arrondissement et enfermé à Mazas. Par suite de cette incarcération,
la direction de l’_Opinion publique_ échut à Pontmartin; mais cette
direction, sous le régime de l’état de siège, n’était et ne pouvait
être qu’une sinécure. Le 2 décembre, à la première heure, les scellés
avaient été mis sur les presses. Ils furent levés seulement le jeudi
11 décembre. Le vendredi 12, le journal reparaissait, mais sans qu’il
lui fût possible d’insérer autre chose que des notes et des documents
officiels sur les événements qui venaient de s’accomplir; il lui était
interdit de les commenter.
Jusqu’au 31 décembre, l’_Opinion publique_ se borna à reproduire les
actes du gouvernement et à donner des variétés littéraires. Le 19
novembre, elle avait publié un article de Pontmartin sur les _Chansons
de Béranger_. Le 19 et le 25 décembre, elle fit paraître la suite et la
fin de cette étude[200], qui passa naturellement inaperçue au milieu
des circonstances que l’on traversait.
Le 1^{er} janvier 1852, le journal de Pontmartin et de Nettement[201]
donna des étrennes à ses lecteurs—des étrennes royalistes. En tête
même de son numéro, il inséra une lettre du Comte de Chambord, écrite
à la date du 1^{er} décembre 1851—la veille du coup d’État—sur les
_Intérêts catholiques et français en Orient_.
Louis Bonaparte se disposait à édicter une nouvelle Constitution, à
demander au peuple de reconnaître en lui le légitime héritier d’une
dynastie nouvelle. Le 6 janvier, l’_Opinion publique_ publia—et
c’était là son premier-Paris—une page de Joseph de Maistre sur les
Constitutions faites de main d’homme[202] et, en même temps, une
page—non moins belle—du Père Lacordaire sur la grandeur incomparable
de la Maison de France[203].
Le numéro du 7 janvier commençait par un article d’Albert de Circourt
sur la situation politique... _en Autriche_. L’article se composait
de quelques lignes suivies de deux colonnes de blanc. Un peu plus
loin venaient les _Tablettes du mois_. Ici encore, sous la date du _2
décembre_, plusieurs lignes de blanc.
Le jour même, l’_Opinion publique_ était supprimée.
CHAPITRE VIII
LA REVUE CONTEMPORAINE ET L’ASSEMBLÉE NATIONALE.—CONTES ET
NOUVELLES.—CAUSERIES LITTÉRAIRES.—LA FIN DU PROCÈS.
(1852-1855)
Le marquis de Belleval ou un émule de M. de Coislin. La
_Revue contemporaine_. Un mot d’Henry Mürger. Alphonse de
Calonne.—L’_Assemblée nationale_. M. Adrien de La Valette et M.
Mallac. Le fils de Paul et de Virginie.—Les _Contes et Nouvelles_.
_La Marquise d’Aurebonne_ et le _Secret du docteur_.—L’histoire
d’_Aurélie_. _Georgette_ ou une sœur d’Aurélie. Les _Nouveaux Lundis_.
Où l’on voit Sainte-Beuve _monter sur ses grands chevaux_. Où l’on
voit encore comment les petits pâtissent toujours des querelles
des grands. Feu EDMOND DUPRÉ. Ma première rencontre avec Armand de
Pontmartin.—Le premier volume des _Causeries littéraires_. Louis
Veuillot et Cuvillier-Fleury.—Le _Fond de la Coupe_, l’_Envers de la
Comédie_ et la _Fin du Procès_.
I
L’_Opinion publique_ n’existait plus. Restait à Pontmartin la _Revue
des Deux Mondes_; mais y publier un article tous les mois, ou même
tous les quinze jours, n’était pas pour lui suffire. Qu’une occasion
d’écrire ailleurs se présentât, il ne la laisserait sans doute pas
échapper.
Au mois de mars 1851, Alfred Nettement et Pontmartin avaient reçu la
visite de M. L.-C. de Belleval[204]. C’était encore un de ces originaux
dont l’espèce, j’en ai peur, est pour longtemps perdue. Très érudit,
travailleur acharné, le marquis de Belleval s’engageait à fournir
autant de copie qu’on le voudrait, à une condition cependant, c’est
qu’on ne le paierait point. Et cela, sous le prétexte bizarre qu’il
n’avait pas besoin pour vivre qu’on lui payât ses articles—ce qui
d’ailleurs était vrai. Il était donc entré au journal et, jusqu’au jour
de sa suppression, il y avait donné, trois fois par mois, sous le titre
trop modeste de _Bulletin bibliographique_, de copieux feuilletons
où il rendait compte de presque tous les ouvrages qui paraissaient,
principalement de ceux qui avaient un caractère historique.
