fort à penser le contraire. Sans doute ils _dataient_ son livre;
mais je suis, pour mon compte, de ceux qui croient qu’il ne faut pas
mépriser les dates; et puis, ces chapitres étaient si spirituels,
d’une si amusante fantaisie, que nous aurions encore aujourd’hui grand
plaisir à les lire. Maintenant que nous n’avons plus que des auteurs de
_Tristes_, cela nous changerait un peu.
Mes lecteurs, j’en suis sûr, ne connaissent qu’une seule _dame
Cardinal_, celle de Ludovic Halévy. J’en ai connu une autre, et
qui valait mieux. A l’époque où je faisais mon droit—je parle de
longtemps—il y avait, dans la vieille rue des Canettes, un vieux
cabinet de lecture, où l’on ne trouvait que de bons livres. Il était
tenu par _Madame Cardinal_, très connue dans le faubourg Saint-Germain,
et que les marquises et les vicomtesses de la rue de Varenne et de la
rue de Grenelle chargeaient volontiers de faire elle-même le choix
des ouvrages qu’elles devaient, dans la belle saison, emporter à
la campagne. C’était une très honnête femme et qui n’avait _pas de
filles_; bonne chrétienne et fervente royaliste, vive, active, enjouée,
et avec cela femme de goût, elle donnait, à l’occasion, de sages avis
à ses abonnés. Elle me dit un jour, comme je revenais de vacances:
«Vous arrivez bien; on vient de me retourner de la campagne un volume
rarissime, les _Contes et Rêveries d’un planteur de choux_, la première
édition, la bonne. Je vous recommande surtout les derniers chapitres,
_Melpomène en voyage_ et le reste. C’est exquis.» Hélas! le cabinet
de lecture de M^{me} Cardinal est fermé, et le volume de 1846 est
maintenant introuvable.
Les contes, du reste, deux surtout, étaient bien pour suffire au succès
du volume. _Le Bouquet de marguerites_ est une anecdote finement
contée; mais au demeurant, ce n’est qu’une anecdote. Dans _Napoléon
Potard_, la nouvelle la plus développée du volume, si les scènes
gracieuses ne font pas défaut, si les détails piquants abondent, l’idée
première, la fable même du roman est décidément trop romanesque: un
maréchal d’Empire fait par Napoléon duc d’Iéna, et qui veut que son
fils, jusqu’au jour où il aura vingt-huit ans, ne connaisse rien de
sa naissance, de son illustration et de sa fortune. Il faudra que ce
fils vive jusque-là loin de lui et qu’il lutte, avec des ressources
médiocres et un nom vulgaire—le nom de _Potard_!—contre les
difficultés de la vie et les obstacles que la société oppose à ceux
qui, sans autre titre que leur mérite, demandent leur place au soleil.
_Marguerite Vidal_, au contraire, est un récit achevé. C’est un petit
roman par lettres qui se passe sous le Consulat, à l’époque de la
rentrée des émigrés, et qui rappelle les meilleurs ouvrages de M^{lle}
de Souza, avec plus de finesse encore dans l’analyse et la peinture des
sentiments.
Dans _les Trois Veuves_, l’auteur a su faire revivre la Vendée de 1793,
celle de 1815 et celle de 1832. Ce glorieux épisode de notre histoire,
cette guerre, la plus légitime et en même temps la plus romanesque
de toutes, n’avait encore fourni à aucun de nos romanciers d’aussi
heureuses inspirations.
II
Édouard Walsh était un vrai journaliste. Il ne lui fallut pas
longtemps pour deviner quels services lui pourrait rendre Pontmartin,
avec la diversité de ses goûts, la variété de ses aptitudes et son
extraordinaire facilité de plume. Au bout de peu de temps, l’auteur de
_Marguerite Vidal_ devint, à la _Mode_, une sorte de Maître Jacques
romancier, causeur littéraire, critique dramatique, chroniqueur mondain.
La petite revue, à cette époque, était au plus fort de son succès.
Elle rachetait les excès, assurément regrettables, de sa polémique
politique, par l’éclat de sa rédaction littéraire. Son directeur avait
su grouper autour de lui l’élite des écrivains du temps: Alexandre
Dumas, Jules Sandeau, Roger de Beauvoir, Léon Gozlan, Alphonse Karr,
J.-T. Merle, Henry Berthoud, Paul Féval, Philarète Chasles, Amédée
Achard, Arthur de Gobineau, le marquis de Foudras, le colonel de
Gondrecourt, Théodore Muret, Alexis de Valon, Alfred des Essarts,
Eugène Pelletan qui signait _un Inconnu_; M^{me} Sophie Gay, M^{me}
Ancelot, la comtesse d’Arbouville, la comtesse Merlin, etc. Méry
ne faisait pas encore partie du groupe; ce fut Pontmartin qui l’y
introduisit au printemps de 1847.
