Georges de Prasly, marquis comme Gaston de Presles, est ruiné, comme

lui; mais sa ruine n’a d’autres causes que le malheur des temps et

les dissolvants révolutionnaires; peu à peu, la pauvreté rature ses

parchemins, gratte les armoiries sculptées sur la porte de son château

seigneurial: château si délabré, tellement hypothéqué, que, malgré le

souvenir de vingt générations chevaleresques, leur dernier héritier,

n’ayant pas de quoi le réparer, va être forcé de le vendre. Il sait

que cette vente achèvera de tuer sa mère, veuve depuis plusieurs

années et dont le cœur s’est attaché à ces vieilles pierres, comme

ces lierres qui finissent par s’incruster dans les murs en ruine.

Il se résigne à épouser M^{lle} Sylvie Durousseau, sa voisine de

campagne, dont le père a fait dans l’industrie une colossale fortune.

M. Durousseau est un habile homme et un homme d’esprit. Il ne rêve

pas, comme son contemporain M. Poirier, d’être fait pair de France.

Il n’a ni ambition ni vanité; il a mieux que cela: il a de l’orgueil.

Il a la passion du commandement, et cette passion, il lui plaît de

la satisfaire sur un homme ayant eu des ancêtres aux Croisades, et

lui devant à lui, roturier, son bien-être, son luxe, son crédit, tout

jusqu’au vieux château où ses pères ont vécu. Il lui semble original,

grand, digne d’un homme profondément pénétré de l’esprit et des progrès

de son siècle, de prendre pour gendre un gentilhomme auquel il pourra

rappeler, à chaque velléité de révolte, qu’il n’est qu’un zéro dont

lui, Durousseau est le chiffre; que c’est lui qui l’a tiré du néant

où notre siècle laisse tomber ceux qui n’ont rien; que ses chevaux,

ses voitures, son hôtel, son mobilier, son argenterie, sa table, la

toilette de sa femme et la sienne, sont autant de liens qui le font

son obligé, son vassal et son esclave.—A ce jeu, il est vrai, M.

Durousseau joue tout simplement le bonheur de sa fille. Mais il n’a

sur ce point nulle inquiétude. Georges de Prasly est un timide, un

faible,—il le croit du moins; fils pieux, il sera un mari soumis, un

gendre docile, et ses révoltes, si par hasard il s’avisait d’en avoir,

seraient faciles à dompter. Le mariage a lieu, et Georges, laissant

sa mère à Prasly, s’installe à Paris, chez son beau-père, dans un des

beaux hôtels de la rue Laffitte. M. Durousseau n’a de bourgeois que

ses antécédents et son nom. Le pauvre descendant des Croisés se sent

humble et petit dans ce magnifique hôtel, meublé avec un luxe inouï,

plein d’artistiques merveilles. Il se trouve dépaysé dans ces salons

où affluent les célébrités, où l’on entend des virtuoses à deux mille

francs par soirée, où les reines de la mode rivalisent de somptueuses

toilettes, où il se trouve entouré de parents, d’amis de la famille,

qui n’ont pas besoin de titres et de particule pour se faire admettre

au _Jockey_, briller au premier rang des _sportsmen_ et rayonner, parmi

les arbitres de l’élégance et du goût sur les cimes du _high life_.

Sylvie est une honnête femme, toute prête à aimer son mari; elle n’est

pas coquette, mais elle aime le monde, et le monde la réclame. Elle

ne manque ni un bal, ni un concert; elle est la reine de ces salons

où Georges s’efface, se laisse oublier et souffre en silence. Une

lettre du pays lui apprend que sa mère, dont le cœur est brisé et qui

ne se peut consoler de son absence, est gravement malade. Au sortir

d’une fête, où sa femme s’est vue plus courtisée que jamais, il la

fait monter dans une berline de voyage, et, sans même prévenir M.

Durousseau, il prend avec elle la route de Prasly. Ce brusque départ,

cet enlèvement qui arrache Sylvie de ses rêves mondains et qui, au

fond, l’enchante, pourrait être pour eux le point de départ d’une vie

nouvelle et d’un bonheur dont l’un et l’autre sont dignes. Mais ils

n’arrivent à Prasly que pour recueillir le dernier soupir de la vieille

marquise. Georges se dit que c’est son mariage qui a tué sa mère; et

quand Sylvie lui répète tout bas, avec une expression de tendresse

timide: Elle m’a pardonné!—Oui, mais moi, je ne me pardonne pas,

répond-il.

