avait porté un coup dont elle ne devait pas se relever. N’ayant plus
Louis-Philippe à cribler de ses épigrammes, elle avait perdu sa raison
d’être. M. Edouard Walsh, directeur plein d’entrain et de verve
mondaine, aurait peut-être pu la soutenir; mais, à la suite d’un riche
mariage, il avait passé la main à un M. de J..., qui avait tout ce
qu’il fallait pour changer la retraite en débâcle et en déroute. Elle
ne vivait plus que d’une vie précaire, logeant le diable en sa bourse,
et voyant s’éloigner l’un après l’autre ses meilleurs rédacteurs.
Seuls, Nettement et Pontmartin lui restèrent fidèles, bien qu’elle eût
cessé de les payer. De 1848 à 1850, Pontmartin y donna de nombreuses
chroniques, parlant de tout, de littérature, d’art, de politique,
passant du Théâtre-Français au Salon de peinture[138], rendant compte
un jour des _Mémoires d’Outre-Tombe_, de Chateaubriand[139], un autre
jour des _Confessions d’un révolutionnaire_, de Proudhon[140], mêlant à
ses chroniques parisiennes des chroniques de province, et, dans toutes,
affirmant hautement sa foi monarchique. Malheureusement, publiés dans
la _Mode_, ces articles ressemblaient à des feux d’artifice tirés dans
une cave. Il fallait trouver autre chose: Alfred Nettement et Armand de
Pontmartin se résolurent à fonder un journal quotidien.
Dans ses _Épisodes littéraires_[141], Pontmartin a raconté la
naissance et la mort de l’_Opinion publique_. Le ton épigrammatique
de ce chapitre serait de nature à donner le change sur la valeur de
la feuille dont il fut l’un des rédacteurs en chef, sur les services
qu’elle rendit, sur le rôle à la fois si honorable et si brillant qu’y
joua Pontmartin lui-même. Je voudrais, dans les pages qui vont suivre,
faire mieux connaître un journal qui a eu son heure d’éclat; qui, dans
un temps où la presse n’était pas sans gloire, où les journalistes
s’appelaient Louis Veuillot, Laurentie, Emile de Girardin, Lamartine,
Proudhon, Eugène de Genoude[142], Silvestre de Sacy, Saint-Marc
Girardin, John Lemoinne, a marqué sa place au premier rang.
II
Le 27 mars 1848, eut lieu, chez Alfred Nettement[143], rue de
Monceau-du-Roule, une petite réunion, à laquelle il avait convoqué
Armand de Pontmartin, Théodore Muret[144], l’un des plus anciens
rédacteurs de la _Mode_, et Adolphe Sala, ex-officier de la garde
royale, démissionnaire en 1830, compromis en 1832 dans le procès du
_Carlo-Alberto_, et qui, depuis, s’était occupé d’affaires, sans
abandonner la politique. On tint conseil. Entre les deux principaux
organes du parti légitimiste, il y avait évidemment une place à
prendre, pour un journal plus jeune d’idées, plus vif d’allures que
l’_Union_[145], moins absorbé que la _Gazette de France_ par l’étude
abstraite des théories philosophiques et politiques. De cela nos
quatre amis tombèrent aisément d’accord, et ils se dirent: «Faisons un
journal.»
Aussi bien, rien n’était plus facile. Il ne s’agissait que d’aller
chez un imprimeur,—avec de l’argent toutefois. Mais il en fallait si
peu! assez seulement pour payer les frais de composition et de tirage
du premier numéro, et, en mettant les choses au pis, des cinq ou six
suivants. Ce serait affaire aux abonnés—ils ne pouvaient manquer de
venir—de faire le reste.
