Le jeudi 22 juin, le Théâtre-Français donna la première représentation

d’_Il ne faut jurer de rien_, d’Alfred de Musset. Pontmartin y

assistait. La pièce fut jouée en perfection par Provost, Brindeau, Got,

Mirecourt, mesdames Mante et Amédine Luther. Les spectateurs étaient

trop distraits pour écouter ce dialogue exquis, pour apprécier cette

merveilleuse interprétation. La guerre civile était dans l’air, et le

très spirituel Louis de Geofroy qui, en attendant d’être un diplomate

d’une rare distinction, écrivait dans la _Revue des Deux Mondes_, dit à

Pontmartin et à ses amis, en entrant dans leur loge: «Pardon! On peut

jurer de quelque chose; c’est que, demain matin, on se battra dans la

rue.»

Le lendemain matin, en effet, Paris commençait à se couvrir de

barricades. Le rappel, battu à neuf heures pour la garde nationale,

fut à onze heures suivi de la générale. Pontmartin s’empressa de se

rendre à son poste. Dans cette première journée, la première légion

subit des pertes sensibles à l’attaque d’une barricade élevée faubourg

Poissonnière, à la hauteur de la caserne de la Nouvelle-France. Le

soir, la sixième compagnie dut prendre quelques heures de repos dans

la cour de la mairie du premier arrondissement. Le long de cette cour

vaste et mélancolique, de grandes bottes de paille, étendues sur le

pavé, s’étaient transformées en lit de camp où reposaient des rangs

pressés de dormeurs; quand la couche de paille était assez épaisse,

le lit avait deux étages, et chacun de ces deux étages un habitant.

Sans distinction de grade et d’épaulettes, le caporal ronflait sous le

voltigeur, et le sergent sous le caporal. Pontmartin, et avec lui une

vingtaine de gardes nationaux, écrivains, artistes, hommes du monde,

veillaient, groupés autour d’un gigantesque bol de punch et devisant

des événements. Il a décrit, dans _le Capitaine Garbas_, cette nuit

du 23 juin 1848, qui précéda la plus sanglante des quatre sanglantes

journées.

Ce n’était pas, dit-il, une de ces belles nuits d’été, où Dieu fait

ruisseler sur l’azur du ciel des myriades d’étoiles, comme les seuls

diamants dignes de sa puissance infinie; une de ces nuits limpides,

douces harmonies de la vie des champs, poétiques compagnes de voyage,

faites de vagues murmures, de vagues silences, de vagues parfums, des

mille frémissements de la nature endormie: c’était une nuit sombre et

troublée, où nos passions se faisaient sentir jusque dans le calme

universel. Le ciel, pluvieux et froid malgré la saison, n’avait

aucune des splendeurs de l’été; quelques rares étoiles, frissonnantes

et mouillées, paraissaient et disparaissaient sous les nuages,

comme nos débiles espérances sous le voile funèbre des calamités

publiques. De temps à autre, un coup de fusil retentissait, isolé,

perdu dans l’espace; puis à intervalles réguliers, on entendait le

cri des factionnaires: _Sentinelles, prenez garde à vous!_ s’élever,

se répondre, se croiser, s’éloigner, s’affaiblir et se perdre dans

les rues désertes. Ce qui rend les autres nuits si belles, c’est que

l’homme s’y cache et s’y tait; ce qui rendait celle-là si sombre,

c’est que l’homme y apparaissait partout, à l’imagination et à

l’oreille, au regard et à la pensée.

La trève fut de courte durée; dès quatre heures du matin, le samedi 24,

la lutte recommença.

A l’extrémité nord de la rue du Faubourg-Poissonnière, près du jardin

Pauwels[176], les insurgés avaient construit une barricade, précédée

d’un fossé palissadé, et dont les assises de pavés s’accumulaient en

montagne contre la grille de la barrière. Ils occupaient les bâtiments

de l’octroi et quelques maisons voisines: plus loin leurs tirailleurs

s’abritaient derrière les pierres du clos Saint-Lazare, où commençait à

s’élever l’hôpital de la République, ci-devant Louis-Philippe, depuis

de La Riboisière. Cette position était défendue de tous côtés par des

barricades, rue Bellefond, rue des Petits-Hôtels, rue d’Hauteville, et

se reliait avec la barrière Rochechouart et les barricades du faubourg

Saint-Denis. C’était une véritable forteresse, contre laquelle vinrent

se briser, jusqu’à trois heures de l’après-midi, tous les efforts du

2^e bataillon de la 1^{re} légion. A ce moment, il fut rallié par le

général Lebreton, accompagné d’un parc d’artillerie. Au signal de trois

coups de canon le bataillon s’élance. Une lutte furieuse s’engage.

