_Aurélie_ est une nouvelle qui débute d’une manière agréable et

délicate. Il y a une première moitié qui est charmante. Cette jeune

enfant de dix à onze ans, amenée un matin au pensionnat par une mère

belle, superbe, au front de génie et à la démarche orageuse, le peu

d’empressement de la maîtresse de pension à la recevoir, la froide

réserve de celle-ci envers la mère, son changement de ton et de

sentiment quand elle a jeté les yeux sur le front candide de la jeune

enfant, les conditions qu’elle impose; puis les premières années de

pension de la jeune fille, ses tendres amitiés avec ses compagnes,

toujours commencées vivement, mais bientôt refroidies et abandonnées

sans qu’il y ait de sa faute et sans qu’elle se rende compte du

mystère; l’amitié plus durable avec une seule plus âgée qu’elle et

qui a dans le caractère et dans l’esprit plus d’indépendance que les

autres; tout cela est bien touché, pas trop appuyé, d’une grande

finesse d’analyse. On devine bientôt le secret: la mère d’Aurélie,

séparée de son mari par incompatibilité d’humeur et par ennui de se

voir incomprise, est une personne célèbre qui a fait le contraire

de ce que Périclès recommandait aux veuves athéniennes, qui a fait

beaucoup parler d’elle, qui a demandé à ses talents la renommée et

l’éclat, à ses passions les émotions et l’enivrement à défaut de

bonheur. La pauvre enfant qui ne sait rien, qui ne voit que rarement

cette mère capricieuse et inégale, pour laquelle, du plus loin

qu’elle s’en souvienne, elle s’est pourtant autrefois prononcée dans

le cabinet du magistrat, lorsqu’il lui fut demandé de choisir, entre

elle et son père, la pauvre Aurélie arrive à l’âge de dix-sept ans

sans s’être rendu compte des difficultés de sa destinée. Elle aime le

frère de son intime amie Laurence, Jules Daruel, un gentil sujet, qui

vient d’autant plus régulièrement visiter sa sœur qu’il ne la trouve

jamais sans Aurélie. Ce jeune homme est avocat, il a des succès et

voit déjà s’ouvrir devant lui une honorable et brillante carrière.

Il a pour tuteur M. Marbeau, un grave conseiller à la Cour royale,

celui même dans le cabinet duquel, bien des années auparavant, s’est

consommée à l’amiable la séparation du père et de la mère d’Aurélie.

Un jour, un soir d’été, que M. Marbeau est venu à la pension, il y

rencontre Jules, son pupille, qui s’y trouvait déjà en compagnie de

Laurence et d’Aurélie; ils sont tous, dans une allée du jardin, à

jouir de la beauté et des douceurs de la saison en harmonie avec les

sentiments de leurs cœurs. Aurélie n’a jamais été plus belle; Jules

n’a jamais été plus amoureux; M. Marbeau semble lui-même sourire et

prendre part à leurs espérances. Tout d’un coup, au tournant d’une

allée, Aurélie pousse un cri de joie; elle vient d’apercevoir sa mère,

qui, ne l’ayant pas trouvée au parloir, s’est dirigée vers le jardin;

mais la présence de M^{me} d’Ermancey apporte à l’instant du trouble

dans tout ce bonheur. Elle a d’abord reconnu M. Marbeau, l’arbitre

de la séparation conjugale, celui-ci a repris son front de juge; la

contrainte succède, un froid mortel a gagné tous ces jeunes cœurs. Ce

jour sera le dernier beau jour de la vie d’Aurélie.

Jusqu’ici, j’en conviens, la nouvelle est parfaite[218].

