terrain, Deretz un peu en retard; il avait recruté à grand’peine ses
témoins, et il avait dû les prendre parmi les buveurs de chopes du
_Café Tailleux_, le Lemblin vauclusien; les patrons de _la Mouche_
avaient énergiquement refusé de l’assister. L’arme choisie était
l’épée. Au moment où Pontmartin allait se fendre, Deretz laissa tomber
son fleuret, et déclara que, décidément, il ne se battrait pas. «Je
suis trop pauvre, dit-il; la législation est sévère, et s’il arrivait
malheur, je n’aurais pas, comme M. le comte, qui est riche, de quoi
m’enfuir et me cacher.»—«Soit, répondit Jules de Salvador, mais alors
vous allez vous engager par écrit à ne plus recommencer vos attaques,
et à nommer vos inspirateurs, si vous ne pouvez les décider à se nommer
eux-mêmes».
Il y avait dans l’île une guinguette où les bons bourgeois d’Avignon
venaient, le dimanche, jouer aux boules. On y entra, et le pauvre
Deretz signa tout ce qu’on voulut. Le soir même, il partait pour
Marseille, et on ne le revit plus. _La Mouche, journal des Salons_,
avait vécu[91]!
* * * * *
Après le duel, le procès. Au mois de juin 1839, les deux témoins
de Pontmartin, Frédéric d’Averton et Jules de Salvador, étaient, en
compagnie d’un de leurs amis, M. Ulric de Renoard, traduits devant le
tribunal correctionnel d’Avignon, sous la double prévention de réunion
illicite et de détention d’armes et de munitions de guerre. Étaient
poursuivis, en même temps qu’eux, vingt-neuf jeunes gens appartenant à
la classe ouvrière. Ces derniers ne faisaient pas plus mystère que les
trois gentilshommes de leurs sentiments royalistes, et l’un d’eux, dans
l’instruction, pressé de questions par le magistrat, avait répondu:
«Eh bien! si nous avions des armes chez nous, c’est que nous sommes la
garde nationale d’Henri V[92]!»
Les débats durèrent trois jours, du 27 au 29 juin. Devant le bureau
du tribunal figuraient les pièces à conviction: fusils de munition,
carabines, cartouches et cocardes blanches et vertes. Le siège du
ministère public était occupé par M. Rigaud, procureur du roi.
La défense fut présentée par M^e Adolphe Teste (rien de l’avocat
Jean-Baptiste Teste, le futur condamné de la Cour des pairs), par
M^{es} Redon père et fils et par Gustave de Laboulie, dont la
plaidoirie fut une merveille d’éloquence, de verve et de spirituelle
ironie[93]. Les prévenus n’en furent pas moins condamnés à un certain
nombre de mois de prison[94]. MM. d’Averton, Salvador et Renoard
furent, comme il était juste, gratifiés de la peine la plus forte. Ils
n’avaient pas eu le temps de maudire leurs juges que déjà ils étaient
consolés par la lecture, dans la _Gazette du Midi_, du compte rendu
humoristique de leur procès, rédigé par leur ami Pontmartin. Ce dernier
leur avait fait bonne mesure et n’avait pas consacré moins de cinq
articles à «l’Affaire d’Avignon».
Le président du tribunal était M. Monnier des Taillades, magistrat
intègre et jurisconsulte de premier ordre. Le bruit s’étant répandu
qu’il avait dit, en parlant du procureur du roi: «Ce monsieur n’est pas
fort», Pontmartin crut pouvoir risquer ceci—ou à peu près—dans l’un
de ses feuilletons: «M. le président a-t-il dit ou n’a-t-il pas dit que
M. Rigaud n’était pas fort? Peu importe, après tout. Dire du beurre
qu’il est fort, est-ce le complimenter? Un fort de la halle est-il plus
aimable que le plus faible des académiciens? Lorsque vous êtes exaspéré
d’une injustice, d’une bêtise, d’une catastrophe ou d’un scandale, vous
ne dites pas: ‘C’est trop faible!’ mais: ‘C’est trop fort!’»