Après l’enterrement de la marquise dans le cimetière du village, il

dit au plus vieil ami de sa famille, au confident de sa mère: «Il

n’y avait qu’une marquise de Prasly... c’est celle que vous venez de

conduire à sa dernière demeure; à la place de la dernière marquise de

Prasly, il y a un tombeau; à la place du dernier marquis, il y a un

soldat. Adieu, mon ami, dites bien à cet homme et à sa fille qu’ils ont

tué la mère et déchiré le fils, mais qu’ils ne les ont pas humiliés!»

Le lendemain, George de Prasly partait pour l’Afrique et s’engageait

dans le 11^e léger.

Là s’arrêtait le récit. Le roman était-il donc fini? De tous côtés, on

demanda à l’auteur de donner une suite à l’_Envers de la Comédie_. Elle

parut, dans l’_Assemblée nationale_, du 21 décembre 1854 au 2 février

1855, sous ce titre: _Réconciliation_.

Les suites, d’ordinaire, réussissent peu. Il n’en fut pas de même

cette fois. La seconde partie du roman vaut la première. Si elle

renferme quelques scènes un peu trop mélodramatiques, elle en contient

d’autres, et en grand nombre, qui sont vraiment émouvantes. Lorsque

Pontmartin, en 1856, réunit en un volume l’_Envers de la Comédie_ et

_Réconciliation_, il donna pour titre à son livre: _La Fin du procès_.

Des trois épisodes dont se composait d’abord le _Fond de la Coupe_, il

n’en restait plus que deux. Pour remplacer le troisième, l’_Envers de

la Comédie_, Pontmartin écrivit, en 1857, une autre nouvelle, l’_Écu de

six francs_; ce qui le conduisit à changer le titre primitif du volume.

Le _Fond de la Coupe_ s’appela, dans les éditions postérieures, _Or et

Clinquant_.

CHAPITRE IX

LE CORRESPONDANT, L’UNION ET LE JOURNAL DE BRUXELLES.—LES DEUX

ÉROSTRATES.—LA MAIRIE DES ANGLES

(1855-1862)

Le second volume des _Causeries littéraires_. L’article sur Béranger.

Lettre de Louis Veuillot à Pontmartin. Le 40 et le 44 de la rue du

Bac. Le salon de Montalembert et les soirées de Veuillot.—L’entrée au

_Correspondant_. Pontmartin et le théâtre.—_Les deux Érostrates._ Le

_Spectateur_ et la suppression de l’_Assemblée nationale_. L’entrée à

l’_Union_.—La Mûre et le château de Gourdan. La mairie des Angles.

Un préfet homme d’esprit. Lettre de Louis Veuillot.—Les _Variétés_

du _Journal de Bruxelles_.—_Biographie du Père Félix._—Rentrée à la

_Revue des Deux Mondes_. Pontmartin en 1862.

I

Au mois d’avril 1855, en ayant fini avec l’_Envers de la Comédie_

et _Réconciliation_, Pontmartin fit paraître le second volume des

_Causeries littéraires_. Le premier, l’année précédente, avait obtenu

un complet succès; aucune critique n’était venue se mêler aux éloges.

Pontmartin croyait naïvement que la deuxième série aurait même fortune.

Il avait eu l’idée, pour corser le volume, d’y ajouter son étude sur

Béranger, parue quatre ans auparavant, nous l’avons vu, dans l’_Opinion

publique_, et qui n’avait pas soulevé le moindre orage. M. Mallac,

sans le prévenir, inséra cette étude dans l’_Assemblée nationale_.

C’était une démolition complète de l’Idole (car Béranger en était

une à ce moment). Sans nier le mérite de ses «jolies chansons[229]»,

Pontmartin se refusait à voir dans le chantre de _Lisette_ un poète

lyrique, et à reconnaître dans le rival de Désaugiers un successeur et

un rival d’Horace. Il ne cachait pas son mépris pour l’homme qui avait

insulté l’Ange Gardien et la sœur de Charité, profané l’image sacrée

de l’aïeule, bafoué le Jour des Morts, remplacé le Dieu des Chrétiens

par le _Dieu des Bonnes Gens_, discrédité les Bourbons, glorifié le

Bonapartisme, travaillé enfin—coup double dont la France mourra

peut-être—à nous donner à la fois la République et l’Empire.

