Cette collaboration, qui dura jusqu’en 1843, ne tarda pas d’avoir

pour lui d’heureux résultats. Jusque-là ses compatriotes n’avaient

guère vu en lui qu’un jeune homme instruit, riche, titré, spirituel,

héros de cercle et de salons, qui ne manquerait pas de faire un

jour un beau mariage; après quoi, tout serait dit. Depuis que

paraissaient, dans le journal le plus important de la région, ses

_Revues littéraires_, on le jugeait autrement; on commençait à se

demander s’il n’y avait pas en lui l’étoffe d’un écrivain de talent et

s’il n’était pas destiné à devenir célèbre. Parmi ceux qui suivaient

ses articles avec le plus d’intérêt et qui lui prodiguaient le plus

d’encouragements, était M. Esprit Requien[67], botaniste et géologue

de premier ordre qui, sur un plus grand théâtre, eût été le rival des

Jussieu, des Candolle et des Mirbel. Sa science encyclopédique n’avait

rien de pédantesque, d’officiel et de gourmé. Sa simplicité, son esprit

et sa belle humeur égalaient son savoir. Ses dîners du dimanche, où

la chère était d’ailleurs excellente, avaient un succès universel.

Les célébrités qui passaient à Avignon acceptaient volontiers son

hospitalité. Pontmartin vit successivement à sa table le duc de Luynes,

Horace Vernet, Paul Delaroche, Xavier Marmier, Méry, J.-J. Ampère,

Fauriel, M. de Mirbel, le peintre Champmartin, Liszt, Castil-Blaze

et son fils Henry Blaze de Bury, sans compter Prosper Mérimée, alors

inspecteur des monuments historiques dans le Midi de la France.

Le dimanche 17 août 1834, au dîner hebdomadaire de la rue des Tanneurs,

Pontmartin fut placé à côté de Mérimée, qui venait justement de

publier, dans la _Revue des Deux Mondes_, une de ses nouvelles, _les

Ames du Purgatoire_[68], et à qui Requien, dont il était l’hôte depuis

deux ou trois jours, avait fait lire quelques-uns des articles de son

jeune ami. On causa littérature et beaux-arts. Malgré ses préventions

contre la province, malgré son désir de ne jamais être ou paraître

dupe, l’auteur de la _Double Méprise_ ne put conserver jusqu’au bout

son attitude glaciale et un peu hautaine. Charmé par l’esprit et la

bonne grâce de son voisin, il se montra bienveillant, aimable, _bon

enfant_. Quand on sortit de table, il avait quitté tout à fait son air

de _pince-sans-rire_, et il dit à Pontmartin:

—Avez-vous la vocation?

—Oui, je le crois... j’en suis sûr... D’ailleurs, pourrais-je en avoir

une autre?

—Eh bien, si vous avez la vocation, vous aurez tôt ou tard

l’occasion. J’ai idée que nous nous reverrons un jour aux bureaux de la

_Revue des Deux Mondes_, chez Buloz, dans cette singulière maison de la

rue Saint-Benoît, qui a un jardin au premier étage.

Cet oracle était plus sûr que celui de Léonard Retouret.

III

La collaboration de Pontmartin à la _Gazette du Midi_ lui laissait des

loisirs. Il regrettait de ne pas avoir sous la main, à Avignon même,

une feuille, si modeste fût-elle, où il pourrait écrire des chroniques

mondaines et des feuilletons de théâtre. Par une belle matinée d’hiver,

au mois de novembre 1836, il reçut la visite d’un vieil original, nommé

Joudou, dont la manie était de fonder des journaux qui vivaient, en

moyenne, trois mois ou six semaines. Le bonhomme Joudou lui annonça

qu’il allait créer un nouveau journal, _le Messager de Vaucluse_, et

il lui demanda de vouloir bien se charger du feuilleton. Pontmartin

accepta, mais à la condition de ne pas signer.