Ce n’était peut-être pas très _fort_; mais, en tout cas, ce n’était
pas bien méchant. Grande rumeur pourtant dans la ville. Le tribunal
s’émeut, le parquet s’indigne. Poursuites contre la _Gazette du
Midi_, et, le 8 août, à Avignon, condamnation du journal à mille
francs d’amende et du gérant à un mois de prison. Quant à Pontmartin,
quoiqu’il n’eût pas signé son article, il paya l’amende avec les
frais. Si pauvre mathématicien qu’il fût, il se livra à un calcul
d’arithmétique, et il reconnut que ses six lignes lui coûtaient 200
francs la ligne, 17 francs la syllabe et 4 francs la lettre[95].
C’était à dégoûter du métier!
A quelque temps de là, comme il venait de s’acquitter envers le
fisc, il vit entrer dans son cabinet un homme au teint fleuri, à
l’œil émerillonné, à la lèvre souriante, le gérant de la _Gazette_,
qui sortait de prison, rayonnant de joie et de santé. «Monsieur le
comte, disait-il, avec le plus pur accent de la Cannebière, quels
remerciements je vous dois! Quel bon mois, grâce à vous, je viens de
passer! J’ai déjeuné et dîné tous les jours avec M. de Salvador, M.
d’Averton et M. de Renoard. Quels braves jeunes gens! quels repas!
Jamais, dans toute ma vie, je n’avais mangé autant de perdrix, de
bécasses, de lièvres, de poulardes, de truites, d’écrevisses!... Ah!
monsieur le comte, je suis tout à votre service et prêt à recommencer,
quand cela vous plaira. C’est égal! vous aviez fait là un fameux
feuilleton!...» Les 1 200 francs de Pontmartin n’avaient pas été placés
à fonds perdus; il avait fait un heureux!
II
Il avait écrit, à la dernière page de l’_Album d’Avignon_: «La
_Quotidienne_ nous a fait l’honneur de nous citer trois fois et nous
a demandé pour l’avenir des articles qui s’appelleraient _Causeries
provinciales_ et qui paraîtraient le même jour dans son feuilleton et
dans notre mosaïque[96].»
Par suite de la disparition de l’_Album_, cette combinaison ne put se
réaliser. Il fut alors convenu que Pontmartin donnerait, deux ou trois
fois par mois, à la feuille parisienne une _Causerie provinciale_. La
première parut le 22 novembre 1839. J’ai sous les yeux le brouillon de
ce premier article, et j’y remarque un assez grand nombre de ratures.
Le moment n’est pas encore venu où l’auteur des _Samedis_ écrira toutes
ses Causeries de premier jet, sans brouillon, sans remaniement, sans
retouches, effaçant à peine ici et là deux ou trois mots parasites.
A cette date de fin novembre 1839, ce qui passionnait la cour et
la ville, Paris et la province, c’était de savoir qui serait élu à
l’Académie, de Victor Hugo ou de Berryer. Le fauteuil de Michaud était
vacant[97]. Quatre candidats s’étaient mis sur les rangs, Victor Hugo,
Berryer, Casimir Bonjour et M. Vatout.
Berryer était à ce moment le maître incontesté de la tribune. C’était
le temps où Timon écrivait: «Depuis Mirabeau, personne n’a égalé
Berryer[98]»;—où Royer-Collard disait avec l’autorité de sa parole:
«J’ai entendu Mirabeau dans sa gloire; j’ai entendu M. de Serre et M.