Au lendemain du coup d’État, la première pensée de ce galant homme fut
pour les écrivains dont il avait été le collaborateur bénévole. Il se
dit que bien des plumes allaient rester oisives, qui, la veille encore,
faisaient tant bien que mal vivre leur maître. En même temps, l’union
entre les deux grandes fractions du parti monarchique lui apparaissait
comme plus nécessaire que jamais. En attendant que la _fusion_ entre
les princes devînt un fait accompli, ne convenait-il pas de travailler
à un rapprochement entre les orléanistes _centre-droit_ et les
légitimistes purs? Et le meilleur moyen d’y arriver ne serait-il pas
de créer une publication périodique, hospitalière, indépendante, qui
suppléerait aux journaux silencieux ou disparus et qui recueillerait
les naufragés du 24 février et les épaves du 2 décembre[205]?
Créer une Revue n’est pas une petite affaire. Réunir des actionnaires
en nombre suffisant n’est pas chose commode. Il y faut beaucoup de
temps, et M. de Belleval estimait qu’il n’avait pas de temps à perdre.
Donc, point d’actionnaires; il s’en passera; il puisera dans sa bourse,
sans inviter ses amis politiques à y déposer leur obole; il tentera
l’entreprise sans engager d’autre responsabilité que la sienne.
Les fonds ainsi faits, le titre trouvé: _Revue contemporaine_, restait
la question des rédacteurs. Nature exquise et élevée, aussi distingué
que modeste, type de gentilhomme et de lettré, le marquis de Belleval
était l’homme le plus aimable qu’on pût voir, le plus sympathique, le
plus généreux. Il groupa autour de lui, sans trop de peine, de nombreux
écrivains, et non des moindres. Voici la liste de ceux qui, dès le
premier moment, lui promirent leur concours: Guizot, Vitet, Salvandy,
Berryer—qui devait écrire pour la nouvelle Revue ses _Souvenirs
personnels_,—Prosper Mérimée, Viennet, le duc de Noailles, Villemain,
soit huit membres de l’Académie française:—Adolphe Adam, de Saulcy,
Raoul-Rochette, baron Taylor, de l’institut;—Paul Féval, Léon Gozlan,
Paulin Paris, Xavier Marmier, Reboul, Desmousseaux de Givré, comte
Beugnot, Émile Augier, Méry, comte de Marcellus, Philarète Chasles,
Edmond Texier, le Père Ventura. L’ancienne rédaction de l’_Opinion
publique_ n’avait pas, on le pense bien, été oubliée. Le premier soin
de M. de Belleval avait été de s’assurer la collaboration d’Alfred
Nettement et celle d’Armand de Pontmartin. L’excellent marquis préluda
par quelques dîners; puis, il donna une soirée en habit noir, à titre
de répétition générale, et comme moyen de se compter. L’état-major
de la Revue était au complet; quelques hommes politiques, tels que
M. Molé et M. de Falloux, ajoutaient encore à l’éclat de la réunion.
M. Villemain s’approcha de Pontmartin, qu’il avait connu vingt ans
auparavant, chez le docteur Double, et lui dit avec son sourire
vengeur: «Je plains le futur empereur, s’il n’a, pour le servir, que
ceux qui ne sont pas ici.»
Le premier numéro de la _Revue contemporaine_ parut le 15 avril 1852.
Il contenait deux articles de Pontmartin, un _Bulletin bibliographique_
et, sous ce titre: _Symptômes littéraires du temps_, une étude critique
sur les _Mémoires_ et en particulier sur ceux d’Alexandre Dumas, alors
en cours de publication dans la _Presse_.