Le _Messager_ devait paraître deux fois par semaine, le jeudi et le

dimanche; il ne parlerait pas politique et traiterait seulement les

questions de littérature, d’histoire locale, d’archéologie, de travaux

publics et d’hygiène. Le premier numéro parut le jeudi 1^{er} décembre

1836; Pontmartin inaugura sa collaboration, dans celui du 11 décembre,

par un feuilleton signé _Z.Z.Z._

M^{me} Dorval venait d’arriver à Avignon, où elle devait donner une

série de dix à douze représentations. C’était une bonne fortune

pour le critique du _Messager_ d’avoir l’occasion de parler d’une

grande artiste et de passer en revue les principales pièces du

théâtre romantique. M^{me} Dorval joua successivement _Trente ans

ou la Vie d’un joueur_, de Victor Ducange et Dinaux; _Clotilde_,

de Frédéric Soulié; _Antony_, _la Tour de Nesle_, _Henri III et sa

Cour_, d’Alexandre Dumas; _Jeanne Vaubernier_, de Pierre Lafitte[69];

_Angelo_, de Victor Hugo; _Chatterton_, d’Alfred de Vigny.

Pontmartin ne lui consacra pas moins de six feuilletons[70]. Il parla

d’elle avec enthousiasme. L’enthousiasme, du reste, était justifié.

M^{me} Dorval n’avait pas la distinction aristocratique de M^{lle}

Mars, son élégance incomparable, son art savant et profond; mais,

plus que sa glorieuse rivale, elle était une artiste d’inspiration,

l’interprète par excellence du drame moderne. Elle était la passion

même, comédienne par hasard et par instinct, comme M^{lle} Mars était

une comédienne par la nature et par l’étude; comédienne avec son cœur

comme M^{lle} Mars était comédienne avec son esprit[71].

Pontmartin dit dans ses _Mémoires_: «J’avais habilement mélangé la

prose doctorale de Gustave Planche, les gentilles paillettes de Jules

Janin et mes souvenirs personnels du théâtre de la Porte-Saint-Martin.

J’exprimai le plus fougueux enthousiasme et je citai un passage de la

_Revue des Deux Mondes_, d’où il résultait que M^{lle} Mars n’allait

pas à la cheville de M^{me} Dorval[72].» Cela n’est pas exact. Quoique

romantique, Pontmartin aimait par-dessus tout ce qui était correct,

délicat, charmant, distingué. Ses préférences devaient donc aller à

M^{lle} Mars. Quand il eut à parler de _Henri III et sa Cour_, évoquant

son souvenir dans le rôle de la duchesse de Guise, qu’elle avait créé

au Théâtre-Français, il n’hésita pas à la déclarer supérieure à M^{me}

Dorval[73].

Dans ce même article sur le drame de Dumas, il juge ses amis les

_romantiques_ comme un homme affranchi de toute servitude d’école:

Notre ami Alexandre Dumas, dit-il, esprit aventureux, peu profond,

prêt à toute circonstance, avait d’abord fait sa pièce en trois actes,

sous le titre de _la Duchesse de Guise_. Mais, à cette époque, on

était engoué de chroniques, de moyen âge et de barbes pointues; on ne

voyait plus au théâtre et dans nos musées la moindre toge romaine,

la moindre tunique grecque, mais des pourpoints, des justaucorps,

des souliers à la poulaine et des vertugadins. Notre auteur, voyant

cette mode, imagina de plaquer au drame primitif deux actes de couleur

locale et il l’intitula gravement _Henri III et sa Cour_. Le drame fut

joué[74] et eut un grand succès que les romantiques (il y en avait

alors) attribuèrent obstinément à la sarbacane du duc de Joyeuse, au

bilboquet de d’Epernon et à la fraise de Saint-Mégrin: innocentes

bribes historiques auxquelles personne aujourd’hui ne fait attention.

Mais par bonheur Dumas, qui était dès lors un écrivain passionné,

un cœur chaud et énergique, avait jeté à travers ces réminiscences

d’Anquetil quelques scènes de passion véritable...

Dans son feuilleton sur _Angelo_, après avoir dit son admiration pour

M^{me} Dorval, qui jouait le rôle de Catarina Bragadini, la femme du

podestat, il ne se souvient d’avoir été l’un des claqueurs d’_Hernani_

que pour condamner plus sévèrement le nouveau drame de Hugo: «Elle nous

a tant émus, écrit-il, nous l’avons si bien applaudie, que nous avons

oublié _de ne pas applaudir la pièce_. Elle a tendu sa main à M. Hugo,

et elle l’a sauvé. Que d’aumônes semblables elle a faites, dans sa vie!

Que de naufrages elle a épargné à ses poètes, et comme elle a mérité de

rencontrer enfin celui qui ne lui laissera plus qu’à traduire et ne lui

donnera rien à corriger[75]!»