Autant Sainte-Beuve est élogieux pour la première moitié du récit de

Pontmartin, autant il est dur pour la seconde moitié, dont il donne,

il est vrai, une analyse qui n’est rien moins qu’exacte. Dans la

nouvelle, M. d’Auberive, voisin de campagne et ami de M. d’Ermancey,

vient lui demander pour son fils Emmanuel la main d’Aurélie. M.

d’Ermancey commence par refuser. Il craint pour sa fille, pour le mari

qu’elle prendra, les propos méchants, les calomnies, suites fatales des

désordres de la mère et de son orageuse réputation; il soumet à son

ami les scrupules que lui dicte une exquise délicatesse. «Si l’envie

et la malice, dit-il à M. d’Auberive, se sont si aisément emparées de

la réputation d’Aurélie, c’est qu’Aurélie n’est pas placée dans les

conditions ordinaires; c’est que cette réputation leur était livrée

d’avance par un implacable souvenir, par une tache ineffaçable...» Il

finit cependant par céder aux instances de M. d’Auberive; il consent

au mariage de sa fille. «_J’y consens_, dit-il à son ami... Emmanuel

et toi, vous reviendrez dans deux jours. Si vous persistez dans votre

demande, j’appellerai Aurélie, et elle prononcera.» Mais Aurélie a

tout entendu, et elle refuse d’épouser Emmanuel d’Auberive.—Dans

l’analyse de Sainte-Beuve, les choses se passent autrement. L’auteur

des _Nouveaux Lundis_,—après avoir solennellement déclaré qu’il _ne

montera pas sur ses grands chevaux_,—néglige de mentionner le refus

d’Aurélie, et il nous montre M. d’Ermancey _refusant sa fille, faisant

bon marché de son bonheur, la réduisant de gaîté de cœur à l’état de

paria pour toute sa vie, faisant le mal par préjugé et par orgueil_. Il

s’exalte lui-même au tableau imaginaire de la conduite qu’il lui plaît

d’attribuer à ce malheureux M. d’Ermancey, qui n’en peut mais, et tout

à coup, dans un accès d’éloquence qui dut faire tressaillir d’aise les

abonnés du vieux _Constitutionnel_[219], il s’écrie, non sans avoir

préalablement comparé M. d’Ermancey à un «Appius Claudius»: «_Odieuse

et horrible moralité aristocratique!_ Pauvre Aurélie, qui devrait

s’appeler _l’Enfant maudit_! La fatalité plane, en vérité, sur elle

comme _au temps d’Œdipe_, la malédiction comme _au temps de Moïse et

d’Aaron. Dans quel siècle l’auteur croit-il donc vivre?_ Nous ne vivons

plus sous la loi, mais sous la grâce. Le talion est depuis longtemps

aboli. _Bénies soient les révolutions qui ont brisé ces duretés et ces

férocités antiques, sacerdotales, féodales et patriciennes[220]!_»

C’était bien du bruit pour un mariage manqué. Je ne pus m’empêcher

d’en faire la remarque. En ce temps-là, entre un achat de graines

d’arachides et une vente de caisses de savons, je m’amusais parfois

à publier dans la _Revue de Bretagne et de Vendée_ des chroniques

signées: _Louis de Kerjean_ ou des causeries littéraires signées:

_Edmond Dupré_. Sous cette dernière signature, je pris la liberté[221]

de relever les inexactitudes contenues dans l’article de Sainte-Beuve.

Dans mon audace juvénile, je me risquai jusqu’à dire, comme Marfurius:

Il me semble qu’il n’est pas impossible qu’il puisse se faire que,

par aventure, le célèbre critique ait commis un pas de clerc en

_montant sur ses grands chevaux_. Ce diable d’homme lisait tout,

même la _Revue de Bretagne_; il me le fit bien voir. Peu de temps

après, réimprimant son article, il me consacra une note où il me

reprochait d’_épiloguer_[222]. Un peu plus tard, le 28 juillet 1862,

dans un nouvel article sur _M. de Pontmartin_, il me prit de nouveau à

partie, citant même, pour me confondre, un passage de ma chronique, et

m’accusant d’_injurier l’Univers_[223]! Je n’avais pas le droit de me

plaindre, ayant eu le tort de me mêler de ce qui ne me regardait point

et de ne pas me souvenir, avec La Fontaine, que de tout temps

Les petits ont pâti des _querelles_ des grands.

