d’_Il ne faut jurer de rien_, d’Alfred de Musset. Pontmartin y
assistait. La pièce fut jouée en perfection par Provost, Brindeau, Got,
Mirecourt, mesdames Mante et Amédine Luther. Les spectateurs étaient
trop distraits pour écouter ce dialogue exquis, pour apprécier cette
merveilleuse interprétation. La guerre civile était dans l’air, et le
très spirituel Louis de Geofroy qui, en attendant d’être un diplomate
d’une rare distinction, écrivait dans la _Revue des Deux Mondes_, dit à
Pontmartin et à ses amis, en entrant dans leur loge: «Pardon! On peut
jurer de quelque chose; c’est que, demain matin, on se battra dans la
rue.»
Le lendemain matin, en effet, Paris commençait à se couvrir de
barricades. Le rappel, battu à neuf heures pour la garde nationale,
fut à onze heures suivi de la générale. Pontmartin s’empressa de se
rendre à son poste. Dans cette première journée, la première légion
subit des pertes sensibles à l’attaque d’une barricade élevée faubourg
Poissonnière, à la hauteur de la caserne de la Nouvelle-France. Le
soir, la sixième compagnie dut prendre quelques heures de repos dans
la cour de la mairie du premier arrondissement. Le long de cette cour
vaste et mélancolique, de grandes bottes de paille, étendues sur le
pavé, s’étaient transformées en lit de camp où reposaient des rangs
pressés de dormeurs; quand la couche de paille était assez épaisse,
le lit avait deux étages, et chacun de ces deux étages un habitant.
Sans distinction de grade et d’épaulettes, le caporal ronflait sous le
voltigeur, et le sergent sous le caporal. Pontmartin, et avec lui une
vingtaine de gardes nationaux, écrivains, artistes, hommes du monde,
veillaient, groupés autour d’un gigantesque bol de punch et devisant
des événements. Il a décrit, dans _le Capitaine Garbas_, cette nuit
du 23 juin 1848, qui précéda la plus sanglante des quatre sanglantes
journées.
Ce n’était pas, dit-il, une de ces belles nuits d’été, où Dieu fait
ruisseler sur l’azur du ciel des myriades d’étoiles, comme les seuls
diamants dignes de sa puissance infinie; une de ces nuits limpides,
douces harmonies de la vie des champs, poétiques compagnes de voyage,
faites de vagues murmures, de vagues silences, de vagues parfums, des
mille frémissements de la nature endormie: c’était une nuit sombre et
troublée, où nos passions se faisaient sentir jusque dans le calme
universel. Le ciel, pluvieux et froid malgré la saison, n’avait
aucune des splendeurs de l’été; quelques rares étoiles, frissonnantes
et mouillées, paraissaient et disparaissaient sous les nuages,
comme nos débiles espérances sous le voile funèbre des calamités
publiques. De temps à autre, un coup de fusil retentissait, isolé,
perdu dans l’espace; puis à intervalles réguliers, on entendait le
cri des factionnaires: _Sentinelles, prenez garde à vous!_ s’élever,
se répondre, se croiser, s’éloigner, s’affaiblir et se perdre dans
les rues désertes. Ce qui rend les autres nuits si belles, c’est que
l’homme s’y cache et s’y tait; ce qui rendait celle-là si sombre,
c’est que l’homme y apparaissait partout, à l’imagination et à
l’oreille, au regard et à la pensée.
La trève fut de courte durée; dès quatre heures du matin, le samedi 24,
la lutte recommença.
A l’extrémité nord de la rue du Faubourg-Poissonnière, près du jardin
Pauwels[176], les insurgés avaient construit une barricade, précédée
d’un fossé palissadé, et dont les assises de pavés s’accumulaient en
montagne contre la grille de la barrière. Ils occupaient les bâtiments
de l’octroi et quelques maisons voisines: plus loin leurs tirailleurs
s’abritaient derrière les pierres du clos Saint-Lazare, où commençait à
s’élever l’hôpital de la République, ci-devant Louis-Philippe, depuis
de La Riboisière. Cette position était défendue de tous côtés par des
barricades, rue Bellefond, rue des Petits-Hôtels, rue d’Hauteville, et
se reliait avec la barrière Rochechouart et les barricades du faubourg
Saint-Denis. C’était une véritable forteresse, contre laquelle vinrent
se briser, jusqu’à trois heures de l’après-midi, tous les efforts du
2^e bataillon de la 1^{re} légion. A ce moment, il fut rallié par le
général Lebreton, accompagné d’un parc d’artillerie. Au signal de trois
coups de canon le bataillon s’élance. Une lutte furieuse s’engage.