La 6^e compagnie, toujours commandée par l’intrépide lieutenant Paul

Rattier[177], voit décimer ses rangs. Aux côtés de Pontmartin le brave

caporal Émile Charre, un caporal plusieurs fois millionnaire, tombe

pour ne plus se relever. La barricade enfin est emportée. Restait le

clos Saint-Lazare. Il fallut en faire le siège, qui absorba presque

toute la journée du dimanche 25, et auquel le 2^e bataillon de la

1^{re} légion, placé ce jour-là sous les ordres de Lamoricière, prit

encore une part importante.

* * * * *

A la fin de juillet, Pontmartin partit pour les Angles, afin d’y

prendre quelques vacances; mais la politique, qu’il avait peut-être

cru fuir en quittant Paris, l’attendait en province. Depuis 1844,

il représentait le canton de Villeneuve au Conseil général du Gard.

Ses amis lui firent un devoir d’accepter la candidature, lors du

renouvellement qui eut lieu au mois d’août. Il fut nommé, après une

lutte très vive; mais son élection fut annulée pour erreur commise

dans le compte des voix. Deux mois après, il lui fallait batailler de

nouveau; cette fois du moins le succès fut complet.

V

«La France est une nation qui s’ennuie[178]», avait dit un jour

Lamartine sous la monarchie de Juillet. Elle n’avait plus maintenant

le temps de s’ennuyer. C’était chaque matin une surprise nouvelle.

Le 10 décembre, le prince Louis Bonaparte était élu à la Présidence:

le 20 décembre, un légitimiste pur, l’_alter ego_ de Berryer, M. de

Falloux était nommé ministre de l’Instruction publique, et bientôt sa

table et ses salons réunissaient la fine fleur de la réaction. Le 17

janvier 1849, il donna un grand dîner au prince-président. L’_Opinion

publique_ nous a conservé la liste des convives. La voici: le prince

Louis Bonaparte, l’archevêque de Paris[179], le curé des Quinze-Vingts,

qui avait recueilli M^{gr} Affre au 25 juin, MM. Thiers, Molé, Berryer,

Victor Hugo, duc de Noailles, maréchal Bugeaud, Villemain, Cousin,

Viennet, Saint-Marc Girardin, marquis de La Rochejaquelein, marquis de

Maillé, Changarnier, marquis de Pastoret, général Baraguey d’Hilliers,

marquis de Barthélemy, duc de Rauzan, duc de Mouchy[180]:

D’anti-républicains c’était un fort bon plat,

Grande fut la colère sur les bancs de la gauche. Armand Marrast

surtout, le _marquis de la République_, ne pouvait digérer ce dîner

où il y avait eu tant de marquis.—«Il n’y avait pas un républicain!»

s’écria-t-il,—«Quoi! répliquait le journal de Pontmartin, pas même le

Président de la République[181]!»

Si Pontmartin n’était pas des dîners de M. de Falloux, il lui arrivait

fréquemment d’assister aux réceptions qui avaient lieu à l’hôtel de

la rue de Grenelle. «J’y vis affluer, dit-il dans ses _Souvenirs d’un

vieux critique_, tous ceux que le péril commun unissait dans une même

pensée de salut—ou de sauvetage. Le général de Saint-Priest y amenait

le comte d’Escuns; M. de Circourt y causait avec M. d’Andigné, les

académiciens avec les douairières, Poujoulat, Nettement, Laurentie,

Adolphe Sala, Lourdoueix, tous les députés royalistes, toute la

rédaction de l’_Union_, de la _Gazette de France_ et de l’_Opinion

publique_, s’y rencontraient avec MM. Cousin, Mignet, Saint-Marc

Girardin, Vitet, Patin, Marmier, et les universitaires. Si les titres

n’avaient pas été abolis par la plus naïve des républiques, on aurait

pu tapisser de parchemins authentiques toute la rue de Grenelle et tous

les salons du ministère. Je me souviens même d’un petit détail assez

curieux. Comme cette abolition des titres n’était pas prise au sérieux,

le citoyen ministre avait recommandé aux citoyens huissiers d’annoncer

chaque visiteur avec la qualification qu’il se donnerait; si bien que,

un soir, les huissiers annoncèrent madame la baronne Durand et M. de

Montmorency[182].»