Le vicomte Walsh donnait chaque semaine chez Véry d’excellents
déjeuners. Les convives habituels étaient Alfred Nettement, Pontmartin,
l’avocat royaliste du Theil, Jules Sandeau, Merle, quelquefois Roger
de Beauvoir. Un jour, Pontmartin amena Méry. Il l’avait entrevu à
Marseille, trois ans auparavant; l’ayant rencontré à Paris et l’ayant
trouvé très disposé à écrire dans la _Mode_, bien qu’il eût, vingt ans
en ça, composé la _Villéliade_ et la _Corbiéréide_, il lui avait donné
rendez-vous chez Véry. Au premier mot que lui dit M. Walsh pour obtenir
de lui un roman, l’auteur de _la Floride_ et de _la Guerre du Nizam_
répondit avec un sang-froid magnifique: «J’ai 365 sujets, un pour
chaque jour de l’année. Je vais vous les raconter.» Et il raconta le
premier, intitulé _la Circé de Paris_. Naturellement, Walsh s’écria, en
battant des mains: «C’est charmant! Nous nous en tiendrons à celui-là!»
La _Circé de Paris_ parut, en effet, quelques semaines après.
De la fin de 1845 au commencement de 1848, Pontmartin fit, à la
_Mode_, une campagne de deux ans; il n’est guère de livraison qui ne
renferme un article de lui. Sous des signatures variées,—_A._—_A.
P._—_Calixte Ermel_,—_Armand de Pontmartin_,—il publia tour à
tour des causeries littéraires[119], des causeries mondaines, des
causeries artistiques[120], des causeries dramatiques. Comme il avait
de l’invention et que le critique chez lui était doublé d’un conteur,
lorsque la pièce dont il avait à parler lui paraissait manquée, il ne
se privait pas du plaisir de la refaire. C’est ce qui lui arriva, par
exemple, au mois de mars 1847, dans son article sur la comédie de Léon
Gozlan, _Notre fille est princesse_.
Comme à la _Quotidienne_, Pontmartin, à la _Mode_, entremêlait ses
causeries de contes et de nouvelles: en 1846, _la Confession d’un
hachichin_[121]; en 1847, _le Dernier Dahlia_[122] et les _Mémoires
d’un notaire_[123]. Les _Mémoires d’un notaire_ n’étaient rien moins
qu’un roman en trois volumes: le premier seul fut publié avant 1848;
les deux autres furent écrits après la révolution de Février, et nous
aurons à y revenir.
Après un premier séjour à Paris, d’octobre 1845 à mai 1846, Pontmartin
avait passé l’été dans le Midi. Il était revenu seulement au mois
d’octobre 1846, et, cette fois encore, il n’avait pas cru devoir
prendre un appartement. Il se contenta de louer quelques chambres
meublées dans la rue de Luxembourg[124].
Le lundi 21 décembre, il venait d’assister, au théâtre de l’Odéon,
à la répétition générale d’_Agnès de Méranie_. Minuit sonnait aux
horloges de l’Assomption et de Saint-Roch, quand il rentra chez lui. La
concierge lui remit une large enveloppe, d’une physionomie officielle,
portant le timbre du ministère de l’Intérieur. Il l’ouvrit avec un
pressentiment sinistre, et voici ce qu’il lut:
CABINET DU MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR
21 décembre 1846. Par télégraphe.
Le préfet de Vaucluse prie M. le Ministre de l’Intérieur[125] de faire
prévenir M. Armand de Pontmartin que l’état de madame sa mère s’est
fort aggravé depuis quelques heures, et que son oncle[126] l’engage à
partir immédiatement.
_Le Maître des requêtes,_
_Chef du Cabinet_,
EDMOND LECLERC[127].
En 1846, le télégraphe aérien ne fonctionnait pas la nuit; il fallait
plusieurs heures pour la transmission et quand le temps était brumeux
(cas fréquent en décembre), il fallait souvent toute une journée.
Madame de Pontmartin était morte presque subitement dans la matinée du
21 décembre; la dépêche n’était arrivée rue de Luxembourg que dans la
soirée, après le départ de Pontmartin pour le théâtre.