Lainé; aucun n’égalait Berryer dans les qualités principales qui font
l’orateur»[99];—où l’un de ses adversaires politiques, Henri Fonfrède,
écrivait à un ami, dans une lettre particulière: «Berryer est le plus
grand orateur qu’on ait jamais entendu[100].» Il n’était pas seulement
le prince des orateurs, il était aussi le chef d’un grand parti. Sa
candidature devenait dès lors une grosse affaire. Le gouvernement
s’en émut; ses journaux se jetèrent dans la lutte avec ardeur, et à
leur tête le _Journal des Débats_, où Cuvillier-Fleury publia des
articles violemment hostiles. Il était certes permis à ceux dont
Berryer était l’adversaire de ne point l’aimer, de dire, par exemple,
comme M. Doudan, au sortir d’une séance où l’orateur légitimiste avait
été magnifique: «Je n’aime pas qu’on prêche bien ailleurs que dans
ma paroisse[101].» Cuvillier-Fleury allait beaucoup plus loin. Il
n’accordait pas que Berryer eût du talent; tout au plus avait-il «des
poumons redoutables». Berryer, un orateur! Allons donc! un avocat, et
pas davantage, l’avocat des intérêts du prince de Polignac et de la
petite cour de Goritz! «De grâce, disait-il, que l’Académie ne devienne
pas une succursale de la Basoche, une doublure de la Société des
Bonnes-Études[102]!»
C’est à ces vives attaques que répondit Pontmartin dans son article du
22 novembre, et il fut à son tour, vis-à-vis du rédacteur des _Débats_,
aussi agressif que possible. On les eût bien étonnés l’un et l’autre si
on leur eût annoncé qu’un jour ils seraient unis d’une étroite amitié.
Il y avait d’ailleurs, dans le feuilleton de la _Quotidienne_, à côté
des épigrammes et des railleries, des réponses qui portaient et qui
n’ont rien perdu de leur justesse. Voici l’une de ces répliques:
M. Berryer, selon vous, n’est qu’un avocat, et rien de plus. La
vérité est qu’une fois à la Chambre et à la tribune, _il est avocat
moins que personne_. Dans son geste, son attitude, son accent, son
langage, rien ne révèle les habitudes et les traditions du barreau;
il n’est plus avocat, il est au plus haut degré orateur, ce titre que
M. Cuvillier lui refuse, sous prétexte qu’il n’a rien écrit. De bonne
foi, comment un homme d’une opinion hostile à la grande majorité de
ses collègues, serait-il proclamé par eux tous le premier orateur de
son temps; comment, sans autre puissance que sa haute intelligence,
conserverait-il une telle action sur les affaires; comment serait-il
chef d’un parti où il y a des hommes plus spirituels que M. Fleury,
s’il n’était qu’un ergoteur de tribunal et de cour d’assises, un
disputeur de mur mitoyen et d’hypothèques?
Mais M. Berryer «qui a des poumons, un geste véhément, une voix
sonore, c’est-à-dire tout ce qui s’appelle l’éloquence» (merci pour
l’éloquence!), ne peut compter dans le monde, parce qu’il n’écrit
pas ses discours. En d’autres termes, c’est parce qu’il possède au
plus haut degré cet admirable talent d’improvisation, le premier de
tous, celui que rien ne remplace, et dont l’absence rendra toujours
incomplète la puissance d’un orateur; c’est parce qu’à l’aide de ce
privilège merveilleux, il passionne, entraîne, remue à son gré une
assemblée que laissent froide les phrases les plus régulières, et
les périodes les plus harmonieuses, c’est pour cela qu’il n’est pas
orateur! Lord Chatham et Mirabeau étaient des orateurs, mais Berryer
point! La comparaison est malheureuse; car s’il y a un homme qui,
après avoir joué un grand rôle par la puissance de sa parole, ait
perdu aux yeux de la postérité qui lit ses discours, cette puissance
et ce prestige, c’est à coup sûr Mirabeau. Mieux vaudrait pour lui
n’avoir rien laissé et n’être jugé par nous que sur la foi de cet
éclat immense que sa parole jeta sur l’Assemblée constituante! Ou
plutôt qu’importe à Mirabeau, qu’importe à Berryer! Ils auront eu sur
leur époque une influence sans rivale, ils seront arrivés aux plus
grands effets de la parole! Ils auront été les rois de l’éloquence
politique! Qu’importe après cela qu’ils aient peu écrit, ou que leurs
écrits, lus après cinquante ans, ne réveillent plus les émotions
contemporaines! Qu’importe surtout qu’on leur refuse le droit
littéraire de s’asseoir aujourd’hui auprès de MM. Dupaty et Viennet,
demain peut-être auprès de M. Cuvillier-Fleury[103].