Une riche compensation allait d’ailleurs m’indemniser des légères

malices de Sainte-Beuve, lesquelles, après tout, étaient de bonne

guerre.

Pontmartin, à qui j’avais envoyé mon article, me répondit, à la date du

5 mars 1862:

...Si vous m’aviez adressé un seul jour plus tard votre lettre et

le numéro de la _Revue de Bretagne_, je n’aurais pas eu le vif

plaisir de pouvoir terminer la dernière feuille des _Jeudis de Madame

Charbonneau_ par un hommage de reconnaissance à M. Edmond Dupré. Je

n’ai pas osé écrire votre vrai nom, craignant de vous déplaire et

n’ayant pas le temps de vous consulter là-dessus; car je suis déjà un

peu en retard et nous ne pouvons paraître que le 4 avril. Ce qui vous

paraîtra singulier (étant donnée la vanité proverbiale des auteurs et

notamment la faiblesse paternelle des romanciers), c’est que j’avais

si bien oublié _Aurélie_ que j’acceptais non pas précisément l’arrêt,

mais l’analyse de M. Sainte-Beuve. C’est vous qui m’avez remémoré le

dénouement, et je me suis souvenu que Buloz, avec qui je me brouillai

à cette époque pour l’amour de la _Revue contemporaine_ (qui depuis...

mais alors!), me dit: Votre première partie est très ennuyeuse, mais

la seconde est excellente: or Sainte-Beuve dit tout le contraire...

Et voilà comment je figure, moi chétif, à la dernière page des _Jeudis

de Madame Charbonneau_. Cette page est trop aimable à l’endroit

d’_Edmond Dupré_ pour que je puisse songer à la reproduire. Jamais

depuis aucun de mes articles ne m’a été payé aussi royalement.

* * * * *

Si je me suis étendu, un peu trop longuement peut-être, sur les

_Contes et Nouvelles_, c’est qu’à leur publication se rattache un de

mes plus chers souvenirs de jeunesse. Je faisais alors mon droit. Entre

une leçon de M. Bugnet et un cours de M. Perreyve[224], j’écrivis

quelques pages sur le volume acheté la veille sous les galeries

de l’Odéon, et je jetai mon article dans la boîte de l’_Assemblée

nationale_. Le lendemain, Pontmartin vint me demander à ma pension

d’étudiant, rue du Petit-Lion-Saint-Sulpice, et, ne me trouvant pas,

m’y laissa ce billet:

Paris, le 12 mai 1853.

Monsieur,

Le rédacteur en chef de l’_Assemblée nationale_ me communique un

article signé de vous, sur l’ensemble de mes ouvrages. Cet article

me rendrait bien fier si je pouvais croire que je mérite les éloges

dont vous me comblez; mais par cela même qu’il est trop bienveillant

et trop flatteur, il y aurait peut-être quelque difficulté à

l’insérer _tel quel_ dans un journal dont je suis notoirement un des

collaborateurs. Nous désirerions donc, Monsieur, en causer avec vous,

et vous demander quelques légères modifications. Je serai demain

vendredi, au journal, de midi à deux heures, rue Bergère, n^o 20, et

si vous n’aviez rien de mieux à faire, je serais heureux d’offrir

mes remerciements à mon _bienfaiteur inconnu_. S’il vous est plus

commode que j’aille chez vous, veuillez m’indiquer l’heure où il vous

plaira de me recevoir, et, en attendant, Monsieur, veuillez agréer

l’expression de ma vive reconnaissance, de ma haute considération.

ARMAND DE PONTMARTIN,

10, rue Laffitte.