Les premiers fonds furent fournis par des amis de Nettement, le duc
des Cars, M. de Saint-Priest, M. d’Escuns. Un imprimeur royaliste,
M. Brière, rue Sainte-Anne, très lié avec Théodore Muret, offrit ses
presses. Il fallait un bureau. Pour n’avoir pas à payer de loyer,
on accepta l’hospitalité de la _Mode_, qui avait quitté la rue
Neuve-des-Bons-Enfants et qui occupait alors, au numéro 25 de la rue
du Helder, un petit local dans le fond de la cour, au rez-de-chaussée,
avec une pièce fort étroite à l’entresol. Entre temps, on s’était mis
d’accord sur le titre: le journal s’appellerait l’_Opinion publique_.
Restait à trouver un gérant, c’est-à-dire un brave homme prêt à faire
de la prison toutes les fois qu’il le faudrait. On l’avait sous la main
dans la personne d’un Vendéen, combattant de 1832, M. P. Voillet, qui
avait déjà fait sous Louis-Philippe plusieurs séjours à Sainte-Pélagie,
pour le compte de la _Mode_, et qui ne demandait qu’à recommencer.
On avait un titre, un imprimeur, un bureau, un gérant. Le 2 mai 1848,
deux jours avant la réunion de l’Assemblée nationale, le premier numéro
parut avec cet en-tête:
RÉDACTEURS EN CHEF
_Politique_: M. ALFRED NETTEMENT.
_Littérature_: M. A. DE PONTMARTIN.
Le journal[146], au début, se faisait d’une assez drôle de façon. Dans
la journée, la salle de rédaction était presque toujours vide. Le soir,
elle se remplissait d’amis, de députés de la droite, qui venaient
aux nouvelles ou qui en apportaient. On fumait beaucoup, on causait
davantage encore. Cependant dix heures et demie, onze heures sonnaient
à la pendule: «Voyons, messieurs, disait gravement Théodore Muret, il
faut laisser Nettement faire son grand article.»
De quart d’heure en quart d’heure, le sage Muret reproduisait sa
motion. Enfin, sur le coup de minuit, on se retirait. Resté seul,
Nettement se mettait à la besogne. Il couvrait de sa grande écriture de
nombreux feuillets, dont le metteur en pages s’emparait vite au fur et
à mesure de leur achèvement. Après son grand article, il en composait
un second, puis quelquefois un troisième. On finissait toujours par
paraître, mais on manquait souvent le chemin de fer. L’accident du
reste ne causait pas grande émotion. «Ah çà! messieurs, se bornait-on à
dire, le journal n’est pas encore parti ce matin; il faudrait pourtant
s’arranger différemment.»
Les lettres des abonnés de province se succédaient alors, toutes
conçues à peu près dans les mêmes termes: «Monsieur le rédacteur, je me
suis abonné à votre excellent journal, et je vous avoue que c’est dans
l’intention de le recevoir. S’il ne me manquait qu’une fois de temps en
temps, passe; mais il me manque deux ou trois fois par semaine. C’est
un accident, je le veux bien; mais comment se fait-il qu’il soit si
fréquent[147]?»
Eh bien! le journal, malgré tout, prospérait. S’il était fait un
peu à la diable, il ne laissait pas d’être très bien fait. Outre ses
grands articles, Alfred Nettement donnait chaque jour sous ce titre:
_Impressions à la Chambre_, la physionomie de la séance de l’Assemblée.
Armand de Pontmartin publiait des _Chroniques de Paris_, qui étaient
les plus spirituelles du monde. La politique, à ce moment, n’était
pas renfermée tout entière dans l’enceinte du Palais-Bourbon; elle
était partout, dans les cafés, sur la place publique, à la Bourse et
sur les boulevards. Théodore Muret et Adolphe Sala avaient charge de
recueillir tous les bruits, de multiplier les _échos_, et, à côté de
la physionomie de la Chambre, de peindre la physionomie de la rue. Et
ainsi l’_Opinion publique_ avait les allures d’un petit journal autant
que d’une feuille sérieuse. C’était une _Gazette de France_ en pleine
jeunesse, une _Quotidienne_ de vingt ans.