La santé toujours délicate de sa mère semblait en bonne veine, quand
il l’avait quittée deux mois auparavant. Lorsqu’il l’avait embrassée
avant de monter en diligence, elle était presque gaie. Il était parti
plein de confiance. La dépêche fut pour lui un coup de foudre; elle
ne disait pas sans doute toute la vérité; mais s’il lui était permis
de conserver encore une lueur d’espoir, sa douleur et ses inquiétudes
étaient d’autant plus cruelles, que les moyens de locomotion étaient
à cette époque d’une effroyable lenteur: par la malle-poste,—qu’il
fallait retenir longtemps d’avance,—trois nuits et trois jours; par
la diligence, quatre jours et quatre nuits. En outre, dans la mauvaise
saison, il suffisait d’une tombée de neige, d’une bourrasque, d’une
couche de glace à la surface du Rhône ou de la Saône, pour allonger
indéfiniment le trajet réglementaire.
Le mardi 22 décembre, à dix heures du matin, son cousin le marquis
de Besplas et son ami Joseph d’Ortigue le hissèrent dans le coupé
de la diligence. Ce que fut ce voyage, il l’a dit, dans des pages
émues, au tome II de ses _Mémoires_[128]. Arrivé à Chalon le vendredi
matin seulement, il put monter sur le bateau à vapeur de la Saône. Le
lendemain, il prenait à Lyon le bateau du Rhône; le soir, à la nuit
tombante, il arrivait à Avignon. Ses amis l’attendaient sur le quai.
Ils se jetèrent dans ses bras, et il n’eut pas à les interroger.
III
Au mois d’octobre 1846, lorsque Pontmartin avait quitté Avignon, sa
mère savait qu’il emportait dans sa valise une nouvelle destinée à
la _Revue des Deux Mondes_. Elle lui avait dit, avec un bon sourire:
«Jusqu’ici la _Revue_ m’avait toujours fait peur. Je la crois bien
encore un peu hérétique; mais elle est certainement en voie de
s’amender, puisque tu vas y écrire. Je serai heureuse d’y lire ton
article.»
Quelques mois auparavant, en effet, Jules Sandeau, qui venait de
terminer son roman de _Madeleine_[129], avait dit un soir à Pontmartin:
«Il est temps d’agrandir votre cadre; Buloz vous a lu, il veut vous
connaître; je vais vous conduire rue Saint-Benoît.» Et simplement,
sans phrases, avec une cordialité toute fraternelle, l’auteur de
_Mademoiselle de la Seiglière_ s’était fait l’introducteur et le patron
du modeste auteur des _Trois Veuves_.
Pontmartin avait passé dix ans à rêver _Revue des Deux Mondes_, comme
les sous-lieutenants rêvent le bâton de maréchal, comme les jeunes
filles romanesques rêvent le Prince Charmant. Le cœur lui battait donc
bien fort lorsqu’il se présenta, le 2 avril 1846, devant M. Buloz, sa
_copie_ à la main et ne demandant pas son salaire. Le tout-puissant
directeur était dans son cabinet, avec sa culotte de velours noir et
sa robe de chambre de flanelle bleue. Il fut extrêmement poli, serra
le manuscrit dans un carton et promit de l’examiner. Quinze jours
après, il indiquait à l’auteur des changements, des retouches, puis une
refonte générale.
Son goût était plus instinctif que réfléchi, mais, en somme, très sûr.
On se trouvait presque toujours bien d’écouter ses avis. La nouvelle,
légèrement remaniée, parut dans la livraison du 1^{er} février 1847,
sous le titre d’_Octave_. Elle réussit, et M. Buloz résolut aussitôt de
s’attacher Pontmartin comme chroniqueur littéraire et dramatique de la
Revue.
Il était, à cette date, en même temps que directeur de la _Revue
des Deux Mondes_, commissaire du roi près le Théâtre-Français. A ce
dernier titre, il ne pouvait pas, en conscience, froisser les auteurs
en vogue. Il lui fallait ménager M. Scribe, dont deux pièces au moins,
_Bertrand et Raton_ et _Une Chaîne_, tenaient souvent l’affiche, et
qui parlait de lui donner une comédie nouvelle en cinq actes[130]. Il
lui fallait, d’autre part, assurer le succès d’Alfred de Musset, qui
allait débuter à la Comédie-Française avec _le Caprice_, rapporté de
Saint-Pétersbourg, par M^{me} Allan. Malheureusement Scribe et Musset
étaient aussi mal l’un que l’autre dans les papiers de Gustave Planche,
qui était alors chargé, chez M. Buloz, de la critique théâtrale. Depuis
douze ou quinze ans, il faisait hautement profession de mépriser
le talent de M. Scribe. Il ne pouvait le prendre d’aussi haut avec
Musset, qui était l’un des principaux collaborateurs de la _Revue_;
mais brouillé avec le poète pour les beaux yeux de M^{me} Sand, il
le traitait par la prétérition, il se déclarait décidé à ne pas dire
un mot de son _Proverbe_, si on le représentait. Comment faire?