Des liens d’amitié et de famille rattachaient à M. de Falloux le

rédacteur de l’_Opinion publique_. Ce dernier eut l’idée d’utiliser

ces bonnes relations au profit de Jules Sandeau. En 1849, Jules

Sandeau était pauvre. Il avait publié déjà le meilleur de son

œuvre, _Marianna_, _le Docteur Herbeau_, _Catherine_, _Madeleine_,

_Mademoiselle de la Seiglière_; mais, en ce temps-là, un roman

rapportait mille francs à son auteur, et il lui fallait deux ans pour

atteindre une seconde édition. Pontmartin demanda pour l’auteur de

_Marianna_ un emploi de bibliothécaire. Sa requête reçut un favorable

accueil, et le ministre le pria de lui amener son ami. L’audience

fut la plus satisfaisante du monde. M. de Falloux et Jules Sandeau

étaient, dans un milieu bien différent, deux natures également fines et

délicates; ils s’entendirent à merveille. En adressant au romancier de

chaleureux compliments au sujet du _Docteur Herbeau_ et de _Catherine_,

les félicitations du ministre tombèrent si juste, qu’elles prouvèrent

qu’il l’avait lu et ne l’avait pas oublié. Pontmartin avait donc lieu

d’espérer une heureuse solution; mais le guignon s’en mêla; M. de

Falloux tomba malade quelques jours après; lui-même partit pour le

Midi, et, quand il revint, le ministre avait donné sa démission[183].

VI

Si chacune des œuvres de Jules Sandeau lui rapportait en moyenne un

millier de francs, Pontmartin, au mois d’avril 1849, publia un roman en

trois volumes, qui, au lieu de lui être payé 3 000 francs, lui coûta

précisément cette somme.

Le premier volume des _Mémoires d’un notaire_ avait paru dans la

_Mode_ d’octobre à décembre 1847. Dès le mois de novembre, un des

collaborateurs de la revue royaliste, très brillant officier et

romancier de talent, M. de Gondrecourt[184], avait offert à Pontmartin

de le présenter à son éditeur Alexandre Cadot[185], qui était le

libraire en vogue, au moins pour les romans, lesquels paraissaient

alors en volumes in-octavo, dits de _cabinet de lecture_. «Il paye

peu, mais exactement», avait ajouté Gondrecourt. Pontmartin avait été

obligé de décliner son aimable proposition. La veille, chez Véry, le

vicomte Édouard Walsh lui avait dit, après force félicitations: «Il

ne tient qu’à vous, mon cher ami, de faire une bonne œuvre et deux

heureux: l’imprimeur et le metteur en pages de la _Mode_, tous deux

chargés de famille, seraient bien reconnaissants si vous leur accordiez

la propriété de votre roman. Ils l’imprimeraient en volumes au fur et

à mesure, ils n’auraient pas d’autres frais que leur travail, et ils

toucheraient les bénéfices.» Pontmartin avait répondu _oui_, et c’est

ce _oui_ qui devait lui coûter mille écus.

Ravis de leur bonne fortune, le metteur en pages et l’imprimeur

s’étaient hâtés de composer le premier volume; ils y avaient même

ajouté, à l’insu de l’auteur, _Napoléon Potard_. Quand éclata la

révolution de Février, qui fut meurtrière pour la _Mode_, pris de

peur, ils vinrent dire à Pontmartin d’un air navré qu’ils n’avaient

pas de quoi acheter le papier et payer les frais nécessaires et ils

le supplièrent de se mettre en leurs lieu et place en se chargeant

de tous les frais et en recueillant tous les bénéfices.—Soit, dit

encore Pontmartin. Il s’était remis à son roman, et il en écrivit

les deux derniers volumes à travers l’affolement des rappels, des

émeutes, des rassemblements continuels, des nuits de corps de garde,

et aussi au milieu des tracas et des soins de toute sorte que lui

causaient la fondation et la rédaction en chef de l’_Opinion publique_.