La 6^e compagnie, toujours commandée par l’intrépide lieutenant Paul
Rattier[177], voit décimer ses rangs. Aux côtés de Pontmartin le brave
caporal Émile Charre, un caporal plusieurs fois millionnaire, tombe
pour ne plus se relever. La barricade enfin est emportée. Restait le
clos Saint-Lazare. Il fallut en faire le siège, qui absorba presque
toute la journée du dimanche 25, et auquel le 2^e bataillon de la
1^{re} légion, placé ce jour-là sous les ordres de Lamoricière, prit
encore une part importante.
* * * * *
A la fin de juillet, Pontmartin partit pour les Angles, afin d’y
prendre quelques vacances; mais la politique, qu’il avait peut-être
cru fuir en quittant Paris, l’attendait en province. Depuis 1844,
il représentait le canton de Villeneuve au Conseil général du Gard.
Ses amis lui firent un devoir d’accepter la candidature, lors du
renouvellement qui eut lieu au mois d’août. Il fut nommé, après une
lutte très vive; mais son élection fut annulée pour erreur commise
dans le compte des voix. Deux mois après, il lui fallait batailler de
nouveau; cette fois du moins le succès fut complet.
V
«La France est une nation qui s’ennuie[178]», avait dit un jour
Lamartine sous la monarchie de Juillet. Elle n’avait plus maintenant
le temps de s’ennuyer. C’était chaque matin une surprise nouvelle.
Le 10 décembre, le prince Louis Bonaparte était élu à la Présidence:
le 20 décembre, un légitimiste pur, l’_alter ego_ de Berryer, M. de
Falloux était nommé ministre de l’Instruction publique, et bientôt sa
table et ses salons réunissaient la fine fleur de la réaction. Le 17
janvier 1849, il donna un grand dîner au prince-président. L’_Opinion
publique_ nous a conservé la liste des convives. La voici: le prince
Louis Bonaparte, l’archevêque de Paris[179], le curé des Quinze-Vingts,
qui avait recueilli M^{gr} Affre au 25 juin, MM. Thiers, Molé, Berryer,
Victor Hugo, duc de Noailles, maréchal Bugeaud, Villemain, Cousin,
Viennet, Saint-Marc Girardin, marquis de La Rochejaquelein, marquis de
Maillé, Changarnier, marquis de Pastoret, général Baraguey d’Hilliers,
marquis de Barthélemy, duc de Rauzan, duc de Mouchy[180]:
D’anti-républicains c’était un fort bon plat,
Grande fut la colère sur les bancs de la gauche. Armand Marrast
surtout, le _marquis de la République_, ne pouvait digérer ce dîner
où il y avait eu tant de marquis.—«Il n’y avait pas un républicain!»
s’écria-t-il,—«Quoi! répliquait le journal de Pontmartin, pas même le
Président de la République[181]!»
Si Pontmartin n’était pas des dîners de M. de Falloux, il lui arrivait
fréquemment d’assister aux réceptions qui avaient lieu à l’hôtel de
la rue de Grenelle. «J’y vis affluer, dit-il dans ses _Souvenirs d’un
vieux critique_, tous ceux que le péril commun unissait dans une même
pensée de salut—ou de sauvetage. Le général de Saint-Priest y amenait
le comte d’Escuns; M. de Circourt y causait avec M. d’Andigné, les
académiciens avec les douairières, Poujoulat, Nettement, Laurentie,
Adolphe Sala, Lourdoueix, tous les députés royalistes, toute la
rédaction de l’_Union_, de la _Gazette de France_ et de l’_Opinion
publique_, s’y rencontraient avec MM. Cousin, Mignet, Saint-Marc
Girardin, Vitet, Patin, Marmier, et les universitaires. Si les titres
n’avaient pas été abolis par la plus naïve des républiques, on aurait
pu tapisser de parchemins authentiques toute la rue de Grenelle et tous
les salons du ministère. Je me souviens même d’un petit détail assez
curieux. Comme cette abolition des titres n’était pas prise au sérieux,
le citoyen ministre avait recommandé aux citoyens huissiers d’annoncer
chaque visiteur avec la qualification qu’il se donnerait; si bien que,
un soir, les huissiers annoncèrent madame la baronne Durand et M. de
Montmorency[182].»