Avec tout son esprit, Pontmartin, j’en ai déjà fait la remarque, avait
un fond de naïveté. Il s’imaginait pouvoir collaborer à la _Revue
contemporaine_ tout en restant un des rédacteurs de la _Revue des Deux
Mondes_. C’était compter sans son hôte, c’est-à-dire sans M. Buloz. Il
était pourtant facile de prévoir que l’irascible directeur, jaloux de
la gloire de sa Revue, ne vivant que pour elle, ne se résignerait pas
à voir un de ses principaux rédacteurs donner des articles à une revue
rivale, à un recueil dont la maison n’était pas au numéro 20 de la rue
Saint-Benoît. Ce qui devait arriver arriva. M. Buloz mit Pontmartin en
demeure d’opter entre lui et M. de Belleval.
La _Revue des Deux Mondes_ était à l’apogée de son succès; comme elle
avait mis à profit la révolution de Février, elle avait également
bénéficié du coup d’État de décembre. Elle était devenue une puissance;
sa renommée était européenne. La _Revue contemporaine_ naissait à
peine; elle n’avait pas encore d’abonnés, elle serait peut-être
morte dans six mois. Combien de Revues, qui semblaient appelées à
réussir, que les bonnes fées, pressées autour de leur berceau, avaient
comblées de dons et de mérites, et que la fée Guignon, cachée dans un
coin, avait arrêtées dès leurs premiers pas! L’intérêt de Pontmartin
était évident: il ne devait pas quitter le certain pour l’incertain,
sacrifier à des chances problématiques une position assurée, brillante
et déjà ancienne, une collaboration qui, au bout de quelques années, ne
pouvait manquer de le conduire tout droit à l’Académie. Son choix fut
bientôt fait. M. de Belleval était son ami; la _Revue contemporaine_
était nettement et hautement royaliste. Sans souci de son intérêt
propre, il se sépara de M. Buloz[206] et alla chez M. de Belleval.
Sa collaboration fut très active, surtout au début. Il publia, en 1852,
outre plusieurs _revues littéraires_, deux de ses meilleures nouvelles,
_Aurélie et la Marquise d’Aurebonne_, une étude sur _Joseph Autran_ et
un très éloquent article sur le _Louis XVII_ de M. de Beauchesne. En
1853, il donna un article sur _la Poésie et la Critique en France au
commencement de 1853_, et, comme pendant à son chapitre sur _Joseph
Autran_, un chapitre sur _François Ponsard_[207].
Il n’allait pas tarder cependant à quitter la _Revue contemporaine_.
Que s’était-il donc passé?
La Revue du marquis de Belleval avait très vite conquis une place
honorable. Elle avait eu des romans de Paul Féval, de Méry et de Léon
Gozlan, des études historiques et littéraires de Philarète Chasles et
de Prosper Mérimée. Des _vétérans_ comme Villemain, Salvandy et Vitet
y donnaient la main à des nouveaux tels que Caro, Guillaume Guizot,
Edmond About. De temps à autre, un article à sensation venait réveiller
la curiosité publique, qui ne demandait qu’à s’endormir. C’était, un
jour, un article de M. Guizot: _Nos mécomptes et nos espérances_. Une
autre fois, c’était _le Louvre_, un chef-d’œuvre de M. Vitet.
Malheureusement, à côté de ces rédacteurs, il y en avait d’autres. Un
jour que Pontmartin sortait des bureaux de la _Revue contemporaine_,
rue de Choiseul, n^o 21, il rencontra Henry Mürger, qui lui dit, au
cours de leur conversation: «Pour bien diriger un théâtre, il faut être
un peu canaille; pour bien diriger une _Revue_, il ne faut pas être
trop poli.» M. de Belleval était un émule de M. de Coislin: c’était
l’homme le plus poli de France. Faire de la peine à quelqu’un, refuser
à un galant homme d’insérer sa _copie_, fût-elle la plus ennuyeuse du
monde, était pour lui chose impossible. Il se laissa ainsi aller à
insérer des articles de M. Viennet (si encore ce dernier ne lui eût
apporté que des _Fables_!), puis, ce qui fut plus désastreux encore,
une certaine _Histoire des Conseils du Roi_, dont la publication dura
plus d’une année. Le résultat fut que M. de Belleval, en réglant
ses comptes, s’aperçut qu’il avait, en moins de trois ans et demi,
perdu plus de quatre-vingt mille francs et—ce qui pour lui était
plus grave—qu’il avait gagné une névrose. Sa famille le supplia de
s’arrêter sur cette pente; il dut s’y résigner; seulement, il quitta
sa chère Revue, comme il l’avait créée,—en grand seigneur. Il la céda
pour rien à un de ses collaborateurs, qui était en même temps un de ses
compatriotes, M. Alphonse de Calonne.