Ses deux persécuteurs imprimaient toujours, faisant les morceaux

doubles et s’inquiétant très peu d’augmenter les frais, dès l’instant

qu’ils n’étaient plus à leur charge. Le jour où ils lui présentèrent

l’addition, le chiffre rond était de 3 000 francs[186].

Après s’être exécuté sans trop se plaindre, il fit, à ses risques

et périls, paraître ses trois volumes. qui arrivaient du reste

en un mauvais moment, à la veille des élections de l’Assemblée

législative[187], alors que la presse, les électeurs—et les lecteurs

étaient tout entiers à ces élections. Dans les _Épisodes littéraires_,

où il fait vraiment trop bon marché de lui-même, de son journal et de

ses livres, il lui plaît de dire que son roman ne vaut pas le diable.

Il est bien vrai que, conçu à une époque où Eugène Sue et Alexandre

Dumas avaient mis à la mode les romans-feuilletons en huit et dix

volumes, son livre repose sur une donnée étrange, invraisemblable,

impossible. Les _Mémoires_ de l’honnête Calixte Ermel, le notaire de

la rue Banasterie, ne sont rien moins que le récit d’une vengeance

avignonnaise, auprès de laquelle pâlissent toutes les vendettes de la

Corse et qui se transmet, pendant quatre-vingt-dix ans, de génération

en génération; vengeance surhumaine, armant les bras de meurtriers qui

ne sont pas nés encore, contre des victimes que l’avenir verra naître.

Encore une fois, cette donnée ne se peut admettre; cette vengeance,

datée du 10 octobre 1756, qui ne doit finir que le 10 octobre 1846,

nous nous refusons à y croire. Mais sur cette trame grossière, l’auteur

a dessiné d’élégantes broderies; sur ce sauvageon il a greffé de

gracieux épisodes. Deux surtout sont particulièrement remarquables,

celui qui sert d’exposition à l’ouvrage, et celui qui a pour titre la

_Chasse aux Chimères_. Dans le premier, l’auteur a tracé les portraits

de trois jeunes filles, Antoinette Margerin, Julie Thibaut et Clotilde

de Perne,—la future vicomtesse de Varni, celle dont le testament

donnera ouverture aux drames qui vont suivre. Sœurs d’amitié, types

de trois classes: la bourgeoisie, le peuple, la noblesse, elles sont

belles de beautés différentes, nobles également, mais différemment

nobles d’esprit comme de cœur: trois délicieuses têtes baignées d’air

et de lumière et encadrées dans un paysage plein de couleur et d’éclat.

La _Chasse aux Chimères_ est un joli tableau de chevalet, l’histoire du

mariage de Delphine de Malaucène avec Raymon de Varni, la raison, la

sagesse et la prose épousées devant notaire par l’imagination, le rêve

et la poésie. Ces intermèdes, si réussis soient-ils, ne laissent pas du

reste de désorienter un peu le lecteur, le spectateur, si vous l’aimez

mieux. On lui parle de le mener à l’Ambigu, on lui promet un bon gros

mélodrame, et chaque acte lui offre des scènes d’un sentiment très fin

et très délicat. Il croyait aller au boulevard, et il se trouve qu’il

est à la Comédie-Française. La désillusion après tout n’avait rien de

pénible. Le public ne devait pas tarder à goûter ce livre où tant de

qualités demandent grâce pour les défauts. Les _Mémoires d’un notaire_

ont eu de nombreuses éditions.

VII

Ils avaient paru, je l’ai dit, en pleine bataille électorale, à la

veille des élections de mai 1849. A peine étaient-ils à la vitrine des

libraires, que Pontmartin était obligé d’aller _en Avignon_, non pour y

poser sa candidature, mais pour y soutenir celle... de M. Buloz.

M. Buloz, en apparence un des _vaincus de Février_, avait été en

réalité un des _vainqueurs_. C’est de 1848, en effet, que date vraiment

la fortune de sa Revue. Il comprit tout de suite qu’une réaction allait

se produire, qu’elle grandirait de jour en jour et qu’elle compterait

bientôt dans ses rangs tous les honnêtes gens et les gens d’esprit.

Il fit résolument campagne contre les idées et contre les hommes du

gouvernement nouveau. Sa haine contre la République égalait celle de

Pontmartin lui-même, qu’il prit alors en particulière affection. Il

confia la rédaction de sa chronique politique à un monarchiste, M.