Louis Veuillot s’empressa de signaler ces pages vengeresses:

Les nouvelles _Causeries littéraires_ de M. de Pontmartin,

écrivait-il, contiennent une étude sur M. Béranger que nous signalons

comme une bonne action et comme un chef-d’œuvre. Critique pleine,

solide, lumineuse, entraînante, qui ne néglige rien, qui ne dit rien

de trop, faite de main d’ouvrier. Le fameux auteur de _Frétillon_ est

jugé, pour le fond et pour la forme, comme la postérité le jugera.

Ceux qui ont senti l’odieux poids de cette gloire injurieuse, et ils

sont nombreux, n’ont plus rien à désirer. Voilà M. Béranger mis à sa

place... Fausse poésie, fausse gaîté, fausse bonhomie, patriotisme

faux, immoralité sordide, impiété bête, tel est le bilan des «chansons

nationales». C’était justice qu’il vînt une main ferme pour peser tout

cela dans les balances d’or du talent; qu’un souffle puissant dissipât

cette longue apothéose de la gaudriole, et que tant de choses saintes

vilipendées pendant quarante ans par ces impurs fredons fussent enfin

vengées. Le morceau suivant, détaché du travail de M. Pontmartin,

permettra d’apprécier la saine beauté de l’ensemble...

Et après une longue citation, Louis Veuillot ajoutait:

Le critique va jusqu’au bout avec cette franchise, avec cette vigueur,

avec ce fouet qui n’a pas un claquement inutile, et qui laisse partout

où il tombe sa marque et son sillon. Et le public applaudit, parce

qu’enfin c’est une belle et agréable chose que l’esprit au service du

bon sens et de la justice[230].

Les journaux et les écrivains préposés à la garde de «nos gloires

nationales» gardèrent d’abord le silence. Leur stupeur était plus

grande encore que leur colère. «Parmi tant de fidèles dont les chansons

de M. Béranger ont été le Coran, disait encore Louis Veuillot, personne

ne se lève pour le prophète; le goum du _Siècle_ lui-même et toute la

tribu des Ben-Havin restent immobiles.» Force leur fut bien cependant

de se mettre en campagne. Taxile Delord (celui qui plus tard, dans les

_Jeudis de Madame Charbonneau_, sera _Porus Duclinquant_), Émile de

La Bédollière, Louis Jourdan, dirigèrent de furieuses attaques contre

l’auteur des _Causeries littéraires_, transformé par eux, pour les

besoins de la cause, en iconoclaste, en démolisseur et en Jésuite!

Pontmartin ne répondit pas. Louis Veuillot d’ailleurs s’était chargé de

ce soin. Le grand polémiste publia sur Béranger et ses défenseurs toute

une série d’articles qui eurent vite fait de mettre en déroute les

Ben-Havinites[231].

Presque au lendemain de cette brillante campagne, Louis Veuillot fut

cruellement frappé: il perdit coup sur coup deux de ses filles[232].

Aux condoléances de Pontmartin, il répondit par une lettre admirable,

l’une des plus belles qu’il ait écrites:

Paris, le 19 juillet 1855.

Cher monsieur,

Je savais combien vous avez pris part à mon chagrin; je vous sais

gré de me fournir l’occasion de vous en remercier. Je suis de bronze

à toutes les haines et à toutes les formes de la haine; mais toute

sympathie m’émeut délicieusement, et c’est un bonheur dont j’ai

beaucoup joui dans ma vie militante, parce que la sympathie n’est

toujours venue du bon côté. Là où il y a de l’honneur, de l’amour

pour le bien, du zèle pour la justice, du mépris et du dégoût pour le

reste, là sont mes amis. Je n’ai pas traversé une circonstance pénible

sans qu’on m’ait tendu la main du sein de cette élite courageuse.

C’est plus qu’il ne faut pour supporter les choses extérieures.

Quant à ces grandes douleurs du cœur et de l’âme, où nulle puissance

humaine ne peut rien, Dieu qui les envoie a soin d’y pourvoir. Saint

Bernard a une grande parole à ce propos.

Il dit: «Le monde voit la croix et ne voit pas l’onction.» Ce que

Dieu met dans les cœurs qu’il déchire est inénarrable. J’en suis à

m’étonner de mes pleurs. Je vois ces chers enfants dans le ciel,

à côté de leur mère, comme elles étaient ici, mais à l’abri, mais

immortelles. C’est un groupe d’étoiles qui luisent toujours et qui

éclairent mon vrai chemin. De là tombe sur mon cœur une sérénité

divine. Je me sens sous l’aile des Anges, et je remercie Dieu de

m’avoir donné cette égide contre les traits et les attraits du monde.

