maladie, suivie d’une interminable convalescence, il donna sa
démission.
V
Pontmartin n’avait dans l’_Union_ que deux causeries par mois[267].
Ce n’était là pour lui qu’une trop faible et trop courte besogne.
Depuis longtemps il a pris l’habitude d’écrire au moins un article
par semaine. Et c’est pourquoi, en même temps qu’à l’_Union_, il
collabore au _Correspondant_, à l’_Univers illustré_, à la _Semaine des
Familles_ et au _Journal de Bruxelles_, la plus importante des feuilles
catholiques de Belgique.
Les causeries du _Journal de Bruxelles_—la première parut le 24 mars
1859—avaient pour titre général: _Symptômes du temps_. Elles étaient
signées _Z. Z. Z._, comme l’avaient été, vingt-trois ans plus tôt, les
premiers articles de Pontmartin dans le _Messager de Vaucluse_.
Pendant les années 1843, 1844 et 1845, Sainte-Beuve s’était fait,
lui aussi, chroniqueur _extra muros_, hors frontières. Il envoyait
régulièrement à Lausanne, à son ami M. Juste Olivier, directeur de
la _Revue Suisse_, des articles qu’il ne signait pas[268]. Cela lui
permettait de prononcer sur les hommes et sur les choses des jugements
tout à fait libres et indépendants, dégagés de ces ménagements, de ces
atténuations, dont souffrent la vérité et la justice. Il ne faisait
ainsi qu’user de son droit. Malheureusement, il excédait toutes bornes
quand, à la même heure, il couvrait le même écrivain, le même livre, à
Paris de louanges publiques, et à Lausanne d’injures anonymes[269].
Avec Pontmartin, rien de pareil n’était à craindre. Il use largement,
dans le _Journal de Bruxelles_, de son droit de dire sur les auteurs et
leurs ouvrages la vérité tout entière, sans voiles et sans réticences;
mais il ne se dédit pas d’un côté de la frontière à l’autre; ceux qu’il
loue à Paris, il ne les dénigre pas à Bruxelles: ceux qu’il critique
à Bruxelles, il les critique aussi à Paris. Seulement, là-bas, les
critiques sont plus vives, plus accentuées; dans ces libres causeries,
l’auteur met tout son aiguillon.
Il s’attache moins, du reste, à l’examen et à l’analyse des livres,
qu’à l’étude des mœurs littéraires. Les livres et le théâtre lui sont
surtout une occasion de peindre la société de son temps. Ces pages où
le critique cède le pas au moraliste formeraient, si elles étaient
réunies, un bien curieux volume, d’une ingéniosité piquante, d’une
information sûre et d’une observation malicieuse.
* * * * *
Dans cette chaire de Notre-Dame, illustrée par Lacordaire et le Père
de Ravignan, le Père Félix[270], avec une éloquence simple et forte,
avec une puissance de logique admirable, traitait, depuis plusieurs
années déjà, la question du _Progrès_. Le progrès de l’industrie, de
la science, de la machine, du bien-être, le progrès réaliseur des
merveilles accomplies par l’homme seul, assez fort pour se passer de
Dieu, est devenu le mot d’ordre, le symbole, le _Credo_ d’une époque
qui ne veut plus subir l’humiliation de croire, ni le chagrin de
douter! A cette idole, dont le culte ne prétendait à rien moins qu’à
remplacer les religions tombées, le P. Félix opposait _le Progrès par
le Christianisme_. Il parut à Pontmartin que ces belles conférences
avaient plus d’importance et présentaient plus d’intérêt, même pour
un simple critique littéraire, que les comédies de M. Dumas fils ou
de M. Augier, que les romans de M. Feuillet ou de M. Mürger. Il leur
consacra, non pas une ou deux causeries, mais tout un petit volume, qui
parut en 1861 sous ce titre: _Le Père Félix, Étude et Biographie_[271].
C’est un de ses meilleurs écrits, celui peut-être, dont, en ses
derniers jours, le souvenir lui était le plus précieux[272].
* * * * *
Depuis le 1^{er} février 1855, Pontmartin avait cessé de collaborer à
la _Revue_ de M. Buloz. Celui-ci ne pouvait s’en consoler, et, toutes
les fois que l’occasion s’en présentait, il essayait de ramener au
foyer de la rue Saint-Benoît le chroniqueur prodigue. Il eût tenu pour
une particulière victoire de le détacher du _Correspondant_; mais à
cela il ne fallait pas songer. Il obtint seulement, dans l’été de 1861,
que Pontmartin, tout en restant le critique en titre de la Revue de
la rue de Tournon[273], donnerait de temps à autre des articles à la
_Revue des Deux Mondes_. Sa signature y reparut le 1^{er} août 1861. Il
m’écrivait le 14 janvier 1862:
Il est très vrai que j’ai été rappelé à la _Revue des Deux Mondes_
avec quelque insistance par les maîtres du logis[274]; j’étais à
la campagne à cent quatre-vingts lieues de la rue Saint-Benoît, et
ils m’écrivirent à cette époque trois ou quatre lettres de rappel.
Mais je ne m’y sens plus à mon aise; j’y perds, ce me semble, le peu
d’originalité et de physionomie que je puis avoir. En outre, ma femme
et mes amis, sans me blâmer absolument, s’inquiètent pour moi de ces
voisinages, de ces influences peu orthodoxes; aussi, sous ce rapport
comme sous tous les autres, l’approbation d’hommes tels que vous m’est
infiniment précieuse.
En 1861, Pontmartin publia successivement dans la _Revue_: _les
Poètes et la Poésie française en 1861_[275];—_Henry Mürger et ses
œuvres_[276];—_Le Roman et les romanciers en 1861_[277]; puis, le
1^{er} mai 1862, _le Théâtre contemporain_.
A cette date de 1862, Pontmartin a conquis une légitime et brillante
renommée. Ses nouvelles et ses romans, d’une part, et ses _Causeries_,
de l’autre, auraient suffi à faire la réputation de deux écrivains.
Comme conteur et romancier, il n’est qu’au second rang; mais, comme
critique, il est bien près d’être au premier. Sainte-Beuve sans
doute est le maître incontesté de la critique; mais s’il n’occupe
pas le trône, Pontmartin—selon le mot d’un spirituel écrivain de ce
temps-là[278]—«Pontmartin est assis sur les marches, et c’est le
premier de nos princes du sang». Il s’est d’ailleurs créé un apanage
qui lui appartient. La Causerie littéraire est sa province, son domaine
propre, que nul de ses confrères n’est en état de lui disputer. Il a
l’honneur d’avoir des ennemis, mais il a l’amitié de Louis Veuillot,
et aussi celle de Montalembert. Les grandes Revues lui sont ouvertes,
la _Revue des Deux Mondes_ aussi bien que le _Correspondant_. Les
Guizot, les Cousin, les Falloux, les Villemain, les Noailles et les de
Broglie, sont ses justiciables... et ses obligés. Il est sur le seuil
de l’Académie; encore deux ou trois ans, encore deux ou trois volumes,
et il sera l’un des Quarante.