Trente-cinq ans plus tard, Pontmartin a bien voulu rappeler ces

petites circonstances dans une page qu’on me pardonnera de citer:

Je n’ai jamais oublié, je n’oublierai jamais ma première rencontre

avec Edmond Biré, dans les bureaux de l’_Assemblée nationale_, où

il venait présenter un article sur mon premier volume, qui devait

être, hélas! suivi de tant d’autres. Biré n’avait que vingt ans,

et je n’étais déjà plus jeune; car une des singularités de ma vie

littéraire aura été de débuter (à Paris, s’entend!) à un âge où la

plupart de mes contemporains, de mes camarades de collège et de

concours, Montalembert, Falloux, Nisard, Champagny, Nettement, Henri

Blaze, Alphonse Karr, Paul et Jules Lacroix, Louis Veuillot, Théophile

Gautier, Jules Sandeau, Victor de Laprade, avaient déjà marqué leur

place, où Alfred de Musset tombait en ruine, et de n’être pas tout à

fait mort, quand tous ou presque tous ont disparu. Certes, pour un

débutant, presque un surnuméraire, il y avait, dans ce témoignage

spontané d’un jeune homme inconnu, arrivant de l’autre extrémité

de la France, plus Breton que je ne suis Provençal, tout ce qu’il

fallait pour m’inspirer sympathie et gratitude. Cependant, un secret

pressentiment m’avertit que nous n’en resterions pas là, que, malgré

la différence de nos âges, ce serait la première étape d’une longue

campagne où nous servirions, avec la même cocarde, dans le même

régiment. Je ne me doutais pas que ce jeune homme, à qui je savais

déjà tant de gré de s’être occupé de mon livre, avait lu tous les

articles que, depuis 1845, j’avais publiés dans la _Mode_, la _Revue

des Deux Mondes_ et l’_Opinion publique_, et qu’il s’en souvenait

mieux que moi[225]...

V

Pontmartin n’avait jamais songé à faire des livres avec ses articles de

l’_Opinion publique_, de la _Revue des Deux Mondes_ et de la _Mode_. Le

succès de ses feuilletons de l’_Assemblée nationale_ le décida à les

réunir en volumes. La première série des _Causeries littéraires_ parut

au mois d’avril 1854.

Les _Causeries_ ne réussirent pas moins que les _Contes et Nouvelles_.

On y pouvait noter sans doute quelques négligences, relever ici et là

des phrases écrites trop à la hâte, au vol de la plume, regretter trop

de facilité et trop de complaisance de jugement; mais on oubliait vite

ces défauts, tant il y avait dans cet aimable et ingénieux volume de

vivacité et de bonne grâce, de raison et de bon sens, de malice et de

belle humeur. Si les critiques sont les historiens de l’esprit, jamais

écrivain, plus que Pontmartin, ne fut plein de son sujet. Ses chapitres

sur M^{me} Émile de Girardin, sur Jules Janin et son _Histoire de la

littérature dramatique_, sur le _Constantinople_ de Théophile Gautier,

sur le docteur Véron et ses _Mémoires_, sont en leur genre de petits

chefs-d’œuvre.

Louis Veuillot consacra aux _Causeries littéraires_ un de ses premiers

Paris de l’_Univers_:

Les _Causeries_ de M. de Pontmartin, disait-il, ont déjà paru dans

les journaux, et leur réputation est faite. Elles gagneront cependant

à être relues. On pourra mieux en apprécier la finesse, le bon sens,

l’allure vive, quoique prudente. M. de Pontmartin a sa manière de

voir, de sentir, de parler; une mesure très heureuse le garde en tout

du commun et de l’extraordinaire. C’est vraiment une causerie. Il

ne bavarde pas, il ne professe pas. Bavarder, il ne saurait, c’est

le lot de M. Janin; professer, il ne voudrait, c’est le ton de M.

Planche. Les bavards et les professeurs abondent; les causeurs sont

rares. Il faut des idées et de l’esprit pour causer. Voilà le charme

de ce volume, seulement trop discret. Point d’appareil d’érudition ni

d’éloquence, point d’esthétique; un peu de recherche, une certaine

toilette de salon, jamais d’attitude, surtout jamais d’effort. Nous

avons donc là mieux qu’un docteur qui donne des consultations, et

bien mieux qu’un homme de lettres qui fait des grâces: nous avons un

homme d’esprit fort au courant de tout. On parle du livre nouveau. Il

connaît le livre et il donne son avis; l’avis d’un galant homme très

indulgent[226]...