Après les journées de Juin, trois écrivains de réelle valeur, MM. de
Lourdoueix[148], Albert de Circourt[149] et Alphonse de Calonne[150]
vinrent renforcer la rédaction du journal. A la fin de 1848, après
huit mois seulement d’existence, l’_Opinion publique_ avait six mille
abonnés.
Le 28 mai 1849, elle transporta ses bureaux rue Taitbout, numéro 10.
Alfred Nettement venait d’être nommé à l’Assemblée législative par
les électeurs du Morbihan. La situation nouvelle qui lui était faite
ne pouvait manquer d’accroître encore l’importance de son journal.
Celui-ci pourtant, à cette heure-là même, traversait une crise grave.
Il ne suffit pas, pour qu’un journal vive et prospère, qu’il ait des
écrivains de talent, des abonnés, un public; besoin est qu’il ait
aussi un financier, un calculateur, et l’_Opinion publique_ n’en avait
pas. Si la rédaction était remarquable, l’administration n’était rien
moins que sage. On avait agrandi le format et on avait abaissé le prix
de l’abonnement. On avait multiplié, au delà de toute prudence, les
_Abonnements de propagande_. On publiait chaque jeudi un _Supplément
populaire_, qui était très onéreux. Un jour vint où il fallut bien
s’avouer que les recettes et les dépenses ne s’équilibraient plus.
Que faire? Suspendre le journal, au moment où son influence était en
progrès, alors qu’il rendait de véritables services? Il n’y fallait pas
songer. Relever le prix d’abonnement? C’était bien périlleux; c’était,
dans tous les cas, aller contre le but auquel tendaient les fondateurs,
qui avaient surtout voulu faire œuvre de propagande.
Adolphe Sala proposa de recourir à un moyen héroïque. «Nous ne
pouvons, dit-il, ni supprimer ni réduire les dépenses matérielles, les
frais d’employés. Impossible également de ne pas payer les feuilletons
et les articles en dehors. Reste la rédaction habituelle. Décidons
qu’elle sera gratuite. Que l’honneur de servir notre cause soit
notre seul salaire, et travaillons gratis tant qu’il plaira à Dieu.»
La motion fut votée à l’unanimité. Alfred Nettement et Pontmartin
restèrent rédacteurs en chef... sans appointements[151]. Et jamais ils
n’apportèrent plus de zèle, jamais ils ne fournirent plus de copie.
* * * * *
A quelque chose malheur est bon. Ne pouvant, faute de fonds,
s’adresser aux romanciers en vogue, aux feuilletonistes célèbres, les
directeurs de l’_Opinion publique_ ouvriront leurs colonnes aux talents
nouveaux, à ceux qui n’ont pas encore un nom, mais qui sont capables de
s’en faire un. Les _Jeunes_ seront toujours sûrs de trouver près d’eux
bon accueil. Un jour, c’est un jeune homme de dix-neuf ans qui apporte
rue Taitbout une nouvelle intitulée _la Vraie Icarie_ et signée _Pierre
du Terrail_. Elle est insérée sans retard[152] et il se trouve que,
ce jour-là, Pontmartin a présenté au public l’auteur des _Exploits de
Rocambole_ et de tant d’autres romans-feuilletons[153]. Un autre jour,
c’est Moland[154], destiné à devenir un de nos principaux médiévistes,
qui fait recevoir une suite d’articles sur la _Condition des savants
et des artistes au XIII^e siècle_. Comme Ponson du Terrail, Henri de
Pène[155] n’avait que dix-neuf ans, lorsque, au mois d’octobre 1849,
il se présenta aux bureaux du journal, où il est admis aussitôt comme
reporter. On lui confiera bientôt les petits théâtres, puis l’intérim
des grands, quand Alphonse de Calonne se trouvera, d’aventure, empêché.