Que de miracles Dieu fait pour nous, et que nous sommes ingrats! Que

de miséricorde de nous faire trouver la plus grande paix dans la plus

grande douleur! Ce sillon terrible, creusé au milieu du cœur, se

remplit d’une semence de foi, d’espérance et d’amour.

Quand je venais à penser autrefois que je pourrais perdre un de mes

enfants, c’était une angoisse inexprimable et il me semblait que

j’entrerais du même coup dans des ténèbres aussi épaisses que celles

du tombeau. Mais ces deux tombes, creusées presque au même instant,

n’ont été que des jours ouverts sur l’Éternité. Je ne me lasse pas de

le redire, comme je ne me lasserais pas de raconter un miracle dont

j’aurais été le témoin et l’objet. Il n’y a pas de mort, il n’y a pas

de séparation, il n’y a qu’une absence qui peut finir demain. Cette

absence ne peut devenir éternelle que par notre faute, et Dieu prend

un soin tendre d’allumer dans nos cœurs, par cette absence elle-même,

toutes les lumières qui nous rendent quasi impossible de nous perdre

et de nous égarer.

Songez à ce que je vous dis là, cher monsieur, si parfois les

louanges que votre esprit vous attire vous paraissent assez douces

pour mériter quelque sacrifice, et vous engager à relâcher quelque

chose dans le commerce du monde, sur les droits de Dieu. Il y a des

moments où l’on voit avec la clarté de l’évidence qu’il faut tout

faire pour Dieu et ne rien faire que pour Dieu. On sent que cela seul

est _fait_, que tout le reste a été inutile ou criminel.

Si j’avais en ce moment tout ce que le monde peut donner de fortune

et de gloire, je l’abandonnerais avec joie, non pas pour ravoir mes

enfants, mais seulement pour les revoir. Aucune satisfaction ici-bas,

aucune espérance de mémoire et d’honneur parmi les hommes ne pourrait

m’être plus précieuse. Or, je ne les reverrai et elles ne me seront

rendues que si j’aime Dieu et que si je le sers uniquement, et nous ne

l’aimons ni ne le servons ainsi quand nous avons dans nos œuvres un

regard et un désir pour ces misères humaines.

Voilà ce qu’il faut nous dire quand nous prenons la plume, quand nous

ouvrons la bouche. Si nous songeons à nous-mêmes, si nous mettons Dieu

de côté pour ne plus soulever le bruit des injures, pour exciter celui

des louanges, alors c’est la séparation, c’est le commencement de la

mort. Nous creusons entre Dieu et nous un abîme où notre âme languira

longtemps et que peut-être elle ne franchira jamais.

Je me suis laissé aller bien loin; cependant je ne recommencerai pas

ma lettre et je ne la supprimerai pas. Je vous l’adresse dans votre

solitude comme le meilleur et le plus sincère témoignage que je puisse

donner de toute mon amitié et de toute mon estime[233].

Pontmartin n’admirait pas seulement dans Louis Veuillot le puissant

écrivain, l’incomparable polémiste, l’homme aussi l’attirait; sa

conversation le charmait plus encore que ses merveilleux articles. Ce

lui était une fête de gravir, le soir, les trois étages du rédacteur

de l’_Univers_, au 44 de la rue du Bac. En ces mêmes temps, il lui

arrivait parfois d’entrer, le mercredi, au numéro 40, de monter au

premier étage et d’assister aux réceptions de Montalembert; mais ce

n’était plus la même chose. Au 40, il lui fallait se souvenir qu’il

était _Monsieur le comte_ et cela ne faisait pas du tout le sien.

Sa verve se glaçait, ses meilleurs calembours se figeaient sur ses

lèvres. Il a tracé quelque part une peinture, peut-être un peu trop

poussée au gris, de ce salon où, malgré tant d’éléments de curiosité

respectueuse, de sympathie, d’admiration, régnait un majestueux

ennui. «Pris isolément, dit-il, chaque personnage était excessivement

intéressant, l’ensemble était, comme disent les vulgaires _loustics,

à porter le Diable en terre_; et, en effet, le Diable, dans cette

société édifiante où il eût perdu son temps, n’avait rien de mieux à

faire qu’à se faire enterrer. On eût dit des ombres chuchotant avec

des fantômes, des revenants du parlementarisme, accourus pour donner

des nouvelles du discours qui allait être prononcé, du projet de loi

qui allait être voté, de l’amendement qui allait être discuté, de la

sous-commission qui allait s’organiser au moment où quatre hommes et

un caporal avaient dispersé nos législateurs. Quelquefois,—les grands

soirs,—apparaissait une célébrité britannique ou irlandaise, anglicane

ou méthodiste, qui, pour éviter de choisir entre sa langue naturelle et

le français, prenait le sage parti de rester muette, et contribuait à

l’effet imposant plutôt qu’à la gaîté de la soirée[234].»