M^{me} Dorval une fois partie, Pontmartin remplaça les comptes rendus

de théâtre par des _Causeries littéraires et mondaines_, en même

temps qu’il écrivait de courtes nouvelles, songeant déjà à mener de

front, s’il le pouvait, la critique et le roman. Du 16 février au 20

avril 1837, il publia, dans le _Messager_, une suite d’_Esquisses_,

qui avaient pour titre: I. _La Vie d’artiste_; II. _Une Heure dans la

vie_; III. _Les Courtisans de l’exil_; IV. _Les Deux violons_. Le 25

juin, il commençait une nouvelle série, à laquelle il donnait ce titre:

_Souvenirs du monde_, et qu’il faisait précéder de cette note: «Les

fragments qu’on va lire font partie d’un ouvrage intitulé _la Vérité

vraie_, qui paraîtra cet hiver chez Eugène Renduel.» Eugène Renduel

était alors l’éditeur des romantiques. De ces _Souvenirs du monde_,

deux chapitres seulement ont paru: _Partie Carrée_[76] et _Suicides

amoureux_[77].

Mais la politique à ce même moment, allait le distraire de la

littérature.

Le 4 octobre 1837, la dissolution de la Chambre des députés fut

prononcée, et les électeurs convoqués pour le 4 novembre. Les électeurs

d’Avignon allaient avoir à remplacer le marquis de Cambis, qui venait

d’être appelé à la pairie. Le candidat constitutionnel était M. Eugène

Poncet[78]; les royalistes lui opposèrent M. Berryer, lequel, du

reste, ne prit aucune part à la lutte, étant assuré de sa réélection à

Marseille. Entre les deux candidats, la situation de Pontmartin était

particulièrement délicate. M. Poncet était ouvertement patronné par

le marquis de Cambis; il n’avait même consenti à lui succéder qu’à la

condition de se retirer dès que Henri de Cambis aurait trente ans, ce

qui devait avoir lieu en 1840. Pontmartin avait une sincère affection

pour son oncle, une vive amitié pour son cousin. Entre eux et Berryer

cependant il n’hésita pas. _Henriquinquiste_ intransigeant, il estima

que c’était le cas, ou jamais, de mettre en pratique la vieille maxime:

_Amicus Plato, sed magis amica veritas_.

Le 22 octobre 1837, il faisait paraître dans le _Messager_ un grand

article intitulé: _Puissances intellectuelles de notre époque. I.

Berryer_. Premier article: _Berryer homme politique_. Ce premier

article était suivi de cette note: «Au numéro prochain le deuxième

article: _Berryer orateur_.»

Le _Messager de Vaucluse_ n’avait pas le droit de parler politique,

faute d’un cautionnement que le bon Joudou s’était trouvé hors d’état

de verser. La préfecture lui fit comprendre qu’il serait sage à lui

de s’arrêter dans la voie où il venait de s’engager. Il refusa donc

d’insérer l’article promis. Le jour du vote approchait. Pontmartin

réunit ses deux articles en une petite brochure, qui parut le 28

octobre, accompagnée de ces lignes:

La première partie de cette esquisse a paru dans le _Messager de

Vaucluse_; la suite n’ayant pu y être insérée, des motifs d’à-propos

ont fait désirer qu’elle fût publiée, ce qui a forcé de réimprimer le

tout. Nous rappelons ceci, non pour blâmer l’administration, mais de

peur qu’on nous accuse d’avoir prétendu donner à un simple article de

journal la valeur d’une œuvre plus durable. _A. P._

La brochure, on le pense bien, était un panégyrique enthousiaste du

grand orateur, alors dans tout l’éclat de son magnifique talent. Sept

jours après sa publication, avait lieu le vote. M. Poncet fut élu avec

268 suffrages sur 434 votants. Berryer obtint 163 voix[79].

IV

Il ne lui était pas permis dans le _Messager_—Pontmartin venait d’en

avoir la preuve—de faire, même en passant, de la politique. Pourquoi

n’aurait-il pas un journal où il serait chez lui et où le timide Joudou

n’aurait rien à voir? La main lui démangeait d’écrire, il avait du

temps, de l’esprit et de l’argent à perdre; bravement, il fonda une

Revue, à laquelle il donna pour titre: L’ALBUM D’AVIGNON, _Recueil

d’intérêt social et littéraire, publié par un des rédacteurs du_

MESSAGER DE VAUCLUSE.