Des liens d’amitié et de famille rattachaient à M. de Falloux le
rédacteur de l’_Opinion publique_. Ce dernier eut l’idée d’utiliser
ces bonnes relations au profit de Jules Sandeau. En 1849, Jules
Sandeau était pauvre. Il avait publié déjà le meilleur de son
œuvre, _Marianna_, _le Docteur Herbeau_, _Catherine_, _Madeleine_,
_Mademoiselle de la Seiglière_; mais, en ce temps-là, un roman
rapportait mille francs à son auteur, et il lui fallait deux ans pour
atteindre une seconde édition. Pontmartin demanda pour l’auteur de
_Marianna_ un emploi de bibliothécaire. Sa requête reçut un favorable
accueil, et le ministre le pria de lui amener son ami. L’audience
fut la plus satisfaisante du monde. M. de Falloux et Jules Sandeau
étaient, dans un milieu bien différent, deux natures également fines et
délicates; ils s’entendirent à merveille. En adressant au romancier de
chaleureux compliments au sujet du _Docteur Herbeau_ et de _Catherine_,
les félicitations du ministre tombèrent si juste, qu’elles prouvèrent
qu’il l’avait lu et ne l’avait pas oublié. Pontmartin avait donc lieu
d’espérer une heureuse solution; mais le guignon s’en mêla; M. de
Falloux tomba malade quelques jours après; lui-même partit pour le
Midi, et, quand il revint, le ministre avait donné sa démission[183].
VI
Si chacune des œuvres de Jules Sandeau lui rapportait en moyenne un
millier de francs, Pontmartin, au mois d’avril 1849, publia un roman en
trois volumes, qui, au lieu de lui être payé 3 000 francs, lui coûta
précisément cette somme.
Le premier volume des _Mémoires d’un notaire_ avait paru dans la
_Mode_ d’octobre à décembre 1847. Dès le mois de novembre, un des
collaborateurs de la revue royaliste, très brillant officier et
romancier de talent, M. de Gondrecourt[184], avait offert à Pontmartin
de le présenter à son éditeur Alexandre Cadot[185], qui était le
libraire en vogue, au moins pour les romans, lesquels paraissaient
alors en volumes in-octavo, dits de _cabinet de lecture_. «Il paye
peu, mais exactement», avait ajouté Gondrecourt. Pontmartin avait été
obligé de décliner son aimable proposition. La veille, chez Véry, le
vicomte Édouard Walsh lui avait dit, après force félicitations: «Il
ne tient qu’à vous, mon cher ami, de faire une bonne œuvre et deux
heureux: l’imprimeur et le metteur en pages de la _Mode_, tous deux
chargés de famille, seraient bien reconnaissants si vous leur accordiez
la propriété de votre roman. Ils l’imprimeraient en volumes au fur et
à mesure, ils n’auraient pas d’autres frais que leur travail, et ils
toucheraient les bénéfices.» Pontmartin avait répondu _oui_, et c’est
ce _oui_ qui devait lui coûter mille écus.
Ravis de leur bonne fortune, le metteur en pages et l’imprimeur
s’étaient hâtés de composer le premier volume; ils y avaient même
ajouté, à l’insu de l’auteur, _Napoléon Potard_. Quand éclata la
révolution de Février, qui fut meurtrière pour la _Mode_, pris de
peur, ils vinrent dire à Pontmartin d’un air navré qu’ils n’avaient
pas de quoi acheter le papier et payer les frais nécessaires et ils
le supplièrent de se mettre en leurs lieu et place en se chargeant
de tous les frais et en recueillant tous les bénéfices.—Soit, dit
encore Pontmartin. Il s’était remis à son roman, et il en écrivit
les deux derniers volumes à travers l’affolement des rappels, des
émeutes, des rassemblements continuels, des nuits de corps de garde,
et aussi au milieu des tracas et des soins de toute sorte que lui
causaient la fondation et la rédaction en chef de l’_Opinion publique_.