Les articles de Pontmartin à la _Quotidienne_ étaient tantôt des
Causeries littéraires ou artistiques[104], tantôt des chroniques
humouristiques[105], quelquefois même des Nouvelles, _Dulcinée_[106],
_Fabiano le Novice_[107], etc. Ils obtinrent tout aussitôt un vif
succès, même à côté des feuilletons de J.-T. Merle[108], le plus ancien
des rédacteurs de la _Quotidienne_, esprit fin et sans prétention,
écrivain élégant, causeur aimable, pour lequel assurément n’avait point
été créé le proverbe: Faute de grives on prend des merles. Pontmartin
cependant ne pouvait se décider encore à quitter Avignon, sa famille,
ses amis, ses habitudes. N’allait-il pas bientôt avoir trente ans, et
n’était-ce pas un peu tard pour un début à Paris? N’y arriverait-il
pas d’ailleurs dans d’assez mauvaises conditions? Il était riche et
gentilhomme, deux méchantes notes, il ne l’ignorait pas. Sans doute
on lui ferait porter la peine de son titre de comte et de sa modeste
fortune. On se refuserait à voir en lui autre chose qu’un «amateur», et
l’on s’obstinerait à le traiter de «cher confrère» du bout des lèvres
seulement, tandis qu’on l’appellerait «Monsieur le comte» gros comme le
bras. Le plus sage ne serait-il pas de préférer à l’honneur de devenir
un membre de la Société des gens de lettres, voire même un académicien,
le plaisir d’écrire à son aise et à ses heures, sans ambition de
renommée; de ne point fausser compagnie à la province, de n’aller à
Paris chaque année que pour y prendre langue et pour revenir bien vite,
auprès de sa mère, dans l’hôtel du toujours jeune M. de Montfaucon ou
dans sa vieille maison des Angles?
III
Pontmartin disait souvent que les trois événements tragiques qui
l’avaient le plus frappé et dont il avait gardé la vision toujours
présente, étaient le choléra de 1832 à Paris, l’inondation du Rhône à
Avignon et aux Angles en novembre 1840 et les Journées de Juin 1848.
L’automne de 1840 avait été excessivement pluvieux; les plaines
étaient, depuis trois semaines, entièrement submergées lorsque, le 4
novembre, l’inondation atteignit son maximum, c’est-à-dire la cote
de huit mètres qui dépassait de soixante-quinze centimètres les
plus fortes crues mentionnées dans l’histoire du Comtat. Pontmartin
et sa mère étaient à ce moment dans leur maison des Angles. Le
rez-de-chaussée fut envahi par les eaux jusqu’à une hauteur d’un
mètre vingt au-dessus du sol. Tandis que M^{me} de Pontmartin était
immobilisée au premier étage, son fils, obligé de pourvoir aux besoins
de la maison, sortait par une échelle placée à la fenêtre d’une
chambre au nord-est du logis, à un endroit où le chemin public, qui
passe derrière les Angles, surplombe de deux mètres le niveau du
rez-de-chaussée. Une fois sur ce chemin, il lui était facile de monter
au village, situé au sommet d’une haute colline, de prendre la route
venant de Nimes qui redescend vers le Rhône, de traverser le pont qui,
fortement menacé, ne fut cependant ni emporté, ni couvert par les eaux
et d’arriver à Avignon. Les quatre cinquièmes de la ville étaient
submergés et on ne circulait qu’en bateau. L’hôtel de Montfaucon, où
M^{me} de Pontmartin et son fils avaient un appartement, était envahi
par l’eau jusqu’au premier étage.