La Revue était mensuelle et son premier numéro parut le 1^{er} janvier

1838; sa collection forme deux volumes.

Quelques hommes de cœur et d’esprit, MM. Jules Courtet, H. d’Anselme,

J. Bastet et Antonin de Sigoyer, prêtaient bien à Pontmartin leur

collaboration, mais d’une façon tout à fait intermittente, et il

arrivait, presque chaque mois, que la livraison était son œuvre pour

plus des trois quarts. Souvent même il évitait de signer ses articles,

pour empêcher les lecteurs de voir qu’il était à lui seul toute la

rédaction. Sa plume facile suffisait à tout. Études littéraires,

artistiques et musicales, chroniques politiques, contes et nouvelles,

il s’essayait dans tous les genres. L’abbé Charles Deplace[80] prêchait

l’Avent à Avignon: le rédacteur de l’_Album_ analyse ses sermons avec

le plus grand soin sous ce titre: _Prédications de la métropole_[81].

Lorsqu’il faut descendre de ces hauteurs pour traiter les questions

locales, s’occuper des levées de la Barthelasse ou du pont suspendu

entre Villeneuve et la Porte de la Ligne, il est également prêt; aussi

bien, il s’agit du pont d’Avignon sur lequel, on le sait, tout le monde

passe, même les littérateurs, même les poètes. Poète, il l’était aussi

à ses heures: comprendrait-on d’ailleurs un _Album_ qui ne renfermerait

pas de vers? Pontmartin inséra dans le sien un court poème, le _Lit de

mort d’Arthur_[82] et des stances: _A deux voyageurs_[83].

Le poète, du reste, cédait volontiers chez lui le pas au conteur.

Celui-ci ne se proposait alors rien moins que de publier, dans l’_Album

d’Avignon_, vingt-quatre Nouvelles, les unes d’imagination, les autres

empruntées à l’histoire, et dont les héroïnes auraient successivement

pour initiales les vingt-quatre lettres de l’alphabet. Je me hâte de

dire que l’alphabet n’y passa point tout entier.

Après avoir fait paraître _Alix_, _Béatrix_ et _Caroline_, Armand

de Pontmartin abandonna la partie et laissa là les _dés_. L’une au

moins de ces trois nouvelles cependant, _Caroline_[84], est déjà très

remarquable; mais c’est surtout le critique qui se révèle dès ce

moment, qui prélude avec succès, vif, spirituel, ennemi du factice et

du convenu, ayant ses préférences et sachant les justifier. A cette

date de 1838, la royauté poétique de Lamartine et de Victor Hugo était

incontestée, et il ne semblait pas qu’Alfred de Musset pût prétendre

à partager le trône avec eux. Sur ce point, il n’y avait qu’une voix

parmi les critiques du temps. Sainte-Beuve ne voyait dans l’auteur de

la _Nuit de mai_ et de l’_Espoir en Dieu_ qu’un poète «charmant», plein

d’esprit et de naturel, et qui donnait de «bien gracieuses espérances».

Un des écrivains de la _Revue de Paris_, J. Chaudes-Aigues, résumait

ainsi une étude sur le chantre de _Rolla_: «De la verve, mais une verve

insuffisante et qui a besoin d’être échauffée par une idée étrangère;

une imagination très folle, très vagabonde, très capricieuse, incapable

de réflexion, habile à broder, inhabile à produire; une versification

claire, nette et franche: voilà, selon nous, ce qui appartient en

propre à M. Alfred de Musset[85].» On voyait plus juste à Avignon;

Armand de Pontmartin n’hésitait pas à saluer dans Alfred de Musset un

très grand poète, aussi grand que Lamartine et Hugo. De l’un de ses

articles, je détache cette page:

...C’est là le caractère de la vraie poésie, dans notre temps: d’abord

l’essai infructueux, le mécompte, le reproche amer, la lutte stérile,

la folie même et le blasphème; puis, si l’âme est vraiment grande

et poétique, après la récrimination, l’aveu naïf de l’erreur; après

la halte désespérée, une fuite nouvelle vers les idéales régions de

la prière, de la rêverie et de l’amour, et l’échange des premiers

vêtements, déchirés par l’orage, contre les voiles éblouissants et

purs que rien ne déchire et ne flétrit. C’est ainsi que le poète

devient le symbole à la fois le plus complet, le plus élevé et le

plus consolant du siècle qu’il traverse, auquel il indique et le mal

qui l’agite et ce qui peut le calmer, et avec lequel tout lui est

commun, l’angoisse et l’espoir, la blessure et le baume, le blasphème

réparé et l’hymne immortel, tout enfin, excepté la langue céleste que

tout le monde entend, et qu’il est seul à parler. C’est pour cela

que Victor Hugo et Lamartine, malgré leur incontestable génie, nous

sont entièrement étrangers, et qu’ils n’ont conquis parmi nous qu’une

position glorieuse, mais solitaire. L’un est un admirable et opiniâtre

artiste, dessinant aux œuvres de sa fantaisie des broderies délicates,

de merveilleuses ciselures; l’autre est une lyre infatigable, une

sorte de harpe éolienne, toujours prête à rendre des sons d’une

mélodieuse uniformité: mais le souffle de notre vie et de notre monde

n’a point passé sur eux; ils n’en ont été que de factices interprètes

et ils sont restés les brillants échos de leur pensée personnelle. Il

est cependant un poète, un jeune homme de vingt-sept ans, _auquel on

n’a pas fait encore toute la place qu’il mérite_, et qui nous semble

réaliser en lui d’une façon saisissante ce type que nous indiquons

et que nous voudrions faire comprendre. Alfred de Musset, qui eut le

tort de donner à ses débuts l’éclat d’un scandale littéraire et de

fournir, par sa fameuse ballade à la lune, un prétexte aux ricanements

des plaisants et des badauds, est la personnification éclatante de cet

esprit poétique qui aime à se poser sur les débris d’un noble cœur,

pour leur rendre la jeunesse et la vie et s’élancer de là, d’un vol

infatigable, vers l’idéal et l’infini. _Le public d’Alfred de Musset

n’est pas encore formé_; aussi c’est à peine si nous osons dire que,

parmi tous nos poètes, aucun n’a la ligne plus pure, le dessin plus

correct et plus simple, l’allure plus libre et plus droite. Tous

les jeunes gens qui savent par cœur Rolla, Frank et Namouna, qui

ont lu avec délices toutes ces ravissantes fantaisies, _Marianne_,

_Emmeline_, _On ne badine pas avec l’amour_, _Fantasio_, achèveront

sans peine notre pensée et comprennent depuis longtemps avec nous

quelle place nous devons donner dans nos affections littéraires à ce

génie svelte et gracieux comme Ariel, qui a su rendre original même le

pastiche, qui a donné une forme exquise et délicate à tant de songes

de notre jeunesse, et dont le souffle enchanteur poétise et réveille

tout ce qui semblait mort et muet en nous.

...Que lui manque-t-il encore? Il manque à Musset ce qui manquait à

Byron, une pensée vivifiante et venue du ciel, une croyance qui change

pour lui les lueurs trompeuses et passagères en un phare inaltérable

et immortel. Ces regrets, qu’il n’est peut-être pas le dernier à

ressentir, tout le monde peut les partager; mais un catholique seul

a le droit de les dire, parce que seul il pourrait donner au génie

quelque chose de plus grand et de plus beau que le génie même[86].

De telles pages n’étaient pas pour passer inaperçues. L’_Album

d’Avignon_ fut cité plus d’une fois par les feuilles royalistes de

Paris et, en particulier, par la _Quotidienne_. Au mois de novembre

1838, le directeur de cette dernière feuille, Joseph Michaud[87],

passa deux jours à Avignon. Accompagné de l’un de ses plus fidèles

collaborateurs, M. Poujoulat[88], il se rendait à Pise, où l’envoyaient

ses médecins. Pontmartin lui fut présenté dans une maison amie.

Longtemps après, dans un article sur Poujoulat, il parlera ainsi de

cette visite: «Michaud n’avait plus que le souffle; mais ce souffle

s’exhalait en paroles exquises murmurées à demi-voix, que l’on écoutait

trop avidement pour ne pas les entendre. Il ne se faisait aucune

illusion sur son état, et se comparait en souriant à cette tour penchée

vers laquelle on l’envoyait. Sa haute taille, sa pâleur, sa bonhomie un

peu narquoise, sa résignation mélancolique et sereine, l’ombre d’une

mort prochaine s’étendant peu à peu sur son visage émacié, prête à

éteindre le rayonnement de la bonne humeur et de l’esprit, tout cet

ensemble produisit sur moi une impression profonde qui ne s’est jamais

effacée[89].»