Saint-Marc Girardin. En attendant d’ouvrir la _Revue des Deux Mondes_

à Louis Veuillot[188] et à M. de Falloux[189], il recommandait à ses

lecteurs les _Lettres de Beauséant_, du baron de Syon, que ses liens de

parenté avec les Lafayette n’empêchaient pas de préférer aux idées du

héros des deux mondes les doctrines du comte Joseph de Maistre.

Devenu décidément homme politique, M. Buloz voulut être député.

Comme sa femme était de Cavaillon, il lui parut que sa candidature

irait toute seule dans le Comtat, surtout si elle était patronnée

par Pontmartin. Celui-ci ne pouvait lui refuser son concours, et il

fut convenu qu’ils partiraient ensemble pour Avignon dans la seconde

quinzaine d’avril.

Lorsqu’ils arrivèrent, deux listes étaient déjà en présence: la liste

_blanche_, avec MM. d’Olivier, Bourbousson, Granier, de Bernardi et

Léo de Laborde;—la liste _rouge_, avec les citoyens Alphonse Gent,

Elzéar Pin, Eugène Raspail, Dupuy (d’Orange) et Dupuy (de Cavaillon).

Une troisième liste fut formée, qui comprenait, avec deux des noms de

la première, ceux de MM. Granier et Bourbousson, légèrement teintés de

bleu, les noms de deux jeunes gens, Léopold de Gaillard[190] et Gaston

de Raousset-Boulbon[191], qui venaient de faire une magnifique campagne

dans la _Commune_ d’Avignon, journal royaliste et décentralisateur,

M. Buloz fut admis à prendre place sur cette troisième liste, dite

_libérale_.

Quelques jours avant le vote, Léopold de Gaillard, qui avait obtenu 28

000 voix aux élections d’avril 1848[192], et dont la popularité faisait

toute la force de la liste _libérale_, retira sa candidature. Celle de

M. Buloz n’avait plus dès lors aucune chance.

Le 13 mai, les candidats de la liste _blanche_ eurent de trente-deux

à vingt-sept mille voix, ceux de la liste _rouge_ en eurent de

vingt-six à vingt-cinq mille. M. Buloz recueillit 2 736 voix,—les plus

littéraires sans nul doute; mais cela n’était pas pour le consoler.

Dans les _Jeudis de madame Charbonneau_, ou plutôt dans la _Semaine

des Familles_, car ce chapitre n’a point été recueilli dans le volume,

Pontmartin a raconté avec humour l’odyssée électorale du directeur de

la _Revue des Deux Mondes_. Il termine ainsi son récit:

Ce triste résultat étant facile à prévoir, dès la veille du scrutin,

je voulus en épargner à Strabiros[193] le déboire immédiat,

et je l’emmenai chez moi, à la campagne, dans un département

limitrophe[194]. Mon hospitalité fut très simple, telle que la

comportait la modicité de ma fortune, mais elle fut cordiale. On

était en plein mois de mai, et le printemps eut, cette année-là, des

magnificences charmantes. Partout des fleurs, des eaux vives, des

oiseaux sous la feuillée, une verdure exubérante, de frais ombrages,

de tièdes rayons, de splendides étoiles. En outre, pour adoucir les

ennuis de Strabiros, j’avais invité les convives qui, par leurs

goûts, leurs habitudes, leurs conversations, pouvaient lui être le

plus agréables. Il se déclara content de mon accueil et émerveillé de

ma maison de campagne; il admira surtout douze gros marronniers en

fleurs, symétriquement rangés devant ma façade. Ces marronniers, comme

ceux des Tuileries, ne produisent que des marrons d’Inde, que l’on

n’avait pas encore songé à utiliser pour faire de l’amidon. N’importe!

je vis que l’imagination de Strabiros en recevait une impression

profonde, et plus tard, lorsque, au retour de son expédition

aventureuse, il rentra dans sa spécialité et dans ses bureaux, cette

impression se formula dans les paroles suivantes qui résumèrent toute

sa reconnaissance et tous ses souvenirs:

«Comment, lorsqu’on a de si beaux marronniers, peut-on faire payer ses

articles[195]»

Si M. Buloz n’avait pu devenir député, Pontmartin restait toujours

conseiller général. Il eut, à ce titre, en 1851, à émettre un vote sur

une question de laquelle dépendaient les destinées de la France.