Comment se tirer de cette situation complexe et concilier les intérêts
du directeur de la _Revue_ et ceux du commissaire royal? M. Buloz
n’hésita pas; il enleva à Gustave Planche sa férule, et il la remit aux
mains plus légères et mieux gantées du très spirituel rédacteur des
_Causeries dramatiques_ de _la Mode_.
Pendant près de cinq ans, du 1^{er} mai 1847 au 15 mars 1852, il fut
le chroniqueur attitré de la _Revue_, rendant compte à la fois des
pièces de théâtre et des livres. Il y eut là pour lui, surtout dans
les premiers mois et jusqu’en février 1848, des heures délicieuses, ce
qu’il appellera plus tard sa lune de miel littéraire.
La _Revue des Deux Mondes_ ne comptait guère alors que deux à trois
mille abonnés; mais elle était la _Revue_, la première, la seule. Son
influence dépassait nos frontières et s’étendait sur toute l’Europe.
Ses rédacteurs n’étaient pas payés bien cher, mais dans cette glorieuse
pléiade, il y en avait plus de sept qui étaient _illustres_: Alfred
de Musset, Augustin Thierry, Prosper Mérimée, Alfred de Vigny,
Sainte-Beuve, Ludovic Vitet, Victor Cousin, Henri Heine[131].
Elle ne se permettait pas, d’ailleurs, d’autre luxe que celui d’une
rédaction exceptionnellement brillante. Son logis était modeste, une
humble et bourgeoise maison, au numéro 20 de la rue Saint-Benoît, qui
offrait pourtant cette double singularité d’appartenir à un futur
académicien, M. Saint-René Taillandier, et de posséder un jardin au
premier étage. Le souvenir de ce jardin légendaire, suspendu comme
ceux de Babylone et dont George Sand avait été longtemps la Sémiramis,
devait être toujours cher à Pontmartin, qui écrira trente ans plus tard
dans ses _Nouveaux Samedis_:
Que n’a-t-on pas dit de ce jardin? Je crois que les solliciteurs,
les martyrs et les refusés de la _Revue_ l’ont jugé à travers leurs
frayeurs ou leurs rancunes. Pour moi, il ne m’a jamais paru que
les fleurs y fissent des piqûres d’orties et que la verdure y fût
jaune. J’aimais cette salle d’attente avec son ombre discrète, ses
économies de soleil et ses allées étroites enroulées autour de son
microscopique tapis de gazon. J’ai passé là d’agréables heures,
ruminant un sujet d’article, méditant sur les corrections demandées,
attendant une épreuve, jasant avec un merle à peu près apprivoisé qui
semblait chargé de siffler les manuscrits suspects et qui s’acquittait
vaillamment de la besogne. De temps à autre, par les fenêtres
entr’ouvertes, m’arrivait un bruit de tempête et j’aurais été tenté
de redire le _suave mari magno_... de Lucrèce, si je n’avais songé
que j’étais moi-même à bord du navire, sur cette mer agitée par les
vents. J’entendais le maître, en proie à la fièvre de la veille du
numéro, se déchaîner tour à tour contre M. de Mars[132],—toujours
en carême!—contre le prote, contre le rédacteur absent ou présent,
contre une malheureuse _coquille_ oubliée sur une moyenne de deux
cents pages. Il y avait de mauvais moments; mauvais moments dont on
fait plus tard,—trop tard,—de bons souvenirs[133]!
On se réunissait presque tous les jours, de quatre à six heures, dans
les bureaux de la Revue, Sainte-Beuve ne manquait guère d’y venir et
c’était une fête pour Pontmartin de causer avec le célèbre critique.