Il publiera d’aimables proverbes, _Il n’y a pas de fumée sans feu et
de feu sans fumée_, ou encore _Jeunesse ne sait plus_. Au besoin, il
faisait l’article politique, et le premier-Paris ne l’effrayait pas. Le
premier de chaque mois, il rédigeait les _Tablettes du mois_ qui venait
de finir, et jamais on ne mit tant d’esprit dans un almanach:
Dans le calendrier lisez-vous quelquefois?
Barbey d’Aurevilly avait quarante ans sonnés en 1849, mais il pouvait
passer pour un _jeune_, puisqu’il était encore à peu près inconnu. Il
fit paraître dans l’_Opinion publique_ ses articles sur _les Prophètes
du passé_, sur Joseph de Maistre et M. de Bonald[156], et un peu plus
tard une étude sur _Marie Stuart_[157].
III
Pontmartin, au besoin, aurait pu se passer d’aides; il eût pu se
dispenser de chercher des collaborateurs. Il a donné à l’_Opinion
publique_, pendant cette campagne de quatre ans, plusieurs centaines
d’articles. Je ne crois pas qu’il y ait un autre exemple, dans la
presse littéraire, d’une pareille fécondité. Ces articles (sauf trois
sur les _Chansons de Béranger_), il n’a pas voulu les conserver et les
réunir, sans doute parce qu’_ils étaient trop_; peut-être aussi a-t-il
trouvé que la politique y tenait trop de place. J’estime qu’il a eu
tort.
Il y a politique et politique, comme il y a fagots et fagots. Celle
de Pontmartin était bonne et n’a rien perdu à vieillir. Avec lui,
d’ailleurs, tant il avait d’esprit, de bon sens et de belle humeur, la
politique même est encore de la littérature, et de la meilleure.
Les articles qu’il a écrits de 1848 à 1852 se peuvent diviser en
quatre séries bien distinctes, les Chroniques de Paris, les Causeries
musicales, les Causeries dramatiques et artistiques, et les Causeries
littéraires.
«Pour raconter heureusement sur les petits sujets, il faut trop de
fécondité, c’est créer que de railler ainsi et faire quelque chose
de rien.» Cette parole de La Bruyère pourrait servir d’épigraphe aux
_Courriers de Paris_ d’Armand de Pontmartin. C’est avec des riens
qu’il trouve moyen de composer ses plus jolies chroniques. Il prend,
par exemple, l’_Almanach national_ de MM. Guyot et Scribe, et avec
cet almanach il fait un article qui renferme les traits les plus
piquants et, à côté des anecdotes les plus drôles, les leçons les plus
sages[158]. Un autre jour,—c’était le 1^{er} janvier 1850,—assisté
de son collègue et ami maître Calixte Ermel, il publie, après l’avoir
préalablement ré-rédigé lui-même, le _Testament d’une défunte_, feu
l’année 1849. Jamais, depuis le _Légataire universel_ de Regnard,
on n’avait eu tant d’esprit par-devant notaire. Et la _Lettre d’un
représentant de province à un de ses amis_, et les _Bulletins de la
République... des lettres!_ Comme tout cela est vif, léger, aimable,
et comme, à la lecture de ces pages écrites de verve, le mot de M^{me}
de Sévigné vous revient vite à la mémoire: «Mes pensées, mon encre, ma
plume, tout vole!»
Les temps étaient durs, les craintes étaient grandes, la tristesse
était générale. Seul, un homme avait réussi à dérider les fronts,
à ramener le sourire sur les lèvres. Chaque matin, chaque soir, le
crayon de Cham[159] se chargeait de consoler les honnêtes gens, de
les rassurer, de les réjouir, en saisissant au vol le côté comique
de ces épisodes et de ces personnages, éphémères créations de la
nouvelle République. Les légendes étaient encore plus spirituelles
que les dessins. Un matin, c’était un bourgeois du Marais marchandant
un poisson et s’écriant: «J’aimerais autant qu’il ne fût pas de
la veille.» Le soir, c’était un pur, un humanitaire qui, pour
sauver le genre humain, demandait trois cent mille têtes, et à qui
l’imperturbable Cham répliquait: «Monsieur est coiffeur?»