Un peu plus loin, après avoir reproché à Pontmartin d’être trop

bienveillant, de ménager trop certains écrivains dont la religion et la

morale avaient à se plaindre, Louis Veuillot ajoutait:

Par les noms des auteurs, il avait sous la main à peu près toute la

littérature du temps. Elle venait à lui telle qu’elle est, sceptique,

incohérente, mercantile, sensuelle, débauchée, affolée, pleine de

mépris pour toute chose au monde, et pour elle-même; un négoce, rien

de plus; et quel négoce, en certains quartiers! Certes, c’était un

tableau à nous donner; et pour le tracer M. de Pontmartin a tout ce

qu’il faut, un talent précieux d’analyse, un sens droit, une plume

ferme et fine comme le burin, une pointe d’esprit très pénétrante, le

don de n’enfoncer cette pointe qu’autant qu’il veut.

Louis Veuillot, s’il eût été de ceux qui prennent un blason, n’aurait

sans doute pas choisi celui que l’on rencontre dans les _Devises_ du P.

Bouhours, une abeille avec ces mots: _Sponte favos, ægre spicula_, le

miel de bon gré, le dard à regret. Il prodiguait d’habitude le blâme

plus que la louange. Pontmartin avait donc lieu d’être fier des éloges

qu’il ne lui avait pas ménagés; il estimait même que le rédacteur

de l’_Univers_ l’avait loué au delà de ses mérites. A la même heure

pourtant, M. Cuvillier-Fleury trouvait que Louis Veuillot, qui était,

il est vrai, sa bête noire, n’en avait pas dit assez. Le 8 avril 1854,

il écrivait à Pontmartin.

Par le côté religieux et un peu trop contre-révolutionnaire

(peut-être) sous lequel vous vous montrez à lui, Veuillot vous a

flatté. Par ce côté d’homme du monde qui cache un écrivain supérieur

et qui se trahit sans cesse dans l’originalité élégante et ferme, dans

la causticité indulgente et dans le bon goût éloquent, on dirait qu’il

ne vous a pas connu.

Pontmartin a doublement réussi comme romancier et comme critique. Le

voilà devenu tout à fait parisien; aussi le voyons-nous, à la fin de

1854, faire un nouveau bail avec la capitale, et se transporter avec

les siens au numéro 51 de la rue Saint-Lazare, dans un pavillon au fond

d’une cour. Il y restera huit ans, jusqu’au mois d’août 1862.

VI

Le succès des _Contes et Nouvelles_ était fait pour encourager

Pontmartin à une récidive. Du 22 décembre 1853 au 2 juin 1854, il

publia dans l’_Assemblée nationale_ sous ce titre: _Pourquoi nous

sommes à Vichy_, trois nouvelles, _le Cœur et l’Affiche_, _le Chercheur

de Perles_, _l’Envers de la Comédie_. Elles formèrent le volume

intitulé: _le Fond de la Coupe_.

_L’Envers de la Comédie_ repose sur une donnée entièrement originale.

Le 23 mars 1847, le Théâtre-Français avait joué une comédie de Léon

Gozlan, _Notre fille est princesse_, dont voici le sujet. M. Roger—qui

s’appellera plus tard M. Poirier—est un bourgeois enrichi, trois

ou quatre fois millionnaire,—en ce temps-là on ne connaissait pas

encore les milliardaires. Il n’envie plus que ce qui lui manque: la

noblesse, et il donne la main de sa fille au prince de Charlemont,

le plus affreux vaurien qui se puisse imaginer. Une fois marié,

Charlemont se ruine sans esprit: il ruine sa femme qui est charmante;

il ruine son beau-père dont les yeux ne se dessillent qu’au cinquième

acte, au moment où le gouffre qu’il a creusé sous ses pas est prêt à

l’engloutir, lui et les siens. Heureusement, l’auteur a inventé un

autre abîme à l’usage des _gentlemen-riders_ du Théâtre-Français. C’est

un étang glacé que le prince veut franchir dans l’entraînement d’un

_steeple-chase_... et crac! glace, étang, cheval, gendre, principauté,

tout disparaît à la fois; il ne reste qu’un beau million que M. Roger

sauve du naufrage et qui lui suffira pour faire honneur à ses affaires;

sans compter qu’il y a là, tout à point, un petit cousin qui est fort

amoureux de sa cousine et qui sera heureux comme un prince, le jour où

_notre fille ne sera plus princesse_.