Ce qui ajoutait à la désolation et à l’horreur de ces spectacles,
c’étaient les scènes tragiques dont les plaines qui entourent les
Angles étaient journellement le théâtre, les nombreux écroulements
de maisons isolées, les incessants coups de fusil tirés en signe de
détresse par les malheureux qui se trouvaient bloqués par le fleuve et
en danger de mort, les efforts des courageux bateliers pour leur porter
des vivres et des secours, efforts qui n’empêchaient pas toujours des
catastrophes et qui en amenaient parfois de nouvelles.
Quand il écrira, quelques années plus tard, les _Mémoires d’un
notaire_, c’est avec ses souvenirs de l’inondation de novembre 1840
que Pontmartin retracera les scènes de la terrible inondation de
novembre 1755[109]. Le livre parut seulement en 1849, mais il commença
d’y songer dès 1842. Cette année-là, en effet, il acheta dans une rue
assez triste, la rue Banasterie, à l’angle de la rue du Vice-Légat, une
maison assez belle, dont la porte était surmontée de panonceaux et dont
la façade était agrémentée d’affiches de toutes couleurs, annonçant les
ventes, licitations, faillites, jugements et enchères du département.
C’était la demeure d’un officier ministériel, héritier d’une dynastie
de notaires. A peine Pontmartin y fut-il installé, qu’il eut l’idée de
reconstituer par l’imagination tout ce dont ce vieux logis avait été
témoin depuis un siècle. De là les _Mémoires d’un notaire_, qui ont
pour cadre la maison de la rue Banasterie.
Pontmartin, à cette date, tournait décidément au propriétaire. Le
siège de conseiller général, pour le canton de Villeneuve-lès-Avignon,
étant devenu vacant, il posa sa candidature. Son concurrent, le marquis
de Fournès, cousin germain du duc Victor de Broglie, fut nommé. Deux
ans après, en 1844, Pontmartin fut élu à l’unanimité.
Son entrée au Conseil général avait été précédée de son entrée à la
_Mode_, et, de ce dernier succès, il s’était plus réjoui que de son
triomphe électoral.
Les trois condamnés de 1839, Jules de Salvador, Ulric de Renoard
et Frédéric d’Averton, étaient allés passer en Italie l’hiver de
1842-1843. Leur retour était annoncé pour le mois d’avril, et
Pontmartin guettait l’arrivée de la malle-poste. Il en vit descendre
avec eux un petit homme assez laid, mais dont la physionomie originale
et fantaisiste méritait de ne pas passer inaperçue. Il était si
expansif, si liant, que les trois Avignonnais et lui s’étant rencontrés
à Naples quelques semaines auparavant, on en était déjà au tutoiement.
C’était le vicomte Édouard Walsh, directeur de la _Mode_[110].
La présentation à peine faite, Édouard Walsh dit à Pontmartin: «J’ai
lu vos articles envoyés à la _Quotidienne_: voulez-vous écrire dans la
_Mode_?» Dès le 15 mai suivant, l’élégante Revue royaliste publiait
_le Bouquet de marguerites_. Une seconde nouvelle, _les Trois Veuves_,
parut dans la livraison du 25 septembre. C’était le début d’une longue
collaboration.
Le mariage de Pontmartin suivit de près son entrée à la _Mode_. A la
fin de 1843, il épousa M^{lle} Cécile de Montravel.