Ce que le crayon de Cham fut alors pour tous les Parisiens, la plume
de Pontmartin le fut, au même moment, pour les lecteurs de l’_Opinion
publique_. L’écrivain et le dessinateur étaient doués l’un et l’autre
d’une incroyable facilité d’improvisation; ils rivalisaient aussi à
qui serait le plus _réactionnaire_ des deux. Un joyeux compagnon,
Auguste Lireux[160], avait tracé, au sortir des séances de l’Assemblée
constituante, de très piquants croquis des premiers élus du suffrage
universel. Cham joignit à son texte des _charges_ d’une étonnante
bouffonnerie, et de leur collaboration sortit un grand et beau volume,
qui était tout bonnement un chef-d’œuvre, l’_Assemblée nationale
comique_. Pourquoi la fantaisie n’est-elle pas venue au comte de
Noé d’illustrer les _Chroniques de Paris_ du comte de Pontmartin,
avec lequel il était lié? Nous aurions eu un livre aussi amusant
que l’_Assemblée nationale comique_ et qui aurait pu prendre pour
épigraphe: _Les bons comtes font les bons amis_.
Pontmartin, dans les _Souvenirs d’un vieux mélomane_, publiés en 1878,
a fait revivre pour nous l’âge héroïque de la musique dramatique,
ces temps qui semblent aujourd’hui perdus dans la brume des fictions
mythologiques, où Nourrit, Duprez, Levasseur, M^{lle} Falcon et
M^{me} Damoreau chantaient à l’Opéra, où M^{me} Malibran et M^{lle}
Sontag, Rubini, Lablache et Tamburini chantaient aux Italiens: _Tempi
passati!_... En 1849 et en 1850, la salle Ventadour et la vieille
salle de la rue Lepeletier comptaient encore d’admirables chanteurs.
Pontmartin se réserva, dans l’_Opinion publique_, le département de la
musique, et il écrivit dans son journal, sous le titre de _Causeries
musicales_, des pages où, après plus d’un demi-siècle, on croit
entendre comme un écho lointain de ces merveilleux opéras bouffes
qu’interprétaient alors Lablache, Mario et Ronconi, M^{me} Persiani
et M^{lle} Sophie Véra. Le Théâtre-Italien était son théâtre préféré.
Malheureusement, l’heure n’était plus à ces jouissances délicates, à
ces réunions mélodieuses. Les spectateurs se faisaient de plus en plus
rares, et souvent en sortant d’une représentation où _La Cenerentola_,
_Don Pasquale_, _Il Matrimonio segreto_ avaient été joués dans le
désert, il se demandait si son cher théâtre n’allait pas, d’ici à peu
de temps, fermer ses portes pour ne plus les rouvrir, si les électeurs
d’Eugène Sue et du citoyen de Flotte ne diraient pas bientôt aux
dilettantes, comme la fourmi de La Fontaine:
Vous chantiez, j’en suis fort aise;
Eh bien, _dansez_ maintenant!
Ses causeries sur le Théâtre-Italien, sur _La Gazza ladra_ ou
l’_Elisire d’Amore_, ont la tristesse d’une chose qui va finir et le
charme mélancolique d’un adieu.
Le critique théâtral de l’_Opinion publique_ était Alphonse de Calonne.
S’agissait-il cependant d’une _grande première_, de la comédie ou
du drame d’un poète, c’était Pontmartin qui en rendait compte. De
là, plusieurs _Causeries dramatiques_, sur la _Gabrielle_ d’Émile
Augier[161], le _Toussaint Louverture_, de Lamartine[162], la _Fille
d’Eschyle_, de Joseph Autran[163], le _Martyre de Vivia_, de Jean
Reboul[164].