Au bout de peu de temps, il devint visible que la Revue, depuis le
départ de M. de Belleval, si elle n’était pas passée au gouvernement,
du jour au lendemain, préparait cependant une évolution dans ce sens.
Armand de Pontmartin, pas plus du reste qu’Alfred Nettement, n’eut pas
une minute d’hésitation. Malgré les instances du nouveau directeur,
tous les deux se retirèrent.
II
Avant sa séparation de la _Revue contemporaine_, Pontmartin avait
trouvé un journal quotidien, très haut placé dans l’estime publique,
qui lui avait proposé de faire, chaque semaine, dans ses colonnes une
causerie littéraire.
Le 29 février 1848, M. Adrien de La Valette[208] avait fondé
l’_Assemblée nationale_[209], journal de combat qui, sans mettre
encore un nom en tête de son programme, se signala, dès le début,
par la vivacité de ses attaques contre la République. Cette attitude
répondait sans doute au sentiment du pays; car, au bout de trois
semaines, l’_Assemblée nationale_ comptait plus de dix-huit mille
abonnés, chiffre considérable pour l’époque. Elle ne tarda pas à
prendre position sur le terrain monarchique et défendit la fusion avec
une énergique sagesse. Au mois de février 1851, M. Berner, accompagné
du duc de Noailles, du duc de Valmy, de MM. de Falloux, de Saint-Priest
et Mandaroux-Vertamy, était entré dans le comité de direction, où
figuraient déjà MM. Guizot, Molé, Duchâtel et de Salvandy[210].
Plus heureuse que l’_Opinion publique_, l’_Assemblée nationale_
n’avait pas été supprimée après le coup d’État. Au commencement de
1853, à la suite du nouveau plébiscite qui rétablissait l’Empire,
elle avait perdu du terrain, mais elle se soutenait encore. M. Adrien
de La Valette avait cédé la direction à M. Éloi Mallac, ancien chef
de cabinet de M. Duchâtel. C’était un petit homme sec, de tournure
élégante, d’une politesse exquise et d’une figure encore charmante,
avec de beaux yeux noirs, froids et pénétrants. On l’appelait le beau
Mallac, et comme il était né à l’Ile de France, son ami Louis Veuillot
le disait en riant «fils de Paul et de Virginie». Nature de créole,
spirituel et nonchalant, il n’écrivait jamais dans son journal, mais il
savait choisir ses rédacteurs. Amédée Achard était chargé du courrier
de Paris, Édouard Thierry du feuilleton dramatique, Adolphe Adam de
la chronique musicale. Les questions qui touchent plus spécialement
à la politique et à la philosophie étaient confiées à M. Nourrisson,
à M. Lerminier et aussi à Léopold de Gaillard, qui, fraîchement
débarqué du Midi, venait de publier dans la feuille de la rue Bergère
une série d’articles où il prenait la défense de la Restauration
contre le bonapartisme. Ces articles avaient été très remarqués.
Ils étaient signés du nom de leur auteur; mais comme ce nom n’était
pas encore connu à Paris, on y chercha le pseudonyme de tel ou tel
illustre personnage. L’engouement des salons s’en mêla, et des noms
célèbres furent prononcés. Celui de M. Guizot fut même mis en avant.
M. Mallac était ravi, si bien qu’il dit un jour à Léopold de Gaillard:
«Décidément, il n’y a que vous autres Méridionaux pour réussir ainsi à
Paris. Amenez-moi donc votre ami Pontmartin.»
A quelques semaines de là, le 23 janvier 1853, l’_Assemblée nationale_
insérait un article de Pontmartin, _Considérations humouristiques sur
la critique_. Le 8 février suivant, paraissait sa première _Causerie
littéraire_, consacrée à M^{me} Émile de Girardin et à son roman de
_Marguerite ou Deux amours_. Pendant cinq ans, jusqu’à la suppression
du journal fusionniste, il lui donnera chaque semaine son feuilleton,
sans le suspendre jamais, même à l’époque des vacances.