Sortie du Forez, la famille de Montravel s’était fixée avant la
Révolution dans la partie la plus méridionale du Vivarais. Peu après
la naissance de sa fille[111], M. de Montravel était allé demeurer
avec sa belle-mère, M^{me} de Larochette, au château du Plantier[112],
quittant ainsi une Provence pour une Auvergne, tant sont grandes, entre
le sud et le nord du département de l’Ardèche, les différences de
langage, de races, de costumes et de cultures. Le château du Plantier
était la Providence du pays. La vie de ses hôtes était toute de
piété et de bonnes œuvres. Tous, à l’exemple de la vénérable aïeule,
semblaient avoir pour devise: _Dieu, le Roi et les Pauvres_. M^{me} de
Larochette, qui avait couru les plus grands dangers et montré le plus
ferme courage pendant la Terreur, consacrait son existence à secourir
les malheureux et à faire refleurir autour d’elle la religion. Elle
avait restauré dans son voisinage la chapelle de Notre-Dame d’Ay[113],
que fréquentaient maintenant, comme avant la Révolution, de nombreux
pèlerins. C’est dans cette chapelle que fut célébré, le 16 décembre
1843, le mariage d’Armand de Pontmartin et de M^{lle} de Montravel.
Comme deux bons provinciaux, ils firent leur voyage de noces à Paris,
où ils passèrent deux mois dans la mélancolique rue du Mont-Thabor.
De retour à Avignon, à la fin de février 1844, il reprit sa
collaboration à la _Mode_. _Marguerite Vidal_ parut dans les numéros
des 25 juin, 5 et 15 juillet 1844. A cette nouvelle succéda, dans
les premiers mois de 1845, _Napoléon Potard_, qui avait presque les
dimensions d’un volume.
M. Walsh écrivit à l’auteur qu’il réussissait, que les lecteurs de
la Revue étaient ravis, et qu’il ne tenait qu’à lui de se croire un
écrivain à la mode (sans italiques). La tentation était trop forte. Au
mois d’octobre 1845, Pontmartin se résolut à aller passer l’hiver à
Paris.
CHAPITRE VI
LES PREMIÈRES ANNÉES DE PARIS
(1845-1848)
Rue Neuve-Saint-Augustin. Les bureaux de _la Mode_. Jules Sandeau et
le pavillon de la rue de Lille. _Contes et Rêveries d’un Planteur
de choux._ M^{me} Cardinal et le cabinet de lecture de la rue des
Canettes.—_La Mode_ en 1845. Les déjeuners chez Véry. Joseph Méry et
ses 365 sujets de roman. Rue de Luxembourg. Mort de M^{me} Eugène de
Pontmartin.—M. François Buloz, _Octave_ et la succession de Gustave
Planche. Le jardin de la rue Saint-Benoît, Sainte-Beuve et son article
des _Nouveaux Lundis_.
I
Au moment de son arrivée à Paris, à la fin d’octobre 1845, Pontmartin
n’avait pas encore pris de résolution définitive au sujet de son
installation dans la capitale. S’y fixerait-il à demeure? N’y
ferait-il, au contraire, qu’un séjour plus ou moins prolongé? Dans le
doute, il ne voulut pas louer un appartement et se mettre dans ses
meubles. Il logea à l’hôtel, rue Neuve-Saint-Augustin. Était-ce à cet
_hôtel de Richelieu_[114], où Lamartine, dans sa jeunesse, ne manquait
jamais de descendre, toutes les fois qu’il venait à Paris[115]?
Le 26 octobre, à peine débarqué, il se dirigeait vers la rue
Neuve-des-Bons-Enfants, franchissait le seuil du numéro 3, montait d’un
pied hésitant un escalier boiteux, qui lui rappela celui de la _Gazette
du Midi_, et entrait dans un atelier humide et mal éclairé. C’était là
que s’imprimait le recueil le plus élégant de cette époque, _la Mode_,
étalant sur sa couverture jaune paille le double écusson de France et
de Naples, afin d’affirmer le patronage de la duchesse de Berry. Il
eut vite fait d’oublier toutes ces laideurs, et il se crut transporté
dans un palais enchanté, lorsque, quelques instants après, dans son
cabinet directorial, étroit et sombre, le vicomte Édouard Walsh lui
dit: «Courage! Je crois que nous allons trouver Sandeau corrigeant les
épreuves de _Catherine_. Je vous présenterai, et nous irons déjeuner
ensemble.»