Pontmartin avait fait deux _Salons_ à la _Mode_, celui de 1847 et
celui de 1848. Dans l’_Opinion publique_, il donne, à l’occasion, des
_Causeries artistiques_ où il apprécie tantôt les _Peintures du grand
escalier du Conseil d’État (Palais d’Orsay) par M. Chasseriau_[165],
tantôt les _Peintures monumentales de M. Hippolyte Flandrin à l’église
Saint-Paul de Nimes_[166], ou encore _la Nouvelle fontaine de Nimes et
les statues monumentales de Pradier_[167].
C’est le 1^{er} octobre 1849 que Sainte-Beuve entreprit sa campagne
des _Lundis_ au _Constitutionnel_. Le 11 février précédent, Pontmartin
avait inauguré ses _Causeries littéraires_ à l’_Opinion publique_.
Les principales sont consacrées à l’_Esclave Vindex_ et aux _Libres
Penseurs_ de Louis Veuillot, aux _Confidences_ et au _Raphaël_ de
Lamartine, à l’_Histoire du Consulat et de l’Empire_ de M. Thiers, au
_Journal de la Campagne de Russie en 1812_, par le duc de Fezensac, aux
romans de Jules Sandeau et à ceux de Charles de Bernard. Les Causeries
de 1851, écrites pour la plupart à Avignon et aux Angles, parurent sous
le titre de _Lettres d’un Sédentaire_. Elles sont au nombre de seize
et marquent un réel progrès dans le talent de l’auteur. Il a plus de
loisirs qu’à Paris, et il en profite; il ne craint pas d’entrer, quand
il le faut, dans de longs développements. Il a deux grands articles sur
les _Causeries du Lundi_[168], et ce n’est point à ceux-là sans doute
que pensait Sainte-Beuve quand il a reproché à Pontmartin de «ne pas se
donner le temps d’approfondir». Il en a trois sur Béranger[169], qui
soulèveront des orages lorsqu’ils seront réimprimés en 1855. Il en a
cinq sur les _Mémoires d’Outre-Tombe_[170], qui paraissaient alors pour
la première fois en librairie. Les glorieux _Mémoires_ eurent contre
eux, au moment de leur publication, la critique presque tout entière.
Vivant, Chateaubriand avait pour lui tous les critiques, petits et
grands. A deux ou trois exceptions près, ils se prononcèrent tous,
grands et petits, contre l’_empereur tombé_.
Sainte-Beuve _attacha le grelot_. Le 18 mai 1850, alors que les
_Mémoires_ n’avaient pas encore fini de paraître dans le feuilleton
de la _Presse_[171], il publia dans le _Constitutionnel_ un premier
article suivi, le 27 mai et le 30 septembre, de deux autres, tout
remplis, comme le premier, de dextérité, de finesse et, à côté de
malices piquantes, de sous-entendus perfides[172].
Pontmartin ne céda pas à ce subit reflux de gloire, à cette réaction
injuste et violente contre le grand écrivain. Il lui parut que le
Testament littéraire et politique de Chateaubriand ne devait pas être
cassé. Dans ses cinq articles, il établit avec force le mal fondé
des moyens de nullité invoqués par les adversaires, et il n’hésita
pas à dire que «les _Mémoires d’Outre-Tombe_ étaient un des plus
étonnants chefs-d’œuvre de notre littérature, ou plutôt de toutes les
littératures».
Ce sera l’honneur de Pontmartin d’avoir mis ainsi à leur vrai rang
les immortels _Mémoires_, d’en avoir parlé dès le premier jour comme
en parlera la postérité, d’avoir eu raison, ce jour-là, contre
Sainte-Beuve et contre tous les critiques de son temps.
J’avoue—cela tient peut-être à ce qu’elles sont enfouies au fond
d’un journal depuis longtemps disparu et joignent ainsi à leur valeur
propre l’attrait des choses rares—j’avoue que j’ai un faible pour
ces premières _Causeries littéraires_. Ce qui me paraît certain, en
tous cas, c’est qu’elles sont au moins égales à celles que l’auteur a
réunies plus tard en volumes à partir de 1854.