L’auteur des _Portraits littéraires_, à cette date de 1844, était
bien loin d’être ou du moins de se montrer ce qu’il sera plus tard,
sous le second Empire, quêteur de popularité, associant Brutus à
César, positiviste et matérialiste, archevêque du _diocèse_ où fleurit
l’athéisme. Il fréquentait chez M. Guizot et surtout chez M. Molé,
qu’il aimait à visiter en son château du Marais; il était conservateur
en politique comme en littérature, aussi loin maintenant d’Armand
Carrel que de Victor Hugo. Sa figure rabelaisienne et narquoise
s’éclairait d’un pieux sourire lorsqu’il parlait de sait religion et
du catholicisme, pour lequel il professait le plus profond respect.
Quelquefois, il est vrai, il disait à Pontmartin: «Quand vous parlez
des anciens, ne craignez jamais d’en trop dire. Quand vous parlez
des contemporains n’ayez jamais l’air d’être leur dupe[134]!» Malgré
tout son esprit, Pontmartin était au fond un naïf. Il fut la dupe de
Saint-Beuve et il devint son ami. Voici du reste comment ce dernier,
dans ses _Nouveaux Lundis_, parle de leurs premières rencontres dans
les bureaux de la rue Saint-Benoît:
Quand je le vis arriver à Paris et s’adresser pour ses premiers
essais critiques à la _Revue des Deux Mondes_, où un compatriote de
Castil-Blaze[135] avait naturellement accès, c’était un homme qui
n’était plus de la première jeunesse, spirituel, aimable, liant, point
du tout intolérant, quoique dans la nuance légitimiste. Il avait déjà
écrit quelques contes ou nouvelles, il s’était essayé dans la presse
de province et il aspirait à faire des articles critiques plus en vue.
J’avoue que mon premier pronostic lui fut aussitôt favorable. Il avait
la plume facile, distinguée, élégante, de cette élégance courante, qui
ne se donne pas le temps d’approfondir, mais qui sied et suffit au
compte rendu de la plupart des œuvres contemporaines[136].
Tout cela est au demeurant assez juste, à la condition pourtant
d’ajouter que les _comptes rendus_ de Pontmartin avaient une réelle
originalité. La Revue, avant lui, avait eu des critiques très
pédantesques et très lourds comme Gustave Planche, ou très érudits
et très fins comme Sainte-Beuve lui-même. Elle n’avait pas encore eu
un véritable causeur littéraire, c’est-à-dire un homme d’esprit qui,
sans _approfondir_, je le veux bien, sans _appuyer_, glisse avec grâce
sur les sujets les plus divers, passe du roman de la semaine dernière
à l’opéra-comique de la veille et à la comédie du jour, parlant de
tout avec goût, avec mesure, avec malice, et sachant à l’occasion
cacher, sous un mot piquant, une vérité sérieuse et une utile leçon. Ce
chroniqueur littéraire, ce causeur qui avait jusqu’alors manqué à M.
Buloz, Pontmartin le fut pendant cinq ans. Et comme il n’avait pas eu
de prédécesseur à la Revue, il n’y a pas eu non plus de successeur: on
ne l’a pas remplacé.
Ces chroniques de la _Revue des Deux Mondes_, de 1847 à 1852, sont
au nombre de vingt-six: elles formeraient aisément deux ou trois
volumes. Pontmartin n’en a jamais réimprimé une seule ligne. Combien
de centaines d’articles n’a-t-il pas ainsi laissé perdre, sans vouloir
prendre le temps et la peine de les recueillir! Rien ne le mortifiait
plus, nous le savons, que de s’entendre appeler _Monsieur le comte_:
son unique ambition était d’être un _homme de lettres_.—Oui, mais il
restait malgré tout un _gentilhomme_, et il semait sans compter ses
articles sur sa route, comme d’autres jettent leurs pièces d’or.
CHAPITRE VII
LA RÉPUBLIQUE DE FÉVRIER
L’OPINION PUBLIQUE
(1848-1852)
Rue d’Isly. Sainte-Beuve et le 1^{er} janvier 1848. Le 24
février.—Fondation de l’_Opinion publique_.—Comment se faisait
un journal en l’an de grâce 1848.—Rédacteur en chef sans
appointements.—Les _Jeunes_ à l’_Opinion publique_.—Ponson du
Terrail et Henri de Pène.—Cham et Armand de Pontmartin.—Les
_Lettres d’un sédentaire_ et les _Mémoires d’Outre-Tombe_.—La
_Sixième du second de la première_.—Le 16 avril et le 15 mai. Les
journées de Juin. La barricade de la rue Lafayette, le lieutenant
Paul Rattier et le caporal Émile Charre.—Le ministère de M. de
Falloux et la Bibliothèque de Jules Sandeau.—Les _Mémoires d’un
notaire_.—L’Odyssée électorale de M. Buloz et les marronniers des
Angles.—La revision de la Constitution et le conseil général du Gard.