Dès le mois d’août 1850, cinquante-deux conseils généraux avaient

émis un vœu en faveur de la révision de la Constitution. En 1851, le

mouvement revisionniste s’accentua encore. L’échéance de mai 1852, à

mesure qu’elle se rapprochait, rendait ce mouvement plus vif et plus

général. C’était en effet à cette date que la Constitution de 1848

avait fixé l’élection d’un nouveau Président et la nomination d’une

nouvelle Assemblée. Au commencement de juillet, les pétitions en faveur

de la revision comptaient plus de treize cent mille signatures. Leur

discussion s’imposait. Les membres de la Législative l’abordèrent le

lundi 14 juillet. Le débat occupa la semaine entière. Le samedi 19,

on vota à la tribune au scrutin public, et par appel nominal. Sur

724 votants, il y eut pour la revision 446 suffrages, 278 contre. La

proposition avait donc obtenu une majorité de 168 voix; elle n’en était

pas moins rejetée, la Constitution exigeant, pour l’adoption, les trois

quarts des suffrages exprimés.

Cette majorité des trois quarts, elle existait dans le pays. On le

vit bien quelques semaines plus tard, lors de la réunion des conseils

généraux, 81 de ces conseils sur 89 se prononcèrent pour la revision.

Au conseil général du Gard, le 8 septembre, M. de Larcy proposa à

ses collègues d’émettre un vœu en faveur du retour à la monarchie

traditionnelle, héréditaire et représentative. Pontmartin et la

majorité du conseil se prononcèrent dans ce sens. «Je me souviens,

écrira-t-il trente ans plus tard, de cette séance et de ce vote. Nous

fûmes 27 contre 9[196]. M. de Larcy[197] déploya, dans cette discussion

très courtoise où ses antagonistes n’alléguaient que l’inconvénient

d’introduire la politique dans nos paisibles délibérations d’intérêt

local, une éloquence tour à tour entraînante et attendrie, une émotion

communicative, que l’on peut aujourd’hui appeler prophétique. Ah! quel

cœur vraiment français ne saignerait en songeant à cette effroyable

série de catastrophes, d’humiliations, de malheurs et de crimes que

la France eût évitée, si ce vœu, exprimé dans une de ses assemblées

départementales, fût devenu l’expression de la volonté nationale,

parlant assez haut pour rendre également impossibles les violences

d’un coup d’Etat et les criminelles entreprises de la République

démagogique[198].»

* * * * *

Au mois d’octobre, Pontmartin ne partit point pour Paris, comme il

était dans l’habitude de le faire depuis quelques années. Il venait

pourtant d’y arrêter, au numéro 10 de la rue Laffitte, un nouvel et

plus grand appartement, avec l’espoir d’y faire enfin une installation

complète en famille. Cette installation complète et définitive

n’avait pu encore avoir lieu, madame de Pontmartin ayant été presque

toujours retenue à la campagne par la santé de son fils[199]. Quand

il était seul à Paris, Pontmartin pendant les années que nous venons

de raconter, était obligé de prendre ses repas au restaurant, ce qui,

après tout, pour un journaliste et un brillant causeur comme lui,

n’était ni sans profit, ni sans agrément. Il déjeunait presque tous les

jours, passage de la Madeleine, à la taverne de Richard-Lucas, où l’on

mangeait à bon marché d’excellents rosbifs en excellente compagnie.

Chaque matin, le rédacteur de l’_Opinion publique_ avait le plaisir de

s’y rencontrer avec plusieurs députés de la droite, MM. de Tréveneuc,

de Belvèze, de Voisins, de Kerdrel, le général Lebreton, et aussi

avec un amiral, l’amiral Coupvent des Bois, et un acteur du Gymnase,

Bressant, le délicieux Bressant, alors dans tout l’éclat de sa seconde

jeunesse. Ces convives, tout au moins les députés de la droite, il

n’allait plus les retrouver, en rentrant à Paris. Il y arriva le 2

décembre 1851, le soir du coup d’État, ce qui lui valut, ainsi qu’à

tous ses compagnons de voyage, d’être consigné à la gare jusqu’au

lendemain matin. C’est du reste tout le dommage qu’il eut à subir.

Armand de Pontmartin, sa vie et ses oeuvres, 1811-1890 · 第 8 / 35 段