Le directeur de la _Quotidienne_ accueillit Pontmartin avec une

bienveillance toute paternelle. Il avait lu quelques-uns de ses

articles de l’_Album_ et de la _Gazette du Midi_, et les avait

remarqués; il joignit à ses encouragements de précieux conseils. Homme

du XVIII^e siècle, plus que du XVII^e, attaquant ses adversaires avec

leurs propres armes, comme ces généraux russes et allemands qui, à

force d’être battus par Napoléon, avaient fini par apprendre de lui à

le battre, il mettait au service de sa foi monarchique et religieuse

une ironie délicate, un spirituel atticisme, et quelques-unes des

malices du scepticisme philosophique et politique. Son dernier mot à

Pontmartin, en le quittant, fut celui-ci: «Bravo, jeune homme! bon

début! Seulement, lisez du Voltaire!»

L’année finissait bien; les abonnés commençaient à venir; la petite

Revue _faisait ses frais_, et son rédacteur promettait monts et

merveilles pour l’année nouvelle. L’année nouvelle, il ne devait pas y

en avoir pour l’_Album_. La livraison de décembre 1838 fut la dernière.

Des considérations de famille et les inquiétudes de sa mère décidèrent

Pontmartin à interrompre sa publication[90].

CHAPITRE V

LES ANNÉES D’AVIGNON

(1839-1845)

_LA MOUCHE, journal des Salons._ Le journaliste Deretz. Un duel dans

l’île de la Barthelasse. «L’Affaire d’Avignon». MM. de Salvador,

d’Averton et de Renoard. La garde nationale d’Henri V. Gustave de

Laboulie et M. Dugabé. Le président Monnier des Taillades et le

procureur du roi Rigaud. Le coût d’un article et les _Mie Prigioni_ du

gérant de la _Gazette du Midi_.—Les _Causeries provinciales_ de la

_Quotidienne_. Berryer et l’Académie. Première rencontre de Pontmartin

avec Cuvillier-Fleury.—L’Inondation du Rhône à Avignon et aux Angles

en novembre 1840. La maison de la rue Banasterie et les _Mémoires d’un

notaire_. Pontmartin conseiller général. Le vicomte Édouard Walsh et

la _Mode_. Mariage d’Armand de Pontmartin. Le départ pour Paris.

I

Trois événements d’une inégale importance allaient marquer pour

Pontmartin l’année 1839: un duel, un procès, et son entrée dans la

presse parisienne.

Les passions politiques, très vives à cette époque dans toute la

France, étaient particulièrement ardentes dans le Midi. Exaspérés,

non sans raison, il faut bien le dire, par les airs goguenards, par

les allures batailleuses et provocatrices de la jeune aristocratie

légitimiste, quelques jeunes gens de la bourgeoisie _libérale_

voulurent avoir eux aussi un journal, une petite feuille légère,

incisive, hardie, qui harcèlerait à son tour l’adversaire, et ne

lui ménagerait pas les coups. C’était de bonne guerre. Le tort

des fondateurs de la nouvelle feuille,—LA MOUCHE, _Journal des

Salons_,—fut de ne pas se mettre eux-mêmes en avant, de se tenir

derrière le rideau, faisant venir de Paris un pauvre diable de

journaliste ambulant nommé Deretz, qui se chargeait, moyennant quelques

écus, d’endosser toutes les responsabilités. Ce Deretz avait, du reste,

de l’esprit, plus d’esprit que de courage, comme on va le voir. Le

journal paraissait depuis quelque temps, lorsqu’un matin, après avoir

vidé son carquois contre les _noblions_ et les _hobereaux_ avignonnais,

il décocha une dernière flèche à l’adresse de _Mossieu de Pontmartin_.

Ce dernier prit aussitôt la mouche (c’était le cas), courut à son

cercle, y trouva deux de ses meilleurs amis, Frédéric d’Averton

et Jules de Salvador, et les chargea d’aller demander au Parisien

une réparation par les armes. Après une longue hésitation, Deretz

consentit à se battre; seulement, il demanda un délai de trente-six

heures pour chercher et trouver des témoins. Rendez-vous fut pris

pour le surlendemain dans l’île de la Barthelasse. A cette époque,

elle appartenait encore au département du Gard, ce qui assurait nos

duellistes contre l’intervention des gendarmes.

Armand de Pontmartin, sa vie et ses oeuvres, 1811-1890 · 第 4 / 35 段