Ses deux persécuteurs imprimaient toujours, faisant les morceaux
doubles et s’inquiétant très peu d’augmenter les frais, dès l’instant
qu’ils n’étaient plus à leur charge. Le jour où ils lui présentèrent
l’addition, le chiffre rond était de 3 000 francs[186].
Après s’être exécuté sans trop se plaindre, il fit, à ses risques
et périls, paraître ses trois volumes. qui arrivaient du reste
en un mauvais moment, à la veille des élections de l’Assemblée
législative[187], alors que la presse, les électeurs—et les lecteurs
étaient tout entiers à ces élections. Dans les _Épisodes littéraires_,
où il fait vraiment trop bon marché de lui-même, de son journal et de
ses livres, il lui plaît de dire que son roman ne vaut pas le diable.
Il est bien vrai que, conçu à une époque où Eugène Sue et Alexandre
Dumas avaient mis à la mode les romans-feuilletons en huit et dix
volumes, son livre repose sur une donnée étrange, invraisemblable,
impossible. Les _Mémoires_ de l’honnête Calixte Ermel, le notaire de
la rue Banasterie, ne sont rien moins que le récit d’une vengeance
avignonnaise, auprès de laquelle pâlissent toutes les vendettes de la
Corse et qui se transmet, pendant quatre-vingt-dix ans, de génération
en génération; vengeance surhumaine, armant les bras de meurtriers qui
ne sont pas nés encore, contre des victimes que l’avenir verra naître.
Encore une fois, cette donnée ne se peut admettre; cette vengeance,
datée du 10 octobre 1756, qui ne doit finir que le 10 octobre 1846,
nous nous refusons à y croire. Mais sur cette trame grossière, l’auteur
a dessiné d’élégantes broderies; sur ce sauvageon il a greffé de
gracieux épisodes. Deux surtout sont particulièrement remarquables,
celui qui sert d’exposition à l’ouvrage, et celui qui a pour titre la
_Chasse aux Chimères_. Dans le premier, l’auteur a tracé les portraits
de trois jeunes filles, Antoinette Margerin, Julie Thibaut et Clotilde
de Perne,—la future vicomtesse de Varni, celle dont le testament
donnera ouverture aux drames qui vont suivre. Sœurs d’amitié, types
de trois classes: la bourgeoisie, le peuple, la noblesse, elles sont
belles de beautés différentes, nobles également, mais différemment
nobles d’esprit comme de cœur: trois délicieuses têtes baignées d’air
et de lumière et encadrées dans un paysage plein de couleur et d’éclat.
La _Chasse aux Chimères_ est un joli tableau de chevalet, l’histoire du
mariage de Delphine de Malaucène avec Raymon de Varni, la raison, la
sagesse et la prose épousées devant notaire par l’imagination, le rêve
et la poésie. Ces intermèdes, si réussis soient-ils, ne laissent pas du
reste de désorienter un peu le lecteur, le spectateur, si vous l’aimez
mieux. On lui parle de le mener à l’Ambigu, on lui promet un bon gros
mélodrame, et chaque acte lui offre des scènes d’un sentiment très fin
et très délicat. Il croyait aller au boulevard, et il se trouve qu’il
est à la Comédie-Française. La désillusion après tout n’avait rien de
pénible. Le public ne devait pas tarder à goûter ce livre où tant de
qualités demandent grâce pour les défauts. Les _Mémoires d’un notaire_
ont eu de nombreuses éditions.
VII
Ils avaient paru, je l’ai dit, en pleine bataille électorale, à la
veille des élections de mai 1849. A peine étaient-ils à la vitrine des
libraires, que Pontmartin était obligé d’aller _en Avignon_, non pour y
poser sa candidature, mais pour y soutenir celle... de M. Buloz.
M. Buloz, en apparence un des _vaincus de Février_, avait été en
réalité un des _vainqueurs_. C’est de 1848, en effet, que date vraiment
la fortune de sa Revue. Il comprit tout de suite qu’une réaction allait
se produire, qu’elle grandirait de jour en jour et qu’elle compterait
bientôt dans ses rangs tous les honnêtes gens et les gens d’esprit.
Il fit résolument campagne contre les idées et contre les hommes du
gouvernement nouveau. Sa haine contre la République égalait celle de
Pontmartin lui-même, qu’il prit alors en particulière affection. Il
confia la rédaction de sa chronique politique à un monarchiste, M.