Au 44, quelle différence! Quelle simplicité! quelle bonhomie! Dans ces

réunions charmantes, Pontmartin se sentait vraiment chez lui. Il s’y

montrait tout simplement ce qu’il était en réalité, c’est-à-dire un

_bon garçon_. Rien ne lui faisait plus de plaisir que de croire (comme

cela lui arrivait en ces heureuses soirées) qu’il était, comme le

maître de la maison, un parvenu de la plume, un _enfant de la balle_.

Il s’abandonnait alors sans contrainte à toute sa verve; il prodiguait

sans compter les traits les plus piquants et les aperçus les plus

fins, les _à-peu-près_ les plus impossibles et les calembours les plus

détestables.

II

Si lié qu’il fût avec le directeur de l’_Univers_, Pontmartin se

séparait cependant de lui sur le terrain politique. Il n’allait pas

tarder à devenir l’un des rédacteurs du nouveau _Correspondant_, dont

Louis Veuillot était le plus ardent adversaire.

En 1855, Montalembert, privé de la tribune et ne pouvant songer à

créer un journal, prit la direction de la Revue fondée par Edmond

de Cazalès et Louis de Carné, et dans laquelle, vingt-cinq ans plus

tôt, il avait publié son premier article. Depuis longtemps déjà, elle

n’avait plus qu’une existence languissante et précaire; à peine lui

restait-il quelques centaines d’abonnés. Le grand orateur crut qu’il

était possible, dans les circonstances où l’on se trouvait alors, de

la relever, d’en faire un organe d’opposition politique, en même temps

qu’une arme de défense religieuse[235]. Il sollicita la collaboration

d’Armand de Pontmartin. Celui-ci débuta dans la Revue renaissante[236],

par un article sur _le Correspondant et la littérature_, qui parut le

25 février 1856. Jusqu’à sa mort, il ne cessa d’y écrire. Dans l’un de

ses derniers articles[237], celui du 10 décembre 1889, revenant sur ces

vieux et chers souvenirs, il dira:

...En février 1856, le comte de Montalembert me fit le très grand

honneur de m’engager à collaborer au _Correspondant_ régénéré,

renouvelé, rajeuni et agrandi. Il y a, de cela, trente-trois ans,—un

tiers de siècle,—et voilà que, au bout de trente-trois ans, je me

retrouve à cette même place, cherchant vainement du regard ceux

dont la piété, l’éloquence, les écrits et les exemples devaient

nécessairement m’inspirer l’émulation du bien. J’étais heureux et fier

de redevenir soldat pour servir sous les ordres de pareils chefs.

Aujourd’hui tous ont disparu. La France, profondément pervertie,

révolutionnaire, athée, corrompue par la double complicité de

l’impiété et du vice, d’une politique ignoble et d’une littérature

infecte, s’efforce sans doute de les oublier. Les peuples déchus,

par un juste châtiment, sont condamnés à avoir honte de ce qui fait

leur gloire et à ne pouvoir songer qu’avec un remords à leurs sujets

d’orgueil. Pour moi, ces hommes incomparables apparaissent d’autant

plus haut que la société moderne est tombée plus bas, d’autant plus

purs que nos politiciens sont plus vils. Montalembert! Augustin

Cochin! Théophile Foisset! Armand de Melun! Falloux! Louis de Carné!

Perreyve! Charles Lenormant! Lacordaire! Dupanloup! Ravignan! Gerbet!

Vos noms bénis, vos noms illustres, doivent-ils éveiller les images

funèbres que la mort offre à notre faiblesse? Je refuse de le croire.

Pour des hommes tels que vous, la mort, c’est encore la vie; le deuil

s’adoucit par la foi; le regret s’éclaire d’espérance. Aujourd’hui, en

écrivant ces dernières lignes, je ne vous demande pas de me protéger

en ce monde,—je ne suis plus de ce monde,—je vous demande de prier

pour moi le Dieu de miséricorde et de bonté, afin qu’il m’accorde la

faveur de bien mourir[238].