Outre ces articles de critique, il donnait encore à l’_Opinion
publique_ des œuvres d’imagination, une Nouvelle: _l’Enseignement
mutuel_[173], un Proverbe: _Les Premiers fusionistes, ou A quelque
chose malheur est bon_[174]. Entre temps, il écrivait pour la _Mode_
le deuxième et le troisième volume des _Mémoires d’un notaire_ et _le
Capitaine Garbas_[175]. A la _Revue des Deux Mondes_, il continuait de
faire, d’une façon régulière, la chronique littéraire et théâtrale.
Comme il n’était pas chez lui dans la maison de la rue Saint-Benoît,
il faisait un peu plus de toilette qu’à la rue Taitbout; il mettait sa
cravate blanche et passait son habit noir. Faut-il pour cela préférer
ses articles de la _Revue des Deux Mondes_ à ceux de l’_Opinion
publique_? Tel ne serait pas mon avis. A la Revue, Pontmartin était
spirituel, élégant, correct; à M. Buloz, qui le payait, il en donnait
pour son argent. A l’_Opinion publique_, il se dépensait tout entier;
tout ce qu’il y avait en lui d’ardeur, de flamme, de passion, il le
donnait à ce journal qui ne le payait pas.
IV
J’ai dû, pour ne pas interrompre le récit de la campagne de Pontmartin
à l’_Opinion publique_, laisser un moment de côté les quelques épisodes
qui marquèrent pour lui, en dehors de cette campagne, les quatre années
de la seconde République, du 24 février 1848 au 2 décembre 1851.
En se mettant dans ses meubles, rue d’Isly, à la fin de décembre 1847,
il était devenu tributaire de la garde nationale. Immatriculé dans la
_sixième du second de la première_,—6^e compagnie du 2^e bataillon de
la 1^{re} légion,—il ne fit d’abord qu’en rire, croyant bien que ce
serait là une simple sinécure. Il était loin de compte. Le 16 avril
1848, une manifestation populaire menaça l’Hôtel de Ville; le péril ne
fut conjuré que par l’énergique intervention du général Changarnier,
qui se trouvait alors à Paris sans commandement et sans troupes. Ce
fut ce jour-là que Pontmartin débuta dans le noble métier des armes,
avec une tunique, extraite du magasin de la mairie, dont la taille trop
courte lui remontait au milieu du dos.
Le 15 mai, un peu avant midi, on battit le rappel. La sixième du
second se réunit à son rendez-vous habituel, au bout de la rue
Tronchet, du côté de la rue Neuve-des-Mathurins. De la rue Tronchet
au Palais-Bourbon, le trajet n’est pas long. De quinze pas en quinze
pas, les gardes nationaux rencontraient des jeunes gens en blouse ou
en bourgeron, très polis, très corrects, qui leur disaient: «Retournez
chez vous, Messieurs, vous n’avez plus rien à faire. Le peuple a pris
possession du Palais-Bourbon. Il est en train d’élire le nouveau
gouvernement.» En l’absence de son capitaine, la _sixième_ était
commandée par son lieutenant, M. Paul Rattier, un très galant homme et
très brave, qui ne se laissait pas retourner aussi facilement que le
caoutchouc auquel il devait sa belle fortune. Il poursuivit sa route.
Quand on eut atteint la grille du palais, Pontmartin, qui se trouvait à
côté du lieutenant, chercha dans la foule une figure de connaissance,
et il vit M. de Falloux monté sur une borne au coin de la rue de
Bourgogne, et haranguant courageusement cette aveugle multitude qui
aurait pu l’écharper et qui l’écoutait avec une certaine déférence.
Cinq minutes après, la garde nationale avait pris sa revanche et
expulsé les émeutiers.
Après l’émeute du 15 mai, l’insurrection de juin.