Appelé dans la _Mode_ à rendre compte de la pièce[227], Pontmartin ne

s’attarda point à en faire ressortir les défauts; il improvisa, à côté

de la comédie de Léon Gozlan, toute une comédie nouvelle:

Un jeune homme, écrivait-il, entre dans le monde; il est beau; il a de

l’esprit; il a du cœur; il a un grand nom; mais il est pauvre. Dernier

rejeton d’une race illustre et ruinée, il ne sait que faire de ce nom

qui lui pèse comme un fardeau... La richesse est devenue l’unique

et suprême condition de bien-être, de considération et de plaisir:

Le monde ne se divise plus en gentilshommes et en bourgeois, mais

en riches et en pauvres: ceux-ci sont les parias; ceux-là sont les

privilégiés.

Que fera, dans une société ainsi déclassée, mon prince de Charlemont?

Égal aux plus grands par sa naissance, inférieur aux plus petits par

sa fortune, désorienté par cette perpétuelle antithèse de sa destinée,

il ne saura que faire de sa noblesse, de son esprit et de son cœur;

rien de ce que lui offrira le monde ne sera ni assez élevé ni assez

humble pour lui.

Sur ces entrefaites, il rencontrera M. Roger, dans mon histoire,

est un bourgeois enrichi, intelligent, qui est de son siècle, qui ne

s’amuse pas à copier M. Jourdain, parce qu’il a mieux à faire, et

qu’il sait qu’aujourd’hui un homme riche commande à tous, même aux

princes qui n’ont pas d’argent. Sa fortune lui a depuis longtemps

donné toutes les jouissances; il en est une, d’une nature plus

exquise et plus raffinée, qu’il ambitionne, comme ces gourmets qui

voudraient reculer les bornes du possible. M. Roger se souvient

d’un certain George Dandin, qui fut martyrisé, du temps de Molière,

par les Sotenville et les Prudoterie, parce que, riche et roturier,

il avait épousé, comme on disait alors, une fille de condition.

Ce George Dandin fut bien malheureux! M. Roger se propose de le

venger; il veut pouvoir dire: _Notre gendre est prince!_ non pas par

gloriole de parvenu, mais pour se donner le plaisir d’écraser sous la

toute-puissance de ses écus un George Dandin armorié: c’est pourquoi

il marie sa fille à mon prince de Charlemont.

Vous voyez d’ici ma comédie: l’argent tyrannisant le blason! M.

de Charlemont voudrait se plaindre de ce que sa femme met trop de

diamants, achète trop de chevaux, découvre trop ses épaules qui sont

blanches comme des épaules de vraie duchesse.—«Tout beau, monsieur

mon gendre! oubliez-vous que ces diamants et ces chevaux, c’est notre

argent qui les achète; que ces robes décolletées, c’est avec nos

billets de banque que votre femme les paie à Palmyre!—Mais je ne

voudrais pas aller tous les soirs dans le monde, traîné à la remorque

par ma belle-mère! j’aimerais mieux lire, travailler, rêver, enseigner

à ma femme cette vie d’intérieur que nous pourrions rendre si sereine

et si douce!—Vous plaisantez, je crois! Pensez-vous que nous vous

ayons épousé, que nous vous ayons tiré de l’indigence, pour vous

mettre sous cloche et ne pas nous faire honneur de vos seize quartiers

de noblesse?—Mais voici qui est plus grave; je crois m’apercevoir

qu’il y a là un petit cousin, habillé par Humann, ganté par Boivin et

doré par Jeannisset, qui, décidément, abuse de sa roture pour faire la

cour à ma femme!—Eh! mon Dieu, simples représailles! George Dandin

en a vu bien d’autres. Quoi! vous vous emportez pour une bagatelle!