Saint-Marc Girardin. En attendant d’ouvrir la _Revue des Deux Mondes_
à Louis Veuillot[188] et à M. de Falloux[189], il recommandait à ses
lecteurs les _Lettres de Beauséant_, du baron de Syon, que ses liens de
parenté avec les Lafayette n’empêchaient pas de préférer aux idées du
héros des deux mondes les doctrines du comte Joseph de Maistre.
Devenu décidément homme politique, M. Buloz voulut être député.
Comme sa femme était de Cavaillon, il lui parut que sa candidature
irait toute seule dans le Comtat, surtout si elle était patronnée
par Pontmartin. Celui-ci ne pouvait lui refuser son concours, et il
fut convenu qu’ils partiraient ensemble pour Avignon dans la seconde
quinzaine d’avril.
Lorsqu’ils arrivèrent, deux listes étaient déjà en présence: la liste
_blanche_, avec MM. d’Olivier, Bourbousson, Granier, de Bernardi et
Léo de Laborde;—la liste _rouge_, avec les citoyens Alphonse Gent,
Elzéar Pin, Eugène Raspail, Dupuy (d’Orange) et Dupuy (de Cavaillon).
Une troisième liste fut formée, qui comprenait, avec deux des noms de
la première, ceux de MM. Granier et Bourbousson, légèrement teintés de
bleu, les noms de deux jeunes gens, Léopold de Gaillard[190] et Gaston
de Raousset-Boulbon[191], qui venaient de faire une magnifique campagne
dans la _Commune_ d’Avignon, journal royaliste et décentralisateur,
M. Buloz fut admis à prendre place sur cette troisième liste, dite
_libérale_.
Quelques jours avant le vote, Léopold de Gaillard, qui avait obtenu 28
000 voix aux élections d’avril 1848[192], et dont la popularité faisait
toute la force de la liste _libérale_, retira sa candidature. Celle de
M. Buloz n’avait plus dès lors aucune chance.
Le 13 mai, les candidats de la liste _blanche_ eurent de trente-deux
à vingt-sept mille voix, ceux de la liste _rouge_ en eurent de
vingt-six à vingt-cinq mille. M. Buloz recueillit 2 736 voix,—les plus
littéraires sans nul doute; mais cela n’était pas pour le consoler.
Dans les _Jeudis de madame Charbonneau_, ou plutôt dans la _Semaine
des Familles_, car ce chapitre n’a point été recueilli dans le volume,
Pontmartin a raconté avec humour l’odyssée électorale du directeur de
la _Revue des Deux Mondes_. Il termine ainsi son récit:
Ce triste résultat étant facile à prévoir, dès la veille du scrutin,
je voulus en épargner à Strabiros[193] le déboire immédiat,
et je l’emmenai chez moi, à la campagne, dans un département
limitrophe[194]. Mon hospitalité fut très simple, telle que la
comportait la modicité de ma fortune, mais elle fut cordiale. On
était en plein mois de mai, et le printemps eut, cette année-là, des
magnificences charmantes. Partout des fleurs, des eaux vives, des
oiseaux sous la feuillée, une verdure exubérante, de frais ombrages,
de tièdes rayons, de splendides étoiles. En outre, pour adoucir les
ennuis de Strabiros, j’avais invité les convives qui, par leurs
goûts, leurs habitudes, leurs conversations, pouvaient lui être le
plus agréables. Il se déclara content de mon accueil et émerveillé de
ma maison de campagne; il admira surtout douze gros marronniers en
fleurs, symétriquement rangés devant ma façade. Ces marronniers, comme
ceux des Tuileries, ne produisent que des marrons d’Inde, que l’on
n’avait pas encore songé à utiliser pour faire de l’amidon. N’importe!
je vis que l’imagination de Strabiros en recevait une impression
profonde, et plus tard, lorsque, au retour de son expédition
aventureuse, il rentra dans sa spécialité et dans ses bureaux, cette
impression se formula dans les paroles suivantes qui résumèrent toute
sa reconnaissance et tous ses souvenirs:
«Comment, lorsqu’on a de si beaux marronniers, peut-on faire payer ses
articles[195]»
Si M. Buloz n’avait pu devenir député, Pontmartin restait toujours
conseiller général. Il eut, à ce titre, en 1851, à émettre un vote sur
une question de laquelle dépendaient les destinées de la France.