La présentation alla toute seule; il leur sembla que, sans s’être
jamais vus, ils se reconnaissaient. Jules Sandeau était depuis
longtemps le romancier de prédilection de Pontmartin, et, de son
côté, l’auteur du _Docteur Herbeau_ avait vivement goûté, dès leur
apparition, les premières Nouvelles de son jeune collaborateur, et en
particulier l’émouvant récit des _Trois Veuves_.
Huit jours après, Pontmartin était accueilli chez Sandeau comme un
ami. Le romancier habitait alors, rue de Lille, 19, un joli pavillon
qu’il fallait aller chercher en traversant la cour d’honneur, en
baissant la tête sous la cage du grand escalier et en pénétrant
jusqu’au bout du jardin planté d’acacias et de sycomores. «C’est là,
écrira Pontmartin au lendemain de la mort de Jules Sandeau, c’est
là que je goûtai, pendant six ou sept ans, les douceurs de l’amitié
la plus vraie, de l’hospitalité la plus franche. C’est là que les
conseils, les bonnes paroles de l’auteur de _Marianna_ m’encouragèrent
à persévérer, me soutinrent dans mes défaillances, me consolèrent dans
mes tristesses.»
Et un peu plus loin, dans le même article:
Que d’heures charmantes j’ai passées dans ce nid charmant! Je puis
vous assurer que, à cette époque, en 1845, Jules Sandeau, jeune
encore[116], ne regrettait plus rien. C’est à peine s’il aiguisait
d’un peu d’ironie le sourire dont il faisait l’aumône à ses amours
d’_antan_. Il avait auprès de lui sa femme, sa compagne, si gracieuse,
si intelligente, mille fois plus dévouée à ses succès que lui-même, et
son fils, le petit Jules, un délicieux enfant qui était sa plus douce
joie, et qui devait être un jour son plus mortel désespoir[117]. Le
babil de ce cher enfant était un véritable enchantement. Il semblait
parler à un être invisible, sylphe, ange ou fée, et il terminait ses
phrases par un gazouillement de fauvette qui nous ravissait. Pendant
les belles soirées d’été, penchés à la fenêtre ouverte, nous écoutions
cette fraîche mélodie, tandis qu’un vrai rossignol, caché dans les
massifs de verdure, lançait aux étoiles ses trilles et ses roulades.
Ah! ce sont là de ces moments qu’il faudrait arrêter au passage, qui
laissent du moins dans l’âme un peu de leur parfum, comme ces fleurs
que nous touchons sans les cueillir, et dont l’odeur suave s’attache à
nos habits et à nos mains[118]!
Au mois de mai 1846, Pontmartin publia son premier ouvrage, _Contes et
Rêveries d’un planteur de choux_; il était dédié à Jules Sandeau.
La première partie du volume renfermait les récits qui avaient paru
dans la _Mode_, _Napoléon Potard_, _les Trois Veuves_, _Marguerite
Vidal_, _le Bouquet de marguerites_. Après les _contes_, venaient les
_rêveries_, articles humouristiques et de pure fantaisie, que l’auteur,
à partir de la seconde édition de son livre, a cru devoir sacrifier. Il
m’écrivait, le 20 novembre 1886:
J’ai supprimé, dans les éditions suivantes, des articles sans
importance, _Melpomène en Provence_, _Tamburini en voyage_, deux
épisodes qui ne pouvaient avoir qu’un succès d’à-propos et de
localité; puis, dans le même genre, _Carpentras apocryphe_ (dont j’ai
fait plus tard la préface de _la Petite ville_, de Constant Moisand),
_Carter_, _Robert-Macaire_, feuilletons de province, rien de plus.
Voici, du reste, la liste complète de ces articles, que l’auteur
avait réunis sous le titre de _Silhouettes d’artistes en Province_:
_L’Artiste en cage, Carter_; _L’Artiste en haillons, Robert-Macaire;
’Artiste en crimes_ (Lacenaire); _l’Artiste inconnu, Freischütz en
Bohême_; _Melpomène en province_; _Tamburini en voyage_; _Carpentras
apocryphe_.