L’article sur _le Correspondant et la littérature_ n’est pas, tant

s’en faut, parmi les meilleurs de Pontmartin. Il vise à être un

manifeste, une profession de foi, un programme. L’écrivain sans doute

était toujours élégant et spirituel; mais il traduisait sa critique

en maximes et la condensait en formules. Il mêlait à sa grâce aimable

et légère quelque chose de solennel et d’un peu apprêté. Même il lui

arrivait, à lui si simple d’ordinaire, si éloigné de toute prétention

et de tout pédantisme, il lui arrivait de prendre un ton dogmatique,

d’employer de grands mots, des termes ambitieux, _sesquipedalia verba_.

C’était toujours du Pontmartin, mais du Pontmartin endimanché. Ses

amis, qui l’aimaient mieux en son habit de tous les jours, eurent

d’abord un peu d’inquiétude. Allait-il donc changer son salon en une

salle de conférences, monter à la tribune pour faire, lui aussi, sa

_Déclaration des droits de l’homme_... et du critique? Est-ce que,

par hasard, les lauriers de Gustave Planche l’empêchaient de dormir?

Ces inquiétudes durèrent peu. Dès le 25 mai 1856, il publiait un

article sur les _Contemplations_ de Victor Hugo, bientôt suivi d’une

étude sur _Balzac_[239] et d’une autre sur _le Roman bourgeois et le

roman démocratique_[240]; et dans ces divers morceaux se retrouvaient

ses anciennes qualités, auxquelles se venait ajouter parfois une

sorte de divination. Telles, par exemple, dans son étude sur les

_Contemplations_, les pages où il pressent, où il voit, où il décrit,

dès 1856, les dernières œuvres, les dernières années du grand poète;

où il nous montre Hugo devenu Dieu, se contemplant, se souriant dans

sa création, comme dans le miroir de sa grandeur et de sa divinité; se

grisant d’infini, s’endormant dans cet enivrement olympien, au murmure

des océans et des mondes... et se réveillant à Charenton[241]!—Pardon!

c’est au Panthéon que je voulais dire.

* * * * *

Pontmartin était passionné pour le théâtre, et ce goût chez lui

devait persister jusqu’à la fin. De 1873 à 1878, j’allais tous les ans

passer avec lui, à Paris, une ou deux semaines. Nous dînions tous les

soirs ensemble, et presque tous les soirs il me fallait l’accompagner

à l’Opéra ou à l’Opéra-Comique, aux Français ou au Gymnase, où nous

arrivions toujours avant le lever du rideau et où il s’amusait comme un

enfant. Lorsqu’il était rédacteur en chef de l’_Opinion publique_, ce

lui était un vif plaisir, nous l’avons vu, de prendre quelquefois la

place de son _lundiste_,—Théodore Muret ou Alphonse de Calonne,—pour

rendre compte lui-même de la pièce nouvelle. A l’_Assemblée nationale_,

il lui avait fallu se cantonner dans son domaine propre, les livres,

et laisser les théâtres à Édouard Thierry[242] ou à M. Robillard

d’Avrigny. Au _Correspondant_, il allait trouver la place libre.

C’était l’époque où Dumas fils, Émile Augier, Octave Feuillet, Ponsard,

Victorien Sardou triomphaient à la scène. Le _Correspondant_ jusque-là

n’avait guère eu de fenêtre ouverte sur le théâtre; mais force lui

était bien maintenant de regarder aussi de ce côté. Il ne lui était

plus loisible de tenir pour quantités négligeables des pièces dont le

succès était éclatant, dont l’influence, salutaire ou funeste, était,

de toute façon, considérable. Pontmartin fut chargé d’en entretenir

les lecteurs de la Revue, de les apprécier au point de vue littéraire

et surtout au point de vue social, de rechercher, non si elles étaient

bien ou mal jouées, si elles faisaient ou non de grosses recettes,

mais si elles élevaient ou abaissaient les intelligences et les cœurs.

Ainsi se trouvait réalisée une de ses ambitions. Je lis dans une de

ses lettres de cette époque: «Mon rêve a toujours été de généraliser

et d’élever autant que possible les questions théâtrales et celles

qui s’y rattachent, en dehors des commérages de foyer et des détails

de coulisses. Que de choses par exemple à dire cet hiver sur le _Fils

naturel_[243]: sur la _Jeunesse_[244] et sur les tendances que suppose

dans la société le succès de pareilles pièces[245]!»

Armand de Pontmartin, sa vie et ses oeuvres, 1811-1890 · 第 11 / 35 段