La Taverne de Richard-Lucas. Le coup d’État du 2 décembre. Suppression
de l’_Opinion publique_.
I
Puisque le succès décidément était venu, Pontmartin ne pouvait pas
continuer de vivre à Paris en camp volant; il lui fallait avoir
maintenant un vrai domicile. A la fin de décembre 1847, il quitta
le passage de la Madeleine, où il logeait depuis le mois d’octobre
précédent et il s’installa dans un petit appartement de la rue d’Isly,
près la gare Saint-Lazare.
L’année 1848 commença bien, sinon pour les hôtes du château[137], du
moins pour le nouveau locataire de la rue d’Isly. Le matin du 1^{er}
janvier, il vit entrer chez lui Sainte-Beuve qui venait de monter
ses trois étages pour lui souhaiter la bonne année et lui apprendre
la prise d’Abd-el-Kader. Quelques jours après, le Théâtre-Français
annonçait la prochaine représentation du _Puff_ de M. Scribe. Pour en
mieux assurer le succès, qu’il tenait d’ailleurs pour certain, M. Buloz
donna la veille même de la _première_, un petit dîner d’intimes et de
critiques influents, auquel Pontmartin fut invité, et qui réunissait
Jules Janin (_Journal des Débats_), Théophile Gautier (_la Presse_),
Hippolyte Rolle (_Constitutionnel_), Alfred de Musset, Charles Magnin
et Régnier, homme d’esprit, comédien charmant, fin lettré, chargé
d’un des principaux rôles. Si, le lendemain, la pièce n’obtint qu’un
demi-succès, Pontmartin n’en fut pas autrement affligé, et il se
consola vite en écrivant sur _le Puff_ deux articles qui parurent,
l’un dans la _Mode_, sous la signature _Calixte Ermel_, le 26 janvier;
l’autre, le 1^{er} février, dans la _Revue des Deux Mondes_.
L’horizon politique cependant s’assombrissait de jour en jour. Trois
fois par mois, dans la _Mode_, Alfred Nettement annonçait que la
révolution était proche, qu’elle allait éclater, que ce n’était plus
qu’une question de semaines, de jours, d’heures peut-être. Pontmartin
n’en croyait pas un traître mot. Au milieu de février, ses affaires
le rappelant aux Angles, il crut pouvoir quitter Paris sans trop
d’inquiétude ou de scrupule. Le 24 février le surprit à Avignon, d’où
il adressa à la petite Revue de la rue Neuve-des-Bons-Enfants une
longue causerie sur _la Révolution de février en province_. Dès les
premiers jours de mars, il était de retour rue d’Isly. Les républicains
pullulaient à ce moment. Hier encore une pincée, ils étaient légion
maintenant. Parmi les royalistes eux-mêmes, plusieurs, et non des
moindres, M. Berryer, M. de Larcy, M. de Falloux, estimaient que le
devoir et la loyauté leur commandaient, non certes de se rallier au
nouveau gouvernement, mais de lui laisser provisoirement le champ
libre, de ne pas ajouter à ses embarras, de lui accorder assez de
temps pour montrer ce dont il était capable ou incapable. Pontmartin
ne blâma pas ceux de ses amis qui croyaient devoir adopter cette ligne
de conduite. Elle le laissait d’ailleurs sans inquiétude: il était
bien sûr, en effet, que la République les obligerait bientôt, par ses
sottises et ses maléfices, à lui retirer leur adhésion transitoire.
Mais s’il ne blâma point ses amis, il ne les suivit pas. S’il n’avait
pas ménagé les épigrammes au gouvernement de Juillet, il s’était
soigneusement tenu à l’écart de toute compromission, de toute alliance
avec l’opposition républicaine. Royaliste de sentiment et de raison, il
redisait volontiers avec Homère: «Le gouvernement de plusieurs n’est
pas bon; qu’il n’y ait qu’un maître et qu’un roi!» et avec Corneille:
Le pire des états, c’est l’état populaire.
Le régime démocratique était à ses yeux le plus détestable des
gouvernements, _omnium deterrimum_; il ne voulut pas l’accepter, le
saluer, ne fût-ce qu’un jour, ne fût-ce qu’une heure.