III
Au mois de mai 1853, il réunit, sous le titre de _Contes et Nouvelles_,
les récits qu’il avait publiés dans la _Mode_ et l’_Opinion publique_,
dans la _Revue des Deux Mondes_ et la _Revue contemporaine_. Ces
récits sont au nombre de cinq: _Albert_[211], _Aurélie_, _le Capitaine
Garbas_, _la Marquise d’Aurebonne_, _l’Enseignement mutuel_. Balzac,
le 3 décembre 1832, écrivait au directeur de la _Revue de Paris_, M.
Amédée Pichot: «Quant à n’écrire que des contes, quoique ce soit, à
mon avis,—autre hérésie peut-être,—_l’expression la plus rare de
la littérature_, je ne veux pas être exclusivement un _contier_.»
C’était une hérésie, à coup sûr; ce qui est vrai, c’est que des contes
comme _l’Interdiction_, _le Colonel Chabert_, _la Grenadière_ et _le
Message_[212], sont d’un prix inestimable, et que des nouvelles sans
défauts, comme _Aurélie_ et _la Marquise d’Aurebonne_, valent plus que
de longs romans.
Dans une lettre qu’il m’adressait le 4 décembre 1879, Pontmartin
raconte comment fut écrite _la Marquise d’Aurebonne_:
J’avais rapporté aux Angles le manuscrit d’_Aurélie_ pour y faire
quelques légères retouches. Après l’avoir envoyé à M. de Belleval, je
tombai assez gravement malade, et il me fut impossible de corriger
les épreuves. De là une grosse faute qui me consterna, et que vous
retrouverez dans _ce numéro pâli_ du 15 juillet 1852, dont vous me
parlez si bien; le point _enluminant_, pour le point _culminant_.
Heureux temps! J’étais presque jeune; l’isolement et le vide ne
s’étaient pas fait autour de moi. Ma femme semblait destinée à me
survivre un quart de siècle. Après la publication de ce numéro du
15 juillet, le bon marquis de Belleval m’écrivit une lettre si
aimable, où il m’engageait si vivement à une récidive, que, allant
passer une quinzaine chez mon oncle[213], à la campagne, dans un
site assez pittoresque, j’emportai un cahier de papier et un crayon.
C’était dans la plus belle saison de l’année, et, cette année-là, ma
convalescence me rendait plus doux les rayons du soleil, les beaux
soirs de septembre, les senteurs variées des peupliers, des aulnes,
des érables, des vignes sauvages, l’air balsamique de nos collines
couvertes de thym, de romarin et de lavande, et le
_Mitis in apricis coquitur vindemia saxis._
Je vois encore le joli coin de paysage où j’allais chercher la
solitude: un groupe d’ormeaux et de chênes; à leurs pieds, un gazon
encore vert, entretenu dans sa fraîcheur par un ruisseau virgilien;
sur ce ruisseau un grand tronc d’arbre. Je m’y asseyais tant bien que
mal, et j’ébauchais au crayon la nouvelle qui devint, deux mois plus
tard, _la Marquise d’Aurebonne_...
La donnée de cette nouvelle était à la fois très neuve et très
dramatique. La marquise s’est installée avec son fils Raoul à Hyères,
dans la maison du docteur Assandri. Raoul a vingt et un ans, il est
beau, bien portant, riche; il aime Suzanne, la fille du docteur, et il
en est aimé. Le mariage, ardemment désiré par la marquise, se ferait
tout de suite si Raoul ne reculait pas lui-même devant le bonheur, s’il
n’était pas, à mesure qu’il approche de sa vingt-deuxième année, hanté
de plus en plus par des idées noires, par une idée fixe, celle de sa
mort prochaine. Depuis plusieurs générations, les chefs de la famille
d’Aurebonne sont tous morts de la poitrine à vingt-deux ans. Raoul le
sait, il se croit condamné, il attend l’échéance fatale. En réalité,
pourtant, rien ne le menace; sa santé est parfaite; il a pris le sang
riche et pur de sa mère. Mais si la phthisie ne fait pas son œuvre,
l’idée fixe fera la sienne. Poitrinaire ou fou, Raoul mourra au terme
précis. On le sent, on le voit; le docteur lui-même n’ose pas dire non.