Dès le mois d’août 1850, cinquante-deux conseils généraux avaient
émis un vœu en faveur de la révision de la Constitution. En 1851, le
mouvement revisionniste s’accentua encore. L’échéance de mai 1852, à
mesure qu’elle se rapprochait, rendait ce mouvement plus vif et plus
général. C’était en effet à cette date que la Constitution de 1848
avait fixé l’élection d’un nouveau Président et la nomination d’une
nouvelle Assemblée. Au commencement de juillet, les pétitions en faveur
de la revision comptaient plus de treize cent mille signatures. Leur
discussion s’imposait. Les membres de la Législative l’abordèrent le
lundi 14 juillet. Le débat occupa la semaine entière. Le samedi 19,
on vota à la tribune au scrutin public, et par appel nominal. Sur
724 votants, il y eut pour la revision 446 suffrages, 278 contre. La
proposition avait donc obtenu une majorité de 168 voix; elle n’en était
pas moins rejetée, la Constitution exigeant, pour l’adoption, les trois
quarts des suffrages exprimés.
Cette majorité des trois quarts, elle existait dans le pays. On le
vit bien quelques semaines plus tard, lors de la réunion des conseils
généraux, 81 de ces conseils sur 89 se prononcèrent pour la revision.
Au conseil général du Gard, le 8 septembre, M. de Larcy proposa à
ses collègues d’émettre un vœu en faveur du retour à la monarchie
traditionnelle, héréditaire et représentative. Pontmartin et la
majorité du conseil se prononcèrent dans ce sens. «Je me souviens,
écrira-t-il trente ans plus tard, de cette séance et de ce vote. Nous
fûmes 27 contre 9[196]. M. de Larcy[197] déploya, dans cette discussion
très courtoise où ses antagonistes n’alléguaient que l’inconvénient
d’introduire la politique dans nos paisibles délibérations d’intérêt
local, une éloquence tour à tour entraînante et attendrie, une émotion
communicative, que l’on peut aujourd’hui appeler prophétique. Ah! quel
cœur vraiment français ne saignerait en songeant à cette effroyable
série de catastrophes, d’humiliations, de malheurs et de crimes que
la France eût évitée, si ce vœu, exprimé dans une de ses assemblées
départementales, fût devenu l’expression de la volonté nationale,
parlant assez haut pour rendre également impossibles les violences
d’un coup d’Etat et les criminelles entreprises de la République
démagogique[198].»
* * * * *
Au mois d’octobre, Pontmartin ne partit point pour Paris, comme il
était dans l’habitude de le faire depuis quelques années. Il venait
pourtant d’y arrêter, au numéro 10 de la rue Laffitte, un nouvel et
plus grand appartement, avec l’espoir d’y faire enfin une installation
complète en famille. Cette installation complète et définitive
n’avait pu encore avoir lieu, madame de Pontmartin ayant été presque
toujours retenue à la campagne par la santé de son fils[199]. Quand
il était seul à Paris, Pontmartin pendant les années que nous venons
de raconter, était obligé de prendre ses repas au restaurant, ce qui,
après tout, pour un journaliste et un brillant causeur comme lui,
n’était ni sans profit, ni sans agrément. Il déjeunait presque tous les
jours, passage de la Madeleine, à la taverne de Richard-Lucas, où l’on
mangeait à bon marché d’excellents rosbifs en excellente compagnie.
Chaque matin, le rédacteur de l’_Opinion publique_ avait le plaisir de
s’y rencontrer avec plusieurs députés de la droite, MM. de Tréveneuc,
de Belvèze, de Voisins, de Kerdrel, le général Lebreton, et aussi
avec un amiral, l’amiral Coupvent des Bois, et un acteur du Gymnase,
Bressant, le délicieux Bressant, alors dans tout l’éclat de sa seconde
jeunesse. Ces convives, tout au moins les députés de la droite, il
n’allait plus les retrouver, en rentrant à Paris. Il y arriva le 2
décembre 1851, le soir du coup d’État, ce qui lui valut, ainsi qu’à
tous ses compagnons de voyage, d’être consigné à la gare jusqu’au
lendemain matin. C’est du reste tout le dommage qu’il eut à subir.