Ça, venez, notre gendre, faire vos humbles excuses au cousin Octave,

qui est trop riche pour exposer sa vie contre vous. D’ailleurs, ne

savez-vous pas que le duel est défendu par les lois que nous avons

faites? Souffrez donc patiemment de cette petite revanche des Dandin

d’autrefois contre les Sotenville d’aujourd’hui.

Mais ici mon prince de Charlemont se relève de toute sa hauteur.

Tant qu’il ne s’agissait que de ridicules, d’ennuis, de tracasseries

domestiques, tant qu’il n’avait à craindre que de voir mener trop

grand train cette fortune qui n’est pas à lui, il a souffert en

silence; mais dès l’instant que l’honneur parle, Charlemont n’hésite

plus; il fait un petit paquet de ses modestes hardes de gentilhomme

ruiné; il tend, sans rancune, sa loyale main à cette famille enivrée

d’argent; et adieu la richesse, les salons dorés, la soie et le

velours! adieu la voiture de Clochez et le cheval de Stephen-Drake!

Charlemont va quitter toutes ces récentes grandeurs et retrouver

son pauvre manoir délabré où il vivra, s’il le faut, de pain et de

cidre. Vous comprenez que je ne le laisse pas partir, et que sa femme

qui n’est, après tout, ni dépravée ni méchante, et qui a oublié la

querelle des Dandin et des Sotenville, se jettera dans ses bras en

lui disant: Viens, mon ami, allons restaurer ton vieux château avec

les jeunes écus de M. Roger! Allons faire souche de Charlemont, et

apprendre à nos enfants à être à la fois, secret très rare, de bons

riches et de vrais nobles!

Je ne sais si je me trompe, mais il me semble qu’une comédie, basée

sur cette idée, serait plus neuve et plus vraie, plus paradoxale et

plus réelle, plus gaie et plus attendrissante que celle qu’a inventée

M. Gozlan[228]...»

Quelques années après, Jules Sandeau et Emile Augier portaient, à leur

tour, à la scène cette question, si souvent controversée, de l’alliance

entre un gentilhomme ruiné par ses élégantes folies et une jeune fille

d’opulente bourgeoisie. Le 8 avril 1854, le théâtre du Gymnase donnait,

avec un éclatant succès, la première représentation du _Gendre de M.

Poirier_.

La pièce ne versait pas dans le mélodrame, comme celle de Léon

Gozlan; elle restait d’un bout à l’autre dans le ton de la comédie:

la sensibilité délicate de Sandeau s’y mêlait heureusement à la verve

gauloise d’Augier. Mais, au fond, c’était toujours la vieille histoire

du gentilhomme pauvre épousant, pour ses écus, la fille du bourgeois

gentilhomme... et millionnaire. Gaston de Presles est un marquis

ruiné, dissipateur, paresseux, libertin, qui profite de son mariage

pour continuer sa vie de garçon et renouer une liaison peu édifiante

avec une femme de son monde d’autrefois. S’il se relève un peu à la

fin, c’est parce que sa femme, la fille du bonhomme Poirier, a toutes

les noblesses du cœur et toutes les supériorités de l’esprit. Tout en

déployant dans leur pièce beaucoup d’entrain, de mouvement, de gaieté

communicative, les deux auteurs n’étaient pas sortis du chemin battu:

ils avaient, selon le mot de Montaigne, «vagué le train commun».

VII

Piqué au jeu par le succès du _Gendre de M. Poirier_, Pontmartin

revint à son idée de 1847 et, dès le 10 mai 1854, il faisait paraître

le premier feuilleton de l’_Envers de la Comédie_. Au risque d’être

accusé de paradoxe, il traita le sujet tout à rebours de ceux qui

l’avaient traité avant lui.

Armand de Pontmartin, sa vie et ses oeuvres, 1811-1890 · 第 10 / 35 段