M^{me} d’Aurebonne, alors, a une idée terrible, une idée affreuse,
qu’elle aura le courage de mettre à exécution. Pour sauver son fils,
elle ne reculera pas devant le plus douloureux des sacrifices. Femme,
épouse, mère irréprochable, elle s’accusera d’une faute qu’elle n’a
pas commise. Elle dit à Raoul qu’il n’est pas le fils de celui qu’il
a cru son père, mais le fruit d’un amour coupable, et qu’ainsi il n’a
rien à craindre de la fatalité héréditaire, rompue par cette faute. A
ce mensonge sublime, que Dieu a dû pardonner, Raoul relève la tête; il
respire librement, il vivra. Il vivra heureux près de Suzanne; mais sa
mère mourra, et sur la tombe de la marquise d’Aurebonne, au-dessous
de l’inscription mortuaire, le docteur—qui a tout deviné—écrira ces
mots: «Martyre et Sainte.»
Le 31 janvier 1865, le théâtre Beaumarchais représenta _le Secret du
Docteur_, drame en trois actes, en vers, par M. Jules Allevarrès[214].
C’était la Nouvelle de Pontmartin transportée à la scène. La pièce
était habilement faite et remarquablement écrite; elle fut bien jouée
et tint longtemps l’affiche. Théophile Gautier termine ainsi son
feuilleton du _Moniteur_: «Le Théâtre Beaumarchais, en sa joie naïve, a
pu inscrire sur son affiche: _grand succès[215]!_»
IV
_Aurélie_ a toute une histoire.
Le 1^{er} avril 1852, Pontmartin présenta à M. Buloz, sous le titre
de _Françoise_, une Nouvelle qui fut reçue à corrections. Il croyait
mériter mieux, et comme, à ce moment, la _Revue contemporaine_ était à
la veille de paraître, il porta sa nouvelle à M. de Belleval. Il avait
seulement démarqué le trousseau de Françoise, qui, d’ailleurs, n’en
avait pas besoin, puisqu’il ne la mariait pas. Il la débaptisa, il
l’appela Aurélie, et c’est sous ce nom plus romanesque qu’elle parut
dans la nouvelle _Revue_.
Vingt-sept ans se passent. Le 1^{er} octobre 1879, Pontmartin ouvre
la _Revue des Deux Mondes_ et, à son grand étonnement, il y retrouve
cette même Aurélie que M. Buloz avait presque refusée,—Aurélie,
un peu changée sans doute, grandie, développée, mais encore très
reconnaissable, surtout pour l’œil d’un père. Elle ne s’appelle plus
Aurélie d’Ermancey; elle s’appelle Georgette Danemasse[216]; mais ce
changement de nom n’empêche pas les deux jeunes filles d’avoir la même
physionomie et les mêmes traits, de se ressembler comme deux sœurs.
Les détails varient, les incidents offrent certaines différences, le
dénouement n’est pas le même. N’importe! les similitudes n’en sont
pas moins frappantes, les situations principales n’en sont pas moins
identiques. Les deux sujets sont exactement semblables, ou plutôt c’est
le même sujet: une jeune fille pure, innocente, chastement aimante,
sincèrement aimée, faite pour les honnêtes joies du pays natal et de la
famille, victime des désordres superbes de sa mère.
Pontmartin va-t-il crier au plagiat? Il est bien trop galant
homme pour cela. Pour rien au monde, il ne voudrait contrister une
femme, et l’auteur de _Georgette_ est justement une femme, qui a
déjà fait ses preuves de talent et qui sans doute n’a jamais lu
_Aurélie_,—Pontmartin en est persuadé. Il se borne à sourire, et il
écrit sur ce petit épisode une causerie charmante, qu’il termine ainsi:
«Si _Georgette_ était une pièce de théâtre, j’aurais prié M^{me} B...,
de me donner un fauteuil d’orchestre pour la première représentation.
Puisque _Georgette_ est un roman, je me tiendrai pour très content, si
M^{me} B..., en publiant le volume chez _notre_ éditeur Calmann-Lévy,
veut bien le faire précéder d’une page où elle mentionnera ma pauvre
_Aurélie_, et ajoutera, non pas que les beaux esprits se rencontrent,
mais que les _vieux_ peuvent encore être bons à quelque chose[217].»
La pauvre _Aurélie_, du reste, n’avait pas trop à se plaindre. Est-ce
qu’elle n’avait pas eu l’honneur, en 1862, d’être mise par Sainte-Beuve
à l’ordre du jour des _Nouveaux Lundis_? Sainte-Beuve, à ce moment,
était complètement brouillé avec l’auteur des _Causeries littéraires_.
Voici pourtant comment il parle de la nouvelle de Pontmartin: